CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Séances des 24, 27 et 28 Janvier 1908
(Interpellation de M. Jaurès sur la politique française au Maroc).
(Fragments de discours)
M. RiBOT : ... Ce qui est certain, c'est que nous pouvons compter sur l'appui diplomatique de l'Angleterre, et que ce n'est pas un résultat négligeable
M. DELCASsé : Non, messieurs, ce n'était pas la guerre ! On ne déclare pas la guerre à la France..., quand elle a pour elle ces impondérables dont se préoccupait toujours M. de Bismarck, l'opinion universelle des peuples, une alliance, des amitiés puissantes, et quand elle montre qu'elle a confiance... dans ses amitiés et tout d'abord en elle-même (Vifs applaudissements à gauche et sur un grand nombre de bancs au centre et à droite.) •
... A l'achèvement de ces accords également avantageux à la France et à l'Espagne... témoigne assez sur quel pied de confiance et d'amitié les relations des deux
pays avaient été établies. L'entente avec l'Angleterre a été le point culminant de cette œuvre de rapprochements européens. Cette entente^ je l'ai jugée nécessaire dès la première heure, et pour y travailler résolument, en dépit des difficultés de tomes sortes, il m'a suffi de ne pas consentir à prendre le change sur les intérêts vitaux de la France.
Est-ce que, au point de vue économique, la différence même de la production, soit agricole, soit industrielle, ne nous fait pas les amis naturels de l'Angleterre, intéressés d'autant plus à la prospérité de l'Angleterre, que c'est la France, pour une bonne part, qui profite du gain que l'Angleterre réalise sur le reste du monde? (i)
D'autre part, puissance coloniale, ne pouvant donner à nos forces navales tout le développement que comporterait la grandeur de notre empire, comment ne pas être frappés des avantages d'un accord colonial avec la nation qui détient, et qui — son ministre des affaires étrangères le rappelait l'autre jour en termes significatifs — ne saurait, sous peine de remettre son existence à la merci d'autrui, abandonner la primauté sur mer ?
A quoi bon laisser subsister... des litiges... d'où pouvait sortir... un conflit dont il est évident que ce n'est pas le vainqueur lui-même qui eût tiré le bénéfice le plus substantiel ? Ne fallait-il pas, au contraire, s'attacher d'autant plus à les applanir que... aucun intérêt essentiel, de part et d'autre, ne se trouvait en présence ?
(i) Ces idées se retrouTent presque textaellement dans l'article de la 'Hjinttunth Century de M. Naqnet, para on an avant la séance de la Chambre où M. Delcassé les a exprimées.
(Note des Editeurs).
. Et si, enfin,
l'on considère l'Europe, comment méconnaître que la politique traditionnelle de l'Angleterre y a été gépéralement déterminée par le souci de maintenir l'équilibre entre les grandes forces qui la composent ? Et qui donc, aujourd'hui, plus que la France, a intérêt à ce que cet équilibre soit fortement assuré ?
Intérêts économiques,... coloniaux,... européens, tout poussait donc l'Angleterre et la France à une entente qui, pour ne parler que de nous, devait encore fortifier notre rapprochement avec l'Italie et l'Espagne sans nuire en aucune sorte, bien au contraire, à notre amitié naturelle avec les Etats-Unis.
La politique dont, unanimement jusque là, on s'était plu' à reconnaître le caractère pacifique, dont on avait, à la tribune du Reichstag, apprécié, dès le lendemain, la manifestation la plus retentissante — c'est-à-dire les accords franco-anglais — comme un gage de la paix universelle.
De là, ce... les accords du 3 octobre 1904, qui ont fait de l'Espagne notre amie en Afrique comme en Europe.
... Ah ! je sais bien que c'est à propos de l'Angleterre surtout que le clairon d'alarme a retenti 1 11 est vrai que lorsqu'on examine la puissance militaire de l'Angleterre et de la France, quand on considère où se trouve U force essentielle de Tune, ou la force principale de l'autre, on doit convenir que la combinaison possible de leurs forces est de nature à décourager toute velléité d'agression. Mais n'est-ce pas là, justement, le plus bel
éloge qu'on puisse faire du rapprochement franco-anglais ? Et comment contester, d'autre part, contre le témoignage des faits, que l'idée qui y a présidé ne soit une idée foncièrement pacifique ?
C'est que là, en effet, messieurs, là est la <:aractéristique des accords d'avril 1904. Jamais^ depuis..., pierre plus solide n'a été apportée à l'édifice de la paix du monde, et jamais pacte de paix n'a eu l'occasion de donner plus vite des témoignages répétés ni plus éclatants de son efficacité
... C'est l'opinion universelle qui a tout de suite proclamé que c'est grâce aux accords franco-anglais que la guerre (cette guerre russo-japonaise) a pu être circonscrite à l'Extrême-Orient
Aussi bien, messieurs, le monde entier ne s'y est pas trompé... il avait reconnu tout de suite l'essence pacifique et universellement bienfaisante du rapprochement franco-anglais. Mais la France, en particulier, a le droit de s'en féliciter, comme d'une nouvelle et forte garantie de sécurité dans le présent, et d'y puiser la confiance raisonnée que, quelles que puissent être les éventualités de l'avenir, elle se trouverait dans les meilleures garanties pour y faire face (Applaudissements
vifs et répétés sur un grand nombre de bancs. L'orateur, en retournant à son banc reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues)
M. Paul Deschanel: Je dois seulement rappeler d'un mot qu'il y a ici des hommes qui, dans tous les temps, ont défendu l'alliance anglaise, {Très bien ! très bien !) ... dans une pensée d'équilibre, de paix et de sécurité nationale, (Très bien t très bien I) ... qui ont défendu
ces idées alors même qu'elles paraissaient irréalisables et chimériques...
M. Jules Dblafosse : ...Je tiens à dire seulement que je considère les accords de 1904, d*où l'entente anglaise est sortie, comme Tévénement le plus considérable et le plus heureux de la politique contemporaine.
M. PiCHON, MINISTRE DES AFFAIRES éTRANOÈRBS : Je
m'associe, cela va sans dire^ au grand éloge qu'on vous a lait de... de l'entente cordiale avec l'Angleterre, de nos accords avec l'Espagne et l'Italie, de notre amitié avec les Etats-Unis.
Me sera-t-il permis de rappeler que l'entente francoanglaise a toujours été recherchée et proclamée comme une nécessité pour les deux pays qu'il unit dans une action de paix et de civilisation par tous les hommes qui représentaient au Gouvernement ou dans l'opposition les forces vives et les partis les plus divers de la République? Et, sans sortir du Gouvernement luimême, n'y trouverais-je pas un homme (i) qui a été, à toutes les époques, l'un des apôtres les plus fidèles et les plus fervents de cette idée ?
M. Boni de Castellane : ... Devant la gravité des circonstances, nous devons, je pense, nous féliciter doublement des accords conclus l'été dernier entre la France, l'Espagne et l'Angleterre. Ces ententes durables et précieuses... sont le résultat d'une bonne politique et d'une juste compréhension de la situation actuelle de l'Europe. Avec ces accords qui ont une portée capitale... la situation de la France serait dés
(i) M. Georges Clemenceau, président du Conseil.
plus favorables, sans cette détestable affaire marocaine... (Applaudissements à droite et sur divers bancs à l'extrême gauche.)
M. Denys Cochin : ... Un progrès dans les idées d'arbitrage. La facilité des communications qui nous fait nous mieux connaître y entre pour beaucoup, et aussi ce que j'appelais, un jour, à cette tribune, avec l'approbation de beaucoup de membres de cette Chambre, un certain patriotisme européen, L'Europe maintenant... a des intérêts communs... On a vu très -souvent européaniser, internationaliser des affaires qui ne semblaient d'abord s'engager qu'entre deux puissances... (Très bien ! très bien /)
M* Jaurès : ... qu'il était impossible que nous laissions solidariser avec une politique d'imprudence, l'alliance, l'amitié franco-anglaise. C'est, à mon sens, la question vitale qui domine aujourd'hui toute la politique de la France, toute la politique de l'Europe. Ce ne sont certes pas mes amis ni moi-même qui pouvons être suspects de tiédeur envers l'alliance anglaise. Nous l'avons toujours revendiquée... L'alliance franco-anglaise doit ôt^e défendue. J'espère, Messieurs, que dans son ensemble nous la défendrons contre deux périls... cette alliance franco-anglaise, instrument de civilisation et de paix... — ... Ce conflit économique, si grand soitil, peut être résolu dans la paix... l'immense majorité du peuple anglais croit possible de maintenir la puissance économique de l'Angleterre sans recourir au procédé empirique de la guerre... — ... cette immense majorité du peuple anglais épris de paix...