partie de Vœuf
En 1861 , madame Callé fut appelée auprès de raiidame X.. . qui était entre deux mois et demi et trois mois d'une troisième grossesse. Celte dame éprouvait depuis un mois des vomissemenls opiniâtres, et depuis quinze jours elle ne pouvait supporter ni aliments, ni boissons. Son médecin avait essayé inutilement tous les moyens préconisés en pareil cas. La malade était d'une pâleur et d'une maigreur remarquables; elle parlait difficilement, et faisait conlinuellement des efforts pour vomir. Le pouls était petit et très-fréquent, la peau était sèche et brûlante, et par moments il y avait de petits frissons. L'utérus avait le volume ordinaire qu'il présente à cette époque de la grossesse, et le loucher ne présentait rien d'anormal.
Appelés en consultation, MM. P. Dubois et Danyau voulurent essayer encore les moyens déjà employés, avant d'avoir recours à l'avortement provoqué. Comme ces remèdes n'avaient aucun résultat, et comme la malade s'affaiblissait de plus en plus, M. Dubois résolut de pratiquer l'avortement.
Après l'introduction deux fois répétée de la sonde utérine pour le décollement de l'œuf, la malade était si fatiguée, que l'on craignait pour sa vie. Elle s'endormit, et à son réveil elle put prendre sans le rejeter un peu d'eau froide, puis un peu de bouillon, et cependant aucun travail ne s'était manifesté du côté de l'utérus. Peu à peu l'alimentation put se faire, et au bout d'un mois elle alla passer sans accident quinze jours à la campagne. Deux jours après son retour le travail se déclara, et elle avorta d'un œuf entier sur lequel on remarquait les parties qui avaient été décollées, et celles qui étaient restées adhérentes Ce qu'il y a de remarquable dans celte observation, c'est la cessation des vomissements aussitôt après les tentatives d'avortement, quoique le produit de la conception soit resté encore pendant six semaines dans l'utérus.
Un autre fait que nous avons déjà signalé, c'est que plusieurs de ces femmes guéries ont eu, depuis, des grossesses heureuses, ainsi qu'on le voit dans les observations de MM. P. Dubois et Trousseau, Sloltzet Davis.
Dans les 11 cas d'avortement provoqué terminé par la mort , un eut lieu au huitième mois, c'est celui de Robert Lee(l) dans lequel la femme mourut d'une hémorrhagie par inertie
(1) Robert Lee, Clinical Midwifery.
— 12Zi —
utérine ; un autre, sur la fin du septième mois, c'est celui de M. Depaul [obs. IX). L'époque du travail dans les autres laits n'est indiquée que six fois, et dans tous elle est comprise entre trois et quatre mois. En lisant les autres observations, il semble que l'époque, quoique non précisée, ait été à peu près la même. Les causes de la mort dans ces 10 cas ont été, deux fois réclampsie(l), une fois la fièvre puerpérale (2) (15 jours après), une fois l'infection purulente (3), cas dans lequel M. Nélaton fui appelé pour ouvrir un abcès à l'épaule ; dans les six autres cas la femme mourut d'épuisement, et à l'autopsie on ne trouva rien qui pût expliquer la cause des vomissements et de la mort. Un fait iraportant à noter et qui a été remarqué par plusieurs observateurs, c'est que la ponction de l'œuf ou son décollement sont suivis d'un soulagement immédiat et de la cessation plus ou moins complète des vomissements, même lorsque les femmes succombent dans les vingt-quatre heures. Ainsi, il y a six cas de mort survenus sans cause étrangère, par faiblesse et par épuisement, ce qui a porté plusieurs auteurs à se demander si leur intervention n'avait pas été trop tardive.
Les résultats qui précèdent peuvent être ainsi formulés : 1" L'avortement spontané, dans les cas de vomissements incoercibles, se termine le plus souvent par la guérison, lorsqu'une complication grave, telle, par exemple, que le cancer, ne vient pas s'ajouter à la maladie. 2° L'avortement provoqué, même dans des conditions qui paraissaient très-désavantageuses, a fourni jusqu'ici un certain nombre de succès. Il en est de même de l'accouchement prématuré artificiel. La proportion des guérisons, relativement aux cas de mort, est des deux tiers, c'est-àdire que, sur trois malades chez lesquelles l'avortement a été provoqué, une est morte et deux ont guéri. (Nous avons compris, dans ce chiffre proportionnel, les faits d'accouchement prématuré artificiel.) Tels sont les résultats qu'a donnés cette opération. Il me res-
(1) Dcibet, thèse (Paris, 1856), et obs. IX.
(2) P. Dubois (malade de M. Guérin), Union médicale, 1852.
(3) Campbell, communication orale.
terait maintenant à discuter la valeur de ses indications et de ses contre-indications, d'après les faits connus jusqu'ici. Mais, vu la diversité des cas, le petit nombre d'observations, et surtout l'insuffisance des détails de beaucoup d'entre elles, cette étude est aujourd'hui presque impossible. « D'une seule Arondelle on ne peut iuger le Printemps, ny d'une seule expérience on ne peut faire une science. » — Voici d'ailleurs l'opinion de Dubois sur cette importante question :
« La provocation de l'avortement dans la troisième période, dit cet éminent professeur, aurait le grave inconvénient de ne pas sauver les malades, de précipiter peut-être leur fin et de compromettre l'art. Elle aurait, dans la première, le tort non moins grave de sacrifier une grossesse qui aurait pu peut-être parvenir heureusement à son terme.
» C'est donc dans la période intermédiaire aux deux précédentes que l'avortement peut étpe provoqué, dans cette période que caractérisent : 1° des vomissements presque incessants, par lesquels toutes les substances alimentaires, quelquefois même la moindre quantité d'eau pure, sont infailliblement rejetées; 2** un amaigrissement et une faiblesse qui condamnent la malade au repos le plus absolu; 3° des syncopes qui résultent des moindres mouvements ou de l'émotion même la plus légère ; une altération profonde des traits ; 5° uneréaction fébrile forte etcontinue ; 6° une acidité excessive de l'haleine, enfin l'insuccès de toutes les médications qui ont été essayées. Mais dans celte période même, dont la durée est variable, et pendant laquelle apparaissent successivement les phénomènes divers que je viens de rappeler, il faut encore choisir le moment opportun. Ce moment me paraît arrivé lorsque l'impuissance des médications les mieux indiquées ayant été reconnue, on voit la fièvre persister au même degré, et l'affaiblissement et la maigreur de la malade faire des progrès sensibles. L'accoucheur déclare alors la convenance de l'avortement provoqué, laissant à la famille éclairée et consultée par lui le soin de décider en dernier ressort. » (P. Dubois, Union méd., 1852, p. 162.)
On voit par ce qui précède avec quelle prudence et quelle
circonspection, M. Dubois discute et formule les indications d'opérer.
J'ajouterai, relativement aux contre-indications, que M. Vigla, ayant reconnu chez sa malade un état de tuberculisation assez avancée, ce fut pour lui un motif suffisant de renoncer à la provocation de l'avortement, qui un instant avait paru devoir être un moyen de salut.
En définitive, tout ce qu'on peut avancer, c'est que l'avortement provoqué aura d'autant plus de chances de succès que les vomissements seront plus subordonnés à l'existence de la grossesse, et que l'état d'épuisement de la malade sera moins avancé. Lorsque les vomissements sont arrivés à leur troisième période, l'opération me paraît, malgré les succès enregistrés, presque formellement contre-indiquée. Dans la première période, la maladie n'est pas, en général, tellement menaçante qu'elle ne doive laisser" un espoir fondé de guérison sans le sacrifice de la grossesse. Elle me paraît donc, comme la troisième, mais par une raison opposée, ne pas autoriser la provocation de l'avortement. Reste la deuxième période, c'est-à-dire celle dans laquelle les vomissements atteignent un tel degré de gravité, qu'ils compromettent, d'une manière très-prochaine, la vie de la femme, si, par une médication heureuse ou par une intervention chirurgicale, le médecin ne peut en triompher. Elle seule me semble susceptible de fournir des indications d'opérer.
Mais quoiqu'il en soit, ce n'est jamais sans une étude minutieuse et approfondie de la maladie, et sans avoir mûrement ré fléchi sur son caractère de plus ou moins grande malignité, que le médecin pourra se décider au sacrifice de la gestation ; jamais ce ne sera sans avoir consulté les hommes expérimentés et sages qui honorent la pratique de notre art, et sans s'élre entouré de toutes les lumières que ces graves circonstances exigent. Nous ne devons pas oublier, en effet, que l'avortement provoqué n'est, en fin de compte, « qu'une thérapeutique de désespoir», et qu'il est impossible de le considérer comme un traitement définitif des vomissements incoercibles, puisqu'il sacrifie nécessairement l'un des deux êtres confiés à la sagesse et à la conscience du mé-
decifj. Les indications de cette opération eussent-elles une/précision qu'elles n'ont pas, l'opération elle-même fût-elle exempte de tout danger, ce qui est loin d'être la vérité, la science ne devrait être nullement satisfaite, et sa mission serait toujours de rechercher avec persévérance les moyens de diminuer déplus en plus et de faire disparaître, s'il est possible, les cas de vomissements incoei'cibles dont elle ne peut encore triompher. Puisse cet heureux résultat n'être plus longtemps attendu 1