RÉPONSE DE CLEMENCEAU AUX 3 ARTICLES
DE NAQUET SUR L'ÉVOLUTION DES PATRIES La Dépêche (de Toulouse) du 13 juillet 1905. 36« année.
Pour la France.
M. Alfred Naquet me permettra de répondre en une
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seule fois à ses trois articles sur lesquels il y aurait tant à dire. Je n'ai jamais méconnu ni l'ampleur d'un esprit nshiàrquablement cultivé, ni la hauteur de ses vues. Chacun de ses arguments, bien pesé, pourrait fournir matière à de longs développements. C'est assez de discuter aujourd'hui le principe de notre divergence.
Mon très distingué contradicteur ne veut pas que je le dise disciple de Tolstoï. Je n'avais parlé de sa rencontre avec le penseur russe que sur leur commune répudiation de la patrie, car je ne pouvais pas ignorer que le mysticisme évangélique n'est point du tout l'affaire de Naquet. Je souscris volontiers à tout ce qu'il dit du mouvement des patries dans l'histoire, en constatant que le développemeni de l'humanité jusqu'à ce jôtir s'est fait par patries changeantes, mais par patries toujours. Quant à reconnaître que la facilité des communications a uniformisé les patries, je n'y puis consentir. Jamais un Allemand ne fut plus Allemand, un Anglais plus Anglais que de nos jours. Je vais plus facilement à Berlin qu'autrefois, mais j'avoue au risque de chagriner Naquet, que devant la porte de Brandebourg, je me sens tout juste un peu plus Français qu'auparavant. J'ai habité les États-Unis pendant quatre années. Je nie absolument qu'il n'y ait pas plus de différence entre un Français et un Allemand qu'entre deux citoyens venus dés deux extrémités de la grande fédération américaine. Et pour la fusion de nos langues, merveilleux outils naturels des plus beaux efforts de pensée, en je ne sais quel monstrueux espéranto, qui aurait pour pfemiel" effet d'anéantir toute originalité d'intelligence, \t n'y puis voir qu'une folie analogue à celle qui nous prendrait si nous nous faisions couper les deux jambes
pour mieux marcher par le moyen d'une ingénieuse patte de bois mirifiquement sculptée.
J'écarte en même temps la question d'une Europe fédérale qui n'a rien à faire ici puisqu'elle suppose le maintien des patries que Naquet s'accommode de supprimer. Je n'aurais point d'objection à faire au principe d'une fédération Européenne. Nos arrières petits-neveux auront le temps d'en parler.
Il n'est pas indifférent à Naquet d'être Français parce que nous sommes en République. Nous étions sous l'Empire lorsque j'étais aux États-Unis organisés en République. Jamais je ne pus venir à bout de sentir oi de penser comme un Américain. Nous n'avions pas le crâne fait de même, comme dit Mardoche. C'est un point que la science de Naquet a le grand tort de négliger. Il est à sa façon — et sans excuse puisqu'il est savant — une victime inconsciente de Vunité, dogme des ignorances, tandis que tout nous révèle aujourd'hui la variété (principe des patries), la spécialisation, comme le principe fondamental du progrès humain.
Naquet a proposé que la France désarmât dès demain sans se préoccuper de ce que font les autres peuples, et il a appuyé son idée de ce raisonnement :
« En supposant que ce grand acte de désintéresse' ment n'eût pas pour effet de frapper de paralysie toutes les puissances de réaction, ce ne serait pas une raison pour changer d'attitude. Le sacrifice d^un peuple voué en holocauste au progrès humain me remplit d'' admirât ion. Je voudrais voir la France désarmer sans s'occuper de ce que font les autres, U^^ pourrait qu'elle succombât sous quelque agression
monstrueuse. Mais même alors elle ne périrait pas tout entière, etc., etc. »
 quoi il oppose cette partie de ma réponse :
<i^ Cependant, pour les individus comme pour les peuples, il y a quelque chose encore au-dessus de l'intérêt de vivre. Sans l'indépendance, la liberté, le droite Çui font la dignité de la personne humaine — « l'honneur m pour employer le mot courant — la vieservile, loute proche de la bête, ne vaut pas la peine d'être ^écue. Il y a donc des cas où, pour ces biens primordiaux^ l'homme doit pouvoir jouer sa vie avec sérénité.
Ht le voilà qui conclut avec moi qu'il est des cas où ^6 sacrifice de la vie peut être nécessaire, citant en temple le cas des soldats de l'an II refoulant la coalition antirévolutionnaire. Pourquoi fallait-il défendre la ï^épublique française contre les Allemands, il y a un f^ècle, et pourquoi ne faudrait-il plus la défendre aujourd'hui. C'est ce que je ne me charge pas d'expliquer. ^^r Naquet maintient que « le sacrifice d'un peuple ^oué en holocauste au progrès humain d est une chose ^^fnîrable. Si la France avait alors consenti à « suc- ^^niber sous une agression monstrueuse », Naquet ^Serait-il soutenir que Brunswick et les émigrés, frappés ^clmiration, fussent devenus tout à coup autant de ^^Volutionnaires ? Non, puisqu'il juge qu'on a bien fait ^ leur répondre à coups de fusil. Alors, quoi ?
Cl 'est ici que nous touchons au point vital de l'affaire, ^^quet a décidé qu'une certaine heure avait sonné qui appelait a toutes les nationalités actuelles à se fondre
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dans une nationalité supérieure », et le plus court moyen pour lui c'est que la France désarme instantanément, au risque de disparaître si ^es voisins sont en disposition de la manger. Rien ne l'effraie plus que Je danger de repousser une agression ennemie. Vaincus, c'est la déchéance. Vainqueurs^ la réaction militaire se déchaîne. J'avoue que je n'attendais pas cette objection de l'ancien chef d'état-major du général Boulanger.
Naquet, sans doute, est « convaincu » que « notre désarmement, loin d'entrdner une agression, assurerait la paix générale ». Sur quoi donc se fonde cette conviction qui est notre unique garantie ? Sur ce que les Allemands sont a très pacifiques au fond » et que le jour où ils ne craindront pas une invasion française qui, certes, ne les menace pas à cette heure, ils renverseront leur dynastie pour fonder les Etats-Unis d'Europe. Car Naquet se refuse absolument à supposer que nos voisins a consentiraient à mobiliser leurs forces pour étouffer un centre de justice et de liberté ». Il sait que cela s'est vu dans l'histoire, mais il croit ({ue cela ne se verra plus. Un monarque voudrait-il donc lancer son peuple sur nous ? « C'est bien peu vraisemblable », écrit tranquillement Naquet, qui sur cette invraisemblance nous conseille de jouer notre existence nationale pour U satisfaction de sa théorie, non sans admettre poùrtàii'^ qu'uûe fois l'envahisseur maître du pays, rt les effets A^ désarmement ne s* étant point encore fait sentir t^ défense serait possible, » Ici, j'en fait l'aveu, c'est ta^^ qui suis désarmé. Car je commence à me demander ^ je ne suis pas bien simple de répondre à un homme q^ se moque de moi. Faut-il se battre, oui, ou non ? S'il r^ faut pas se battre, pourquoi Naquet consent-il qu'on ^
batte ? Et s'il faut se battre, pourquoi nous refuse-t-il les avantages de la préparation en nous condamnant à la résistance dès qu'elle est impossible puisque nous n'avons plus ni armes, ni chefs, ni organisation ? Est-ce là une discussion sérieuse ? J'en fait juge le lecteur.
Cependant, Naquet, imperturbable, continue son chemin. Le système de défense par lequel il essaie de nous appâter le conduit nécessairement à cette conclusion que a la France pourrait être victime d'une agression monstrueuse et périr ». a C'est presque inadmissible, écrit-il sans sourciller, mais c'est une hypothèse dont la réalisation n'est pas absolument et mathématiquement impossible. » Tous les gens de sens commun admettront, au contraire, que l'hypothèse inverse est seule admissible puisque partout la force prime le droit. Que [faisons-nous aux Algériens, aux Tunisiens, aux Indo-Chinois, aux Malgaches, sinon ce que nous reprochons aux Allemands de nous avoir fait ? Eh bien cette hypothèse, que ses affirmations antérieures le condamnent à discuter, Naquet se console avec philosophie de son éventuelle réalisation. La raison en est que a si la France périssait comme la Pologne, en s'enlisant dans l'ornière actuelle, elle périrait platement » tandis que « victime d'une agression monstrueuse elle périrait glorieusement », et Naquet, aime tant la France qu'il se risque à cette gloire. Seulement je ne sais pas où serait la a gloire » selon le point de vue de Naquet puisqu'il ne s'agit plus du sacrifice volontaire d'un peuple a en holocauste au genre humain » et que Naquet, après nous avoir privés de tous nos moyens de défense, s'engage à prêcher la guerre à outrance si Guillaume II ose nous attaquer désormais.
Et le plus beau de l'affaire, c'est que Naquet, ayant ainsi ruiné lui-même sa propre thèse, déclare en toute candeur ne pouvoir comprendre pourquoi je lui demande de quelle façon l'écrasement de la France, dans ces conditions, pourrait servir le progrés. Des peuples écrasés après s'être défendus, cela se voit tous les jours. Naquet ne nous propose rien, dans tout cet emberlificotage, que de nous défendre comme les autres après nous être privés de tous les moyens de le faire. Ma seule réponse, c'est que cela ne peut se soutenir sérieusement. Et la question demeure à laquelle Naquet n'a pas tenté de répondre. En quoi l'écrasement de la France, c'est-à-dire de l'agent de progrès par excellence servirait-il le genre humain ? Car, enfin, nous n'avons pas le choix seulement entre la platitude, la déchéance^ et la mort « glorieuse » sous les coups des Allemands. Une autre voie s'ouvre à nous par bonheur : la continuation de notre vie nationale, de notre histoire. C'est a l'hypothèse » à laquelle vont mes préférences. J'en fais platement l'aveu.. Naquet, qui est physiologiste, serait bien embarrassé de me dire quel organisme, petit ou grand, s'est jamais développé sans moyen de défense. Qui cesse de se défendre est condamné ; voilà la loi àt la vie, je ne l'apprends point à Naquet. Cesser de se défendre n'a qu'un nom : le suicide. La a Gloire » du suicide national n'est point pour me tenter.
En revanche j'estime que nous ne devons point prO" fiter de nos moyens de défense pour des agressior^-^ injustes contre les autres peuples. Je l'ai dit souvent ^ la tribune sans succès. Mais je n'ai jamais pensé que ^^ seur remède à ce mal fut de nous priver des moyens c^ subsister. Ce remède, je l'attends de l'évolution de l'e ^"
prit îrançais avant tout autre. J'ai donc la prétention de servir à la fois ma patrie et le genre humain en défendant la France contre ses ennemis et en lui assurant d'avance, par une bonne organisation militaire, toutes les chances de succès.
G. Clemenceau.