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CHAPITRE m

Au problème des rapports de l'esprit et du corps se rattache celui des idées. On aurait mieux compris la fameuse théorie de Descartes sur les idées innées, si on l'avait envisagée par là; interprétée en son vrai sens, elle prend un aspect nouveau et original que nous devons mettre en lumière. Cette théorie souleva, ainsi que les autres doctrines cartésiennes, les objec-i> tions de Hobbes, de Gassendi, d'Arnauld, d'une foule d'autres philosophes dont il avait demandé les critiques avant de donner à l'imprimeur le manuscrit de ses Méditations. — « Je ne me persuade pas, leur répond Descartes, que l'esprit d'un petit enfant médite dans le ventre de sa mère sur les choses métaphysiques. » Inné ne veut pas dire : né avec nous dès le premier instant de notre vie, mais : naissant en nous, à quelque moment que ce. soit, sans provenir du dehors. En d'autres termes, noire entendement a une certaine constitution naturelle,

qui le rend propre à prendre de lui-même telles formes ou telles directions et à en avoir une conscience qu'on appelle l'idée. Descartes s'indigne qu'on méconnaisse cette constitution native, et, '* devançant les vues profondes de l'idéalisme kantien, il s'écrie : « Gomme si la faculté de penser, qu'a l'esprit, ne pouvait d'elle-même rien produire ! » Dans cette doctrine des formes naturelles de la pensée on voit encore poindre, non seulement Kant, mais même Fichte et Schopenhauer. Car Descartes va jusqu'à dire à propos des idées venues du monde extérieur : « Peut-être qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide d'aucune chose extérieure^ bien qu'elle ne me soit pas encore connue ». C'est donc peut-être ma pensée qui enfante le monde de représentations que j'appelle les choses sensibles. Schopenhauer répondra : « Oui, le monde, c'est ma représentation ».

Descartes est si ennemi des idées proprement innées, dont les mauvaises querelles de Locke lui ont attribué la paternité, qu'il les considère comme des êtres de raison, comme des « espèces » à la façon scolastique; et, selon lui, il n'y a pas plus d'espèces dans l'esprit que dans le corps. Descartes n'admet pas même que l'on conçoive les idées comme contenues dans l'entendement à la façon de l'eau dans la source d'où elle jaillit, car l'eau est contenue actuellement dans la source et y est toute formée d'avance, tandis que nos idées ne sont point .formées d'avance dans notre entendement,

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qui a seulement le pouvoir de les former en appliquant ses lois essentielles. « Je n'ai jamais jugé ni écrit, dit Descartes, que l'esprit ait besoin d'idées naturelles qui seraient quelque chose de différent de la faculté qu'il a de penser. )> Que sont les qua-» litës corporelles? Des modifications de l'étendue se déroulant selon les lois mathématiques, voilà tout. Que sont les idées de l'esprit? Des modifications de la conscience se déroulant selon les lois de la logique; elles sont comme les mouvements réglés et les formes de la conscience, déterminées par trois raisons : la nature propre de la conscience, qui est la pensée ou « intellection » ; la nature des objets intelligibles, enfin 1' « occasion » apportée par les mouvements de notre cerveau et dont nous avons le sentiment sous le nom de sensations. Descartes nous invite lui-même à juger de ce qui se passe en notre esprit par analogie avec « la manière dont se produisent au dehors les mouvements ». Or en quel sens peut-on dire que les mouvements sont naturels à l'étendue, innés à l'étendue? Est-ce en ce sens que tel mouvement du soleil, par exemple, aurait toujours existé? Non, mais en ce sens que, étant donnés la nature de l'étendue et tel mouvement primordial entre ses parties, le mouvement actuel du soleil en dérive selon les lois inhérentes à l'essence même de l'étendue. Pareillement, étant donnée telle idée claire et distincte, telle connaissance digne du nom d'intellection — par conséquent telle aperception de rap-* ports intelligibles par mon intelligence,— -cette idée

ne résulte pas de raisons extérieures, mais de lois inhérentes à Tessence même de Tesprit. Si une figure de rétendue ou un mouvement ne saurait s'expliquer par nos idées, nos idées à leur tour ne peuvent s'expliquer par les mouvements et figures de l'étendue. Rendons à l'esprit ce qui appartient à l'esprit, au corps ce qui appartient au corps : comme le corps seul est capable de se mouvoir dans l'espace, « l'intelligence seule est capable de connaître la vérité ». Toute connaissance de rapports vrais et intelligibles, toute intellection est donc l'œuvre de l'intelligence, même quand il s'agit des choses extérieures. Et, à plus forte raison, « les idées de la douleur, des couleurs, des sons et de toutes les choses sensibles nous doivent-elles être naturelles », non en ce sens que nous aurions toujours eu l'idée de la douleur, avant même de l'éprouver, ou l'idée de la couleur avant d'avoir ouvert les yeux, mais en ce sens que la douleur, la couleur même, le son n'existant pas en dehors de. notre conscience, les impressions du dehors ne peuvent vraiment les faire entrer en nous du dehors : il faut donc que ces idées se développent du dedans, comme le germe d'une maladie apporté en naissant. « Je les ai nommées naturelles^ ces idées/ ajoute-t-il, mais je l'ai dit au mêtne sens que nous disons que la goutte ou la gravelle est naturelle à certaines familles. Non pas que les enfants qui pren* tient naissance dans ces familles soient travaillés de ces maladies au ventre de leur mère, mais parce qu'ils naissent avec la disposition ou la faculté de les con-

tracter. » Cette remarquable comparaison des idées i( naturelles » avec les qualités ou maladies du corps transmises par hérédité est une intuition anticipée de la doctrine évolutionniste, qui explique les formes de la pensée par les formes du cerveau, celles du cerveau par une organisation héréditaire. Mais Descartes n*aurait point voulu admettre, avec Spencer, que tout soit « produit » dans notre pensée par l'action du monde extérieur. Cette action, Descartes lasupprime même, à vrai dire, puisqu'il admet deux séries parallèles — » idées et mouvements, — qui se développent simultanément, pari passa» Il faut donc bien que le monde intérieur ait en lui-même ses raisons de développement et conserve sa logique native, tout comme la nature de l'étendue a en soi les propriétés mathématiques et mécaniques qui n'en sont que le déploiement.

Avons-nous besoin de faire remarquer combien nous sommes loin de la ridicule théorie qu'il est de tradition d'attribuer à Descartes et de réfuter triomphalement, sous ce nom d'idées « innées » ? Quelque opinion qu'on adopte sur le sujet, il est difficile de refuser à Descartes le grand principe de sa théorie idéaliste : que les idées ou images des choses se produisent en nous nécessairement, selon les lois naturelles de notre esprit, comme les figures de l'étendue se produisent nécessairement selon les lois naturelles du mouvement.

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