EXPOSITION, DÉFINITION ET DIVISION DU SUJET
La grossesse étant par elle-même essentiellement une l'onction, un état purement pliysiologiquu , il semblerait qu'elle dût être pour la femme exempte de tout danger et aussi iuoffensive que les autres actes fonctionnels de l'économie. Tel n'est pas, cependant, son caractère constant et invariable. Tandis, en effet, que chez certaines femmes elle n'est accompagnée d'aucun trouble notable de la santé, que, parfois même, elle semble exercer sur l'organisme une influence salutaire, chez d'autres, au contraire, elle devient la source d'une foule d'incommodités, de troubles fonctionnels plus ou moins sérieux, et même d'accidents graves qui mettent la vie en péril. C'<!st ce qui faisait dire au judicieux. Delamotte que « rien n'est pl.is dittërent que la grossesse d'une femme par rapport à celle d'une autre. »
Parmi ces modifications fonctionnelles et ces phénomènes pathologiques, il n'en est pas assurément de plus fréquents et de plus dignes de fixer l'attention du médecin (jue ceux qui afîéctent les fonctions digestives et particulièrement celles de l'esto-
mac. Indépenilamment de la perte d'appétit, des aigreurs, des dyspepsie, des bizarreries et de la perversion du goût, on la voit encore, sous l'influence de la grossesse, se manifester le plus souvent des nausées et des vomissements. Ce dernier phénomène présente alors les caractères les plus divers et les plus variables, soit au point de vue de sa fréquence et de son intensité, soit sous le rapport de sa marche et de sa gravité.
Tantôt, en effet, et c'est heureusement le cas ordinaire et de beaucoup le plus commun, les vomissements se produisent sans efforts très-notables et presque sans douleur ni fatigue. Ils sont faciles, peu répétés et reviennent à des époques assez régulières delà journée. Du mucus, un liquide glaireux et filant, coloré le plus habituellement par un peu de bile, parfois les boissons el une partie des substances alimentaires solides, constituent les matières presque exclusives des déjections. « Ajoutons encore, dit M. P. Dubois, que ces vomissements ne produisent ordinairement aucune altération notable soit dans la figure, soit dans la constitution. La nutrition paraît se faire suffisamment; de plus, ils ne s'accompagnent ordinairement d'aucune réaction générale, d'aucun trouble de la santé. Ils ne paraissent constituer qu'un accident passager au milieu d'une bonne santé. Enfin, ils se suppriment spontanément à mesure que la grossesse avance.
» Les vomissements présentant ces caractères sont inoffensifs. » (Leçons de M. Dubois, publiées par M. Laborie, Union médicale, 18Zi8, p. Zi89.)
Mais malheureusement il n'en est pas toujours ainsi, et parfois ils acquièrent une telle intensité, une fréquence et une ténacité si désespérantes, que, malgré l'emploi des médications les plus rationnelles, ils jettent promptement la femme dans l'état le plus alarmant, et compromettent ou détruisent son existence. C'est à ces vomissements graves et persévérants que l'on applique, de nos jours, les épithètes d'opiniâtres et d'incoercibles, qui les caractérisent suffisamment. N'ayant à m'occuper, dans ce travail, que de ces derniers, je me bornerai, relativement aux vomissements simples de la grossesse, à l'exposé qui précède, pour entrer immédiatement dans l'étude des vomissements redoutables que Ton qualifie d'incoercibles.
Il n'est assurément pas aussi facile qu'on pourrait le croire de déterminer le sens précis qu'il convient d'attacher à cette expression. La prendre dans son sens littéral et étymologique (1) serait, je crois, m'écarler de la signification qu'on lui attribue en pathologie puerpérale. Ce serait, du moins, trop en restreindre le sens usuel, et circonscrire, sans raison légitime, mon su jet aux seuls cas où la thérapeutique est notoirement et absolument impuissante. D'autre part, en employant parfois le mot incoei^cible comme expression hyperbolique dans des cas de vomissements simplement graves, mais finalement non indomptables, les médecins ont gratifié cette épithète d'une signification plus étendue, sans s'appliquer jusqu'ici à en bien préciser les limites. Entre les vomissements rares et faciles qui ne laissent après eux ni fatigue ni douleui* et ces vomissements violents et opiniâtres qui résistent à tous nos moyens d'action, on sait qu'il existe, en effet, toutes les variétés, toutes les nuances et tous les degrés intermédiaires.. Même quand elle s'égare, « la nature ne fait pas de saut. »
Or^ en présence de ces faits nuancés à l'infini et s'élevant des uns aux autres par une gradation insensible, due soit à l'intensité, soit à la fréquence on à la gravité des vomissements, en présence de ces faits, dis-je, où placer la ligne de démarcation? A quel degré doivent s'arrêter les vomissements pour être qualifiés de simples et de bénins? Quelle limite doivent-ils franchir pour être considérés, au contraire, comme opiniâtres ou incoercibles? On conçoit qu'il importe, avant tout, de résoudre cette question.
J'ai laissé suffisamment pressentir, dans les lignes qui précèdent, que cette limite ne saurait être ni absolue, ni tout à fait rigoureuse, et que vouloir apporter dans cette recherche une précision en quelque sorte mathématique serait une tentative aussi déraisonnable qu'infructueuse. Quel caractère, en efïet, pourrait-on prendre pour base de cette distinction? Serait-ce la fréquence des vomissements, leur intensité, \e\iv durée, l'époque de leur début ou de leur disparition, l'expulsion plus ou moins
(1) De in, indiquant négation, et coercore, contenir, anôter.
complète des aliineiils, etc.? Mais aucun de ces caractères, pris isolément, n'offre une constance ni une fixité suffisante. En serait-il autrement si, au lieu de les considérer d'une façon individuelle, on les envisageait dans leur ensemble et leurs combinaisons? L'embarras serait moindre, assurément, mais ne serait pas supprimé. Il est donc nécessaire d'ajouter aux caractères précédents deux circonstances qui me paraissent avoir une valeur capitale dans la question, je veux parler de l'influence et du retentissement fâcheux qu'exercent les vomissements sur la santé de la femme, et de l'impuissance démontrée d'un certain nombre de moyens rationnels de tràitement. Tels sont les caractères qui me semblent devoir servir de base fondamentale à la distinction que je m'efforce d'établir. Ainsi, pour nous, toutes les fois que les vomisseinen ts porteront par' eux-mêmes vue atteinte grave à la santé de la femme, et quils auront résisté à l'emploi judicieux d'un certain nombre de moyens thérapeutiques, nous les qualifie?'ons d'opiniâtres ou d'incoercibles.
C'est complètement à dessein que, dans cette définition, nous croyons ne pas devôir tenir compte du péril dont la grossesse elle-même peut être menacée. Car sous ce rapport, rien de plus variable; fréquemment, trop fréquemment peut-être, la grossesse parcourt silencieusement ses périodes et ne se termine que par la mort de la femme ou grâce à une intervention' chirurgicale. Et, d'autre part, ne voit-on pas souvent, chez des femmes prédisposées h. l'avortement, la plus petite circonstance, les vomissements les plus légers déterminer cet événement? Le danger que peut courir la grossesse ne doit donc pas entrer ici en ligne de compte, relativement à la distinction à établir entre le vomissement inoffensif et le vomissement opiniâtre.
En définitive, il me paraît résulter des considérations précédentes que l'on pourrait établir, parmi les vomissements de la grossesse, les trois catégories ou les trois degrés suivants, à savoir :
1" Les vomissements simpl's ou bénins, heureusement de beaucoup les plus ordinaires ;
2" Les vomissements graves qui retentissent passagèrement, d'une façon plus ou moins sérieuse, sur la santé de la femme.
mais qui cèdent assez promptement à nos moyens rationnels de traitement ;
3° Enfin, les vomissements incoercibles, les seuls dont nous ayons à traiter, qui menacent plus ou moins prochainement l'existence de la femme et qui se montrent absolument, ou seulement pendant un temps plus ou moins long, rebelles à tous nos moyens thérapeutiques.
Notre sujet ainsi défini, il nous resterait à examiner quels sont la valeur et le rang nosologiques qu'on doit attribuer aux vomissements incoercibles. Mais cette discussion serait ici inopportune et sans utilité réelle. Qu'il nous suffise de faire remarquer que si, en réalité, le vomissement n'est autre chose qu'un symptôme, il n'est pas moins vrai que, dans le cas présent, vu son caractère d'opiniâtreté et ses conséquences parfois si funestes, il acquiert toute l'importance d'une affection très- dangereuse, et mérite à plus d'un titre d'être élevé au rang de maladie. C'est ainsi que nous croyons devoir l'envisager, et que nous en décrirons l'histoire. Mais il est une autre question plus importante à élucider.
Jusqu'ici nous n'avong eu en vue, pour ainsi dire, que les vomissements incoercibles tenant à l'existence de la grossesse. Or, pendant la gestation, la femme peut être affectée de vomissements opiniâtres dépendant d'une autre cause, bien que la grossesse elle-même concoure vraisemblablement, dans une mesure qu'il est difficile d'apprécier, à imprimer au phénomène le caractère d'incoercibilité. Ce serait, croyons-nous, nous exposer à un reproche sérieux et bien légitime, que d'omettre, dans l'histoire que nous avons à tracer, l'étude de ces derniers vomissements. Et cela d'autant plus que le texte même de notre question nous impose cette obligation, et que les erreurs de diagnostic auxquelles les vomissements dont il s'agit ont donné lieu rendent cette étude aussi indispensable qu'intéressante. Toutefois, malgré l'importance réelle de la matière, nous ne croyons pas devoir la traiter dans un chapitre séparé. Ce serait nous exposer volontairement à des redites fatigantes et inutiles. Il nous paraît plus rationnel et plus méthodique d'en faire rentrer l'histoire particulièrement dans les chapitres concernant les causes et le
diagnostic, tout en ne négligeant pas, dans les autres parties de notre travail, d'y faire des allusions aussi fréquentes que ie comporte notre sujet.
Cela posé, nous croyons maintenant presque superflu d'indiquer l'ordre que nous allons suivre dans l'étude de la maladie, car cet ordre nous est naturellement tracé par la nature et le caractère même de l'accident dont nous avons à écrire l'histoire. Devant envisager les vomissements incoercibles comme une affection à laquelle la gestation expose la femme, nous ne pouvons évidemment que l'étudier successivement sous le rapport de sa fréquence, de ses symptômes, de son étiologie, etc., etc., tout eu insistant cependant d'une façon plus particulière sur les points dominants. C'est ainsi que nous croyons devoir donner aux chapitres des causes, du diagnostic et surtout du traitement, tout le développement que comportent ces divers aspects de la question. Mais, avant tout, il importe de donner le résultat des recherches historiques que nous avons entreprises sur ce sujet. C'est par cet exposé que nous commencerons.