‹ Descartes, Bacon, Leibnitz: Discours de la méthodeChapitre 31 sur 31 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Jusqu'ici, nous avons fait voir que la volonté de Dieu n'est point indépendante des règles de la sagesse , quoiqu'il soit étonnant qu'on ait été obligé de raisonner là-dessus et de combattre pour une vérité si grande et si reconnue. Mais il n'est presque pas moins étonnant qu'il y ait des gens qui croient que Dieu n'observe ces règles qu'à demi et ne choisit point le meilleur, quoique sa sagesse le lui fasse connaître ; et, en un mot , qu'il y ait des auteurs qui tiennent que Dieu pouvait mieux faire. C'est à peu près l'erreur du fameux Alphonse , roi de Castille , élu roi des Romains par quelques électeurs, et promoteur des Tables astronomiques qui portent son nom. L'on prétend que ce prince a dit que si Dieu l'eût appelé à son conseil quand il fit le monde , il lui aurait donné de bons avis. Apparemment le système du monde de Ptolémée , qui régnait en ce temps-là , lui déplaisait. Il croyait donc qu'on aurait pu faire quelque chose de mieux concerté, et il avait raison. Mais s'il avait connu le système de Copernic avec les découvertes de Kepler, augmentées maintenant par la connaissance de la pesanteur des planètes , il aurait bien connu que l'invention du vrai système est merveilleuse. L'on voit donc qu*il ne s'agissait que du plus ou du moins, qu'Alphonse prétendait seulement qu'on aurait pu mieux faire et que son jugement a été blâmé de tout le monde.

FRAGMEirrS DB LA THÊODIGÊS. Zlii

Cependant , des philosophes et des théologiens osent soutenir dogmatiquement un jugement semblable : et je me suis étonné cent fois que des personnes habiles et' pieuses aient été capables de donner des bornes à la bonté et à la perfection de Dieu. Car, d'avancer qu'il sait ce qui est meilleur, qu'il le peut faire et qu'il ne le fait pas , c'est avouer qu'il ne tenait qu'à sa volonté de rendre le monde meilleur qu'il n'es4, mais c'est ce qu'on appelle manquer de bonté. C'est agir contre cet axiome marqué déjà ci-dessus : Minus bonum habet rationem malû Si quelques-uns allèguent l'expérience pour prouver que Dieu aurait pu mieux faire, ils s'érigent en censeurs ridicules de ses ouvrages , et on leur dira ce qu'on répond à tous ceux qui critiquent le procédé de Dieu, et qui de cettcf même supposition, c'est-à-dire des prétendus défauts du monde , en voudraient inférer qu'il y a un mauvais Dieu , ou du moins un Dieu neutre entre le bien et le mal. Et, si nous jugeons comme le roi Alphonse, on nous répondra, dis-je : « Vous ne connaissez le monde que depuis trois jours, vous n'y voyez guère plus loin que votre nez , et vous y trouvez à redire. Attendez à le connûtre davantage et y considérez surtout les parties qui présentent un tout complet (comme fout les corps organiques) , et vous y trouverez un artifice et une beauté qui va au delà de l'imagination. » Tirons-en des conséquences pour la sagesse et pour la bonté de l'Auteur des choses , encore dans les choses que nous ne connaissons pas. Nous en trouvons dans l'univers qui ne nous plaisent point ; mais sachons qu^il n'est pas fait pour nous seuls. Il est pourtant fait pour nous^

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si noaê tommes sages : il nous accommodera, si nous nous en accommodons ; nous y serons heureux, si nous le Toulons être.

Quelqu'un dira qu'il est impossible de produire le meilleur, parce qu'il n'y a point de créature parfaite , et qu'il est toujours possible d'en produire une qui le soit davantage. Je réponds que ce qui se peut dire d'une créature ou d'une substance particulière , qui peut toujours être surpassée par une autre, ne doit pas être appliqué à l'univers , lequel se devant étendre par toute l'éternité ftiture , est un infini. De plus, îl y a une infinité de créatures dans la moindre parcelle de la matière^ à cause de la division actuelle du conti-^ numn à l'infini. Et l'infini , c'est^à^lire Tamas d'un nombre infini de substances , à proprement parler, n'est pas un tout; non plus que le nombre infini luimême, duquel on ne saurait dire s'il est pair ou impair. C'est cela même qui sert à réfuter ceux qui font du monde un Dieu , ou qui conçoivent Dieu comme l'àme du monde; le monde ou Tunivers ne pouvant pat être considéré comme un animal ou comme uns substance.

11 ne s'agit dono pas d*ime créature , mais de l'univers, et l'adversaire sera obligé de soutenir qu'un univers possible peut être meilleur que l'autre à l'infini ; mais c'est en quoi îl se tromperait , et c'est ce qu'il ne saurait prouver. Si cette opinion était véritable, il s'ensuivrait que Dieu n'en aurait produit aucun ; car il est incapable d'agir sans raison , et ce serait même agir contre la raison. C'est comme si l'on s'imaginait que Dieu eût décerné de fttire une sphère matérielle ,

FRAGMENTS Dfi LA THÊODIGÊE. SAS

iftOB qu'il y eât aucune raison de la fait^ d'une telle ou telle grandeur. Ce décret serait inutile, il porterait avec soi ce qui en empêcherait l'effet. Ce serait autre chose , si Dieu décernait de tirer d'un point donné une ligne droite jusqu'à une autre ligne droite donnSe , sans qu'il y eût aucune détermination de l'angle , ni dans le décret, ni dans ses circonstances ; car, en ce oas, la déterminatiion viefidrait de la nature de la chose ^ la ligne serait perpendiculaire , et Tangle serait droit , puisqu'il n'y a que cela qui soit déterminé et qui se distingue. C'est ainsi qu'il faut concevoir la création du mûlleur de tous les univers possibles, d'autant plus que Dieu ne décerne pas seulement de créer un univ^s , mais qu'il décerne encore de créer le meilleur de tousf car il ne décrue pas sans con-^ naître et il ne fait point de décrets détachés qui né seraient que des volontés antécédentes, que nous avons assez èxfdiquées et distinguées des véritables décrets.

L^excellent auteur de la Recherche de la Vérité, ayant passé de la philosophie à la théologie , puUia enfin un fort beau Traité de la Nature et de ia Gràee ; il y fit voir à sa^nanière (comme M. Bayle l'a expliqué dans ses Pensées diverses sur les cùmètes, ch* coixxnr ) que les événements qui naissent de l'exécution des lois générales ne sont point robjet d'une volonté par* ticulière de Dieu. 11 est vrd que , quand on veut une chose , on veut aussi en quelque façon tout ce qui y est nécessairement attaché , <M, par conséquent, Dieu

ZUk LEIBNITZ.

ne saurait vouloir les lois générales , sans vouloir aussi en quelque façoo tous les effets particuliers qui en doivent nutre nécessairement; mais il est toujours vrai qu'on ne veut pas ces événements particuliers à cause d'eux-mêmes ; et c'est ce qu'on entend , en disant qu'on ne les veut pas pu* une volonté particulière et directe. Il n'y a point de doute que, quand Dieu s'est déterminé à agir au dehors , il n'ait fait choix d'une manière d'agir qui fût digne de l'Être souverainement parfait , c'est-à-dire qui fût infiniment simple et uâiforme, et néanmoins d'une fécondité infinie. On peut même s'imaginer que cette manière d'agir par des vo^ lontés générales lui a paru préférable, quoiqu'il en dût résulter quelques événements superflus (et même mauvais en les prenant à part , c'est ce que j'ajoute) , à une autre manière plus composée et plus régulière , selon ce Père. Rien n'est plus propre que cette supposition (au sentiment de M. Bayle , lorsqu'il écrivait ses Pensées sur les Comètes) à résoudre mille difficultés qu'on fait contre la Providence divine. « Demander à Dieu {dit-dl) pourquoi il a fait des choses qui servent à rendre les hommes plus méchants, ce serait demander pourquoi Dieu a exécuté son plan (qui ne peut être qu'infiniment beau) par les voies les plus simples et les plus uniformes , et pourquoi , par une complication de décrets qui s'entrecoupassent incessamment, il n'a point empêché le mauvais usage du Hbre arbitre de l'homme. // ajoute que les miracles étant des volontés particulières, doivent avoir une fin digne de Dieu. »> Sur ces fondements, il fait de bonnes réflexions

( ch. GGXXxi ) touchant l'injustice de ceux qui se plaignent de la prospérité des méchants. « Je ne ferai point scrupule (dit-il) ^ de dire que tous ceux qui trouvent étrange la prospérité desséchants , ont très-peu médité sur la nature de Dieu , et qu'ils ont réduit les obligations d'une cause qui gouverne toutes choses , à la mesure d'une providence tout à fait subalterne, ce qui est d'un petit esprit. Quoi donc ! il faudrait que Dieu , après avoir fait des causes libres et des causes nécessaires, par un mélange infiniment propre à faire éclater les merveilles de sa sagesse infinie , eût établi des lois confcgrmes à la nature des causes libres, mais si peu fixes , que le moindre chagrin qui arriverait à un homme , les bouleverserait entièrement, à la ruine de la liberté humaine? Un simple gouverneur de ville se fera moquer de lui , s'il change ses règlements et ses ordres autant de fois qu'il plait à quelqu'un de murmurer con^ lui; et Dieu , dont les lois r^;ardent un bien aussi universel €[ue peut-^tre tout ce qui nous est visible n'y a sa part que comme un petit accessoire , sera tenu de déroger à ses lois , parce qu'elles ne plairont pas aujourd'hui à l'un , demain à l'autre ; parce que tantôt un superstitieux , jugeant faussement qu'un monstre présage quelque chose de funeste , passera de son erreur à un sacrifice criminel ; tantôt une bonne âme, qui néanmcnns ne fait pas assez de cas de la vertu, pour croire qu'on est assez bien puni quand on n'en a point, se scandalisera de ce qu'un méchant homme devient riche et jouit d'une santé vigoureuse? Peut-on se faire des idées plus fausses d'une providence générale? Et, puisque tout le monde convient que

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celte loi de la nature : Le (prt remporte sur le faible , a été posée fort sagement, et qu'il serait ri<lieulo de prétendre que, lorsqu'une pierre tombe sur un Yasê fragile, quî^ait les déliées de son nydtre , Dieu doit déroger à oette loi pour épargner du chagrin à ce maltre-là , ne faut-il pas avouer qu'il est ridicule aussi de prétendre . que Dieu doit déroger à la même loi , pour empêcher qu'un méchant homme ne s'enrichisse de la dépouille d'un homme de bien? Plus le méchant homme se met au-dessus des inspirations ^e la oonscience et de Phcmneur, plus sarpasse-t-il en force l'homme de bien ; de sorte que, sHl entreprend l'homme de bien, il fout, selon le eom« de la nature , quMl le ruine ; et, s'ils sont employés dans les finances tous deux, il fout, selon le même cours de la nature, que le méchant s'enrichisse plus que l'homme de bien , tout de même qu'un feu Tioîent dévore plus de bois qu'un feu de paille. Ceux qui youdraient qu'un méchant homme devint malade, sont quelquefois aussi Injustes que ceux qni voudraient qu'une pierre qui tombe sur un verre, ne le cassât point $ car, de la manière qu'il a ses or* ganea composés, ni les aliments qu'il prend , ni l'air qu'il respire , ne sont capables , selon les lois naturelles « de préjudicier à sa santé. Si bien que ceux qui se plaignent de sa santé, se plaignent de ce que Dieu ne viole pas les lois qu'il a établies; en quoi ils sont d'autant plus injustes, que par des combinaisons et des enchaînements dont Dieu seul était capable, il arrive assez souvent que le cours de la nature amène la punition du péché. »

C'est grand dommage que M, Bayle ait quitté sitAt le

cbemiii où il était entré si beareusement , de raison* Der en faveur Se la Providence*, car il aurait fait grand bruit , et 4^ disant de belles choses , il en aurait dit de bonneaen même temps. Je suis d'accord avec le révérend Père Malebranche, que Dieu fait les choses de la manière la plus digne de lui. Mais je vais un peu plus loin que lui, à Tégard des volontés générales et particmlières. Goimne Dieu ne saurait rien faire sans raison , lors même qu'il agit miraculeusement , il s'ensuit qu'il n'a %pcune volonté sur les événements individuels /qui ne soit une conséquence d'une vérité ou d'une volonté générale. Ainsi je dirais que Dieu n*a jamais de volontés particulières, telles que oe Père entend, c'est-à-dire particulières primitives.

Je crois même que les miracles n'ont rien en cela qui les distingue des autres événements; car des raisons d'un ordre supérieur à celui de la nature le portent à les faire. Ainsi je ne dirais point avec ce Père , que Dieu déroge aux lois générales, toutes les fois que l'ordre le veut ! il ne déroge à une loi que par une loi plus applicable, et ce que ToNre veut ne saurait manquer d'être conforme à la règle de Uordre , qui est du nombre des lois générales. Le caractère des miracles (pris dans le sens le plus rigoureux) est , qu'on ne saurait les ex<pliquer par les natures des choses créées. C'est pour* quoi , si Dieu faisait une loi générale , qui portât que les corps s'attirassent les uns les autres, il n'en saurait obtenir l'exécution que par des miracles perpétuels. Et de même , si Dieu voulait que les organes des corps humains se conformassent avec les volontés de l'âme, suivant le système des causes occasionmelks , cette loi

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ne s'exécuterait aussi que par des miracles perpétuels. Ainsi il faut juger que* parmi les règlel générales qui ne sont pas absolument nécessaires , Dieu cbpsit celles qui sont les plus natureUes, dont il est le plus aisé de rendre raison , et qui servent aussi le plus à rendre raison d'autres choses. C'est ce qui est sans doute le plus beau et le plus revenant ; et, quand le système de Vhar^ monie préétablie ne serait point nécessaire d'ailleurs, en écartant les miracles superflus , Dieu Taurait choisi ^ parce qu'il est le plus harmonique. Les voies de pieu sont les plus simples et les plus uniformes : c'est qu'il choisit des règles qui se limitent le moins les unes les autres. Elles sont aussi les plus fécondes par rapport à la simplicité des voies. C'est comme si l'on disait qu'une maison a été la meilleure qu'on ait pu faire avec la même dépense. On peut même réduire ces deux conditions, la simplicité et la fécondité, à un seul avantage, qui est de produire le plus de perfection qu'il est possible ; et, par ce moyen , le système du révérend Père Malebranche en cela se réduit au mien. Car, si TefTet était supposé^pRis grand, mais les voies moins simples, je crois qu'on pourrait dire que, tout pesé et tout compté, l'effet lui-même serait moins grand , en estimant non-seulement l'effet final , mais aussi l'effet moyen. Car le plus sage fait en sorte, le plus qu'il se peut, que les moyens soient ^m aussi en quelque façon, c'est-à-^lire désirables, non-seulement par ce qu'ils font, mais encore par ce qu'ils ^o^^ Les voies plus composées occupent trop de terrain, trop d'espace, trop de lieu, trop de temps qu'on aurait pu mieux employer.

Or , tout se réduisant à la plus grande perfection , on revient à notre loi du meilleur. Car la perfection comprend, non-seulement le bien moral et le bien physique des créatures intelligentes, mais encore le bien qui n'est que Métaphysique et qui regarde aussi les créatures destituées de raison. U s'ensuit que le mal qui est dans les créatures raisonnables, n'arrive que par concomitance , non pas par des volontés antécédentes, mais par une volonté conséquente, comme étant enveloppé dansie meilleur plan possible ; et le bien métaphysique qui comprend tout, est cause qu'il faut donner place quelquefois au mal physique et au mal moral , comme je l'ai déjà expliqué plus d'une

fois.

Étant en France , je communiquai à M. Arnaud un dialogue que j'avais fait en latin sur la cause du mal et sur la justice de Dieu ; c'était non-seulement avant ses disputes avec le révérend Père Malebranche, mais même avant que le livre, de la Recherche de la vérité parût. Ce principe que je soutiens ici , savoir , que le péché avait été permis à cause qu'il avait été enveloppé dans le meilleur plan de l'univers , y était déjà employé, et M. Arnaud ne parut point s'en effaroucher. Mais les petits démêlés qu'il a eus depuis avec ce Père, lui ont donné sujet d'examiner cette matière avec plus d'attention , et d'en juger plus sévèrement. Cependant je ne duis pas tout à fait content de la manière dont la chose est exprimée ici par M. Bayle; et je ne suis point d'opinion « qu'un plan plus composé et moins fécond puisse être plus capable de prévenir les irré-

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gularités, » Les règle» sont les voloates générales : plus on observe de règles , plus y a^-il de régularité ; la simplicité et la f^ndité sont le but des règles.* Ob m'objectera qu'un système fort uni sera sans irrégu** Iwrit^, Je réponds que ce serwt un^ irrégularité ^i^r^ trop uni , cela choquerait les règles de Tharmenid :

Et citliarodu»

Rldetur chorda qui semper oberrat eadem* ,

Je crois donc que Dieu peut suivre un plan simple , fécond > régulief { mais je ne crois pas que celui qoi ^t le meilleur et le plus régulier soit toujours com^ mode en même temps à toutes les créatures , at je le juge a posteriori ; car celui que Dieu a choisi ne l'eat pas. Je Fai pourtant encore montré a priori dans das exemples pris des mathématiques , et j'en donnerai un tantôt Un origéniste qui voudra que celles qui sont rationnelles deviennent toutes enfin heureuses , sera encore plus aisé à contenter. U dira » à Timitation de ce que dit saint Paul des souffrances de cette vie, que celles qui sont finies ne peuvent point entrer en comparaison avec un bonheur éternel,

Ce qui trompe en cette matière, c'est» comme j'ai déjà remarqué , qu'on se trouve porté à croire que ce qui est le meilleur dans le tout , est le meilleur aussi qui soit possible dans" chaque partie. On raisonne ainsi en géométrie i quand il s'agit de ma^imis et minimis. Si le chemin d'A à B qu'on se propose est le .plus court qu'il est possible, et si Ce chemin t passe par C, il faut que le chemin d'A à G, partie du premier , soit aussi le plus court qu'il est possible. Mais la conséquence de la quantité à la gmlité ne vt pas

FRAGMENTS DE Là THÉODIGÊE. 351

toujours bien , non plus que celle qu*on lire des égaux aux "semblables; car les égaux sont ceux dont la quantité èât là même , et les semblables sont ceux qui ne diffèrent p^int selon les qualités. Feu M. Sturmius, mathématicien cél^re à Âltorf , étant en Hollande dans sa jeunesse , y Ôt imprimer un petit livre sous le titre à^Euclides cûtholicus, où il tâcha de donner des règles exactes et générales dans des matières non mathématiques, encouragé à cela par feu M. Erhard Weigel, qui avait été son précepteur. Dans ce livre il transfère aux semblables ce qu^Euclide avait dit des égaux , et il lùtme cet axiome t Si similibus adâas simitia, tota Èunt âimiHû; mais il fallut tant de limitations pour excuser cette règle nouvelle, quHl aurait été mieux, à mon avis , de renoncer d*abord avec restriction , en disant .* Si similibus similia addas similiter, tota sunt êimilia. Aussi les géomètres ont Souvent coutume de demander non tantunft similia, sed et similiter posita. Cette différence entre la quantité et la qualité paraît aussi dans notre cas. La partie du plus couiit chemin entre deux extrémités, est aussi le plus court chemin entre les extrémités de cette partie ; mais la partie du meilleur tout n'est pas nécessairement le meilleur qu'on pouvait faire de cette partie , puisque la partie d'une belle chose n'est pas toujours belle, pouvant être tirée, du tout, ou prise dans le tout d*unô manière irrégulière. Si l4 bonté et la beauté consistaient toujours'dans quelque chose d'absolu et d*uniforme. Comme l'éteûddé , la matière , Tor , Teau et autres corps supposés homogènes ou similaires , il faudrait dire que la partie du bon et du beau serait belle et

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bonne comme le tout, puisqu'elle serait toujours ressemblante au tout : mais il n'en est pas ainsi pour les choses relatives. Un exemple pris de la géométrie sera propre à expliquer ma pensée.

Il y a une espèce de géométrie que M. ' Jungius de Hambourg, un des plus excellents hommes de son temps, appelait empirique. Elle se sert d'expériences démonstratiyes, et prouve plusieurs propositions d*£uclide, mais particulièrement celles qui regardent Pégalité de deux figures , en coupant Tune en pièces^ et en rejoignant ces pièces pour eu faire l'autre. De cette manière , en coupant , comme il faut, en parties les carrés des deux côtés du triangle rectangle, et arrangeant ces parties comme il faut, on en fait le carré de l'hypoténuse ; c'est démontrer empiriquement la quarante-septième proposition du premier livre d'Euclide. Or, supposé que quelques-unes de ces pièces prises des deux moindres carrés se perdent , il manquera quelque chose au grand carré qu'on en doit former; et ce composé défecteux, bien loin de plaire, sera d'une laideur choquante. Et, si les pièces qui sont restées, et qui- composent le composé fautif, étaient prises détachées sans aucun égard au grand carré qu'elles doivent contribuer à former, on les rangerait tout autrement entre elles pour faire un composé passable. Hais dès que les pièces égarées se retrouveront, et qu'on remplira le vide du composé fautif, il en proviendra une chose belle et régulière, qui est le grand carré entier , et ce composé accompli sera bien plus beau que le composé passable qui avait été fait des seules pièces qu'on n'avait point égarées. Le com-

posé accompli répond à Tunivers tout entier, et le composé fautif, qui est une partie de l'accompli, répond à quelque partie de l'univers où nous trouvons des défauts que l'Auteur des choses a soufferts , parce qu'autrement y s'il avait voulu réformer cette partie fautive, et en faire un composé passable, le tout n^aurait pas été si beau ; car les parties du composé fautif, rangées mieux pour en faire un composé passable , n'auraient pu être employées comme il faut à former le composé total et parfait. Thomas d'Aquin a entrevu ces choses, lorsqu'il a dit : « Ad prudentem « gubematorem pertinet, negligere aliquem defectum « bonitatis in parte , ut faciat augmentum bonitatis in « toto. >» (Thom. contraGent. lib. fl, cap.Lxxi.) Thomas Gatak^us , dans ses notes sur le livre de Harc-Aurèle (lib. Y, cap. Yiii, chez M. Bayle), cite aussi des passages des auteurs qui disent que le mal des parties est souvent le bien du tout.

L'infinité des possibles, quelque grande qu'elle soit, ne Test pas plusf que celle de la sagesse de Dieu , qui connsdt tous les possibles. On peut même dire que, si cette sagesse ne surpasse point les possibles extensivement, puisque les objets de Tantendement ne sauraient aller au delà du possible , qui en un sens est seul intelligible, elle les surpasse intensivement, à cause des combinaisons infiniment infinies qu'elle en fait , et d'autant de réflexions qu'elle fait là-dessus. La sagesse de Dieu , non contente d'embrasser tous les possibles ,

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les pénètre , les compare, les pèse les uns contre les autres, pour en estimer les degrés de perfection ou d'imperfection , le fort et le faible, le bien et le mal : elle va même au delà des combinaisons finies , elle en fait une infinité d'infinies, c'est-à-dire une infinité de suites possibles de Tunivers , dont chacune contient une infinité de créatures; et, par ce moyen, la sagesse ditine distribue tous les possibles, qu'elle avait déjà envisagéd à pari, en autant de systèmes universels, qu'elle compare encore entre eux ; et le résultat de toutes ces comparaisons et réflexions, est le choix du meilleur d'entre tous ces systèmes possibles que la sagesse fttit pour satis&ire pleinement à la bonté ; ce qui est justement le plan de Tuniverd actuel. Et toutes ces opérations de l'entendement divin , quoiqu'elles aient entre elles un ordre et une priorité de nature , se font toujours ensemble, sans qu'il y ait entre elles aucune priorité de temps.

En considérant attentivement ces choses, j^espère qu'on aura une autre idée de la grandeur des perfections divines, et surtout de la sagesse et de la bonté de Dieu , que ne sauraient avoir ceux qui font agir Dieu comme au hasard, sans sujet et sans raison. Et je ne vois pas comment ils pourraient éviter un sentiment si étrange, à moins quHls ne reconnussent qu'il y a des raisons du choit ûé Dieu, et que ces t^aisonâ sont tirées de sa bonté : d'où il suit nécessairement que ce qui a été choisi a eu l'avantage de la bonté sur ee qui n'a point été choisi, et, par conséquent, quHl est le meilleur de tous les possibles. Le meilleur ne saurait être surpassé eh bonté , et l'on ne limite point la pufe-

sancé de Dieu , en disant qu'il ne saupait faire Timpossible. « Est-il possible, disait M. Bayle, quMl n*y ait point de meilleur plan que celui que Dieu a exécuté? » On répond que cela est très-possible et même nécessaire , savoir qu'il n*y en ait point : autrement Dieu Tâurâit préféré.

Nous avons assez établi , ce semble , qu*entre tous les plans possibles de l'univers, il y en a un meilleur que tous les autres , et que Dieu n^a point manqué de le choisir.

TROISItMK PARTIB.

Nous voilà débarrassés enfin de ta cause morale du mal moral •, ^h fHat physique , c'est-à-dire les souffinncès , les misères , nous embarrasseront moins , étant des suites du mal moral. « Pcena est malum pas- « sionis , quod infligitur ob malum actionis , » suivant Grotitts. L*on pâtit, parce quMn a ^\ ; l'on souffrcfdu mal , partie qu'on ikit mal i

Kostrorum causa malorum Nos sumtis.

Il est vrai qu^on souffre souvent pour les mauvaises actions d^autrui ; mais , lorsqu'on n'a point de part au crime , Ton doit tenir pour certain que ces souffrances noiis préparent un plus grand bonheur. La question du mat physique, c'est-à-dire de l'origine des souffrances, a des difficultés communes avec celle de l'origine du mal métaphysique , dont les monstres et ^

les autres irrégularités apparentes de Tuoivers fournissent des exemples. Hais il faut juger qu^encore les souffrances et les monstres sont dans Tordre ; et il est bon de considérer, non-seulement quMl valait mieux admettre ces défauts et ces monstres, que de violer les lois générales, comme raisonne quelquefois le révérend Père Halebranche ; mais aussi que ces monstres mêmes sont dans les règles , et se trouvent conformes à des volontés générales, quoique nous ne soyons point capables de démêler cette conformité. G^est comme il y a quelquefois des apparences d'irrégularités dans les mathématiques , qui se terminent enfin dans un grand ordre , quand on a achevé de les approfondir : c'est pourquoi j'ai déjà remarqué ci-dessus que, dans mes principes, tous les événements individuels, sans exception, sont des suites des volontés générales. On ne doit point s'étonner que je tâche d'éclaircir ces choses par des comparaisons prises des mathématiques pures, où tout va dans l'ordre, et où il y a moyen de les démêler par une méditation exacte , qui nous fait jouir, pour ainsi dire , de la vue des idées de Dieu. On peut proposer une suite ou série de nombres tout à fait irréguiière en apparence, où les nombres croissent et diminuent variablement sans qu'il y paraisse aucun ordre; et cependant, celui qui saura la clef du chiffre , et qui entendra l'origine et la construction de cette suite de nombres, pourra donner une règle , laquelle étant bien entendue fera voir que la série est tout à fait régulière, et qu'elle a même de belles propriétés. On le peut rendre encore plus sensible dans les lignes ; une ligue peut avoir

des tours et des retours , des hauts et des bas , des points de rebroussement et des points d'inflexion, des interruptions, et d'autres variétés, de,telle sorte * qu^on n'y voie ni rime ni raison , surtout en ne considérant qu^une partie de la ligne; et cependant, il m peut qu'on en puisse donner l'équation et la construction , dans laquelle un géomètre trouverait la raison et la convenance de toutes ces prétendues irrégularités ; et voilà comment fl faut encore jug^r de celles des monstres, et d'autres prétendus défauts dans l'univers.

C'est dans ce sens qu'on peut employer ce beau mot de saint Bernard ( jEp. cclxxvi^ vd Eugen. III) : « Ordinatissimum est, minus interdum ordinate fieri « aliquid ; >» il est dans le grand ordre qu'il y ait quelque petit désordre ; et l'on peut teême dire que ce petit désordre n'est qu'apparent dans le tout, et il n'est* pas même apparent par rapporta la félicité de ceux qui se mettent dans la voie de l'ordre.

En parlant des monstres , j'entends encore quantité d'autres défauts apparents. Nous ne connAssons presque que la superficie de notre globe , nous ne pénétrons guère dans son intérieur au delà de quelques ' centaines de toises : ce que nou]^ trouvons dans cette écorce du globe parait l'effet de quelques grands bouleversements. Il semble que ce globe a été un jour en feu, et que les rochers qui sont la base de cette écorce de la terre , sont des scories restées d'une grande fusion ; on trouve dans leurs entrailles des productions de métaux et de minéraux, qui ressemblent fort à celles qui viennent de nos fourneaux; et la mer tout entière peut être une espèce A'oleumper deliquium.

comme l'hcrile de tarirè se fait dans umlieu huimde. Car lorsque la surface de la terre s'était refroidie après le grand Incendie , l'humidité que le feu avait poussée dans Tair, est retombée sur la terre, en a lavé la surface, et a dissous et imbibé le sel fixe resté dans les cendres , et a rempli enfin cette grande cavité de la surface de notre globe pour faire l'Océan plein d'une eau salée.

Mais, après le feu , ikfaut juger que la terre et l'eau n'ont pas illoins fait de ravages; peut-être que la croûte formée par le refroidissement, quî avait sous elle de grandes càiotés , est tombée , de sorte, que nous n'habitons que sur des ruines, comme entre autfes M. Thomas Bumet , chapelain du feu roi de la Grande- Bretagne , % fort bien retaarqué ; et plusieurs déluges et inondations ont laissé des sédiments, donjt on trouve des traces et des restes qui font voir que la mer a été dans les lieux qui en sont les plus éloignés aujourd'hui. Mais ces bouleversements ont enfin cessé, et le globe a pris la forme que nous voyons. Moïse insinue ces grands changements en peu de mots : la séparation de la lumière et des ténèbres indique la fusion causée par le ieu ; et la séparation de Thumide et du teo marque les effets des inondations. Mats qui ne voit que ces désordres ont servi à mener les cbdses au point où elles se trouvent présentement, que nous leur devons nos richesses et nos commodités , et que c'est par leur moyen que ce globe esWevenu propre à être cultivé par nos soins? Ces désordres sont allés dans Tordre. Les désordres, trais ou apparents, que nous voy(Mi8 de loin , sont les tadies du sofeU et les

FRAGMENTS W U THÉODIGÉE. 359

comètes; mais nou« ne savop» pas les usages qu'elles apportent , m ce qu'il y a de réglé. Il y a eu un temps que les planètes pas^ient pour des étoiles errantes , maintenant leur mouvement se trouve régulier : peutêtre qA'il en est de même des comètes ; la postérité le saura.

On ne compta point parmi les désordres l'inégalité des conditions, et M. Jaquelot a raison de demander à ceux qui voudraient que tout fût également parfait , pourquoi les rochers ne sont pas couronnés de feuilles et de fleurs; pourquoi les fourmis ne sont point des paons. Kt s'il falUit 'de Tégalité p^^toot , le pauvre présent€^it requête contre le riche , le valet contre le maître, U ne faqt pas que W tuyaux d'un jeu d'or^ gués soient égaux. M. Bayle dirti , qu'il y a de la dif« férence entre une privation du bien et un désordre; entre* ^n désordre dans les choses inanimées , qui est purement métaphysique, et un désordre dans les créatures raisonnables , qui consiste dans le crime et dans les souffrances. Il a raison de les distin^* guer, et nous avons raison *de les joindre ensemble. Dieu ne néglige point les choses inanimées; ellea sont insensibles y mais Dieu est sensible pour elles. Il ne néglige point les animaux ; ils n'ont point d'intelliffence, mais Dieu en a pour eux, 11 se reprocherait le moindre défaut véritable qui serait dans Tunivers , quand môme il ne serait aperçu de personne*

Il semble que M. Bayle n'approuve point que les désordres qui peuvent être dans les choses inaniméesi entpent en comparaison avec ceux qui troublent la paix et la félicité des créatures raisopn|J)l0S( ni qu'on

fonde en partie U permission du vice sur le «oior d'éviter le dérangement des lois des mouvements. On en pourrait conclure selon lui (Réponse posthume à M. Jaquelot, p. 183), « que Dieu n^a créé le monde que pour faire voir sa science infinie de Tarchitecture et de la mécanique , sans que son attribut de i^n et d'ami de la vertu ait eu aucune part à la construction de ce grand ouvrage. Ce Dieu ne se piquerait que. de science ; il aimerait mieux laisser périr tout le genre humain , que de souffrir que quelques atomes aillent plus vite ou plus lentement que les lois générales ne le demandent. » M. Bayle n'aurait point fait cette opposition, s'il avait été informé du système de lliarmonie générale que je conçois, et qui porte qu^ le règne des causes efficientes et celui des causes finales sont parallèles entre eux, <fae Dieu n'a pas moins la qualité du meilleur monarque, que celle du plus grand architecte; que la matière est disposée en sorte que les lois du mouvement servent au meilleur gouvernement des esprits ; et qu'il se trouvera, par conséquent, qu'il a obtenu le plus de bien qu'il est possible , pourvu qu'on compte les biens métaphysiques , physiques et moraux ensemble.

Laissons-là les bétes , et revenons aux créatures raisonnables. C'est par rapport à elles que H. Bayle agite celte question : « S'il y a plus de mal physique que de bien physique dans le monde? » (Rép. aux questions d'un provincial, ch. lxxy, t. II.) Pour la bien décider, il faut expliquer en quoi ces biens consistent.

Nous, convenons que le mal physique n'est autre chose que le déplaisir, et je comprends là-dessous la douleur , le chagrin , #t toute autre sorte d'incommodité. Mais le bien physique consiste-t»il uniquement dans le plaisir? M. Bayle parait être dans ce sentiment; mais je suis d'opinion qu'il consiste encore dans un éta^ moyen , -iel que celui de la santé. L'on est assez bien , quand on n'a point de mal : c'est un degré de la sagesse , de n'avoir rien de la folie :

• * . Sapientia prima est ,

StulUtia caruisse.

C'est comme on est fort louable , quand on ne saurait être blâmé avec justice :

Si non culpabor, sat mihi tandis eriu

Et, sur ce pied-là , tous les sentiments qui ne nous déjplaisent pas , tous les exercices de nos forces qui ^iie nous incommodent point , et dont l'empêchement nous incommoderait , sont des biens physiques , lors même qu'ils ne nous causent aucun plaisir; car leur privation est un mal physique. Aussi ne nous apercevonsnous du bien de la santé , et d'autres biens semblables, que lorsque nous en sommes privés. Et , sur ce pied-là, j'oserais soutenir t[ue même en cette vie les biens surpassent les maux, que nos commodités surpassent nos incommodités , et que M. Descaries a eu raison d'écrire (tom. 1 , Lettre 9) , « que la raison na* turelle nous apprend que nous avons plus de biens que de maux en cette vie. »

11 faut ajouter que l'usage trop fréquent et la grandeur des plaisirs seraient un très-grand mal. Il y en a

862 LBIBNITZ.

qu'Hippocrate a coïkiparét aTec le haut mal , et Scioppiui ne fit que aemblaDt sana doute de pointer entie aux paaaereaux , pour badinec* agréablement dans un ouvrage favaat , maia plue que badin. Lei viaûdea de haut goût font tort à la aanté ,^et diminuent la délioatease d'un sentiment exquie ; et généralement les plaisirs corporels sont une espèce de dépense en esprits ) quoiqu'ils soient minuit repérés dane les uns que dans les autres.

Cependant, pour prouver que le mal surpasse le bien, on cite M. de La Mothe le Yayer (Lettre 734), qui n'eût point voulu revenir au monde , s'il eût fallu qu'il jouât le même rôle que la Providenoe lui avait déjà imposé. Mais j'ai déjà dit que je crois qu'on accepterait la proposition de celui qui pourrait renouer le lil de la Parque , si Ton nous promettait un nonve&u rMo , quoiqu'il ne dût pas 6tre meilleur que le pre-i roier. Ainsi , de oe que M. de La Mothe le Yayer a dit , il ne s'ensuit point qu'il n'eût point voulu du rôle qu'il avait déjà joué , s'il eût été nouveau , comme il semble que M. Bayle le prend.

Les plaisirs de l'esprit sont les plus purs et les plus utiles pour faire durer la joie. Cardan, déjà vieillard, était si content de son éttt , qu'il protesta avee aer* ment qu'il ne le changerait pas avec oelui d'uu jeune homme des plus riches, mais ignorant* M. de La Mothe le Yayer le rapporte lui^nème sans le critiquer. Il pa-^ rait que le savoir a des charmeâ qui ne sauraient être conçus par ceux qui ne les ont point goûtés. Je n'en» tends pas un simple savoir des faits sans celui des raisons » mais tel que oelui de Cardan , qui était effscti-

FRAGMENTS ÔÉ Là ÏHÊODIGÊE. 36!)

▼ement m gratid homme ftveô tous ses» défauts , et qtii dlifait été itieompaf&ble sans tes défkutS.

Félix , qui pbtuit refum côgnoscerS causas ! Ilte mètus ointlès et Inéxoi'àbile fatiUti '

Ce ft'éÉt pas pett de chose d'être cooteût de Dieu et de rudivers ^ de ne f»oiât oraitidre ce qui nous est destiné, ni de se plûndre de ôé qui nous arfite ; la connais^ sance des vrais priaoipes nous donne cet avantage^ tout autre que celui que les stoïciens et les épfcuriens tiraient de leur philosophie» Il y ^ autant de différence ^ntre la vérkable morale et la leur, qu'il y en a entre 1& joie et h pàtienôe : car leur tranquillité n^était fondée que Èâr la tlééeâSité : la nôtre le doit être ôur Ift péffêetion et sur k beauté des choàôs, sur tlôtré pfôpW félldté.

• Maîà que ditoflfe-nous des douléllrô corporelles? ne pèUVënt-^elléS pas être assez âigfés pour interrompre eette tranquillité du èage? Aristotô en demeure d*accôrd ; les stoidéiis étaient d'uû autre Sentiment et même les épicuriens. Jf . ftescaftes a renouvelé celui de ôes philosophes : il dit dans la lettre qu^ôn vient de dtef , a que même parmi tes plus tristes accidents et les plus pressantes douleurs, on y peut toujours être content, pourvu qu'on sache user delà raison. »» M. Bàylé dit là-desèus (M^. au Pr&u,, t. llï , ch. fitvtt, p. 991 ) , « que c'est ne rien dire , que c'est nous marquer uu remède dont presque personne ne sait là préparation. » Je tiens qUe la chose n'est point impossible, et que lès hommes y pourraient parvenir à force de mWitfefloft et d'eièrciee. Car, sans parler des vrais

SM tBIBNlTZ.

martyre et de ôeux qui ont été assistés extraordinairement d'en haut, il y en a eu de faux qui les ont imités ; et cet esclave espagn'ol , qui tua le gouverneur carthaginois pour venger son mmtre , et qui en témoigna beaucoup de joie dans les plus grands tourments, peut faire honte aux philosophes. Pourquoi n'irait-on pas aussi loin que lui? On peut dire d'un avantage comme d'un désavantage :

GuiYis potest accidere, quod cuiquam potest.

Nous avons établi que le libre arbitre est la cause prochaine du mal de coulpe et ensuite du mal de peine; quoiqu'il soit vrai que Timperfection originale des créatures qui se trouve représentée dans les idées éternelles, en est la première et la plus éloignée. Cependant M. Bayle s'oppose toujours à cet usage du libre. arbitre, il ne veut pas qu'on lui attribue la cause du mal ; il faut écouter ses objections , mais auparavant il sera bon d'éclaircir encore davantag^ la nature de la liberté. Nous avons fait voir que la liberté , telle qu'on la demande dans les écoles théologiques , consiste dans Yintelligence qui enveloppe une connaissance distincte de l'objet de la délibération ; dans la spontanéité, avec laquelle nous nous déterminons, et dans la contingence, c'est-à-dire dans Texclusion de la nécessité logique ou métaphysique. L'intelligence est comme Tâme de la liberté , et le reste en est comme le corps et la base. La substance libre se détermine par elle-même , et cela, suivant le motif du bien aperçu par

PRiLGMBNTS DE LA THÊODIGÊE. 365

reatendement qui Fincline sans la nécessiter, et toutes les conditions de la liberté sont comprises dans ce peu de mots. Il est bon cependant de faire voir que TimpélFfection qui se trouve dans nos connaissances et d«3s notre spontanéité , et la détermination infaillible qui est enveloppée dans «otre contingence , ne détruisent point la liberté ni la contingence.

Notre connaissance est de deux sortes : distincte , ou confuse. La connaissance distincte ou Yintelligence a lieu dans le véritable usage de la raison ; nfais les sens nous fournissent des pensées confuses. Et nous pouvons dire que nous sommes exempts d'esclavage , en tant que nous agissons avec une connaissance distincte ; mais que nous sommes asservis aux passions, en tant que nos perceptions sont confuses. C'est dans ce sens que nous n'avons pas toute ta liberté d^esprit qui serait à souhaiter, et que nous pouvons dire avec saint Augustin , qu'étant assujettis au péché , nous avons la liberté d'un esclave. Cependant un esclave , tout esclave qu'il est , ne laisse pas d'avoir la liberté de choisir conformément à l'état où il se trouve, quoiqu'il se trouve le plus souvent dans la dure nécessité de choisir entre deux maux , parce qu'une force supérieure ne le laisse pas arriver aux biens où il îeispire. Et ce que les liens et la contrainte font en un esclave, se fait en nous par les passions ; dont la violence est douce , mais n'en est pas moins pernicieuse. Nous ne voulons , à la vérité , que ce qui nous plaît ; mais , par malheur, ce qui nous plaît à présent, est souvent un vrai mal qui nous déplairait, si nous avions les yeux de l'entendement ouverts. Cependant , ce mauvais état

OÙ 6»t Teselave, 6t oelui où aoua sompei, n'empéohâ paa que noua se fasaiona un ohoit libre (auati bien que lui) de ee qyà noua f\^% le plua, dana l'état oà noua aomme« réduite , auiTant aoa forcée et noa ownaiieances présentée*

Pour ce qui eat de la ^ym^tmUité, elle noue appar* tient en tant que noua avons en noua le prindpe de noa aotione , comme Ariatote Ta fort bien compris. Il est vrai que )ea impreasiona des cbo^ea extérieuFea nous détournent souvent de notre chemin , et qu'on a cru communément, qu'au moins à oet égard, une partie dea principes de nos aetions était hors de noua i et j'avoue qu'on est obligé de parler ainsi» en s'aecon^ modant au langage populaire , m qu'on peut faire dans un certain sens, sans blesser la vérité; mais, quand il s'agit de s'ei^pliquer eiKaetoment , je maintiena que notre spoatanéi^ ne aouffre point d'exception , et que les choses extérieures n'ont point d'influenee physique sur nous , à parler dans la rigueur philoao«i phique. .-

Four mieux entendre ee point , il faut savoir qu'une spontanéité exacte nous est commune avec toutes lep subfitances simples , et que , dana la substance intelligente ou libre, elle devient un empire sur ses actiooa. Ce qui ne peut être mieux expliqué que par le système de rkarmenie préétablie, que j'ai proposé il y a déjà plusieurs années. J'y fais voir que naturellement chaque substance simple a de la perception et que son individualité consiste dans la loi perpétuelle qui fkit la suite des perceptions qui lui sont affectera, et qui naissent naturellement les unes dea autres, pour re-

FRAGMENTS M LA THÉODIGÊË. 367

ppéndiittr le corps qiii lui esl Msigné, et, par son moyen Tunlvers entier, sui^Fantle point de vue propre à cette substance simple , sans qu'elle ait besoin de recevoir aucune influence physique du corps : comme le corps aussi de son c6të s'accommode aux volontés de Tâme par ses propres lois , et , par conséquent , ne lui obéit qu'autant que ces lois le portent. D'où il s'ensuit que rame a donc e» elle-même une parfaite spontanéité 9 çn sorte qu'elle ne dépend que de Dieu et d'elle-même dans ses actions.

Noua avons été bien aises de représenter et d^apii puyw oes raisonnements de M. Bayle contre l'indiff^ resiee vague, tant pour éolairdr la matière que pour t'oppoier à lui-même , et pour faire voir qu'il ne devait donc point se plaindre de la prétendue nécessité impo^éQ à pieu de choisir le mieux qu'il e«t possible. G«r, ou Di(9u figira par une indifférence vague et «u hçisard , pu Jbten il agira par caprice ou par quelque autre paisiob , ou eufin il doit ^ir par une incliq^tiou prévalante de la raison qui le porte au meilleur. Mais los passions qui viennent de h perception confuse d'un bien apparent , ne sauraient avoir lieu en Dieu t et l'indifférence vague est quelque chose de chimé«« rique. Il n'y a donc que la plus forte raison qui puiaao régler le choix de Dieu. C'est une imperfection de notre liberté , qui fait que nou9 pouvons choisir le mal au lieu du bien , un plu^ grand mal au lieu du moindre mc4 $ le moindre bien an lieu du plus grand

368 LEIBMITZ.

bien. Gela vient des apparences du bien et du mal , qui nous troifipent; au lieu que Dieu est toujours porté au vrai et au plus grand bien, p'est-à-dire au Trai bien absolument, qu'il ne saurait manquer de connaître.

Cette fausse idée de la liberté, formée par ceux qui , non contents de Texempter, je ne dis pas de la contrainte , mais de la nécessité même, voudraient encore l'exempter de la certitude et de la détermination, c'està-dire de la raison et de la perfection , n'a pas laissé de plaire à quelques scolastiques, gens qui s^embarrassent souvent dans leurs sublilités, et qui prennent la paille des termes pour le grain des choses. Ils conçoivent quelque notion chimérique, dont ils se figurent tirer des utilités et qu'ils tâchent de maintenir par des chicanes. La pleine indifférence est de cette nature : l'accorder à la volonté , c'est lui donner un privilège semblable à celui que quelques cartésiens et quelques mystiques trouvent dans la nature divine , de pouvoir faire l'impossible, de pouvoir produire des absurdités , de pouvoir faire que deux propositions contradictoires soient vraies en même temp» Vouloir qu'une détermination vienne d'une pleine indifférence absolument indéterminée , c'est vouloir qu'elle vienne naturellement de rien. L'on suppose que Dieu ne donne pas cette détermination : elle n'a donc point de source dans l'âme, ni dans le corps, ni dans les circonstances, puisque tout est supposé indéterminé : et la voilà pourtant qui paraît et qui existe , sans préparation , sans que rien y dispose , sans qu'un ange , sans que Dieu même puisse voir ou faire voir comment elle existe. C'est non-seulement sortir de rien , mais même,

FRAGMENTS DE lA THÊODIGÊE. 369

c'est en sortir par soi-même. Cette doctrine introduit quelque chose d'aussi ridicule que la déclinaison des atomes d'Épicure dont noi|l avons déjà parlé, qui prétendait qu'un de ces petits corps, allant en ligne droite, se détournait tout à coup de son chemin ^ans aucun sujet, seulemapt parce que la volonfe le commande. Et notez qu'il n'y a eu recou0 que pour sauver cette prétendue liberté de pleine indifférence » dont il parait que la chimère a été bien ancienne , et Ton peut dire avec raison : Chimœra cfUmœramparit,

M. Bayle remarque fort bien lui-même que la liberté d'indifférence (telle quMl faut Tadmettre) n'exclut point les inclinations , et ne demande point l'équilibre. Il fait voir assez amplement ^Rép. au Provincial, cbap. cxxxix , p. 748 et suiv.) qu'on peut comparer l'âme à une balance , où les raisons et les inclinations tiennent lieu de poids Et, selon lui , on peut expliquer ce qui se passe dans nos résolutions, par l'hypothèse que la volonté de l'homme est comme une balance qui se tient en repos, quand les poids de ses deux bassins sont égaux , et qui penche toujours ou d'un côté ou de l'autre , selon que l'un des bassins est plusxhargé. Une nouvelle raison fait un poids supérieur, une nouvelle idée rayonne plus vivement que la vieille , la crainte d'une grosse peine l'emporte sur quelque plaisir ; quand deux passions se disputent le terrain, c'est toujours la plus forte qui dem^ire la maîtresse, à moins que l'autre ne «oit aidée«par la raison ou par quelque autre passion combinée. Lorsqu'on jette les marchandises pour se sauver, l'action que les écoles appellent mixte , est volontaire et libre ; et cependant,

310 LBlBNIfl.

rameur de la vie T-ampor la indubitabl^iBeBl sur Ta- ■Mur da bien. La chagrin vient an aouvanir dea ^e«a quVin perd ; el Ten a d^auUAI plua de pein^ à ae détail minar, que lea raiaena çppoaéea apprachent plua de Fégalitë, eemme Tan vait que la balanee aa détemina phia prempt^aent, lorsqu'Û y a une» gnoida différenea entre lea peida.

Cependant , eemme bien aonyent il y a plusieum partis à prendre, on peurrait, au lieu de la balanee , comparer Tâme avec une feree qui ftiit effort en même tempa de plusieura o6tés, mais qui n'agit que là ou elle trouve le plua de facilité ou le moins de résistance. Par exemple, IVlr étant comprimé trop fortement dans un réoipient de verre , le oaasera pour sertir. Il fait effort Mip chaque partie , mais il se jette enfin sur la plua faible. C'est ainsi que les inclinations de Tàme vent sur tous les biens qui se présentent : ce sont des volontés antécédentes; mais la volonté eonséquente, qui en est le résultat , se détermine vers ce qui touche le phis.

Cependant , celte prévalence des inclinationa n'empécbe point que l'homme ne soit le mattre chez lui , pourvu qui! sache user de son pouvoir. Son empire est cdui de la TmfKm ; il n'a qu^ se préparer de bonne heure pour a'opposer aux passions , et il sera capable d'arrêter limpétueaité des phw furieuses. Supposons qu'Auguste, prêt à donner des ordres pour fkire mourir Fabius Maximus, ae serve à son ordinaire du conseil qu'un philosophe lui avait donné , de réciter Talphabet gprec avant que de rien flaire dans le mouvement de sa colère : cette réflexion sera capable de sauver la

FRAGMENTS DB U THÊODIGÊE. 171

TÎe de Fabiu9 et h gloire d'Auguate. Mail, mm quelque rëfl^xioja beupeuae dont on est redevable qudquefois ^ upe bQoté diviise toute |Mu*ticulière , ou «ana quelque «dr^sae eequise par avaûee , comme celle d'Auguste , propre ii pous fbire faire lea réflexion» convenables en te^ips et lieu , la passion remportera sur la raison. Le eocbei* est le maître des oboYaux , «'il Ipa gouverne eomme il doit et comme il peut; mais il y a des eeea^if sions où il se néglige y ei alors il faudra pour un t^nps ^Jbandonner les rênes :

Fertur equis aiiriga , née audit ourras habenas.

Il fcut avouer qu'il y a toujours assez de pouvoir en nous sur notre volonté ; mais on ne s'avise pas toujours^e remployer. Cela fait voir, comme nous l'avons remarqué plus d*une fois , que le, pouvoir de l'âme siir ses inclinations est une puissance qui ne peut être exercée que d'une manière indirecte; à peu près eoreme Bellarmin voulait que les papes eussent droit sur le temporel des rois. A la vérité , les actions externes, qui ne surpassent pointues forces, dépendent absolument de notre volonté ; maî^ nos volitions ne dépendent de la volonfS que par certains détours adroits qui nous donneftt moyen de suspendre nos résolutions , ou de les changer. Nous sommes les mattres chez nous, non pas comme Bien l'est dans le monde, qui n^a qu'à parler, mai# comme un prinee sage l'est dans ses États , ou comme un bon père de ftuBille l'est dans son domestique. M. Bayle le prend autrement quelquefois , comme si c'était un pouvmr absolu , indépendant des raisons et des nsoyens que nous devrions avoir ches nous pour nous Vanter d'un

* franc arbitre. MaÎB Dieu même ne Fa point , et ne le doit point avoir dans ce sens par rapport à sa volonté ; il ne peut p»int changer sa nature ni agir autrement qu'avec ordre ; et comment l'homme pourrait-il se transformer tout d'un cû«p? Je Vtà déjà dit, Tempire de Dieu , l'empire du sage, ^i celui de la raison. Il n'y a que Dieu cependant qui ait toujours les volontés les plus désirables , et, par conséquent, il n'a point besoin du pouvoir de les changer.

Si rame est maîtresse chez soi (dit M. Bayle, p. 753), elle n'a qu'à vouloir, et aussitôt ce chagrin et cette peine qui accompagnent la victoire sur les passions s'évanouiront. Pour cet effet, il suffirait, à son avis, de se donner de l'indifférence pour les objets des pas-

' sions (p. 758). «Pourquoi donc les hommes ne se donnent-il^ pas cette indifférence , dit-il , s'ils sont les maîtres chez eux? » Mais cette objeclion est justement comm^^i je demandais pourquoi un père de famille ne se donne pas de l'or, quand il en a besoin. Il en peut acquérir, mais par adresse , et non pas comme au temps des fées ou du roi Midas, par un simple commandement (W la volontéou par un attouchement. R ne suffirait pas d3âtre le w^itre.ehez soi , il faudrait être le maître de toutes choses pour se donner tout ce que l'on veut, ca»on ne trouve pas tout chez soi. En tcavaillant aussi sur soi , if faut faire comme en travaillant sur autre cjiose : il faut connaître la constitution et les qualités de son objet , et y accommoder ses opérations. Ce n'est donc pas en un moment , et par un simple aete de la volonté , qu'on se corrige et qu'on acquiert une meilleure volonté.

/RAGHSf^TS DE LA THÊODICÉE. 373

Il est bon cependant de remarc|uer q^e les chagrins «t les pein§s (jui accompagnent la victoire sur les passions, en tournent quelques-uns en plaisir, par le grand contentement qu'ils trouvent 4ans le sentiment vif de la force de leur esprit et de la gfice divine. Les ascétiques et les vrais mystique»ien peuvent parler par expérience; et même un véritaUe philosophe en peut dire quelque chose.. Qn peut parvenir à eet heureux état 9 et q'f st un desprininpaux moyens dont Tâme se peut servir pour affermir son empire.

D'ailleurs , il me ]£irsdt que la raison qui fait croire à plusieurs que les lois du mouvement sont arbitraires, vient de ce que peu de gens les ont bien examinées. L'on sait à présent que M. Descartes s'est fort trompé en les établissant. J'ai fait voir d'une manière démonstrative que la conservation de la même quantité de mouvement ne saurait avoir, lieu ; mais je trouve qu'il se conserve la même quantité de la force, tant absolue que directive et que respective , totale et partielle. Mes principes'qid portent cette matière où elle peut aller, n'ont pas encore tié publiés entièrement; mais j'en ai fait part à des amis très-capables d'en juger, qui les ont fort goûtés , et ont centerti quelques autres personnes d'un savoir el d'un i^érite reconnus. J'ai découvert en même temps que les lois du mouve^ ment qui se trouvent effectivement dans la nature , et sont vérifiées par les expériences , ne sont pas à la vérité absolumeut démontrables comme serait une proposition géométrique ; mais il ne faut pas aussi

%1k LEIBNITE.

qu^elles le soient. Elles ne naissent gas entièrement du principe de la nécessité^ mais elles naissent du prineipe de la perfection et de Tordre ; elles sont un effet du choix et de la sagesse de Dieu. J^ puis démontrer ces lois de plusieurs manières ; mais il faut toujours supposer quelquo chose qui n^est pas d'une né^ cessité absolument géométrique. De sorte que ces belles lois s'ont une preuve mervdlleuse d'un être intelligent et libre contre le système de la nécessité absolue et brute de Straton ou de Spinosa. J^ai trouvé qu'on peut req;idre raison de ces lois , en j supposant que Teffet est toujours égal en force à sa cause, ou, oe qui est la même chose, que la même force se conserve toujours; mais cet axioçoie d*u]ie philosophie supérieure ne saurait être démontré géométriquement. On peut encore en^ployer d'autres prin« cipes dépareille nature; par exemple, ce principe: que l'action est toujours ^ale à la réaction , lequd suppose dans les choses une répugnance au changement externe, et ne saurait être tiré ni de retendue, ni de l'impénétrabilité ; et cet auU^ principe quHiR mouvenient simple a les raêmea^ propriétés que pour* rait avoir un mouvement composé qui produirait le^ mêmes phétt<»ièBes de translation. Ces suppositions sont très-plaflsiblos, et réussissent heureuscon^st à expliquer les lois du mouvement : il n'y a rien dé si convenable, d'autant plus qu*elles se rencontrent ensemble; mats on n'y. trouve aucune nécessité absolue qui nous force de les admettre , comme on est forcé d'admettre les règles de la logique , de l'arithmétique et de la géométrie.

FRAGMENTS Dfi LU THÊODIGÊË. 375

Il semble, en considérant Tindiffiérenee de la matière au mouvement et au repos , que le plus grand corps en repos pourrait être emporté sans aucune résistance par le moindre corps qui serait en mouvement ; auquel eas il y aurait action sans réaction, et un e0bt plus grand que sa cause. 11 n'y a aussi nulle nécessité de TÉipe du mouvement d'une boule qui court librement sur un plan horizontal uni avec un certain degré de vitesse appelé A , que ce mouvement doit avoir les propriétés de celui qu'elle aurait , si elle allait moins vite dans un bateau mû lui-même du même c6té , avec le reste de la vitesse , pour faire que le globe regardé du rivage avançât avec le même degré Â ; car, quoique la même a{^arenee de vitesse et de direction résulte par ee moyen du bateau , ce n'est pas que ce soit la même chose. Cependant il se trouve que les efléts des concours des globes dans le bateau , dont le mouvement en chacun à part , joint à celtd du bateau , donne Papparencede ce qui se fait hors du bateau, donnent aussi Tapparence des efbts que ces mêmes globes concourants feraient hors du bateau. Ce qui est beau ; mais on ne voit point quHl soit absolument nécessaire. Un mouvement dans les deux éètés du triangle rectangle compose un mouvement dans Fhypoténuse } mais il ne s^ensuit point quSjn globe mû dans Pbypotënuse doit faire Teffet de deux globes de sa grandeur mus dans les deux eôtés ! cependant cela se trouve véritable. H n^ a rien de si convenable que cet événement , et Dieu a choisi (|es lois qui le produisent; mais on n'y volt aucune nécessité géométrique. Cependant, c*est ce défaut même de la nécessité qui relève la beauté

376 LBIBNITZ.

des loia que Dieu a choisies, où plusieurs beaux axiomes se trouvent réunis, sans qu'on puisse dire lequel y est le plus primilif. J'ai encore fait voir qu'il s*y observe cette belle M 1 de la continuité, que j'ai peut-être mise le premier en avant, et qui est une espèce de pierre de touche , dont les règles de M. Descartes , du P. Fabry , du P. Pardies/ du P. Malebranche et d'autres, ne sauraient soutenir répreuve : comme j'ai fait voir en partie autrefois dans les Nouvelles de la république des lettres de M. Bayle. En vertu de cette loi, il faut qu'on puisse considérer lé repos comme un mouvement évanouissant après avoir été continuellement diminué; et de même l'égalité , comme uae inégalité qui s'évanouit aussi , comme il arriverait par la diminution continuelle du plus grand de deux corps inégaux , pendant que le moindre garde sa grandeur; et il faut qu'ensuite de cette considération , la règle générale de« corps inégaux , ou des corps en mouvement, soit applicable aux corps égaux, ou aux corps dont l'un est en repos, comme à un cas particulier de la règle ; ce qui réussit dans les véritables lois des mouvements , et ne réussit point dans certaines lois inventées par M. Descartes et par quelques autres habiles gens, qui se trouvent déjà par cela seul mal concertées ; de sorte qu'on peut prédire que l'expérience ne leur sera point favorable.

Ces considérations font bien voir que les lois de la nature qui règlent les mouvements ne sont ni tout à fait nécessaires , ni entièrement arbitraires. Le milieu qu'il y a à prendre, est qu'elles sont un choix de la plus parfaite sagesse. Et ce grand exemple des lois du mou-

vement fait voir le jplus clairement du monde , combien il y a de différenee entre ces trois cas*, savoir : premièrement , une nécessité absolue, métaphysique ou géométrique-) qu'on peul affeler éiveugle, et qui ne dépend que des causes efficiente^ ; en second lieu , une nécessité morale, qui vient du choii^ libre de la sagesse par rapport aux causes finales ; et enfin en troisième lieu, quelque chose d'arbitraire absolument, dépendant d'une indifférence d'équilibre qu'on se figure, mais qui ne saurait exister où il n'y a aucune raison suffisante, ni dans la cause efficiente , ni dans la finale. Et , par conséquent, on a tort de confondre , ou ce qui est absolument nécessaire, avec ce qtii est déterminé par la raison du meilleur; ou la liberté qui se détermine par la raison, avec une indifférence vague.

C'est ce qui satisfait aussi justement à la difficulté de M. Bayle , qui craint que si Dieu est toujours déterminé, la nature se pourrait p^ser de lui , et faire le même effet qui lui est attribué par la nécessité de Tordre des choses. Gela serait vrai, si, par exemple, les lois du mouvement , et tout le reste avait sa source dans une nécessité géométrique de causes efficientes ; mais il se trouve que dans la dernière analyse , on est obligé de recourir à quelque chose qui dépend des causes finales, ou delà convenance. C'est aussi ce qui ruine le fondement le plus spécieux des naturalistes. Le docteur Jean- Joachim BéchA*us, médecin allemand, connu par des livres de chimie, avait fait une prière qui pensa lui faire des affaires. Elle commençait : O sancta mater natura, œterne rerum ordo. Et elle aboutissait à dire que cette nature lui devait pardon-

178 LBIBNITZ.

ner ies déiiuits , puliqu'elle «n ét^t cause fiUe-tniâine. Mail la tfalare des ohoaes , prise sans mteUigenoe ai sans choix , n'a rien d'assez déterminant. M. Béobéruf ne eonsidérail pas asseii qu'il faut que Fauteur des chtvses ( Naiura naturani) soit bon et sage , et que nous pouvons être mauvais, sans qu'il soit oomplioe de nos méohancetës. Lorsqu'un méchant existe , il fai|t que Dieu ait trouvé dans la r^ion des possibles IHdée d'un tel homme, entrait dans la suite des choses, de laquelle le choix était demandé par la plus grande peiv feotion de Tunivers, et où les défauts et les péchés ne sont pas seulement châtiés, mais encore réparés avec avantage , et contribuent au plus grand bien.

Maintenant que nous avons asses fait voir que tout se fait par des raisons déterminées, il ne saurait y avoir plus aucune diffieulté sur ce fondeiifônt de la prescience de Dieu : car , quoique ces déterminations ne nécessitent point, elles ne laissent pas d'être certaines, et de faire prévoir ce qui arrivera. Il est vrai que Dieu voit tout d'un coup toute la suite de cet univers , lorsqu'il le choisit , et qu'ainsi il n'a pas besoin de la liaison des effets avec les causes , pour prévoir ces effets; mais sa sagesse lui faisant choisir une suite parfaitement bien liée , il ne peut manquer de voir une partie de la suite dans l'Autre. C'est une des règles de mon système de rharmonie générale, que le présent est grùs de Vavenir, et que oelui qui voit tout , voit dans ce qui est ce qui sera.* Qui plus est, j'ai établi d'une manière démonstrative que Dieu voit dans cha-

que partie d« runiv^vt, ranivevt tout «ntitr, à cauie de la parfaite eennexion des choses. Il est infiniment plus pénétrant que Pythagore, qui jugea de la taille d'Hereule par la mesure du yestige de son pied. Il ne Atut donc point douter que les effets ne s'enduivent de leurs causes d^une manière déterminée, nonobstant la contingence, et marne la liberté, qui n# laissent pas de subsister avec la certitude ou détermination*

J'avais dessein de finir ici , après avoir satisfais, ce me semble , à toutes les objections de M. Bayle sur ee sujet que j'ai pu rencontrer dans ses ouvrages. Mais, m'étant souvenu du dialogue de Laurent Valla aur le libre arbitre contre Boêce , dont j'ai déjà fait mention, j'ai cru qu'il serait à propos d'en rapporter le précis, en gardant la forme du dialogue , et puis de poursuivre où il finit , en continuant la fiction qu'il a commencée : et cela, bien moins pour égayer la matière , que pour m'expliquer , sur la fin de mon discours , de la manière la plus claire et la plus populaire qu'il me soit possible. Ce dialogue de Valla, et ses livres sur la volupté et le vrai bien , font assez voir qu'il n*était pas moins philosophe qu'humaniste. Ces quatre livres étaient opposés aux quatre hvres De la consolation de Boêce, et le dialogue au cinquième. Un certain Antoine Glaréa , Espagnol , luî demande un éclaircissement sur la difilculté du libre arbitre , aussi peu connu quMl est digne de l'être , d'où dépendent la justice et l'injustice, le châtiment et la récompense dans cette vie et dans la vie future. Laurent Valla lui répond qu'il

faut se consoler d'une ignorance qui nous est commune avec tout le monde , comme Ton se console de n'avoir point les ailes des oiseaux.

JMaine. Je sais que vpus me pouvez donner ces ailes , coifime un autre Dédale , pour sortir de la prison de rignorance , et pour m'élever jusqu'à la région de l'humanité , qui est la patrie des âmes. Les livres que j'ai vus ne m'ont point satisfait, pas même le célèbre Boêce qui a l'approbation générale. Je ne sais s'il a bien compris lui-même ce qu'il dit de l'entendement de Dieu et de l'éternité' supérieure au temps. Et je vous demande votre sentiment sur sa manière d'accorder la prescience avec la liberté. Laurent. J'appréhende de choquer bien des gens, en réfutant ce grand homine ; je veux pourtant préférer à cette crainte l'égard que j'ai aux prières d'un ami , pourvu que vous me promettiez... Ant. Quoi? Laur. C'est que, lorsque vous aurez dîné chez moi, vous ne demanderez point que je vous donne à souper, c'est-à-dire je désire que vous soyez content de la solution de la question que vous m'avez faite, sans m'en proposer une autre.

Ant. Je vous le promets. Voici le point de la diiBSculté : Si Dieu a prévu la trahison de Judas, il était nécessaire qu'il trahît, il était impossible qu'il ne trahit pas. Il n'y a point d'obligation à l'impossible. Il ne péchait donc pas, il ne méritait point d'être puni. Cela détruit la justice et la religion , avec la crainte de Dieu. Laur. Dieu a prévu le péché , mais il n'a point forcé l'homme à le commettre ; le péché est volontaire. Ant. Cette volonté était nécessaire , puisqu'elle était prévue. Laur. Si ma science ne foit pas que les choses passées

OU présentes existent, ma prescience ne fera pas non plus exister les futures.

Ant, Cette comparaison est trompeuse; le présent ni le passé ne sauraient être changés , ils sont déjà nécessaires ; mais le futur, muable en soi , devient fixe et nécessaire fm l'effet de la prescience. Feignons qu'un dieu du paganisme se vante de savoir l'avenir : je lui demanderai sMl sait quel pied je mettrai devant, puis je ferai le contraire de ce qu'il aura prédit. Lcmr. Ce dieu sait ce que vous voudrez faire. Ant, Comment le sait-il, puisque je ferai le contraire de ce qu'il dit, et je suppose qu'il dira ce qu'il pense? Xat^r. Votre fiction est fausse : Dieu ne vous répondra pas ; ou bien , s'il vous répondait, la vénération que vous auriez pour lui , vous ferait hâter de faire ce qu'il aurait dit : sa prédiction vous serait un ordre. Mais nous avons changé de question. Il ne s'agit point de ce que Dieu prédira , mais de ce qu'il prévoit. Revenons donc à la prescience, et distinguons entre le nécessaire et le certain. Il n'est pas impossible que ce qui est prévu n'arrive pas; mais il est infaillible qu'il arrivera. Je puis devenir soldat ou prêtre, mais je ne le deviendrai pas.

Ant, C*est ici que je vous tiens. La règle des philosopheg veut que tout ce qui est possible peut être considéré comme existant. Mais si ce que vous dites être possible, c'est-à-dire un événement différent de ce qui a été prévu , arrivait actuellement , Dieu se serait trompé. Laur. Les règles des philosophes ne sont point des oracles pour moi. Celle-ci particiîlièrement n'est poiM* exacte. Les deux contradictoires sont souvent possibles toutes deux; est-ce qu'elles peuvent aussi

Sê2 LEUNITZ.

exister toutes deux? Mais, pour tous dounor plus d'éclaircissement, feignons que Settus Tar^uiniui^ Venant à Delphes pour consulta Toraole d'Apollon ^ ait pout réponse :

Ëtui itiopsqué ctâes irata pulsuà àb tirbè.

Pauvre et banni de ta patrie, On te verra perdre la trie»

Le jeune homme s'en plaindra : Je vous ai apporté un présent royal » 6 Apollon , et vous m'annoncez un sort si malheureux? Apollon lui dira : Votre présent m'est agréable ^ et je fais ce que tous me demandez , je vous dis ce qui arrivera. Je sais Favenir, mais je ne le fais pas. AUez vous plaindre à Jupiter et aux Parques. Sextus serait ridloule, s'il continuait après cela de se plaindre d'Apollon ; n'est-il pas vrai ? Ant, Il dira : Je vous remercie, ô saint Apollon , de m'avoir découvert la vérité. Mais d'où vient que Jupiter est si oniel à mon égard , qu'il prépare un destin si dur à un homme innocent , à un adorateur religieux des dieux ? tour. Vous, innocent? dira Apollon. Sachez que voUs serez superbe , que vous commettrez des adultères , que vous serez traître à la patrie. Sextus potirrait-il répliquer : C'est vous qui en êtes la caUse , ô Apollon ; vous me forcez de le faire en le prévoyant ! Ant. J'avoue qu'il aurait perdu le j^ns , s'il faisait cette réplique. Laur. Donc ^ le trsûtre Judas ne peut point se plaindre non plus de la prescience de Dieu. Et voilà la solution de votre question.

Ant, Vous m'avez satisfait au delà de ce que jfpnf^ rais, vous avez fait ce que Boëce n'a pu faire : ja vous

FRAGMENTS D£ LA THÉODIGÊE. SdS

en serai obligé toute ma vie. Zatir. Cependant, pour- •tiiYons encore un peu notre hibtoriette. Sextus dira : Non f Apollon , je ne veux point ftûre ce que vous dites* Ant, Comment I dira le dieu , je serais dono un menteur? Je vous le répète encore , vous ferez tout oè que Je viens de dire. La%$r. Sextus prierait peut-être les dieux de changer les destins > de lui donner Un meilltttf cœur. Ant On lui répondrait :

besine fata deuin flectt sperare precando.

Il De saurait faire mentir la {Nresoienoe divine. Mais que dira donc Sextus? n'éciatera-t-il pas en plaintes contre les dieux?' ne dira-t-il pas : Gomment? je ne suis donc pas libre ? il n'est pas dans mon pouvoir de suivre la vertu? Lauré Apollon lui dira peut-ébre : Saches , mon pauvre Sextus ^ que les dieux font chacun tel qu'il est. Jupiter a fait le loup ravissant , le lièvre timide^ Tàne sot ^ etie lion courageux. Il vous a donné une âme méchante et incorrigible; vous agires oon« fermement à votre naturel , et Jupiter vous traitera domme vos actions le mériteront ^ il en a juré par le Styx.

Ant. Je vous avoue qu'il me semble qu'Apollon > en s'excusant, accuse Jupiter plus qu'il n'accuse Sexttis; et Sextus lui répondrait : Jupiter condamne done en moi son propre crime ^ et c'est lui qui est le seul coupable. Il me pouvait faire tout autre ) mais» fait oomme je suis f je dois agir comme il a voului Pourquoi donc me punit-il ? Pouvais-je résister à sa volonté ? Laur. Je VousItVoue que Je me trouve arrêté ici aussi bien que vous. J'ai fait venir les dieux sur le tbéfttre^ Apollon

ei Jupiler, pour vous faire distinguer la prescieoce et la providence divine. J'ai fait voir qu'Apollon ^ que la prescience ne nuisent point à la liberté ; mais je ne saurais vous satisfaire sur les décrets de la volonté 4e Jupiter, c'est-à-dire les ordres de la Providence. Ant Vous m'avez tiré d'un abîme , et vous me replongez dans un autre abîme plus grand. Laur. Souvenez-vous de notre contrat : je vous ai fait dîner, et vous me demandez de vous donner aussi à souper.

Ant Je vois maintenant votre finesse : vous m'avez attrapé , ce n'est pas un contrat de bonne foi. Laur, Que voulez-vous que je fasse? je vous ai donné du vin et des viandes de- mon cru, que mon petit bien peut fournir ; pour ie nectar et l'ambroisie , vous les demanderez aux dieux : cette divine nourriture ne se trouve point parmi les hommes. Écoutons sdnt Paul, ce vaisseau d'élection , qui a été ravi jusqu'au troisième ciel^ qui y a entendu des paix>les inexprimables; il vous répondra par la comparaison du potier, par Tincompréhensibilité des voies de Dieu , par l'admiration de la profondeur de sa sagesse. Cependant il est bon de remarquer qu'on ne demande pas pourquoi Dieu prévoit la chose, car cela s'entend; c'est parce qu'elle sera ; mais on demande pourquoi il en ordonne ainsi , pourquoi il endurcit un tel , pourquoi il a pitié d'un autre. Nous ne connaissons pas les raisons qu'il en peut avoir, mais c'est assez qu'il soit très^ban et trèS'Sage pour nous faire juger qu'elles sont bonnes. Et, comme il est juste aussi , il s'ensuit que ses décrets et ses opérations ne détruisent point notre Hberté. Quelques-uns y ont cherché quelque raison ; ils ont

dit que nous sommes faits d^une masse corrompue et impure , de boue. Mais Adam , mais les anges étaient faits d'argent et d'or, et ils n'ont pas laissé de pécher. On est encore endurci quelquefois après la régénération. Il faut donc chercher une autre cause du mal , et je doute que les anges mêmes la sachent -Ds nç laissent pas d^être heureux et de louer Dieu. Boêce a plus écouté la réponse de la philosophie que celle de saint Paul ; c'est ce qui Ta fait échouer. Croyons à Jésus- Christ , il est la vertu et la sagesse de Dieu ; il nous ap{Mrend que Dieu veut le salut de tous , quMl ne veut point la mort du péçbeur. Fions-nous donc à la miséricorde divine, et ne nous en rendons pas incapables par notre vanité et par notre malice. <

Ce dialogue de Yalla est beau , quoiqu'il y ait quelque chose à redire par-ci par-là ; mais le principal défaut y est cpi'il coupe la nœud , et qu'il semble con« damner la Providence sous le nom de Jupiter, qu'il fait presque auteur du péché. Poussons donc encore plus avant la petite fable. Sextus, quittant Apollon et Delphes , va trouver Jupiter à Dodone. Il fait des sacrifices, et puis il étale ses plaintes. Pourquoi m'avezvous condamné , ô grand dieu , à être méchant, à être malheureux? Change mon sort et mon cœur, ou reconnaissez votre torW Jupiter lui répondit : Si vous voulez renoncer à Rome, les Parques vous fileront d'autres destinées, vous deviendrez sage, vous serez heureux. Sextus. Pourquoi dois-je renoncer à l'espérance d'une couronne ? ne poùrrai-je pas être bon roi? Jupiter. Non, Sextus ; je sais mieux ce qu'il vous faut. Si vous allez à Rome , vous êtes perdu. Sextus, ne

98S LfilÈNt¥z.

pouvàAi ae itéèoudfè à ce gffttid saôf ittôê , èôrUt du têfflple , et «*abartdôtoa à ftoû destiû. théodotè , le gband saôrifte&tèuf, qui aValt assisté ad dialogue du dieu avec Sextus, adressa ced paroles à Jupiter : Votte flKgeilsé est adorable , 6 grand tùaitre des dieux. Vous atéK Convaincu Cet bommô dé sou tort; il faut ^u'il iMpute dès à préseût son malheur à s» mauvaise Volôftté , il n'a pM le mot à difé. Maiâ vos fidèles adoratmirft Hotit étôUtiéâ; ils ^(ouhalteraient d'admirer votre botilë buMi Meû que votté gmiidéulr ; tl dépendait de VÔU& de lui donner une outré volonté. Jupiter, Allez à ttâ Bile Pallas, elle Vous apprendra Cè qu6 je devais filirè.

Théodore fit le voyage d'Athènes : on lui ordonna de coucher dans le temple de la déesse. En songeant, il se trouva transporté dans un pays inconnu. 11 y avait Uk un palais d^un brillant in^oncevat)lô et d'une grandeur immense. La déesse Pàltas parut à là porte , environnée dèâ rttyons d'une majeôté éblouissante :

QttàUiCnke fideH CcettcoUs 6( quanta MlftW

Elle toucha le visage de Théodore d'un ramesy^ d'olivier qu'elle tenait dans la main. Le voilà devenu capable de soutenir le divin éclat de la âlie de Jupiter et de tout ce qu'elle lui devait montrer. Jupiter qui vous aime, lui ditrclle, v<ms a recommandé à moi pour être instruit. Vous voyez ici le Palais des Deitinées dont j'ai la garde. Il y a des représentations , nonseulement de ce qui arrive , mais encore de tout ee qui est possible ; et Jupiter, en ayant fait la revue avant

FRAGMENTS P^ l^ THÉODIGÊE. 387

le coiowiôûcement (Ja WQP^e çxi3tfint , a digéré l^» popslbilitéii eip pQQpda^ et a fait 1q choix du mdlleur de tpu^. |1 vient quelquefois visiter q^ Imi^ , ppuir pe

doRwer le plaisir de réwitol^'' \^^ chose? et d§ fô^ flpuveler mn prppre choix , pu il m peut mapqu^ de

se complaire. Je ^'ai qn'ik pwler , pt ^QW» ^l^on» voir tout un monde, que iQpn pèfe pçmyaiUprQduiro s OÙ 9e trouv^r^ représenté tout ce qu'on ep peut dew^nder ; et, ]^ ce meyeo, on peut savqir^encpre cç qui ar» riverait, si telle ou telle possibilité devait e^çister. Et, quand le$ conditions ne seront pas assg^ déterminées, il y aura autant qu'en voudra de tels mondes différents entre eux, qui répopdront différeroffieot à la pêwQ question, eq autant d§ ro^nièrqç qu'il est pogsiUe. Vous fiyez appris la géométrie , qwfiud vpus étiç ï çft-' core jeupe , çQipme tPU? ]e« Grecs feieu élevés» Vpus Save?; dow que, lorsque l§s couditiops d'uP point qu'on deumnde ne Ip détenuipept pas assez, et qu'il y en a une infinité, ils topibept tous d^ps ce qup Ipg géofflètrès appellent un lieu, et pe lieu ^u n^oins (qui ept sou? vent une ligpe) sera détermiijé. Aipsi vops pouvez VOUS figurer une sui(e réglée dp nipndes , (pi contiendront tous a seuls le cias dopt il ^^\t , et pn varieront les circonstances et les qonséqupupes. }Hm, m, vous pose;}

un cas qui ne diffère dn wondp actuel que dan» une spule chpse dé^pie et d^ps ses suites, un çortain

îppndp déterminé vqûs yéppnrfra. Ces paondes fim\ tpus ipi , Q'estrâr-dire en idées. J^e yous en montrerai pu se trQnYçr^, non paa lout à fait le wême §e^tus

que vpus ave? vu ( ppla ne se peut , il porte toujours avep lu^ ce qu'il §era) I mais des geiçtUP apprç^antil,

388 LËlBNITZ.

qui auront tout ce que vous connaissez déjà du véritable Sextus , mais non pas tout ce qui est déjà en lui , sans qu'on s'en aperçoive , ni , par conséquent, tout ce qui lui arrivera encore. Vous trouverez dans un monde un Sextus fort heureux et élevé, dans un autre un Sextus content d'un état médiocre, des Sextus de toute espèce <ft d'une infinité de façons.

Là-dessus la déesse mena Théodore dans un des appartements : qpiand il y fut-ce n'était plus un apparteinent , c'était un monde ,

Solemque suum^ sua sidéra norat.

Par l'ordre de Pallas, on vît paraître Dodone avec le tenfple de Jupiter, et Sextus qui en sortait : on l'entendait dire qu'il obéirait au dieu. Le voilà qui va à une ville placée entre deux*- mers , semblable à Corintbe. Il y achète un petit jardin; en le cultivant, il trouve un trésor; il devient un homme riche, aimé, considéré ; il meurt dans une grande vieillesse , chéri de toute la ville. Théodore vit toute sa vie comme d'un coup d'œil, et comme dans une représentation de théâtre. Il y avait un grand volume d'écritures dans cet appartement ; Théodore ne put s'empêcher de demander ce que cela voulait dire. C'est l'histoire de ce monde où nous sommes maintenant en visite , lui dit la déesse; c'est le livre de ses destinées. Vous avez vu un nombre sur le front de Sextus , cherchez dans ce livre l'endroit qu'il marque. Théodore le chercha et y trouva l'histoire de Sextus plus ample que celle qu'il avait vue en abrégé. Mettez le doigt sur la ligne qu'il vous plaira, lui dit Pallas, et vous verrez représenté

FBAGMENTS D£ LA THÉODIGÊE. 389

effectivement dans tout son détail ce que la ligne marque en gros. Il obéit, et il vit paraître toutes les particularités d'une partie de la vie de ce Sextus. On passa dans un autre appartement , et voilà un autre monde , un autre Sextus , qui , sortant dfk temple , et résolu d'obéir à Jupiter, va en Thrace. Il y épouse la fille du roi , qui n'avait point d'autres ^enfants, et lui succède^ Il est adoré de ses sujets. On allait en d'autres chambres , et l'on y voyait toidours de nouvelles scènes.

Les appartements allaieat en pyramide t ils devenaient toujours plus beaux, à mesure qu'on montait vers la pointe, et ils r^résentaient de plus beaux mondes. On vint enfin dans le suprême qui terminait la pyramide et qui était le plus beau de tous : car la pyramide avait un commencement, mais on n'en voyait point la fin ; elle avait une pointe, mais point de base ; elle dlait croissant à Tinfini. C'est (comme la déesse l'expliqua) parce qu'entre une infinité de mondes possibles, it y a le meilleur de tous , autrement Dieu ne se serait point déterminé à en créer aucun; mais il n'y en a aucun qui n'en ait encore de moins parfaits audessous de lui : c'est pourquoi, la pyramide desdend à l'infini. Tliéodore, entrant dans cet appartement suprême , se trouva ravi en extase ; il lui fallai le secours 4e la déesse : une goutte d'une liqueur divine mise sur la langue le remit. Il ne te sentait pas de joie. Nous sommes dans le vrai monde actuel, dit la déesse, et vous y êtes à la source du bonheur. Voilà ce que Jupiter vous y prépare , si vous continuez de le servir fidèlement. Voici Sextus tel qu'il est et tel qu'il sera

ucluellemeni. II sort du temple tout ep colère , U mé^ prise le çon^il çl#9 i^w%^ Vous le vqyez allait à Home, Qietti^At tput ça dé$pr4re , violait 1^ femme de «qd Hmi. Lq voilà chassé avee «on père, battii, oialbeu-r f^m, g| Jupiter avait pr^ç ici uq ^xtus beur^ux a Co^ rptbe w roi ei^ T^r^cçi, ce Déferait pl^^ pe m.QQde, fit cçpwçte^t, il AQ pouvais mapq^er de çbo4iir ce iQpDd^ , qui lurpas^ 0p pegrfection toua lea autrea , qvi fiyit la foy^\e de la pyramide : autrement» J!api^ aurait renoncé à sa sagesse , il m'aurait bannie, moi qvû auia sa 8lle« Voua voycta %\^ mon pèr^ P'a point fait Scn^tua m^btnt ; il Tétait da toute éternité » il Tétait taii^oura libpeœeBl : U n^a fait que lui accorder Texiatenee, que sa «agaaae ne pouvait refuser au monde où il eat compris : il Ta fait passer de la r^ion daa poasibles à celle dea êtres actuels. Le crime da ^\\m ner\ à d^ grandea ^choses ; il en naîtra un gmn4 empire qui donpera de grands exemples. Maii cela A'eat rien hvi prix io^ de ce monde dant voua admi^ rer^î la beauté , lorsqu'ap^èa un hoftreqx paasage d« ^t état xiportel à un autr^ meillevii* 9 \^ diei|X v^oa awrAftt r6ftd^ capable de la poq^aître.

Pana ce moment Théo^oxf a'éveille , il rend grac^ à <(* ^m^, il rend justice à4«piter, et, pénétra d^ vse qu'il a vu et entendu, il continue la fonction de graa4 aacrififtateur, çvep tout ift zèje d'un vrai gervitpiir d§ sofl dieu , avec toute la jpie dom un mortel est ca^ pable. Il mç pemble qqçt ce^e continuation de la fiction peut eclaircir la difficulté à laquelle Yalla n'a ppipt voulu toucber. f>i Apollon a biep représenté ^a science divine de vision (qui regarde le§ existences) , j'espère

PRAGIIENTS D£ LA THÉODIGÊE. 391

que Pallas n'aura pas mal fail le personnage de ce qu'on appelle la açi§p§e. do sio^e intelligence ( qui regarde tous les possibles), où il faut enfin chercher la sourcift 4p^ chof ea,

ne sera point détruit. Elles ne sauraient avoir des figures , autrement elles auraient des parties. Et, par conséquent , une monade en elle-même , et dans le moment y ne saurait être difcernée d'une autre que par les qualités et acâons internes , lesquelles ne peuvent être autre chose que ses perceptions (c'est-à-dire les représentçLtions du composé ou de ce qui est dehors dans le simple)^ et ses appétitions (c'est-à-dire ses tendances ^tme perception à l'autre), qui sont les principes du changement. Car la simplicité de la substance n'empêche point la multiplicité des modifications qui se doivent trouver ensemble dans cette même substance simple; et dles doivent consister dans la variété des rapports aux choses qui sont en dehors.

C'est comme dans un centre ou point , tout simple qu'il çst ,^se. k^ouvent «ne inJSnité d'angles formés par les lignes qui y concourent.

3. Tout est plein dans la n|iture* Il y a des substancoff- simpleii séparées •efifectivement les unes des autres par das aetiojtis propres, qui changent cotfCinuellement leurs rapports; et chaque substance simple^ ou monade y qui fàii le centre d'une substance composée (comme par exemple d'un animal) et le principe de son unicité, est environnée d'une masse composée par una iûËnité d'autres monades qui constituent le corps propre de cette monade centrale, suivapt les affections duquel elle représente, comme dans une manière de centre, les choses qui sont hors d'elle. Et ce corps est organique, quand il forme une manière d'automate ou de machine de la nalure , qui est ma-

S94 LÇIBISIT?;.

chine apn-seuleroent dans le tout, ç^çtip ciacore dan? )es plua petites parties qui se peuvent faire remarquer, Et , cpqniQe à c^Hse 4^ la plé^itMiJe du moqçle tout est lié , et chaque corps ftgU ^t^ Qteque autre corps, plus OU moins, selon ]^ distance, et eu e§t affecté gâ? r^açtiqn , il s'ensijil, que çb?ique mona^Ç est uu ipirçir yiy^t, Qu çlpué 4'actipQ interne, rçpréseRtotif dç Tunivers, suivt^nt son pQiftt dç vue , et ftu§si réglé qu§

l'univers wême, E;t les pçrpeptipps dftpi h mw(^

naissent les unes des autres pî!,r les Ipis de? appétits j ou des cm^es ^nçf(lç}i du bi^ et du mQl , qui ppnsi§teut daps les perçeptiops reiparqu^Wes réglées pu déré-^ glées^ çpmme les ÇhçtUgôinents de§ cprps , et les phér npmèpes ^u del)<^s , uaisçent les ups des autres pîir les lois des causes efficientes, c'est-à-dire des niouy^ meuts. ^insi , il y «^ UPÇ horv^m^ parfeitP eutre les perçeptiops de I9 n^çmde et les pipuvei^^epts des corps, préétablie d'abord entre le sy^lèu^e des pauses effi-^ çieptes et celui des çftuses fipales. Et c'est ep pela que ççiusiate Vaçcordt et Vuuio» pl^ysique^ de l!&m^ et du çi^*ps , sans que l'un puisse çbapger l^s |ois ^ l'autre. ^, Chaque f^^qnadej^ avec un corps particulier, M\ UUfi substance viy^pte. Ainsi , il n'y a pas seulenoeut de Isi vie partout, Jointe aux membres ou" orgwes, mais mêmp \l y a une ipfipité de degrés dws les mona4^s, les upes dpmipant plus ou moins sup^es autres, lirais, quspd 1^ mQn^ç^ a des orgs^nes ai ajustés , quQ psr leur moyen il y a, 4u relief et 4n distingué dans les impressions qu'ils reçoivent, et, par conséquept,

dftps les perceptipns qu[t 1^8 représeptept (cpmwe, par e\çmple, Iprsqu^j^ftr Iç mpyep 4e l^figurç des humeyBS

PRINCIPES DE LA NAlUfiÊ ET DE LA GRACE. 395

dès yeux , les rayons de là lumière sonl concentrés et agissent avec plus de force); cela peut aller jusqu^au sentiment , c'est-à-dire jusqu^à une perception accompagnée de mémoire , à savoir, dont un certain ^cho demeure longtemps pour se faire entendre dans l'occasion ; et un ici vivant est appelé animal, comme sa monade est appelée une âme. Et, quand cette âme est élevée jusqu'à la raison, elle est quelque chose de plus sublime , eton la compte parmi les esprits, commt* il sera expliqua tantôt.

11 est vrai que les animaux sont quelquefois dans l'état de simples vivants , et leurs âmes dans l'état de simples monades, savoir, quand leurs perceptions ne sont pas assez distinguées pour qu'on s'en puisse souvenir, comme il arrive dans un profond sommeil sans songes ou dans un évanouissement ; mais les perceptions devenues entièrement confuses , se doivent redévelopper dans les animaux , par les raisons que je dirai tantôt. Ainsi , il est bon de faire distinction entre \9i perception , qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes, et Vapperception, qui ^est Ibl conscience ou la connaissance réflexive de cet état intérieur, lâftjuelle n'est point donnée à toutes les âmes ni toujours à lam^me âme. Et c'est faute de cette distinction que les cartésiens ont manqué , en comptant pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas , comme le peuple compte pour ripn les corps insensibles. C'est aussi ce qui a fait croire aux mêmes cartésiens que les seuls esprits sont des monades, qu'il ify a point d'âmes des'tètcs, et encore moins d'âLUires principes de rne. Et, comme ils ont trop choqué

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Topinion commune des hommes, en refusant le sentiment aux bétes, ils se sont trop accommodés au contraire aux préjugés du vulgaire , en confondant un long étourdissement qui vient d'une grande confusion des perceptions, avec une mort à la rigueur où toute la perception cesserait; ce qui a confirmé l'opinion mal fondée de la destruction de quelques âmes et le mauvais senti ment de quelques esprits forts prétendus, qui ont combattu l'immortalité de la nôtre. *

5. Il y a une liaison dans les perceptions de» animaux, qui a quelque ressemblance avec la raison; mais elle n'est fondée que dans la mémoire des faits, et nullement dans la connaissance des causes. C'est ainsi qu'un chien fuit le bâton dont il a été frappé , parce que la mémoire lui représente la douleur que ce bâton lui a causée. Et les hommes, en tant qu'ils sont empiriques , c'est-à-dire dans les trois quarts de leurs actions, n'agissent que comme des bêtes ; par exemple, on -s'attend qu'il fera jour demain , parce qu'on l'a toujours expérimenté ainsi. Il n'y a qu'un astronome qui le prévoie par raison ; et même cette prédiction manquera enfin , quand la cause du jour, qui n'est point éternelle, cessera. Mais le raisonnement véritable dépend des vérités nécessaires ou éternelles , comme sont celles de la logique , des*nombres , de la géométrie, qui sont la connexion indubitable des idées et les conséquences immanquables. Les animaux , où ces conséquences ne se remarquent point, sont appelés bétes ; mais ceux qui connaissent ces vérités nécessaires , sont propremeijt ceux qu'on appelle ammaux raisonnables, et leurs âmes sont appelées esprits. Ces

âmes sont capables de faire des actes réflexifs , et de considérer ce qu'on appelle moi, substance, monade , âme, esprit, en un mot, les choses et les vérités immatérielles. Et c'est ce qui nous rend susceptibles des sciences ou des connaissances démonstratives.

6. Les recherches des modernes nous ont appris , et la raison l'approuve , que les vivants dont les organes nous, sont connus , c'est-à-dire les- plantes et les animaux , ne viennent point d'une putréfaction ou d'un chaos, comme les anciens l'ont cru, mais de semences préformées, et, par conséquent, de la transformation des vivants préexistants. Il y a de petits animaux dans les semences des grands , qui , par le moyen de la conception , prennent un revêtement nouveau , qu'ils s'approprient, et qui leur 4.onne moyen de se nourrir et de s'agrandir pour passer sur un plus grand théâtre , et faire la propagation du grand animal. Il est vrai que les âmes des animaux sper-r matiques humains ne sont point raisonnables , et ne le deviennent que lorsque la conception détermine ces animaux à la nature humaine. Et, comme les animaux généralement ne naissent point entièrement dans la conception ou génération , ils ne périssent pas entièrement non plus dans ce que nous appelons mort; car il est raisonnable que ce qui né commence pas naturellement, ne finisse pas non plus dans Tordre de la nature. Ainsi, quittant leur masque ou leur guenille, ils retournent seulement à un théâtre plus subtil, où ils peuvent pourtant être aussi sensibles et aussi bien réglés que dans le plus grand. Et ce qu'on vient de dire des grands animaux , a encore lieu dans

la génération et la mort des animaux spermatiqnes plus petits , à proportion desquels ils peuvent passer pour grands ; car tout va à l'infini dans la nature.

Ainsi, non-seul^nent les âmes, mais encore les animaux , sont ingénérables et impérissables ; ils ne sont que développés , enveloppés , revêtus , dépouillés, transformés; les âmes ne quittent jamais tout leur corps , et ne passent point d'un corps dans un autre corps qui leur soit entièrement nouveau.

Il n'y a donc point de métempsycose, mais il y a métamorphose; les animaux changent, prennent et quittent seulement des parties ; ce qui arrive peu à peu et par petites parcelles insensibles , mais continuellement dans la nutrition ; et tout d'un coup notablement, mais rarement, dans la conception ou ^bas la mort , qui font acquérir ou perdre tout à la fois.

7. Jusqu'ici nous n'avons parlé qu'en simples physiciens : maintenant il faut s'élever a la métaphysique, en nous servant du grand principe, peu employé cbmmunément, qui porte que rien ne se fait, sans raison suffisante, c'est-à-dire que rien n'arrive sans tju'il soit possible à celui qui connaîtrait assez les choses , de rendre une raison qui ^suffise pour déterminer pourquoi il en est ainsi et non pas autrement. Ce principe posé, la première question qu'on a droit de faire sera : Pourquoi il y a plutôt quelque chose que rien ? car le rien est plus simple et plus facile que quelque chose. De plus : supposé que des choses doivent exister, il fatit qu'on puisse rendre raison pourquoi elles doivent exister ainsi et non autrement.

8. Or, cette raison sufSsante de Texistence de l'univers ne se saurait trouver dans la suite des choses contingentes, c'est-à-dire des corps et de leurs re* présentations dans les âmes; parce ({ue, la matière étant indifférente en elle-même au A'ôuvement et au repos, et à un mouvement tel ou autre , on n'y saurait trouver la raison du mouvement, et encore moins d'un tel mouvement. Et, quoique le présent mouvement qui est dans la matière, vienne du précédent, et celui-ci encore d'un précédent, on n'en est pas plus avancé, quand oîi irait aussi loin que l'on voudrait; car il reste toujours la même question. Ainsi, il faut que la raison suffisante , qui n'ait plus besoin d'une autre raison, soit hors de cette suite des choses contingentes , et se trouve dans une substance qui en soit la cause , ou qui soit un être nécessaire , portant la raison de son existence avec soi ; autrement on n'aurait pas encore une raison suffisante, où Ton pût finir. Et cette dernière raison des choses est ap^ pelée DIEU.

9. Cette substance simple, primitive, doit renfermer éminemment des perfections contenues dai» les substances dérivatives qui en sont les effets ; ainsi elle aura Isl puissance , la connaissance et la volonté parfaites, c'est-à-dire elle aura une toute-puissance, une omniscience et une bonté souveraines. Et, comme Injustice, prise généralement , n'est autre chose que la bonté conforme à la sagesse, il faut bien qu'il y ait aussi une justice souveraine en Dieu. La raison qui a fait exister les choses par lui , les fait encoxe dépendre» de lui en existant et en opérant : et elles reçoivent^

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continuellement de lui ce qui les fait avoir quelque perfection; mais ce qui leur reste d'imperfection vient de la limitation essentielle et originale de la créature. ^

10. Il s'ensuitide la perfection suprême de Dieu , qu'en produisant l'univers il a choisi le meilleur plan possible , où il y ait la plus grande variété , avec le plus grand ordre : le terrain , le lieu , le temps les mieux niénagés; le plus d'effet produit par les voies les plus simples ; le plus de puissance, le plus de connaissance, le plus de bonheur et de bonté dans les créatures , que le terrain en pouvait admettre. Car tous les possibles prétendant à Texistence dans l'entendement de Dieu , à proportion de leurs perfections , le résultat de toutes ces prétentions doit être le monde actuel, le plus parfait qu'il soit possible. Et sans cela il ne serait pas possible de rendre raison pourquoi les choses sont allées plut6t ainsi qu'autrement.

11. La sagesse suprême de Dieu lui a &it choisir surtout les lois du mouvement les mieux ajustées , et les plus convenables aux raisons abstraites ou métaphysiques. Il s'y conserve la même quantité de la force totale ou absolue-, ou de l'action ; la même quantité de la respective , ou de la réaction ; la même quantité enfin de la force directive. De plus, l'action est toujours égale à la réaction , et l'effet entier est toujours équivalent à sa cause pleine. Et il est 8ur{)renant, de ce que par la seule considération des causes efficientes, ou de la matière, on ne saurait rendre raison de ces lois du mouvement découvertes

de notre temps, et dont une partie a été décourerte par moi-même. Car j'ai trouvé qu'il y faut recourir aux causes finales, et que ces lois ae dépendent point du principe de la nécessité, comme les vérités logiques , arithmétiques et géométriques; mais du principe de la convenance, c'estr^dire du choix de la sagesse. Et c'est une des plus etScaces et des plus sensibles preuves de l'existence de Dieu , pour ceux qui peuvent approfondir ces choses.

12. Il suit encore de la perfection de l'Auteur suprême , que non-seulement l'ordre de l'univers entier est le plus parfait qui se puisse, mais aussi que chaque miroir vivant représentant l'univers suivant son point de vue, c'est-à-dire que chaque monade, chaque centre substantiel, doit avoir ses perceptions et ses appétits les mieux réglés qu'il est compatible avec tout le reste. D'où il s'ensuit encore , que les âmes , c'est-à-dire les monades les plus dominantes , ou plutôt les animaux, ne peuvent manquer de se réveiller de l'état d'assoupissement où la mort ou quelque autre accident les peut mettre.

13. Car tout est réglé dans les choses une fois pour toutes , avec autant d'ordre et de correspondance qu'il est possible , la suprême Sagesse et Bonté ne pouvant agir qu'avec une parfaite harmonie. Le présent est gros de l'avenir : le futur se pourrait lire dans le passé ; l'éloigné est exprimé dans le prochain. On pourrait connaître la beauté de l'univers dans chaque âme , si l'on pouvait déplier tous ses replis, qui ne se développent sensiblement qu'avec le temps. Mais, comme chaque perception distincte de l'âme comprend

une infinité de perceptions confuses qui enveloppent tout Tunivers , l'âme même ne connaît les choses dont elle a perception , qu'autant qu'elle a des perceptions distinctes et relevées ; et elle a de la perfection à mesure de ses perceptions distinctes.

Chaque âme connût Tinfini , connaît tout, mais confusément. Comme en me promenant sur le rivage de la mer, et entendant le bruit qu'elle fait , j'entends les bruits particuliers de chaque vague, dont le bruit total est composé, mais sans les discerner; nos perceptions confuses sont le résultat des impressions que tout l'univers fait sur nous. Il en est de même de chaque monade. Dieu seul a une connaissance distincte de tout; car il en est la source. On a fort bien dit, qu'il est comme centre partout, mais que sa circonférence n'est nulle part , tout lui étant présent immédiatement , sans aucun éloignement de ce centre.

14. Pour ce qui est de Tâme raisonnable, ou de l'esprit, il y a quelque chose de plus que dans les monades, ou même dans les simples âmes. Il n'est pas seulement un miroir de l'univers des créatures, mais encore une image de la Divinité ; l'esprit n'a pas seulement une perception des ouvrages de Dieu , mais il est même capable de produire quelque chose qui leur ressemblé , quoique en petit. Car, pour ne rien dire des merveilles des songes, où nous inventons sans peine , et sans en avoir même la volonté , des choses auxquelles il faudrait penser longtemps pour les trouver quand on veille ; notre âme est architeclonique encore dans les actions volontaires, et découvrant les sciences suivant lesquelles Dieu a réglé les choses (pondère, mensura.

numéro), elle imite dans son département et dans son petit monde où il lui est permis de s'exercer, ce que Dieu fait dans le grand.

15. C^est pourquoi les esprits , soit des hommes , soit des génies , entrant en vertu de la raison et des vérités éternelles dans une espèce de société avec Dieu, sont des membres de la cité de Dieu , c'est-à-dire du plus parfait état, formé et gouverné par le plus grand et le meilleur des monarques : où il n'y a point de crime sans châtiment, point de bonne action sans récompense proportionnée, et enfin , autant de vertu et de bonheur qu'il est possible; et cela, non pas dans un dérangement de la nature , comme si ce que Dieu prépare aux âmes troublait les lois des corps , mais par l'ordre même des choses naturelles , en vertu de l'harmonie préétablie de tout temps entre les règnes de la nature et de la grâce, entre Dieu comme architecte et Dieu comme monarque ; en sorte que la nature mène à la grâce, et que la grâce perfectionne la nature en s'en servant

16. Ainsi, quoique la raison ne puisse point ap prendre le détail du grand avenir réservé à la révélation , nous pouvons être assurés , par cette même raison^ que les choses sont faites d'une manière, qui passe nos spuhaits. Dieu étant aussi la plus parfaite et la plus heureuse , et par conséquent la plus aimable des substances, et Yamour pur, véritable, consistant dans l'état qui fait goûter du plaisir dans les perfections et danp la félicité de ce qu'on aime , cet amour doit nous donner le plus grand plaisir dont on puisse être capable , quand Diôu en est Tobjet.

iiOh LEIBNITZ.

17. Et il est aisé de Taimer comme il faut, si noua le connaissons comme je viens de dire. Car» quoique Dieu ne soit point sensible à nos sens extevnes , il ne laisse pas d'être très-aimable, et de donner un trèsgrand plaisir. Nous voyons combien les honneurs font plaisir aux honunes, quoiqu'ils ne consistent point dans les qualités des sens extérieurs.

Les martyrs et les fanatiques, quoique TaSection de ces derniers soit mal réglée , montrent ce que peut le plaisir de l'esprit : et qui plus est, les plaisirs même des sens se réduisent à des plaisirs intellectuels confâftément connus.

La musique nous charme , quoique sa beauté ne consiste que dans les convenances de nombres et dans le compte, dont nous ne nous apercevons pas, et que l'âme ne laisse pas de faire, des battements ou vibrations des corps sonnants , qui se rencontrent par certains intervalle». T^s plaisirs que la vue trouve dans les proportions sont de la même lïature ; et ceux que causent les autres sens , reviendront à quelque chose de semblable , quoique nous ne puissions pas l'expliquer si distinctement.

18. On peut même dire que, dès à présent , Tamowr de Dieu nous fait jouir d'un avant-goût de la C^licité future. Et, quoiqu'il soit désintéressé, il fait par luimême notre plus grand bien et intérêt , quand même on ne l'y chercherait pas, et quand on ne considérerait que le plaisir qu'il donne , sans avoir égard à l'utilité qu'il produit; car il nous donne une pjpirfaite confiance dans la bonté de notre Auteur et Maître , laquelle produit une véritable tranquillité de l'esprit, non pas

comme chez les stoïciens , résolus à une patience par force , mais par un contentement présent , qui nous assure même un bonheur futur. Et, outre le plaisir présent, rien ne saurait être plus utile pour Tavenir, car l'amour de Dieu remplit encore nos espérances et nous mène dans le chemin du suprême bonheur, parce qu'en verlu du parfait ordre établi dans l'univers , tout est &it le mieux qu'il est possible, tant pour le bien général que pour le plus grand bien particulier de ceux qui en sont persuadés et qui sont contents du divin gouvernement; ce qui ne saurait manquer dans ceux qui savent aimer la source de tout bien. Il est vrai que la suprême félicité , de quelque vision héatifique ou connaissance de Dieu qu'elle soit accompagnée , ne saurait jamais être pleine , parce que Dieu étant infini , il ne saurait être connu entièrement.

Ainsi notre bonheur ne consistera jamais et ne doit point consister dans une pleine jouissance où il n'y aurait plus rien à désirer, et qui rendrait notre espritstupide , mais dans un progrès perpétuel à de nouveaux plaisirs et à de nouvelles perfections.

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