‹ DescartesChapitre 4 sur 20 · LA RÉVOLUTION CARTÉSIENNE · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION CARTÉSIENNE

I. — Ceux qui nient la révolution cartésienne ne la comprennent point. Ils la font consister soit à conserverie principe d'autorité, qui était déjà ruiné; soit à admettre pour signe du vrai l'évidence, ce qui, en ces termes vagues, peut sembler une banalité ; soit à prendre pour point de départ l'observation par la conscience et pour méthode la réflexion psychologique, ce qui est interpréter Descartes avec les préjugés de Victor Cousin. Il importe donc de marquer en quoi Descartes a renouvelé et l'idée de la science et l'idée de la méthode, car ce n'est rien moins que ce renouvellement qui caractérise la révolution cartésienne. A l'époque de Descartes, il ne manquait pas de philosophes pour intituler leurs

ouvrages : la Science nouvelle ou le Nouvel Organum ; mais ce.s titres ne conviennent proprement qu'à Tœuvre même de Descartes. Pour la comprendre, il faut donc caractériser ce qu'étaient avant lui et la science et. la méthode. Les leçons» de Descartes, croyons-nous, seront encore bonnes à entendre pour les savants et les philosophes de notre époque : qui peut jamais se flatter, même de nos jours, d'avoir entièrement dépouillé les préjugés scolastiques ?

La logique d'Aristote, comme celle de Platon, et de l'antiquité tout entière, c'était la logique de la « qualité » et de l' « essence », plutôt que de la quantité et des phénomènes. Les choses étaient conçues comme un système de qualités : l'homme, par exemple, comprend les qualités générales de l'animalité, plus une « qualité spécifique », qui est la raison; et celle-ci est son essence. Après avoir déterminé les qualités, on les réunissait en genres et espèces, on les classait : la classification semblait être le plus haut degré de la science, le résumé de l'univers. De là, les Idées de Platon, cette grande classification des choses dans l'éternité, à laquelle croient aujourd'hui ceux qui admettent l'immutabilité des espèces; de là, les genres d'Aristote, les définitions par « le genre et la différence », le syllogisme descendant du général au particulier. C'est donc, en somme, par les essences qu'on expliquait les choses : tout le mouvement de la science consistait soit à remonter de genre en genre, soit à descendre l'échelle des « différences spécifiques ». Aristote, il est vrai, atta-

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chait aux faits une légitime importance ; il n*en est pas moins certain que ce qu'il poursuivait dans sa philosophie, c'était l'ordre hiérarchique des formes, ainsi que des causes finales : toute la science se déroulait pour lui dans le domaine infiniment varié de la qualité. Au moyen âge, ce qu'il pouvait y avoir de profond dans cette antique vision des choses fit place aux rêveries sur les « qualités occultes », sur les a formes substantielles », sur les finalités de la nature et les intentions du Créateur. Même quand on s'occupait des nombres et des figures, c'était moins pour découvrir leurs rapports mathématiques que pour s'enchanter, comme Pythagore et Platon, de leurs harmonies esthétiques, de leur ordre, de leur finalité cachée. Kepler était animé de cet esprit quand il pythagorisait; quand il apercevait dans les orbites des astres (auxquels il donnait des âmes) non la nécessité mathématique, mais la poursuite divine des lignes les plus belles et les plus harmonieuses. Kepler admettait aussi les forces occultes, et s'il devinait que la lune produit les marées, il lui attribuait aussitôt la vertu étrange d' « astre humide ». C'étaient toujours les composés et leurs « qualités », non les éléments et leurs rapports quantitatifs que poursuivait la science de l'antiquité et du moyen âge. Si donc il est vrai de dire, avec Kant, que l'explication finaliste est celle qui cherche la raison des parties dans le tout qu'elles forment, comme la raison d'un organe dans l'organisme entier, au lieu expliquer le tout par les parties et l'organisme p ar

es DESCARTES.

les organes élémentaires, nous pouvons conclure que la science de l'antiquité et du moyen âge, en son ensemble, fut une vaste spéculation sur les causes finales, par conséquent une esthétique, une morale et, en dernière analyse, une théologie ; car le principe suprême de Tordre, du beau, du bien, de la finalité sous toutes ses formes, c'était Dieu. On croyait que, déroulant le plan divin, la nature même procédait des idées aux choses, du général au singulier, et descendait, pour ainsi dire, du but universel préalablement imposé par Dieu à la série des moyens particuliers capables de l'atteindre.

A la Renaissance, deux grands courants se produisirent, de plus en plus irrésistibles, qui allaient aboutir à la révolution cartésienne : on peut appeler l'un le courant expérimental , l'autre le courant mathématique. Les grands initiateurs de la Renaissance renouvellent partiellement et la méthode et les diverses sciences. Léonard de Vinci, non moins savant qu'artiste, excite à l'observation de la nature, dont l'expérience, dit-il, est la « seule interprète ». D'autres observateurs étudient les êtres vivants — Rondelet, Vésale, Servet, Aselli, Harvey, — non sans mêler bien des chimères à leurs observations. En somme, les physiciens et les naturalistes avaient beau induire et expérimenter, la théorie même de l'induction et de l'expérimentation était toujours représentée comme une recherche des essences^ des qualités propres aux choses, des formes sous lesquelles elles se révèlent à nous, enfin des puissances

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et des forces qu'elles enveloppent. D'autre part, les mathématiciens ne songeaient guère à u^versaliser leur science : ce qu'ils cherchaient dans les nombres et les figures, c'était toujours la qualité plus encore que la quantité et les rapports abstraits. La géométrie et l'arithmétique demeuraient des spécialités et même, en grande partie, selon le mot de Descartes, des « curiosités ». On s'amusait à résoudre des problèmes et à s'envoyer des cartels mathématiques d'un bout de l'Europe à l'autre, pour se disputer l'honneur d'avoir deviné quelque énigme. C'étaient de vastes parties de jeu intellectuel. Les mathématiciens, d^ailleurs, le disputaient parfois aux physiciens en fantaisies de Timagination. Pourtant, avec Tartaglia, Cardan, Ferrari, Viète, Neper, Snellius, les sciences mathématiques faisaient des progrès de plus en plus rapides. Galilée a la gloire d'avoir appliqué le premier les mathématiques à la physique selon l'esprit de la science moderne. Il avait la passion de la mesure appliquée à toutes choses : la règle et le compas^ voilà ses instruments de prédilection et comme les a attributs » de son génie. Même quand il ne pou* vait résoudre directement un problème de géométrie, il s'adressait encore à la mesure pour tourner la difficulté.- Demandait-on aux géomètres d'évaluer le rapport de l'aire de la cycloïde ordinaire à celle du cercle générateur, le nouvel Archimède de Florence pesait deux lames de même matière et de même épaisseur, dont l'une avait la forme d'un cercle, l'autre la forme de la cycloïde engendrée; puis.

trouvant le poids de la seconde constamment triple du poids de la première, il concluait : Taire de la cycloïde est triple de l'aire du cercle générateur. C'était l'induction et l'expérimentation remplaçant la déduction a priori. Mais Galilée, tout en donnant tant d'exemples admirables de la méthode positive , ne s'élevait pas à une vue de la nature, de la science et de la méthode même, qui fût en complète opposition avec le passé. Il ne se demandait point si on ne pourrait pas substituer partout, dans le monde physique, des quantités aux qualités, aux forces et causes efficientes, enfin aux causes finales. Il admettait que les plus petites parties des corps sont plei-. nés, mais séparées par des vides; que la matière renferme des « forces motrices » ou « causes efficientes », qui ont pour « effet naturel » de transporter certaines masses à certaines distances en des temps donnés; il admettait jusqu'à la « force du vide » ; il déclarait les « causes finales » évidentes dans la nature : c'était même au nom des causes finales qu'il rejetait l'hypothèse de Ptolémée, comme plus compliquée et moins harmonieuse que celle de Copernic» — « Galilée, dit Descartes ^ examine les matières de physique par des raisons mathématiques, et en cela je m'adcorde avec lui, car je tiens qu'il n'y a pas d'autre moyen pour tirouver la vérité. » — ■ Mais, ajoute Descartes avec une sévérité hautaine, tt Galilée ne fait que des digressions et n'explique suffisamment aucune matière, ce qui montre qu'il ne les a point examinées par ordre ^ et que, sans avoir

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considéré les premières causes de la nature, il a seulement cherché les raisons de quelques effets particuliers, et ainsi qu'il a bâti sans fondements, » — Quelque injuste que soit cette appréciation trop sommaire, elle nous montre bien qu'aux yeux de Descartes, la vérité scientifique n'acquiert sa définitive valeur qu'en devenant partie intégrante d'un système qui enferme, d'une part, les lois générales du monde, et de l'autre, celles de l'intelligence humaine.

Combien Bacon, trop célébré, est loin de Galilée! Il n'invente rien, ni dans la philosophie, ni dans les sciences, dont il s'occupe en dilettante. Il se borne à analyser, avec une minutie plus Imaginative que rationnelle, les procédés de l'observation et de l'induction. Sa méthode est insuffisante, même dans les sciences expérimentales , parce qu'elle n'accorde point leur place légitime ni à l'hypothèse, ni à, la déduction, ni au calcul. Bacon se défie des mathématiques, qui doivent être, dit-il, les servantes et non les maîtresses de la physique. Il combat aveu* glément le système de Copernic pour y substituer un système de sa façon, enfantin et burlesque. On lui a justement reproché d'admettre une masse de superstitions, de prêter aux corps une espèce d' « imagination » ; de faire « reconnaître à l'aimant la proxi* mité du fer »; de supposer la « sympathie » ou r « antipathie » des « esprits » comme cause des phénomènes naturels ; de croire à la suppression des verrues par la sympathie; d'admettre le « mauvais œil 2>; de mêler la « chaleur astrologique » d'un

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métal ou d'une constellation à la chaleur telle que l'entend la physique. Bacon, quand il est plus pénétré du véritable esprit de la science, ne cesse pas de se perdre dans des classifications incertaines qui se prêtent à toutes les imaginations; il nous décrit les « cas migrants »,les « cas solitaires », les « cas clandestins », etc. Il met trop souvent des métaphores à la place de démonstrations.

En somme, on ajustement appliqué au xvii® siècle tout entier ce que Gampanella, jouant sur le sens de son propre nom, disait de lui-même : « Je suis la cloche qui annonce le lever du jour ». Le jour n'est levé que quand ont disparu toutes les ombres, tous les fantômes créés par la nuit, quand les réalités apparaissent avec leurs vrais contours, à leur vraie place, dans la pleine lumière qui les fait saillir. Ce complet lever de la science moderne, avec la disparition simultanée de toutes les chimères et de tous les rêves scolastiques, il commence avec Descartes. Le système cartésien du monde, s'il renferme des erreurs, ne laisse pas place à une seule des entités, formes et vertus occultes qui peuplaient avant lui la philosophie et la science. Nous allons même voir que, sous ce rapport. Descartes est en avance sur beaucoup de doctrines contemporaines, si bien qu'il n'y a pas, dans toute l'histoire, pareil exemple d'un changement à vue aussi complet.

n. — D'abord, Descartes n'attribue plus aux genres et aux espèces une valeur indépendante de notre esprit; il n'y voit aucune révélation du plan

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divin. La classification n'est plus pour lui Topération fondamentale de la science : ranger tous les êtres dans leurs groupes respectifs, les hommes dans le groupe de l'humanité, les animaux dans le groupe de l'animalité, ce n'est point avoir pénétré dans la réalité même. Le premier stage de la science, c'est sans doute de définir et de classer les qualités apparentes des choses, comme la couleur, le son, la pesanteur, etc.; mais, selon Descartes, à quoi tiennent toutes ces qualités? A nous, non aux choses; elles ne sont donc pas le véritable objet de la science. Les formes mêmes des choses, comme la forme d'une plante, d'un animal, ne sont que des résultats dérivés, des combinaisons de qualités visibles ou tangibles qui, provenant de nos sensations, ne représentent point la véritable nature des objets. Seules les formes géométriques répondent à quelque chose d'indépendant de nous, mais ces formes sont encore des dérivés du mouvement dans l'étendue. C'est donc, en somme, le mouvement dans l'étendue qui est l'objet véritable de la science. Les genres et les espèces ne sont que des produits extérieurs; ce qu'il y a de général dans les choses n'existe, au fond, que dans notre pensée. Le nombre même, dit Descartes dans ses Principes^ « si nous le considérons en général sans faire réflexion 'sur aucune chose créée, nest point hors de notre pensée^ non plus que toutes ces autres idées générales que, d^Mls l'école, on comprend sous l'idée d'universel y>/èi une pierre tombe vers le centre de la terre, ce n'est pas parce

3'i DF.SCAUTES.

qu'elle apparlient au genre des corps pesants, c'est parce que le tourbillon de Tcther, animé d'une énorme vitesse centrifuge, ne peut pas ne pas repousser la pierre vers le centre. Si un homme meurt, ce n'est pas parce qu'il fait partie des animaux mortels, mais parce que « le feu sans lumière » qui entretient le mouvement de sa machine corporelle ne peut pas ne pas être éteint par des mouvements adverses. Expliquer, dans les sciences de la nature, c'est trouver la combinaison nécessaire de mouvements qui aboutit à tel mouvement actuel. La philosophie antique et scolastique se perdait dans la considération des « choses » et de leurs « accidents ». Mais qu'est-ce qu'une chose? Il n'y a, dans la nature extérieure, aucune « chose » qui soit vraiment séparée du reste, rien qui possède une unité propre et inhérente : chaque ensemble de mouvements que nous appelons une pierre, un arbre ou même un animal, et que nous individualisons, n'est, au })oint de vue physique, qu'une partie inséparable d'un ensemble de mouvements plus vaste, qui l'englobe ; et cet ensemble, à son tour, renferme d'autres mouvements et d'autres encore, à Tinfinî, puisque l'étendue est indéfiniment divisible et même indéfiniment divisée par le mouvement qui anime chacune de ses parties. C'est un tourbillon de tourbillons où le regard se perd, comme à compter, dans un gouffre d'eau tournante, les gouttes d'eau qui passent, reviennent, passent. Une c/iose, dans la nature, n'est donc qu'une portion de la quantité uni-

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