‹ Désarmement ou alliance anglaiseChapitre 85 sur 88 · ENTENTE ANGLAISE OU ALLEMANDE · texte numérisé non relu

ENTENTE ANGLAISE OU ALLEMANDE

Traduction d'un article paru dans la Nineteenth Century de janvier 1907

Pour être durables, les alliances entre nations doivent reposer sur des intérêts reconnus et non sur une sentimentalité vague. C'est cette considération qui m'amène à étudier l'entente anglofrançaise dans une revue anglaise tout en me plaçant au point de vue strict des intérêts français. Le sujet a été déjà largement débattu en France par des écrivains qui l'ont traité au point de vue français, et en Angleterre par des hommes politiques qui l'ont envisagé au point de vue anglais. Il m'a semblé nécessaire que la matière fût examinée sous un autre angle, et que le problème fût étudié en France relativement aux intérêts anglais et en Angleterre relativement aux ntérêts français. Je n'ai pas qualité pour entre* ;3rendre la première de ces tâches; mais je crois

être, dans une certaine mesure, à même de remplir la seconde; et c'est ce qui me décide k présenter les quelques pages suivantes aux lecteurs de cette revue.

Montrer clairement aux Anglais les intérêts fondamentaux qu'ont les Français à consolider indissolublement les liens qui existent dès aujourd'hui entre les deux pays, c'est leur donner dans la durée de ces liens une confiance qui pourrait leur faire défaut s'ils les attribuaient de notre part à un engouement sentimental ou à un enthousiasme éphémère; et de même la confiance des Français ne peut qae s'accroître si les Anglais leur font connaître de leur côté les raisons pratiques qui les poussent à resserrer leur entente avec nous et leur fournissent ainsi la preuve de la réalité et de la stabilité de leurs sentiments.

En un mot, dès l'instant où chaque nation aura conscience des motifs impérieux qui portent l'autre à s'unir à elle, tout doute, tout soupçon de duplicité s'évanouissant, l'entente acquerra k caractère d'une alliance inébranlable parce que, fondée, comme doivent l'être les liens entre peuples, sur une conformité de but et d'intérêts matériels, elle aura atteint son plein développement par voie d'évolution naturelle.

A l'heure actuelle l'entraînement des français vers la Grande-Bretagne est réel et sincère. H est néanmoins plus réservé, plus restreint que ne k

fût^ de 1892 à 1897 ou 1898, Tenthousiasme pour l'alliance franco-russe. Il rencontre même des adversaires, tandis qu'à Tépoque à laquelle je me reporte l'alliance franco-russe n'en rencontrait à peu près aucun. Et cependant l'alliance francorusse, quoique figurant encore comme la triplice dans l'arsenal diplomatique^ n'est plus guère aujourd'hui qu'un souvenir. Le même sort attendil l'entente cordiale qui jette à l'heure actuelle le peuple anglais et le peuple français dans les bras l'un de l'autre ? Ou bien celle-ci sera-t-elle moins éphémère? et présentera-t-elle une solidité plus grande justement parce que, moins impulsive, plus discutée à ses débuts, elle se sera imposée par les conditions mêmes où les deux peuples se trouvent ?

C'est cette dernière solution que l'auteur de cet article croit probable et qu'il salue avec joie. En 1897 il a devancé Tétat présent de l'opinion, et il a défendu dans un journal anglais l'entente qui alors était encore à naître. Il est à l'aise pour plaider aujourd'hui la même cause. Il y voit une nécessité pour la civilisation du monde, et il est heureux qu'on la discute parce que la discussion lui enlève tout caractère passionnel, et lui confère le caractère réfléchi qui seul apporte aux unions la durée et la fécondité.

En France — nous l'avons déjà dit et il serait inutile de le nier — l'entente est encore contestée.

Ll majorité de la nation loi est avorte; mai? 'û existe certainement otie minorité qoi ridste A l'oenvre accomplie par les hommes à^tax, les n^odants et irâ industrieb des deux payti

Cette résistance doit ttre attriboée ft pUsieitfs - causes diidnaes. 1

Adi yeux de la plupart des Français — l'auteur ' est de ceux-li — l'idée dominante est celle do maintien de ta paix ; et c'est parce qu'ils estimeci qae, dans l'état actuel de la politique européenne, nne entente anglo-française en est la meilleure garantie, qu'ils s'«i proclament les partisans résolus. I

La guerre leur apparaît comme le pire des maux. Elle serait, à leurs yeux, de nature à entraîner des conséquences aussi néfastes pour le vainqueur que pour le vaincu; elle rallumerait les haines nationales; elle ferait renaître un esprit de patriotisme étroit; elle donnerait une nouvelle sève au militarisme, toutes choses profondément opposées au progrès humain. Ils considèrent que la reprise de possession de l'Alsace et de la Lorraine par la force ne compenserait même pas pour nous l'amoindrissement moral qui découlerait du fait de la lutte armée.

L'alliance anglaise, d'ailleurs, ne se présente pas seulement h ses partisans français comme la meilleure garantie de la paix de l'Europe. Ils y voient aussi un élément fevorable à la cause de la liberté.

En entraînant dans leur orbite — ce qu'aucun des deux peuples ne pourrait faire à lui seul — l'Italie et l'Espagne, et en s'appuyant sur les États-Unis, 1^ France et l'Angleterre, agissant harmonique- ^ent, constituent le plus puissant contrepoids que "on puisse opposer aux despotismes militaires qui pèsent encore sur l'Europe. Leur influence ne peut que s'accroître par la synargie de leur efiort, et chaque jour les deux pays doivent devenir des ûaeurs de plus en plus intenses de progrès et de civilisation.

n est inutile d'ajouter que si l'alliance avec l'Angleterre était dirigée contre une autre nation ; si, au lieu de se proposer un but pacifique, elle • tendait à attiser les passions belliqueuses, ses partisans français la rejetteraient avec autant de décision qu'ils en mettent à Taccueillir comme messagère de paix.

On peut concevoir toutefois que nombre de Français, sceptiques sur les intentions de l'Angleterre, puissent craindre que les liens noués entre nos deux contrées ne devieilnent, au contraire de ce que nous en espérons, une source future de conflits. C'est en se plaçant sur ce terrain, ainsi qu'on le verra plus loin, que beaucoup de mes compatriotes caressent l'idée d'une entente continentale. Une telle hypothèse n'est cependant guère plausible, depuis surtout l'arrivée au pouvoir en Angleterre du parti libéral. Le caractère pacifique

du cabinet auquel préside sir H. Campbell-Bannermann, les courageuses déclarations du premier en faveur d'un désarmement, et l'aide que lui apporte sur ce point le roi Edouard, sont des gages de paix de nature à convaincre les plus rétifs qu'ils peuvent marcher hardiment dans les voies de l'accord anglo-français.

Il ne faut cependant pas perdre de vue que le maintien de la paix exige la coopération des diverses parties susceptibles de se faire la guerre, et que celle-ci risque parfois d'éclater malgré tous les efforts que peuvent faire les hommes et même les nations pour prévenir cette déplorable calamité.

On est certes ! en droit de penser qu'en ce moment personne ne poursuit systématiquement une conflagration européenne. Désireux de ne calomnier personne, nous nous abstiendrons de suspecter d'un tel dessein l'Empereur allemand malgré les craintes que peuvent inspirer ses paroles hautaines et ses appels répétés à la force. Nous n'en sommes pas moins dans la nuit relativement à ses secrètes pensées ; elles nous sont entièrement inconnues; et nous avons le droit et même le devoir de rechercher quelle voie nous conduirait le plus sûrement au salut dans le cas d'un conflit que nous serions impuissants à éviter, quoiqu' ayant fait tout ce qui aurait dépendu de nous pour cela. Si le malheur des temps voulait que la parole fût une fois encore au canon, de quel côté la France,

h ne considérer que son intérêt propre, devraitelle se ranger? L'armée et la marine françaises devraient-elles combattre aux côtés de l'armée et de la marine anglaises; ou au contraire devraientelles s'unir aux forces de l'Allemagne ?

SU était démontré qu'il y eût, en cas de guerre, importance capitale pour la France à s'allier à l'Empire germanique, il est évident que, même pendant la paix, il ne pourrait plus être question de l'entente cordiale.

Or, les partisans d'une entente avec l'Allemagne, après s'être refusés à voir dans l'amitié de l'Angleterre une garantie de paix pour l'Europe, affirment que, la guerre survenant, la France, sous peine d'écrasement et de mort, serait forcée de faire cause commune avec les puissances continentales. Tels sont les arguments qu'ils élèvent contre Taccord anglo-français. Contrairement à ce qu'y cherchent ses promoteurs, ils croient y déceler une cause de conflit, et dans l'hypothèse de ce conflit, une cause de défaite et de ruine pour leur pays.

C'est surtout dans les milieux nationalistes que ces objections se tont jour.

Les républicains, les radicaux, les radicaux-socialistes, les socialistes mêmes et jusqu'aux bourgeois pacifistes, sont prêts à fraterniser avec les Anglais sans réserves, et ils reconnaissent que nous y avons un intérêt évident. Ils ne changeraient d'avis que

2l8 LE DÉSARMEMENT

s'ik voyaient dans l'alliance une cause de conflagration, et c'est une éventualité qu'ils ne discutent même pas. On dirait que, hantés par le proverbe allemand^ suivant lequel on fait apparaître le loup en le dessinant sur la muraille, ils craignent d'engendrer le péril en en parlant.

Les nationalistes, eux, se rangent en deux camps. Une fraction tient pour l'Angleterre, et, il est juste de le dire, c'est la plus nombreuse. Parmi leurs journaux et ceux du parti conservateur (ces deux nuances, bien que séparées sur quelques points secondaires, n'en forment plus guère qu'une et constituent actuellement un bloc antigouvernemental, un antibloc, un bloc contre le bloc), Y Echo de Paris , la Liberté et le Gaulois se prononcent pour l'entente avec l'Angleterre. Parmi les députés de la même nuance, les Cochin, les DeUfosse, les Castellane, sont aussi très anglais, peutêtre plus anglais que leurs collègues de gauche, puisqu'ils ont appuyé jusqu'à la dernière heure la politique de M. Delcassé que tous les partis avancés, au contraire, ont condamnée tant dans le Parlement que dans le pays. On peut en dire autant de M. Déroulède et de la majorité des progressistes qui se rangent à la Chambre autour de M. Ribot. Par contre, une autre fraction du parti nationaliste, dont V Eclair ^ avec M. Judet à sa tête, me parait être l'organe le plus autorisé, semble pencher vers un rapprochement avec l'Allemagne.

Je discutais récemment la situation avec un de mes amis, nationaliste à l'esprit large et éclairé, M. Léouzon Le Duc (qui m'a permis de citer son nom), et je lui ai demandé les raisons de cette volte-face de son parti. Il m'a répondu avec franchise et précision ; et il était d'autant mieux qualifié pour le faire qu'il n'a pris encore aucune décision définitive sur la question. Il m'a décliné les motife qui sont invoqués contre l'entente anglo-firançaise par la fraction des nationalistes à laquelle je donnerai le nom de « groupe allemand » pour l'opposer à l'autre fraction que j'appelle le « groupe anglais ». En employant cette expression de « groupe allemand », je n'ai, d'ailleurs, je me hâte de le dire, aucune intention de polémique, et je cherche simplement un terme pour distinguer les deux groupes sans recourir à une périphrase.

Le groupe allemand renferme certainement les membres les plus conservateurs et les plus réactionnaires du parti nationaliste. Ses leaders ont été les plus ardents à acclamer l'alliance francorusse. Pendant longtemps, sans doute, ils y ont vu un gage de force pour leur pays et ils y ont puisé un espoir de revanche militaire cher à leur cœur.

Mais ce qui les poussait plus que tout autre considération vers la Russie, c'est le fait que le tzar est un autocrate, et qu'ils attendaient de ce

rapprochement avec un monarque absolu un recul du gouvernement français vers les idées de la noblesse russe.

Je n'ai pas l'intention ici de discuter ralliance russe. Cela .m'éloignerait de mon sujet. Mais qu'elle ait été ou non favorable à la politique française, il n'en est pas moins hors de doute que pendant plusieurs années consécutives, les cabinets en France ont été influencés par la crainte de porter atteinte à la sacrosainte alliance s'ils faisaient le moindre acte désagréable au tzar. Il suffit, pour en avoir un exemple, de se reporter aux mémoires récemment publiés par le général André. Cet exemple sera d'ailleurs heureusement le dernier que l'on puisse citer.

L'alliance russe nous menait directement à une entente continentale contre l'Angleterre (i), c'està-dire à une alliance allemande. Elle nous a conduits à Kiel, et plus tard, dans l'expédition de Chine; elle nous a amenés à placer nos forces sous le commandement du général Von Waldersee, sans que les conservateurs de toutes nuances en aient pris ombrage. L'alliance, lorsque le tzar nous honorait de sa présence, leur fournissait l'occasion de pousser, dans les rues et les théâtres de

(i) Les événements qui se sont déroulés en Extrême-Orient ont modifié pour un temps cet état de choses, ns ont obligé la Russie à suivre les conseils de notre diplomatie au lieu de s'imposer à elle, et Tout conduite à signer le récent traité anglo-russe.

Paris, le cri de : « Vive TEmpereur ! » cela suffisait à leur bonheur.

L'alliance anglaise comporte des eflfets inverses. Quand bien même les conservateurs y reviendraient au pouvoir — ce qui d'ailleurs semble en ce moment peu probable — l'Angleterre n'en demeurerait pas moins un pays de liberté. Elle est attachée, il est vrai, à sa vieille monarchie ; mais le roi a grand soin de ne pas se départir des devoirs que la Constitution lui impose et n'exerce son influence que par la voie de la persuasion. On peut, selon l'expression d'un homme d'Etat anglais, la considérer comme une république couronnée. Par cela même, elle n'a aucun motif de redouter le rayonnement de notre République bourgeoise et de susciter des obstacles à son expansion. En fait, elle préfère en France un gouvernement républicain à un gouvernement monarchique, parce qu'elle sait très bien que, chez nous, ce dernier serait nécessairement très rétrograde. Et s'il est vrai que, par l'action naturelle que, sans aucune pression, exercent les unes sur les autres des nations amies, l'entente cordiale puisse influencer notre gouvernement, on sait pertinemment de ce côté du détroit, que ce ne serait jamais au profit de la réaction. Le rapprochement avec l'Angleterre n'apporte donc aucun appui aux politiciens français qui ont les yeux tournés vers le passé ; il ne leur laisse rien espé-

rer, et cette considération seule suffirait à les en éloigner.

Tel n'est cependant pas le cas de M. Léouzon Le Duc. Sans être ce que j'appellerais un « républicain de principe », dans les contingences actuelles, il tient résolument pour la forme républicaine de gouvernement dans notre pays. H se déclare nettement hostile à toute restauration par des raisons diverses, dont la principale est qu'il n'en croirait pas la durée possible, et qu'il y venait l'origine de nouveaux troubles et de nouvelles révolutions.

Cette manière de voir toutefois lui est propre. Elle est loin d'être partagée par les membres les plus ardents de son parti; et les sentiments monarchistes dont ces derniers sont pénétrés constituent leur objection fondamentale à une alliance avec l'Angleterre en même temps qu'ils les incitent à accepter une union avec l'Allemagne. Il est cependant loyal de reconnaître que ce motif n'est pas le seul qui les inspire. Peut-être même beaucoup d'entre eux en sont-ils inconscients. Le plus grand nombre invoque surtout les motifs que nous exposions plus haut : la crainte que Ventente coT" diale ne soit génératrice de guerre au lieu de se présenter comme un gage de paix, et qu'elle ne nous apporte pas un surcroît de forces militaires suffisant pour permettre à la France de résister, le cas échéant, à une invasion germanique.

Sur ce point il est bon de citer les propres paroles de M. Léouzon Le Duc :

En 1897^ alors que l'alliance russe battait son plein et que la France avait une artillerie nouvelle inégalée outre Rhin, les nationalistes (du groupe allemand) considéraient une guerre continentale comme une grosse aventure. Aujourd'hui elle leur parait une aventure qu'on engagerait dans les pires conditions. D'une part l'esprit militaire de notre pays n'est pas bon, et ils appréhendent des désertions, les efiiets de l'indiscipline des réserves, l'absence de confiance dans le commandement : Quand on veut faire la guerre, il ne faut pas la préparer avec des instituteurs antimilitaristes. D'autre part la Russie ne répondrait plus à l'appel comme ci-devant. Enfin^ ils n'ont confiance ni dans la coopération de l'Angleterre ni dans le concours du Japon. L'Angleterre enverra cent mille hommes le cinquième jour; ce n'est rien. Attendre le Japon? Mais le traité anglo-japonais nous assure-t-il le concours de ces asiatiques? Ce concours, il est vrai, pourrait selon vous être facilité par la cession de Tlndo-Chine française à l'Empire du soleil levant. Soit I mais même s'il nous est acquis c'est affaire de mois. Les nationalistes sont persuadés qu'on ne tiendra pas des mois. La guerre en Europe sera décidée après trois ou quatre batailles. La comparaison des armées française et allemande ressort à l'avantage de nos rivaux : l'unité de commandement — l'empereur, le nombre des soldats, l'entraînement moral,... autant de facteurs de succès. — En un mot mes amis redoutent un revers, et c'est en prévision de ce revers qu'ils vont vers la politique d'entente continentale instaurée par Hanoteaux, et qu'ils s'écartent de la politique opposée que continuent à défendre Déroulède et ses amis.

Qemenceau, gros de la guerre, cherche à prendre la direction de nos affaires militaires (i). Sans doute, il se propose

(i) Ceci était écrit avant la retraite de M. Sarrien. Mais le point

de relever Tesprit de Tannée par Tappel à la tradition révolutionnaire. Le jacobin l'a conservée, comme celle de la propriété individuelle récemment défendue par lui contre Jaurès. Y réussira-t-il ? C'est la question. Dans le passé il s'est toujours borné à détruire, se montrera-t-il capable maintenant d'une politique de réédifîcation? La tâche est paradoxale. Il s'en acquittera de son mieux, d'autant que l'Angleterre au moment venu, l'exigera. Ses mains ne sont pas libres : il est lié par une convention militaire signée à Tinsu de tous, comme ce fut jadis le cas pour l'alliance russe. Bien que les termes de cette convention ne soient connus que de peu de personnes — son existence n'en est pas moins certaine. — Qemenceau agira donc ; mais son succès n'est rien moins qu'assuré.

M. Léouzon Le Duc, après avoir insisté sur cet argument de notre infériorité militaire invoqué par le groupe allemand, reste cependant indécis. Mais il incline visiblement dans ce sens et voici les raisons qu'il en donne. Je cite encore :

D'abord, tout en faisant la part de leur pessimisme, je ne demeure pas sourd à leur enseignement — et je regarde nne guerre actuelle comme à tout le moins très hasardeuse. En second lieu, si cette guerre est malheureuse^ elle sera suivie d'une restauration monarchique. C'est Guillaume II qui l'opérera. Il a une direction d'esprit opposée à celle de Bis* marck. Bismarck, en sa qualité de monarchiste impénitent, voulait la république en France, parce qu'il la supposât capable de nous af&iblir. Il a travaillé de tout son pouvoir

de vae se trouve renforcé par les événements subséquents. M. Qemenceau, en effet, a pris dans ses propres mains, quoique à la vérité d'une manière indirecte, la direction de notre politique militaire.

en 1872 à faire échouer la tentative de restauration. Guillaume II, par contre, comme l'empereur d'Autriche, est fidèle à la tradition de la sainte alliance. C'est un point sur leqqel je pourrais vous édifier complètement. Or, je ne me soucie pas d'assister à une restauration monarchique. Elle serait sans durée et une foule de raisons m'écartent d'une pareille solution, que j'entrevois comme l'immédiate conséquence d'une guerre où nous ne serions pas victorieux.

La troisième raison, la plus puissante, celle que j'appellerai l'argument dominant repose sur ce fait que l'alliance anglaise bam à l'Allemagne les routes du monde, que l'impérialisme britannique garde pour lui avec notre appui.

Or, l'Allemagne est un pays de surproduction humaine. Il faut des débouchés à ses émigrants. Si les contrées d'outremer lui sont fermées, sa population deviendra si dense qu'elle devra déborder ses frontières et en écouler le trop plein sur le territoire de ses voisins. L'immigration pacifique ne lui sufiira bientôt plus ; et elle cherchera, comme les Germains du quatrième siècle, à nous envahir à main armée. Bismarck l'avait compris. Il voulait que l'Allemagne restât l'arme au pied ; il était donc hostile à toute entreprise coloniale. Il y a donc pour nous un intérêt à ce que l'Allemagne colonise. La politique de Hanoteaux l'y conduisait ; la politique d'Edouard VII l'en empêche. Aussi bien ne crois-je pas qu'elle nous soit bonne. L'expansion de l'impérialisme germanique dans le monde — le pangermanisme — est pour nous un gage de sécurité ; celle de l'impérialisme anglais, qui arrête son essor, un danger. Conclusion : c'est avec des colonies qu'il serait préférable d'obtenir pacifiquement de l'Allemagne la transaction dont le retour à la France des pays d'Empire pourrait être l'objet.

En l'état actuel du débat sur les avantages respectifs de l'entente anglaise ou continentale, les arguments que je viens d'articuler en faveur de la dernière me paraissent plus forts que ceux qu'on leur oppose. Peut-être en avez-vous trouvé de meilleurs ?

Parmi ceux que vous avez mis en avant en faveur d'un accord anglo-français, il en est un qui, je le reconnais, mérite une grande attention. A vos yeux cet accord est h meilleure garantie de la paix européenne par deux raisons distinaes. D'abord il tend à isoler l'Allemagne, et en ùà sur ce point le succès est presque acquis. La triplice a déjà presque cédé sous cet effort. Aussi bien l la politique britannique est admirablement conduite, et le roi Edouard VII m'apparalt comme un homme de génie comparable à Bismarck lui-même. Ainsi isolée, l'Allemagne hésitera avant de lancer ses armées contre une coalition des nations de l'Europe.

En second lieu, depuis 1870 les conditions économiques de l'Empire germanique ont subi un changement profond. Vous connaissez l'énorme extension de son industrie sur tous les marchés du monde ; et vous savez quel merveilleux développement a reçu sa marine de commerce. Qu'une guerre éclate, cette marine est coulée ou les coalisés s'en emparent. L'Allemagne réfléchira en conséquence avant de s'engager dans une lutte d'où résulterait sa ruine financière. V entente cordiale doit donc contraindre notre rivale à respecter la paix du monde.

Au premier abord cette argumentation me parait concluante ; en réalité elle ne l'est pas. On a fait valoir pour la réfuter une raison d'un grand poids. Pour protéger sa marine marchande, l'Allemagne a entrepris la construction et l'armement d'une flotte qui doit être achevée en 191 5. L'Angleterre a donc intérêt à brusquer les événements^ à précipiter la crise, afin d'enrayer par tous les moyens en son pouvoir l'exécution de ce programme naval. Ventente cordiale lui en fournira les moyens. Dès lors, au lieu de garantir le maintien de la paix, elle deviendra l'origine de la prochaine guerre, puisqu'elle met l'Angleterre en situation de l'entreprendre au jour et à l'heure qui lui conviendront.

Les deux arguments se neutralisent. Ceux que l'on a fournis jusqu'ici ne me paraissent point suffisants pour jus-

tifier le prix dont on a payé Ventente cordiale. Vous dites que l'alliance russe nous a coûté dix milliards^ et que c'est trop cher. Je considère l'entente cordiale comme nous revenant à un prix encore plus élevé, car pour la conclure nous avons abandonné tous nos droits sur TÉgypte et sur Terre-Neuve. Telles sont sur cette question les vues du parti; mais, ainsi que je vous l'ai déjà dit, je n'ai pas d'opinion arrêtée sur ce point... je suis une table rase sur laquelle toutes les constructions peuvent être édifiées si l'on me fournit des arguments de nature à me convaincre.

J'ai reproduit textuellement les propres paroles de mon interlocuteur pour n'être pas soupçonné d'avoir inexactement exposé sa pensée. J'ai trouvé en M. Léouzon Le Duc un adversaire qui joint à la clarté et à la précision de l'expression l'impartialité de l'esprit, et qui sait défendre ses idées par un raisonnement serré, sans jamais ni manquer à la bonne foi, ni en appeler à la passion, ni recourir au subterfuge. En outre il s'est donné la peine d'étudier le terrain sur lequel les membres les plus sérieux du « groupe allemand » se placent pour établir leur argumentation.

Il y a lieu tout d'abord d'éprouver un sentiment de surprise à voir la note pessimiste donnée par les nationalistes. Depuis 1870 ils ont constamment battu la grosse caisse. Ils n'ont cessé de dénoncer le traité de Francfort et de pousser au degré le plus aigu l'hostilité entre français et allemands. Ils ont répété chaque jour que la France n'avait qu'un moyen de recouvrer sa situation en Europe :

reconquérir par les armes les deux provinces dont elle a été amputée il y a 36 ans.

Et voilà qu*aujourd'hui une fraction de ce même parti, celle la plus importante par l'activité si la plus faible par le nombre, nous incite quotidiennement à conclure un rapprochement continental avec notre ennemi d'hier, et cherche à dériver contre l'Angleterre cette haine de l'Allemagne que, contre le gré dès hommes de progrès, elle avait jusqu'ici toujours entretenue. Même en admettant qu'ils aient été enfin touchés de la grâce, chacun reconnaîtra que ces nationalistes présentent un spectacle peu banal. Il est facile, il est vrai, de croire ce que l'on désire, et pour des ennemis impénitents de notre forme de gouvernement, il doit être délicieux d'exalter d'autant plus son idéal de la veille qu'on l'abandonne, et d'imputer cet abandon à la République qui l'aurait rendu nécessaire en laissant s'affaibUr tous les ressorts de la défense nationale. Nous n'avons pas d'ailleurs à insister sur ce changement d'attitude. Les nationalistes ont incontestablement le droit de venir à résipiscence et il nous suffit d'examiner le fond de leur argumentation.

Cette argumentation, nous venons de le voir, se résume à ceci :

L'entente cordiale, loin d'être une garantie de paix serait une menace de guerre; et étant donné que nos troupes ne seraient point en état de tenir

tête en rase campagne aux forces allemandes, elle nous conduirait à la défaite, c'est-à-dire à la ruine finale.

A ces craintes M. Léouzon Le Duc en ajoute une troisième : celle d'une restauration monarchique que la défaite nous amènerait. Mais celle-là lui est personnelle. Non seulement elle ne toucherait pas ses amis ; elle leur apparaîtrait au contraire comme une compensation. Ceci est d'ailleurs une considération secondaire. Si la France commettait la faute de s'engager volontairement dans une guerre ou y était contrainte, et si la victoire fevorisait encore nos rivaux germains, l'idéal républicain et l'idéal socialiste seraient tués pour un temps en Europe, et ce qui arriverait en France deviendrait sans importance parce que l'influence de la France sur les affaires du monde serait morte pour toujours.

La haine de la guerre ne saurait être trop encouragée, et si ceux qui jadis brandissaient si allègrement leurs sabres en étaient venus à des vues plus conformes au progrès humain il n'y aurait qu'à s'en réjouir.

En fait le fond des arguments mis en avant par les adversaires de Yentente cordiale est que, soit à cause d'elle, soit en dépit d'elle, la guerre peut éclater et que s'il en était ainsi ce serait une terrible catastrophe.

J'accepte cette conclusion, avec cette seule nuance : les nationalistes prétendent que le danger

230 us DÉSARMEMENT

résulterait de Y entente ^ tandis que je maintiens que, s'il se réalisait, ce serait en dépit d'elle.

Quelle conclusion doit-on tirer de là ? Que la paix doit être maintenue même au prix des plus grands sacrifices. Mes vues personnelles sur ce point sont bien connues. Elles m*ont valu assez d'attaques d'un côté, assez d'encouragements de l'autre pour n'être pas passées tout à fait inaperçues. J'ai conseillé à la France — et je lui conseille encore — d'opérer un désarmement même unilatéral, si elle était impuissante à entraîner les diverses nations à un désarmement simultané.

A l'heure actuelle, je ne crois pas qu'il fût possible d'entraîner un pays quelconque, l'Allemagne ou un autre, à attaquer en Europe un peuple inoffensif et désarmé, qui viendrait de donner au monde le plus grand exemple enregistré par l'histoire. Je considère les dangers qui pourraient être la conséquence de cette attitude comme inférieurs de beaucoup à ceux qui s'imposent actuellement à l'Europe du fait de la paix armée. Pas plus que les nationalistes, en eflPet, je ne me dissimule le péril permanent d'un conflit armé qui menace notre continent. Mais l'étude de l'histoire m'a enseigné que la possession d'une force militaire imposante a souvent pour conséquence d'engager les nations dans des entreprises guerrières qui auraient été évitées sans cela.

Supposons la France sans armes. Les Allemands

et les Anglais éclairés attacheraient encore, aux points de vue économique et intellectuel, une grande importance à son amitié. Mais les chauvins des deux pays cesseraient de rechercher son alliance, puisqu'elle ne pourrait plus favoriser ni leurs ambitions ni leurs passions. Personne ne pourrait plus nous dire dès lors ce que l'Allemagne nous aurait dit récemment, prétend-on : « Soyez avec ou contre nous. »

Telles sont mes convictions. Je n'ai toutefois pas le pouvoir de les faire partager à autrui : les bourgeois n'en veulent rien entendre, et les socialistes qui suivent M. Hervé les rejettent également comme entachées de modération et de bourgeoisisme. M. Hervé déclare n'avoir aucune préférence entre la France et 'l'Allemagne, et professe qu'en cas d'une agression, au lieu de nous défendre contre les envahisseurs, nous devrions tourner nos armes contre les ennemis du dedans : les bourgeois, les capitalistes. En un mot, il estime que nous devrions accomplir la révolution sociale qu'il croit possible en présence d'un ennemi féodal victorieux.

Nous croyons que ce sont là rêveries dangereuses. Il faut en matière politique et sociale envisager les choses comme elles sont, et la question doit être examinée dans ses éléments actuels. Nous avons une armée, des Chambres qui n'entendent pas la licencier, et le danger d'une conflagration

internationale,^quoiqu'il semble s'éloigner d'heure en heure, demeure cependant toujours dans Tordre des contingences possibles.

Nous pouvons par suite résumer comme il suit la question des alliances :

I® Entre les deux alliances possibles, quelle est celle qui écarte le plus le péril d'un conflit?

2® Au cas où la guerre serait allumée malgré tous les efforts que l'on aurait faits pour l'empêcher, quelle est celle qui nous offrirait le plus de chances de succès et comporterait les moindres probabilités de revers ?

3° A supposer la paix maintenue, laquelle des deux alliances s'harmonise le mieux avec nos sentiments démocratiques ? et dans l'hypothèse d'une guerre heureuse, laquelle nous assurerait après la victoire la situation la plus avantageuse ?

4° Enfin quelle est celle qui, durant la paix, est la plus profitable à notre développement économique, et qui dans l'éventuaUté d'une guerre où nous serions battus nous laisserait le moins affaiblis ?

Sur la première question M. Léouzon Le Duc fait valoir l'intérêt qu'aurait le gouvernement britannique à précipiter le conflit avant la réalisation complète du programme naval allemand ; mais il reconnaît en même temps que, si le gouvernement britannique n'est point animé de ces visées belliqueuses, sa diplomatie est un puissant ins-

trument pacifique. Il accorde à ces deux considérations une valeur égale; il les balance Tune par l'autre; il leur assigne le même poids. Il admet, par suite, que les deux combinaisons diplomatiques offrent les mêmes garanties et nous font courir les mêmes dangers.

Ces vues pouvaient être dans une certaine mesure défendues aussi longtemps que le gouvernement en Angleterre était aux mains des conservateurs; mais depuis que le parti libéral est au pouvoir la situation a changé.

De deux choses Tune. Ou la paix pourra être maintenue — et c'est là le bien suprême — ou les gouvernements autocratiques rendront la guerre fatale. Il y a bien des motifs pour faire craindre cette dernière solution. D'une année à l'autre, le flot de la démocratie gagne en intensité, en étendue; et s'il se répand au-delà des frontières, une rupture entre nations voisines deviendra tout à fait impossible. Pour arrêter ce mouvement les gouvernants autocrates peuvent être tentés de recourir à la méthode du passé. Si la paix peut être maintenue jusqu'au moment où le socialisme aura la force de l'imposer, c'est grâce à l'appui cordial et puissant du peuple anglais qu'elle le sera. Si, par contre, les empereurs coalisés veulent à tout prix la guerre ; s'ils conservent assez de force pour pouvoir la réaliser en dépit de leurs peuples ; s'ils peuvent obliger ceux-ci à prendre les armes, alors

je le maintiens, il est préférable pour nous d'avoir pour compagnons de lutte nos amis de l'autre côté du détroit que les Allemands féodaux. Coi»mencer par fortifier l'ennemi le plus déterminé de la démocratie, l'Empereur Allemand (je ne parle pas du peuple allemand), et lui donner ainsi le moyen de nous écraser plus complètement ensuite, ce serait la plus sotte des politiques.

D'autant que les nationalistes, s'ils évitent d'envisager les chances d'insuccès que nous aurions en combattant l'Allemagne avec l'Angleterre à côté de nous, se montrent, par contre, plus pessimistes qu'il ne convient lorsqu'ils déclarent la France incapable de tenir quatre mois contre l'envahisseur d'outre-Rhin. A leurs yeux loo.ooo Anglais transportés sur le territoire français ne seraient d'aucune valeur. Ils oublient que les Anglais sont d'excellents soldats, s'ils ne sont pas toujours bien commandés, et que c'est à eux, à leur fermeté, à leur discipline, que fut due en 1815 la déroute de Napoléon à Waterloo. Ils s'abstiennent aussi de peser l'influence morale d'une telle intervention sur nos troupes, influence qui pourrait devenir un gage de victoire. Ils négligent encore ce fait qu'entre l'Angleterre et le Japon il existe un traité d'alliance offensive et défensive en vertu duquel nous pourrions faire appel à la coopération nippone, en y mettant pour prix s'il le fallait, la cession au gouvernement japonais de nos colonies d'extrême orient.

Les nationalistes objectent qu'il faudrait aux troupes japonaises quatre mois au moins pour arriver, et que nous serions anéantis auparavant, deux ou trois grandes batailles devant suffire à l'Allemagne pour nous écraser. Ces ardents patriotes ne me paraissent pas hésiter beaucoup à médire de leur pays. Il faut deux généraux pour livrer une grande bataille, l'un qui l'offre, l'autre qui l'accepte. Le souvenir de Fabius Cunctator n'est point encore effacé de l'histoire. L'armée française pourrait retarder presque indéfiniment une bataille décisive, et attirer les Allemands dans l'intérieur du pays, le plus loin possible de leur base d'opération. En 1871, après des revers répétés, avec une armée improvisée qui manquait d'armes et de munitions, et sous un gouvernement qui ne reposait pas sur une autorité incontestée, la France a tenu cinq mois, aussi longtemps que Paris a résisté. Aujourd'hui, grâce au nouveau système de fortifications qui rend impossible l'investissement complet de la capitale, Paris peut tenir beaucoup plus longtemps, et avec Paris le reste du pays. Pendant ce temps nos alliés asiatiques auraient le temps d'arriver et nous pourrions espérer voir se reproduire en notre faveur une série d'événements analogues à ceux qui se produisirent en Espagne en 1808 lorsque Wellington donna aux Espagnols un centre de ralliement, et à ceux qui eurent lieu en 181 2 en Allemagne

après l'incendie de Moscou. En outre le bombardement des ports et des arsenaux allemands et la destruction de la marine marchande allemande ne seraient pas des faits négligeables.

Je conclus de ce qui précède qu'une alliance cordiale anglo-française est la meilleure garantie de paix parce qu'elle paralyse la puissance germanique, parce que le cabinet anglais est pacifique, et enfin parce qu'elle nous laisse les mains libres tandis que l'Allemagne pourrait nous placer dans l'alternative de la suivre, ou d'être envahis, si à un moment donné nous voulions nous obstiner à demeurer neutres.

L'accord anglo-français, en outre, au cas improbable je veux l'espérer mais possible, où son influence pacificatrice ne réussirait pas à empêcher une guerre, nous offrirait au moins autant de chances de victoire que l'alliance ayemande. H nous assurerait de plus, en cas de victoire, une position indépendante. Si, au contraire, nous étions vainqueurs en tant qu'alliés de l'Allemagne notre succès lui-même serait le prélude de notre subordination politique, de notre vasselage. Il nous conduirait à la réaction, marquerait financièrement les débuts de la banqueroute et aboutirait à notre extinction finale.

Dans mon esprit il n'y a donc aucune place pour l'hésitation : Tout Français, républicain ou socialiste, doit se déclarer favorable à l'alliance avec l'Angleterre.

Il est évident, toutefois, que dans le cas d'un événement inattendu tel qu'une révolution en Russie ou en Allemagne, ou mieux encore TefFondrement de notre société capitaliste, les choses changeraient de face et les considérations qui précèdent ne répondraient plus à rien non plus qu'aucune autre. Il n'y aurait plus lieu alors de discuter des traités d'alliance, parce qu'il n'existerait bientôt plus de nations indépendantes, distinctes. et séparées, mais une Europe unifiée sous la forme fédérative. Il est toutefois inutile d'escompter d'avance des espérances dont la réalisation peut être encore lointaine, quoi que puisse croire et espérer l'auteur de cet article. La révolution russe se traîne avec lenteur. L'Allemagne, malgré les votes des congrès socialistes, ne manifeste aucun signe d'action, et même chez les révolutionnaires les plus confiants dans la prompte réalisation de leurs espérances, il en est peu qui espèrent cette réalisation avant quelques années. Or, quelques années, c'est plus que ne peut attendre la solution de la question que je viens d'étudier : elle est instante.

M. Léouzon Le Duc invoque cet autre argument : Une population allemande sans cesse croissante qui exige un débouché colonial, et qui, si l'Angleterre lui faisait obstacle, pourrait chercher une compensation en Europe, et ne la trouverait qu'en France et par la guerre. Cette seconde con-

sidération n'est pas sans importance, mais me frappe cependant moins que lui. D'abord l'accroissement de la population allemande donne des signes de relâchement. La natalité de Berlin est maintenant à peine supérieure à celle de Paris. La capitale de la Prusse vient immédiatement après celle de la France, dont une très faible différence la sépare. Jusqu'ici, il est vrai, cette tendance ne s'est pas manifestée dans les districts ruraux, mais elle s'y manifestera. Ces mouvements démographiques, lorsqu'ils commencent à se produire dans les grandes villes, s'étendent invariablement aux centres moins peuplés. C'est une loi qui ne s'est jamais démentie. Admettons cependant que l'Allemagne eût toujours besoin de nouveaux débouchés pour l'excès de sa population, il lui suflSrait, pour répondre à ce besoin, de la pénétration pacifique en France, dans l'Amérique du Sud et dans les colonies anglaises si largement ouvertes au commerce universel. Cette méthode parerait à toutes les nécessités aussi bien que l'occupation par la force, et nos voisins de l'Est ne se trouveraient pas en meilleure situation s'ils avaient conquis une nouvelle partie de notre territoire à la pointe de l'épée.

Dans l'antiquité, il est vrai, c'était par la force qu'on résolvait les questions de cet ordre. Les vaincus étaient traînés en esclavage, et leurs terres étaient divisées entre les vainqueurs. Mais si, de

nos jours, d'odieuses confiscations qui rappellent les temps antiques sont encore pratiquées, pour la honte du genre humain, par les nations civilisées lorsqu'elles entrent en conflit avec les tribus barbares, ce système n'est plus appliqué depuis longtemps aux pays où règne, selon l'expression consacrée, la civilisation moderne.

En 1871, les Allemands n'ont confisqué ni les broches de filature des Alsaciens, ni les fermes des Lorrains ; et les Français n'auraient pas agi autrement par rapport aux propriétés privées des Aile* mands, si la fortune des armes leur avait souri.

Par conséquent, cet argument de M. Léouzon Le Duc, que Ventente anglo-française provoquerait la guerre en fermant le monde colonial à l'Allemagne et en l'obligeant ainsi à rejeter sur la France le surplus de sa population, ne me paraît pas pouvoir être logiquement retenu.

Tout improbable qu'elle nous paraisse, supposons maintenant que la première des raisons invoquées par M. Léouzon Le Duc se réalise, et que la majorité du peuple anglais, au lieu de s'unir à nous pour s'efforcer comme nous d'éviter la guerre, cherche au contraire à la provoquer. Rien ne nous obligerait à la suivre jusque-là. Entre une entente cordiale, voire même une alliance défensive, et une alliance offensive il y a un abîme, et d'après nous la France doit se garder de conclure un engagement de cette dernière espèce avec quelque puis-

sance que ce soit. A aucun prix elle ne doit se lier les mains et consentir à un état de choses qui, à tout moment, pourrait la forcer de prendre part malgré elle à un conflit armé.

Il est donc tout à fait inexact de dire que, sons Yentente cordiale se cache pour nous le danger d'être entraînés dans une guerre. Cette entente est une garantie de paix. Tout au moins éloigne*t-elle les chances de conflagration à un plus haut degré qne ne le ferait une entente continentale.; et, en outre, elle nous laisse les mains plus libres. Si nons avions TAllemagne pour alliée, elle serait pentêtre en mesure dans les moments critiques de mettre en œuvre contre nous des moyens de contrainte que l'Angleterre ne possède pas.

L'autre argument que mettent en avant les nationalistes est que notre armée ne pourrait pas tenir contre l'armée allemande, à cause de son infériorité numérique, du manque d'unité dans le commandement et de nos tendances antimilitaristes qui n'ont pas encore pénétré chez nos voisins.

Ce raisonnement, je l'ai déjà dit, a une grande valeur si l'on s'en sert pour prouver la nécessité de la paix. Mais il demeure sans valeur contre Yentenit cordiale. Pour qu'il en eût une, il faudrait supposer d'abord que tout accord avec un pays impliquât une cause de guerre contre une autre ; et il fondrait ensuite que, dans l'hypothèse où nous nous rangerions aux côtés de l'Allemagne, nous fussions

assurés d'avance de nous trouver du côté des vainqueurs. Les nationalistes du « groupe allemand » ne paraissent pas avoir fait porter leur examen sur ce point. Ils supposent à priori que, dans une guerre entre les puissances maritimes et les puissances continentales, nous serions certainement victorieux en nous unissant aux dernières ; et ils ne se sont pas même demandé, dans un tel conflit, quel serait pour la France le résultat de la victoire ou de la défaite.

Il pourrait advenir, quoique mes amis se refusent à le croire possible, que la flotte anglaise fût anéantie par celle des puissances continentales alliées, et que le soî britannique fût envahi par leurs troupes. C'est là une hypothèse extrême qui, si elle n'est pas absurde, est cependant à peine admissible. Les flottes des Etats-Unis et du Japon s*uniraient dans ce cas à celle de la Grande-Bretagne (i) ; et il semble bien improbable que les marines combinées de la ligue continentale, si tant était qu'une telle coalition arrivât à se constituer, fussent en mesure de demeurer maîtresses des mers. Admettons cependant, si l'on veut, que la

(i) Qjiand ces lignes ont été écrites, l'animosité qui s'est manifestée depuis entre l'Amérique et le Japon n'existait pas. Elle modifie évidemment la situation. A cette heure, il est peu probable que les Etats-Unis entrassent dans une coalition avec le Japon. Mais ils ne se placeraient certainement pas dans une ligue dont l'Angleterre serait l'objectif, et les flottes anglaise et japonaise unies suffiraient à justifier les raisonnements ci-dessus.

guerre soit aussi aléatoire qu'un simple coup de dés, et supposons aux deux parties en lutte des chances ^les. Qu*adviendra-t-il de la France, dans l'un et l'autre cas, selon qu'elle sera vaincue on victorieuse ?

La victoire de la flotte anglaise aurait pour conséquences immédiates la destruction de notre marine, le bombardement de nos ports, la perte de nos colonies, Alger et Tunis compris, et l'anéaih tissement de notre commerce maritime d'exportation.

Du moins, aurions-nous une compensation en cas de viaoire ? C'est l'inverse : notre situation serait pire encore ? En ruinant l'Angleterre, c'est-àdire son meilleur client, la France se ruinerait absolument elle-même. Ni l'Allemagne, ni la Russie n'absorberaient annuellement les 150,000,000 de produits français que nous achète la Grande-B^^ tagne. Entre l'Angleterre et nous il n'y a pas conipétition industrielle — l'une de ces contrées est le complément de l'autre. — La richesse de celle-ci accroît la puissance économique de celle-là. L'Allemagne, au contraire, est en compétition avec nous tout comme avec l'Angleterre, et nous n'avons, de bien longtemps tout au moins, que peu à attendre pour notre prospérité de nos échanges commerciaux avec elle.

Il y a un autre côté de la question qui mérite également d'être pris en considération. La victoire

d^une coalition franco-germanique ne serait guère moins désastreuse au point de vue politique pour la France qu'au point de vue économique. Etant donnée la feiblesse de la population française, comparativement à celles de TAllemagne et de la Russie, nous deviendrions en fait les vassaux des empires du Nord. Si nous n'en sommes pas là actuellement, c'est à cause de l'admirable contrepoids que nous apporte l'Angleterre, contrepoids dont on a pu apprécier la valeur à la conférence d'Algésiras.

Que ce contrepoids disparaisse, il ne restera rien en Europe sur quoi nous puissions nous appuyer. La Russie tsariste n'ayant plus d'argent à tirer d'une France financièrement afiaiblie par la chute du royaume uni, se jetterait dans les bras de l'Allemagne, dont la rapprochent sa forme de gouvernement et ses sympathies — et la France demeurerait absolument isolée dans le monde de la politique européenne.

M. Léouzon Le Duc craint, en cas de défaite des armées françaises, une restauration monarchique imposée par Guillaume IL Croit-il que nous serions garantis contre ce danger après une campagne victorieuse ?

Qu'il se détrompe !

L'empereur Guillaume envisage avec défaveur, nous dit-il, la forme républicaine en France. Il y voit un mauvais exemple donné à son peuple, une cause de désordre qu'il voudrait bien supprimer.

Je le lui concède. C'est un féodal; un moyenâgeux, qui doit certainement nourrir des sentiments de cet ordre. Mais son antipathie pour une France anticléricale, à tendances socialistes, ne serait pas diminuée, parce qu'il aurait trouvé en elle un aide contre l'Angleterre. Il n'y puiserait, au contraire, qu'un désir plus vif de nous humilier. Il nous traiterait comme son grand'père traita l'Autriche après s'être servi de son appui pour dépouiller le Danemark. Les événements du Maroc (i) sont assez récents pour être encore présents à notre mémoire, et ils nous prouvent que le kaiser na aucun scrupule pour chercher une querelle lorsqu'il le juge utile à ses intérêts.

Il n'est ignoré de personne — et je l'ai rappelé déjà — qu'aux beaux jours de l'alliance russse, le gouvernement du tsar intervint en plusieurs circonstances dans notre politique intérieure. Ce serait bien autre chose lorsque nous nous trouverions isolés, en face des empires du Nord victorieux. Ils ne tiendraient pas plus de compte du concours que nous leur aurions prêté, que la Russie, en 1876, ne tint compte de la part qu'avait prise la Roumanie à sa campagne contre les Turcs, et sans laquelle le sort de la guerre aurait été bien différent. La République devrait s'incliner sous le bâton tudesque, ou une querelle d'Allemand aurait

(i) Ceux de 1905.

tôt fait de Tacculer à la guerre suivie d'une inéluctable défeite.

Se placer dans une entente continentale pour éviter la guerre, ce serait, selon un proverbe bien connu, reculer pour mieux sauter. Ce serait à la fois rendre cette guerre certaine pour un peu plus tard et probablement beaucoup plus redoutable. En présence d'une telle alternative, le choix ne saurait être douteux. Si pareille partie s'imposait, mieux vaudrait la jouer aujourd'hui, alors que les conditions sont encore relativement favorables. La politique, qui consiste à temporiser pour ajourner ce que l'on redoute est souvent aussi fatale en diplomatie qu'en médecine.

J'ai examiné le problème sous toutes ses faces, et je crois avoir établi que, s'il est impossible d'obtenir un désarmement que, pour ma part, je préférerais, mais auquel il est à fort à craindre que la France ne veuille pas consentir, l'alliance anglaise est, à la fois, notre meilleure sauvegarde contre la guerre, et en cas de guerre notre meilleure protection contre les maux qui pourraient en résulter. Je crois avoir démontré, en outre, qu'elle assure à notre pays la possibilité de continuer sans interruption son évolution économique, politique et sociale. Je prétends de plus que si l'Angleterre a de puissants motifs pour vouloir Yentente cordiale^ la France en a de plus grands encore. Battue sur mer, temporairement envahie, l'Angleterre serait

2j[6 le désarmement

peut-être ruinée; mais elle conserverait malgré tout son existence nationale, et ses libertés intérieures ne souffriraient aucune diminution. La France j au contraire, liée à TAllemagne, serait ruinée aussi bien par la défaite que par la victoire. Sa liberté serait perdue ; son indépendance compromise.

Il serait peut-être plus avantageux à l'Angleterre d'être victorieuse en s'alliant à TAUemagne que vaincue comme alliée de la France. Je crois, au contraire^ qu'au cas de son accession à une entente continentale, il serait plus funeste à la France de vaincre avec ses alliés que d'être vaincue avec eux par les forces britanniques.

Et que dire de Thumanité ?

Le maintien de la paix est son principal intérêt; et il importe à tous les peuples qui combattent contre diverses formes de tyrannie — les allemands compris — qu'il continue d'exister des nations libres où puissent s'expérimenter et se résoudre les problèmes sociaux. Aussi longtemps qu'il existera des gouvernements despotiques en Europe, Ventente anglo-frariçaise est ce qu'il y a de plus avantageux au développement et au progrès humains. Chaque année qui s'écoule nous rapproche, c'est certian, de cette paix universelle si pleine de promesses. Si grâce à elle l'affranchissement social de l'Europe s'accomplit — évolution dont le vingtième siècle aura probablement la gloire — on reconnaîtra plus tard quelle part considérable

aura eue Yentente anglo-française dans l'éclosion de ce radieux avenir.

Alfred Naqxjet,

Ancien Député, ancien Sénateur.

L'article de A/. Naquet dans la <x Nineteenth Century » fut le signal de violentes attaques de la part des adversaires de l'alliance franeo^nglaise.

Le 21 mai igoy, M Judet, dans TEclair, inaugura sa campagne par un article intitulé :

A un illustre Japonais

Suivirent, dans l'ordre :

A la Teille d'un congrès de la Paix

Eclair du 22 mai 1906.

D'où viendra la Ouerre?

23 mai 1907.

Les Japonais en Europe

24 mai 1907.

puis ensuite les articles suivants dont nous regrettons de ne pouvoir donner que quelques extraits :

Un apôtre de PAlliance anglaise

VEclair du 25 mai 1907.

Parmi les plus enthousiastes apologistes d'une entente aveugle avec l'Angleterre, j'ai été heureux de découvrir enfin un philosophe qui ne craint pas d'exposer ses vues avec ampleur. Alfred Naquet^ le célèbre auteur de la loi du divorce, a écrit dans le National review un article capital, conçu comme un cours de honte nationale et dont les conclusions seraient irrésistibles si nous acceptions leurs promesses. .

... Naquet est de ceux qui exaltent comme un paradoxe scientifique l'indifférence au sort du pays où ils vivent, et mettent au-dessus de tout le souci de l'humanité future. Avec un tçl préjugé, avec l'horreur instinctive qu'il éprouve pour les prétendus régimes d'autocratie, d'absolutisme et de réaction, il aboutit droit à des monstruosités ; c'est ainsi qu'il évoque avec dédain, sans aucun regret, le spectre évanoui de l'alliance russe, dont l'esprit offensait ses doctrines et sa race. En revanche, il juge le rapprochement avec l'Angleterre fondé, parce qu'iV réunit tout ce qui peut grouper les hommes : la conformité de leurs pues générales^ celle de leurs intérêts matériels, le stade enfin d'évolution auquel ils sont parj^enus.

. . , il examine comme

un savant sans entrailles la pièce du laboratoire éternel que lui apparaît la France ; il est conduit sans efforts à négliger les prévisions terribles dont il écarte d'un tour de plume l'embarrassante évocation ; il ne cultive plus qu'une figure de rhétorique, qui nous a coûté

cher dans l'action extérieure^ la liberté. Rien de plus

conforme aux tendances intellectuelles d'un Naquetque

cette vision théorique d'un paradis terrestre, ou plutôt

du messianisme juif.

Je tenais simplement

à souligner par un exemple et une thèse retentissante,

toutes les hérésies nationales dont le dogme de l'entente

anglaise est nourri.

Ernest Judet.

Anarchie et entente cordiale

V Eclair du 26 mai 1906.

Nàquet prend quelques billevesées pour un article sacré quand il se figure gêner ses contradicteurs en opposant l'entente anglaise à l'entente allemande, comme si les plus fermes adversaires de la première préconisaient la seconde

... Je n'insisterai pas sur les superficielles et banales dissertations de Naquet, devenu belliqueux et traçant la marche probable de la guerre : pour mesurer son autorité dans la matière, il vaux mieux rappeler une ancienne profession de foi où il s'est révélé tout entier, nevarietur

C'est assez de signaler les deux dithyrambes, consacrés simultanément à l'entente anglaise et au rêve apocalyptique de notre mort nationale. Leur rapprochement est suggestif.

. . . Nul ne s'étonnera

maintenant que Naquet ait déploré la naissance de

Jeanne d'Arc et prêché que sans elle nous serions heureux puisque nous serions anglais.

£. JUDET.

A cette première série d'articles de M. Judet,M,Naquet répliqua, le 2 juillet i go y, par un remarquable article, rËntente cordiale Anglo-Française, publié par la Petite République et qui contient en germe une partie au moins de la seconde partie du présent ouvrage, M. Judet à son tour, répondit de la façon suivante :

Les Sophismes d'Alfred Naquet.

L* « Éclair » du 16 août 1907.

... Je retrouve encore le champion le plus fervent de Terreur la plus absolue que notre politique extérieure aie jamais connue, Alfred Naquet

... La polémique m'a conduit à rappeler qu'avant de prêcher le rapprochement Anglo-Français, M. Naquet avait témérairement poussé l'amour du désarmement quand même, jusqu'au risque consenti et conseillé d'une initiative sans réciprocité.

... Quand un philosophe dont les idées s'enchaînent, dont la pensée est cohérente, dit en 1904 une chose aussi énorme, il est impossible, en 1907, de s'en laver les mains et de s'en tirer avec une pirouette

... L'antériorité, à trois ans d'intervalle, ne permet pas qu'on récuse d'ennuyeuses déclarations. Cela ne s'efface pas

... Son échappatoire, à lui, consiste précisément à nier le rapport intime de ses convictions :

i^ Sur le désarmement et la disparition de la France ;

2» Sur l'union nécessaire de la France et de l'Angleterre. — Il ne s'évadera pas de ces deux propositions liées dans sa métaphysique. Elles sont inséparables.

Ernest Judst.

En France l'anarchie est anglaise.

L' a Éclair » du 17 août 1907.

... En dépit de sa haute culture intellectuelle et de son orgueil scientifique, M. Naquet croit, comme les tribuns les plus simplistes de la désorganisation nationale, qu'il y a des États spécialistes de la guerre, et qu'il est aisé d'en créer d'autres, spécialistes de la paix. . ,

Il ne nous déplaît pas de savoir, par un exemple authentique, qu'un cerveau nourri de ces fausses lumières, éminemment anarchiques, arrive, par le poids même de ses réflexions, par la nature de ses visions, à l'entente Anglo-Française.

Ernest Judet.

Les Erreurs de M. Naquet.

V « Éclair » du 18 août 1907.

M. Naquet^ si peu réaliste qu'il soit, se doute qu'il ne saurait rallier les Français récalcitrants au panache anglais pour le seul honneur de s'unir à une nation évoluée : car ce mot lui est cher, et il proclame volontiers que nous sommes militairement inférieurs à l'Allemagne, parce que plus évolués.

M. Naquet se flatte de nous persuader que la victoire est le prix pour nous de la coopération anglaise, grâce à ses nombreuses ressources.

M. Naquet évoque les Japonais. Au nom de quel traité, sur quelles hypothèses même, il n'en souffle mot. .

M. Naquet complète le cercle avec des Espagnols. Pourquoi pas des Portugais et des Grecs ? Cette fois sa bouffonnerie est sans limites : nous le renvoyons au-delà des Pyrénées pour étudier ce que son Donquichottisme sémitique ignore vraiment un peu trop

Ernest Judet.

France et Allemagne.

V « Éclair » du 19 août 1907»

M. Naquet avait, comme tant d'autres, sans duplicité,

j'espère, mais par étroitesse de vues, bâti quelques syllogismes authentiques sur le fait, imaginé et radicalement faux, que je préconise, dans la situation actuelle, sans autre formalité, cette ânerie : l'entente avec Berlin. M. Naquet confesse naïvement que mon démenti catégorique l'a étonné

... Quand M. Naquet préjuge nos conseils à l'heure ou le prince Radolin sommerait M. Fallières de choisir entre l'alliance Allemande ou la rupture immédiate, alors il serait infiniment trop tard pour exprimer un avis utile; alors il n'y a plus ni de médecine ni de guérison. La politique chère à M. Naquet nous aurait amenés dans l'abîme et nul ne nous en sortirait

... L'Angleterre nous compromet au point que l'Allemagne nous vise au cœur pour le pacte consenti. Elle nous ménage, tant qu'elle ne jugera point notre passion incurable : elle nous mettra au pied du mur, seulement si elle n'a plus de moyen humain d'éviter la guerre avec l'Angleterre.

Cette guerre, elle la prévoit, elle la prépare; elle n'y est pas prête, d'autant plus que son programme naval est loin d'être exécuté et qu'elle n'a pas envie de provoquer l'Angleterre, avec une Europe hostile derrière elle, particulièrement une France convertie au métier de soldat de VEmpire Britannique

... Nous aurons le loisir d'appliquer à notre profit la célèbre phrase de Lord Palmerston, sur les intérêts de son pays :

C'est une politique étroite de regarder tel ou tel pays comme destiné à être l'étemel allié ou le perpétuel ennemi de l'Angleterre. Nous n'avons pas d'étemels alliés et nous

n'avons pas de perpétuels ennemis. Nos intérêts sont éternels et perpétuels. Pour un ministre de ce pays, les intérêts de l'Angleterre demeurent le shibboleth de sa politique.

Ce qui est excellent à Londres ne l'est pas moins à Paris.

Ernest Judkt.

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