ARTICLES ET FRAGMENTS D'ARTICLES RELATIFS AU DÉSARMEMENT
Le Déflarmement (Lettre ouverte à M. Lockroy)
Cet article de M. Naquet, paru dans le « Journal de Marseille », à la date du i3 mars igo4, a été le point de départ de la campagne pour ou contre le désarme* mentj dont le présent ouvrage est P aboutissement.
Les instituteurs et l'idée de Patrie
Article de M, A, Naquet, paru dans les « Annales de la Jeunesse laïque » au mois de mai 1904, reproduit dans la même repue en septembre igo6.
A ces deux articles M, Clemenceau a fait les ré* ponses suivantes :
L'Idée de Patrie. — La « Dépêche de Toulouse » 6 mai 1905.
M. GoBLET publie
. . . Tolstoï, poussant jusqu'au bout la logique de sa thèse, prétend éliminer la violence de tous les gestes humains; il nous conseille évangéliquement de tout subir sans révolte, dans la croyance que la contagion de cette passivité anti-humaine amènera la paix éter-
nelle parmi nous. Jusqu'ici, par malheur, nous avons vu, tout au contraire, que le sort inévitable de ceux qui ne résistent pas, bien loin de leur assurer le droit, est de les condamner à une servitude matérielle et morale sans issue. Ainsi, pour sauver l'homme, nous aurons anéanti l'homme lui-même avec la patrie.
Ce n'est pas l'avis de M. Naquet, disciple de Tolstoï, qui nous propose tranquillement de désarmer sans nous occuper un seul moment de ce que pourront faire les autres. Nous serons envahis, mais nous aurons l'admiration de M. Naquet qui ne connaît rien de plus beau que « le sacrifice d'un peuple voué en holocauste au progrès humain. » Pourquoi « le progrès humaini^ sortirait-il de notre anéantissement, c'est ce que M. Naquet a négligé de dire. Ce ne serait pourtant pas inutile à savoir, surtout si les envahisseurs venaient de la barbarie.
M. Gustave Hervé, disciple aussi, mais disciple indiscipliné, se borne à nous recommander, en cas de guerre, la <i^ grève générale des réservistes et l'insurrection. » Celui là ne comprend pas la guerre entre nations, mais entre citoyens d'une même patrie il nous assure que c'est le chemin direct du « progrès humain» de M. Naquet. Le socialisme de Jaurès n'en est encore qu'aux fameux traités d'arbitrage de M. d'Estournelles de Constant dont l'objet est de prévenir la guerre dans les cas où personne n'aurait jamais l'idée de la déclarer. Mais il est impossible de ne pas noter que M. Gaston Hervé, qui a le grand mérite de proclamer bien haut ses théories, vient d'être élu membre de la commission administrative du parti socialiste unifié et qu'il annonce dans VAvant^Garde son intention de soumettre
€ au prochain Congrès du parti unifié la question de l'attitude des socialistes en cas de guerre. » La discussion sera certainemeni du plus haut intérêt. Nous ne pouvons douter du talent qui y sera déployé de part et d'autre, car Jaurès continuera certainement de soutenir qu'on doit défendre la patrie.
Pour moi qui ne puis écrire ces lignes sans m'émerveiller qu'on soit obligé d'en venir là, je resterai avec nos grands aïeux de la Révolution qui savaient que le développement de l'humanité s'est fait par patries et dont le patriotisme humanitaire conciliait sans effort le devoir contre l'envahisseur en armes et la prédication d'une paix de droit entre les hommes dans la patrie, entre les peuples sur les continents de la terre. Jusqu'au jour — que je n'ai point l'espérance de voir — où cette paix pourra s'imposer entre les citoyens d'un même piiys, entre les nations des divers territoires par un autre arbitrage que celui de la force, il nous faudra rester en armes pour veiller sur notre indépendance comme sur le plus précieux trésor.
Certes, il ne nous appartient pas de désespérer de la raison humaine. Mais quand nous comparons les merveilleux progrès accomplis dans les mots avec II lente Téformation des réalités sociales, pour l'insuffisant avancement de l'individu lui-même, il nous faut bien reconnaître que la tâche est assez belle d'apporter notre minime effort à la grande œuvre, sans en vouloir construire le couronnement avant que les fondations ne soient achevées. La France s'est mise au premier rang des peuples dans la marche à l'étoile du droit humain. Si nous voulons qu'elle y demeure pour le bénéfice de tous, conservons comme le précieux héritage de nos
194 LE p4$vi|l%WMHNT
grands aïeux^ la belle cpjafi^^ioa 4^ cçs deux tit^Kn^. p^triptesi et ]:épi||;)liçains.
G. CLSMÇNCEi^U.
Pour la Patrie. — L' a Aurore » 12 mai igoS.
C'est uae grave question de se demander. ......
... M. Naquet, qui peut dépouiller Thomme phiS aisément, nous propose de désarmer sans réciprocil^ « En supposant que ce grand acte de désintéressement n'eût pas pour effet de frapper de paralysie toutes les puissances de réaction, écrit'ily ce ne serait pas um€ raison pour changer d'attitude. Le sacrifice ânn peuple, voué en holocauste au progrès humain, m€ remplit d'admiration. Je voudrais voir la France âé. sarmer sans s'occuper de ce que font les autres. Il se pourrait qu'elle succombât sous quelque agressàoB monstrueuse. MaiSy même alors, elle ne périrait p^ tout entière. » 11 faut vrs^iment lire et relire ces lignes, pour comprendre jusqu'à quel degré d'aberration l examen d'un tel problème, considéré sous un seul de ses aspects, peut logiquement emporter rintelligence. Qu'est-ce qui garantit à M. Naquet que le massacre général des Français, par une horde immense de Huns ou de Hottentots, procurerait « le progrès humain »^ Qui sera juge entre les uns et les autres ? Et si nous n^ devons pas nous défendre contre ces sauvages, pourquoi repousser l'assaut des bêtes fauves ? En revanche» comment croire que l'arrêt soudain de l'histoire française, qui aura été, je crois, une assez belle contribution
aix progrès de l'humanité» pourrait assurer une amélioration de Tespèce par la suppression de barbares ? On ae se voit pas réduit sans quelque honte à discuter ces folies.
Al. Gustave Hervé, moins conséquent mais plus pra- ^cj^iie peut-être, ne propose de supprimer les guerres ^^tLcrnationales que pour nous livrer en paix aux doucevirs de la guerre civile. C'est pourquoi il recommande, ^*i cas de guerre, « la grève générale des réservistes ^^ l'insurrection >. On ne saurait pousser plus loin l**niour de la paix. Il est superflu, n'est-ce pas, de ''^ntionner, après cela, le pacifisme centre gauche du * ^r, qui jette des hécatombes aux plaines de Mandchourie, et de M. d'Estournelles de Constant, qui ^ ^muse, avec M. Delcassé, à collectionner des traités ^'arbitrage, pour prévenir toutes les guerres qui ne sont P*s «n danger d'éclater.
Le socialisme de Jaurès s'est mis à la suite de M. d'Es- ^^^^iiriielles de Constant. Il est internationaliste, ainsi ^^^ chacun sait. Pourtant Jaurès, comme Bebel, estime QUe le devoir est de défendre la patrie. C'est bien pour- ^Uoi M. Gustave Hervé, élu membre de la commission ^^^^^^inistrative du parti socialiste unifié, sous le contrôle ^^C|iiel se trouve placé Jaurès en personne, malmène assez durement le député de Carmaux, comme il con- ^*^Ot de contrôleur à contrôlé. Nous ne sommes pas au ^Ut du débat, car M. Gustave Hervé annonce, dans f^2fant'Garde, que a la question de l'attitude dessocia^ ***C5 en cas de guerre sera posée au prochain congrès ^ parti unifié, »
^our moi, sans attendre les décisions qui, selon ses '^^^gements, devront contraindre Jaurès, je m'en tiens
et je m'en tiendrai au patriotisme vieux jeu de nos pères de la Révolution, qui servirent « le progrès humain », comme dit M. Naquet, en maintenant la France contre l'Europe coalisée, c'est-à-dire en faisant tout le contraire de ce que M. Naquet propose. Les termes de patriote et de républicain étaient synonymes, en ce temps là. C'est une heureuse confusion que je propose de conserver. Je n'ignore pas que le patriotisme de la Révolution fut un patriotisme humanitaire dont l'idéal était une fédération du genre humain. L'idéal républicain n'a point changé. La démence serait de croire la fédération des patries incompatible avec l'idée, de patrie. Nos pères, pour servir leur idéal, voulurent d'abord sauver la France. Â nous de conserver leur héritage. Je souhaite ardemment que tous les peuples soient frères. Mais pour cela, il leur faut d'abord exister, c'est-à-dire maintenir dans sa dignité la plénitude de leur indépendance. Jusqu'ici, ce résultat n'a pu s'obtenir que par l'arbitrage de la force. Je ne demande pas mieux que d'y voir substituer un autre système. Je voudrais seulement le voir avant de désarmer.
Est-il donc sérieusement à craindre que la propagande de M. Gustave Hervé et de ses amis ne fasse des ravages dans nos écoles populaires, ainsi que le suppose M. René Goblet? De cela, on n'apporte aucune preuve, par bonheur. Quelques-uns des faits cités par M. Goblet peuvent viser l'école. Rien n'atteste qu'ils y aient pénétré.
Si M. Goblet avait recherché la cause de la facile propagande des doctrines antimilitaristes en certains milieux, il aurait trouvé l'occasion de faire le tour du problème, dont il n'a envisagé qu'un seul côté. Car il
aurait aisément reconnu que le cabotinage du patriotisme, qui a produit le boulangisme et le nationalisme, devait amener des manifestations antimilitaristes, par une réaction inévitable. Qui ne comprend que l'intrusion des grands chefs militaires dans la politique, en faveur de l'absolutisme romain contre la République, ainsi que l'obstinée persécution dont ils ont poursuivi tant d'officiers républicains, a eu pour conséquence fatale, chez les esprits simplistes, des sentiments de défiance envers l'armée, fâcheusement confondue avec certains chefs discrédités ? Qu'on renonce à essayer de séparer l'armée de la République, et que les chefs militaires travaillent en silence, qu'ils accomplissent leurs devoirs, tous leurs devoirs, envers la France républicaine qui est la patrie désormais, et comme le mouvement se démontra par la marche, la légitimité de la patrie aura pour meilleure preuve la floraison de justice et de liberté.
G. Clemenceau.
Aux articles ci-dessus de M. Georges Clemenceau, M. Naquet répondit par une étude sur : « l'Evolution des Patries » insérée dans la « Dépêche de Toulouse », les 10, II et 12 juillet igo5.
Cette intéressante suite d'articles se terminait par les lignes suivantes :
« Voilà mes idées, clairement exposées je crois, cette fois. Elles peuvent être erronées. Il se pourrait que le danger le plus grand fût là où je vois le moindre et que
ce qui m'apparaît comme devant être le point terminus de l'action lumineuse de mon pays, ne fût qu'une témérité dangereuse. Je ne le pense pas ; mais je ne vise pas à l'infaillibilité. Il y a certainement là un point discutable sur lequel j'accepte volontiers toute controverse, toute contradiction. La seule chose que je ne puisse pas tolérer, c'est qu'imitant l'ancienne pratique du clergé avec ce qu'on appelait l'avocat du diable, on me prête des sottises pour les réfuter.
« Ce n'est pas que je demande aucune amende honorable à mes contradicteurs. Je n'ai aucun amour-propre bête. Je suis vieux, malade ; les jours qui me restent sont comptés, et je vois, par tant d'autres auxquels je n'ai pas l'outrecuidance de me comparer, que roubK suit de près la mort.
« Mais je tiens à mes idées et je ne puis pas permettre qu'on leur nuise en les défigurant. »
ALFRED NaQUET.
A /'Evolution des Patries, MM, Clemenceau et Edouard Lockroy répliquèrent en ces termes: