‹ Des vomissements incoercibles pendant la grossesseChapitre 2 sur 14 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Les anciens semblent avoir ignoré d'une façon presque complète la gravité que peuvent acquérir les vomissements dans a grossesse. Ils mettaient bien au nombre des signes de la gestation les nausées et les vomissements, mais ils n'entendaient évidemment parler de ces phénomènes qu'à l'état léger et inoffensif. C'est ainsi qu'Hippocrate et Aristote en ont fait mention. Dans le livre des Maladies des femmes, qui fait partie de la collection hippocratique (1), il est question, en effet, de vomissements de bile ou de pituite survenant chez les femmes enceintes, par suite d'un état bilieux ou pituiteux. Galien (2) mentionne aussi ces vomissements sans y attacher plus d'importance que ses prédé-

(1) Des maladies des femmes, liv. §§ 26 et 29, ap. Hippocratc, édit. Littré, t. VIII, pp. 71 et 73.

(2) Galeni De sympt. causis, lib. I, cap, 7. Venise, 1576, in-f»: 3 cl., f 18 r.

cesseurs. Moschion (1), le seul auteui" de l'antiquité qui ait écrit un ouvrage spécial d'obstétrique, garde le silence le plus complet sur notre sujet. Il en est de même de Celse et d'^Ëtius. Seuls, Oribase et Paul d'Égine paraissent avoir observé des exemples de vomissements graves pendant la gestation. Le premier de ces auteurs met, en effet, au nombre des accidents de la grossesse, le vomissement continu (2), et le soin avec lequel il énumère la multitude de remèdes destinés à le combattre semble prouver qu'il en avait compris l'importance. Pour la première fois, Paul d'Égine donne à ces vomissements l'épithète d'opiniâtres (3). L'exercice, une nourriture qui ne soit ni trop douce, ni trop astringente^ l'usage d'un vin généreux, telles sont les règles hygiéniques qu'ils prescrivent. Ils recommandent, en outre, l'emploi des plantes excitantes et aromatiques, telles que l'aneth, la renouée, et divers cataplasmes.

Les Arabes ont ajouté fort peu de chose à cette médication. Et d'ailleurs, il est douteux qu'ils aient connu les vomissements opiniâtres de la grossesse {h). C'est cette même thérapeutique ainsi modifiée que l'on retrouve dans les auteurs du xvi'' siècle, qui n'ont fait que reproduire, avec des variantes presque insignifiantes, les textes d'Oribase et de Paul d'Égine. La Roche (5) et Bonacciuoli (6), par exemple, ne font pas autrement à pro- 308 des vomissements fréquents et répétés {crebramvomitionem... vomitiones plurimas...) des femmes enceintes. — Mercado (7)

1) Wolffii Gyneciorum lib. Bâle, 1566, in-i".

(2) Continuus vomilus.Oribasii Synopseos, lib.V, cap. 1, ap. Medicœ artis principes, édit. Estienne, col. 75. Paris, 1567, in-f".

(3) Assiduus vomitus. Pauli iEginetœ, De re medica, lib. I, cap. 1, même coIlectioD, col. 347.

(i) Avicennc, Canon medicinœ, lib. III, /en. 21, tract. 2, cap. 4. Venise, 1608, in-f«, t. I, p. 933.

(5) Rochaeus, De Morbis mulierum curandis, cap. 23, ap. Wolffii Gynec. lib., col. 515.

(6) Lud. Bomc'ioM Muliebrium, lib. I, cap. 2, môme collcct., col. 567.

(7) Mercati Opéra, t. HI, De sterilium cl prœgnanlium affect., lib. III, cap. XII, De prœgnantibus quœ cibum evomunt. Francfort, 1620, iii-fol., p. 685.

est, à notre couiiaissurice, le premier auteur qui ait consacré un chapitre spécial aux vomissemenls de la grossesse, considérés comme accident. Mais ce serait forcer le sens des mots que de vouloir trouver là encore une description même ébauchée des vomissements incoercibles. Il insiste sur la douleur grave et les accidents cardiaques accompagnant les vomissements, et attribue ces derniers à l'usage de mauvais aliments ou aux peines et aux soucis de la femme. Roderic de Castro (l) n'a fait que reproduire presque littéralement les idées de Mercarlo. Notons, en passant, que dans le traitement recommandé par ces deux médecins il est fait mention de la saignée et de l'emploi des ventouse!> à l'épigastre.

Rhodion ne dit mot des vomissements graves de la grossesse, et A. Paré lui-même, si riche observateur en tant de choses, n'en parle pas davantage. Ce n'est pas qu'il ne donne des explications sur la cause du vomissement, lequel provient « de l'usage de mauvaises viandes, et de la régurgitation des excrémens menstruaux, » mais il ne s'agit alors que des vomissements bénins, et si, plus loin, il ajoute : « que si tel vomissement se rend effréné et impétueux, faut appliquer yne ventouse vn pei^ plus bas que l'estomach, à fin de l'arrester » (2), ce n'est pas le vomissement de la gestation qu'il a en vue, mais celui qu'on observe dans les pâles couleurs. Les anciens, jusqu'à Paré y conir pris, ne nous fournissent donc aucune donnée, aucune obserr vation sur les vomissements incoercibles de la grossesse. 11 est même assez difficile de se convaincre qu'ils aient eu, sur cette affection, des notions un peu précises, et si j'ai cru devoir consigner ici le résultat négatif de ces stériles recherches, c'est plutôt pour éviter à d'autres la peine qu'elles m'ont causée, que pour en déduire des considérations tant soit peu importantes.

Si Paré reste muet sur les vomissements opiniâtres de la grossesse, il n'en est plus absolument de même de Jacques Guillemeau, son illustre élève. Ce dernier, en effet, dans le cliap. XI,

(1) Roderici à Castro, Do wiiverm muUeriim mcdicina, lib. III, cap. XI, Devomilu et nausca prœgnanlinm. Hambourg, 1604, in-fol., p. 257.

(2) A. Paré, Œuvres complètes, édit. Malgaigue, t. II, p. 781.

p. 70, de son ouvrage « sur la grossesse et accouchement des femmes » (Paris, in -8, 16ùl), parle non seulement du vomissement simple et ordinaire des femmes enceintes, mais de celui qui se prolonge pendant toute la durée de la gestation : « ce que i'ay veu advenir, dit-il, à une grande dame de ce royaume, laquelle, dès le second jour qu'elle avait conceu, vomissoit et asseuroit pour certain d'être grosse. » Et plus loin : « Il advient quelquesfois que tel vomissement est si violent, que la viande et nourriture que prend la mère est rejettée. Alors il y faudra remédier ». Suit une longue énuméralion de moyens à employer contre ces vomissements, moyens consistant dans le régime, les purgatifs doux, tels que la casse, la rhubarbe, etc., et parfois aussi l'emploi des cordiaux.

Pour Guillemeau, la cause habituelle de cet accident no vient que de la trop grande abondance d'humeurs accumulées dans l'estomac dont « les nerfs ont mteliigence et trafic avec la matrice. »

En vérité, ce sont là encore des indications bien vagues, mais qui permettent de penser cependant que cet auteur n'ignorait pas la gravité que parfois les vomissements acquièrent dans la grossesse.

Arrivons enfin au xvn" siècle, au siècle de Mauriceau et de Delamolte, et nous trouverons, cette Ibis, des notions plus positives, des observations de vomissements opiniâtres relatées par ces hommes éminenls. On se tromperait, toutefois, si l'on s'attendait à trouver dans ces auteurs des descriptions aussi détaillées et surtout, aussi sinistres que celles que la science possède aujourd'hui. Ni l'un ni l'autre ne mentionnent de cas de mort, et, pour eux, toute la gravité de ces vomissements redoutables consiste dans l'affaiblissement extrême de la mère et de l'enfant, dans l'avorlenient résultant des secousses fies vomissements, enfin dans la production de « quelques relaxations de matrice, ou de queUpie bergne du ventre ou des aines (1) ». Selon Mauriceau, ces vomissements ne proviennent pas toujours, comme

(!) Mauriceau, Maladies de^ fommes ç/roases, etc., t. l*-''', P- 130, in-4" Paris, 1740.

l'on pense, des humeurs corrompues amassées clans l'estomac à la suite delà suppression des menstrues, mais leur source réside dans la sympathie qui existe entre l'estomac et la matrice (opinion que nous avons déjà trouvée dans Guillemeau), car ces deux organes communiquent entre eux par leurs nerfs et présentent une grande similitude de substance. Comme traitement, il propose l'usage des bons aliments et en petite quantité, afin de « réjouir et fortifier l'estomac », puis du vin vieux « plutôt clairet que blanc, » trempé de bonne eau de fontaine. Souvent il a employé avec succès une demi-cuillerée d'eau-de-vie ou un peu de vin d'Espagne.

Mais si, malgré tout, les vomissements continuent, il a recours aux purgatifs doux, afin d'évacuer les humeurs corrompues, et préalablement il pratique une saignée qu'il répète quelquefois. C'est ce qu'il fit avec succès chez une dame qui, à deux grossesses antérieures, avait avorté à la suite de vomissements 'ntenses (1). Enfin, dit-il, après avoir vainement tout expérimenté, quelques uns veulent que, pour remédier au vomissement, on applique ù la femme, après le repas, une grande ventouse sur la région de l'estomac, mais ce remède me paraît inutile; une bonne pièce de ratine bien chaude ou une peau d'agneau, et bien mieux encore une peau de vautour, par la vertu particulière dont elle est douée, sont choses infiniment préférables (!!).

Delamotte (2), ainsi que Mauriceau, regarde la sympathie qui existe entre l'estomac et la matrice comme la principale cause des vomissements dans la grossesse. Et à ses yeux, cette sympa-thie est si évidente qu'elle se traduit même en dehors de la gesta-i- Mon, et que la simple action du coït détermine parfois le vomissement, ainsi qu'il en connaît plusieurs exemples pour lesquels il a été consulté. Bien plus, cet acte n'est pas môme nécessaire puisqu'il a vu des filles éprouver à l'approche de leurs règles des douleurs semblables à celles de l'accouchement, et vomii avec une grande violence. D'où vient cependant que toutes les femmes grosses ne vomissent pas ainsi? C'est qu'il faut en outre

(1) Maladies des femmes grosses, etc., t. I, p. 133, ia-4°. Paris, 17i0.

(2) Traité des accouchements, 1. 1, p. 119, in-S". Paris, 1763.

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tine production surabondante d'humeurs. Enfin, certains àuleui*s croient que les vomissements sont dus à ce que l'enfant ne consomme pas assez ; mais il n'en est certainement rien. Que dirontils, en effet, lorsque ces vomissements vont juscju'au terme de la grossesse?

Quant au traitement, Delamotte préconise comme ses prédécesseurs une bonne hygiène, les lavements, les purgatifs, et la saignée, la saignée surtout « qui vuide la plénitude dontla malade se trouve surchargée, » et il cite deux observations (obs. 39etZiO) dans lesquelles ces moyens ont été suivis de succès. Dansl'une, la femme « vomissait sans cesse depuis six semaines, ce qui la réduisait dans une extrême faiblesse. Je lui tirai, dit-il, six onces de sang des bras ; elle soutint si bien cette saignée que je la réitérai trois jours après. Je lui fis aussi donner deux lavements à trois jours l'un de l'autre, et la purgeai ensuite avec un gros de rhubarbe. — Ces remèdes eurent un si heureux succès, que le vomissement diminua considérablement, et que cette femme commença à manger du pain d'orge et un peu de soupe. »

Si j'ai tant insisté sur les doctrines et la pratique de ces deux illustres accoucheurs, c'est qu'ils résument d'une façon à peu près complète les idées et la thérapeutique non seulement de leurs prédécesseurs et de leurs contemporains, mais même les opinions émises plus tard par leurs successeurs, relativement à la question qui nous occupe. Que trouvons-nous, en effet, parmi les auteurs du XYin*" siècle et même parmi ceux qui ont inauguré le premier tiers du siècle actuel? Une simple reproduction des idées et de la doctrine émises dans Mauriceau et Delamotte en ce qui concerne les vomissements pendant la gestation. Consultez les nombreux traités d'accouchements publiés au temps de Mauriceau ainsi que dans le cours du siècle dernier; ouvrez Pierre Amand,Fournier, Dionis, Puzos, Ménard, Levret, Smellie, Burton, Deleurye, Ant. Petit, et vous ne trouverez aucune idée nouvelle sur les causes, le pronostic et le traitement des vomissements graves. Quelques-uns même, tels que Rœderer, Deventer, Jacobs, etc., ne font nulle mention de cet accident.

Et si de cette longue suite d'accoucheurs nous passons à ceux du commencement de ce siècle jusque vers I8/1O, ou mieux,

jusqu'à l'époque de la publication des leçons de M. Dubois en 1848 (1), nous ne trouvons également rien d'essentiellement original sur la question. Stein (1804), par exemple, n'en dit mot. Capuron [Traité des maladies des femmes, 1812) reconnaît les mêmes causes que Mauriceau, la sympathie dans le premier mois, la pléthore vers le troisième mois, et enfm la pression mécanique dans les derniers temps de la grossesse. Le pronostic n'est pas modilié et se rattache surtout au danger de l'avortement. La femme cependant, dit-il, est exposée à tomber dans un extrême affaiblissement ou le marasme, faute de nourriture. Pour traitement, encore la saignée. Gardien (2) se contente de reproduire les mêmes idées. Enfin Baudelocque, Madame Boivin, M. Velpeau, etc., n'en parient pas, ou ne disent rien d'important sur la question. Il est vrai cependant que, dans le Dictionnaire en 30 volumes (art. Grossesse), Dézormeauxémit l'idée que les vofnissements étaient dus à la résistance que la matrice oppose a la distension. Mais il n'en déduisit aucune conséquence spéciale, et son traitement est le même encore que celui de Mauriceau. L'opinion de Broussais qui considère cet accident comme le résultat d'une gastrite ne conduisit également qu'à l'emploi de la saignée et des sangsues à l'épigastre.

11 faut donc arriver, comme on le voit, à notre époque tout à fait contemporaine pour trouver les vomissements incoercibles rangés parmi les accidents les plus redoutables de la grossesse, et comme tels, étudiés avec toute l'importance qu'ils méritent. Les symptômes et la marche de cette affection, sa gravité parfois si terrible pour la mèi'e, ainsi que son innocuité souvent si singulière pour le fœtus, constituent les points que la science moderne a pu le mieux élucider. D'autre part, la recherche persévérante des causes du vomissement opiniâtre et les nombreux essais thérapeuti(|ues dont . cet accident a été l'objet ont servi dans ces dernières années de point de départ à plusieurs publications. Mais c'est surtout à la question d'opportunité de l'avortement provoqué, dans les cas

(1) L'année précédente, cependant, avait paru la thèse de M. Schnullbacli. Strasbourg, 1847.

(2j Trailé des accouchements, 2« édit., 1816, t. Il, p. 43.

rebelles à toute médication, que l'on doit le plus grand nombre (le mémoires ou d'articles de journaux relatifs à la matière. Nous aurons soin d'indiquer, dans le cours de ce travail, les plus importants.

Ajoutons, en terminant cet historique, que la véritable impulsion imprimée à l'étude de cet accident date de l'époque où M. P. Dubois publia ses leçons dans l'Union médicale de iSkS, et surtout de l'année 1852, pendant laquelle eut lieu la mémorable discussion de l'Académie de médecine -sur l'avortement provoqué. De la France, cette impulsion se communiqua promplement à l'étranger où la question sommeillait comme dans notre pays, au commencement de ce siècle, et à dater de cette époque les observations se multiplient de toutes parts. En Angleterre, Burns avait, il est vrai, déjà écrit antérieurement dans son l'raité un bon chapitre sur les vomissements de la grossesse, et ajouté des réflexions judicieuses relativement à ceux qui deviennent incoereibles. Quelques observations intéressantes avaient également été publiées, dans ce pays, en particulier celles d'Ashwell, de Davis, de Johnson, de Robert Lee et de Churchill que M. Danyau a rappelées dans son discours (1), ainsi qu'une autre plus ancienne de Waughan que nous rapporterons plus loin en détail. Simmons (de Londres) avait bien, en 1813, pratiqué (pour la première l'ois dans un cas de ce genre) l'accouchement prématuré chez une femme arrivée au septième mois de sa grossesse et épuisée par des vomissements opiniâtres. Mais il n'en reste pas moins certain que la discussion de 1852 à l'Académie de Paris, lut l'événement qui mit celte question désormais à l'ordre du jour.

En résumé, d'après ce qui précède, il me semble qu'on peut établir dans l'histoire des vomissements incoercibles de la grossesse, trois périodes pendant lesquelles ce redoutable accident fut ou méconnu ou envisagé d'une manière notablement diiférenle.

Dans la première, qui s'étend d'Hippocrate à Guillemeau, les vomissements opiniâtres sont à peine connus et semblent avoir échappé à l'attention des observateurs. Oribase et Paul d'Égine

(1) Union médicale, 1852, p. 125.

seuls, par l'épillièle de continus el (V opiniôlres qu'ils appliquent, dans cerlains cas, aux vomissements de la gestation, paraissent avoir compris toute la gravité que ces derniers peuvent acquérir.

Dans la deuxième période, qui commence avec Guillerneau pour se terminer à l'époque de la publication des Leçons de M. Dubois en ISZiS, les idées de Mauriceau et de Delamotle sur les causes, le pronostic et le traitement de cette affection, sont à peu près universellement admises et reproduites, sans modilications notables, dans la plupart des traités d'accouchements. La sympathie de l'utérus avec l'estomac constitue la cause la plus commune et la plus générale ; la gravité du pronostic est presque uniquement relative au fœtus ou à la grossesse ; enfin le traitement consiste dans l'usage d'une alimentation choisie, mais peu abondante, dans l'emploi des purgatifs doux et de la saignée, soit locale, soit générale.

La troisième période enfin comprend l'époque contemporaine, depuis le milieu de ce siècle jusqu'à nos jours. Elle est principalement caractérisée par l'étude plus approfondie de la maladie envisagée sous ses divers aspects, et surtout par la recherche persévérante des causes et des moyens thérapeutiques, ainsi que par l'étude de la question d'opportunité de l'avortement provoqué, dans les cas tout à tait incoercibles.

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