‹ Descartes, Bacon, Leibnitz: Discours de la méthodeChapitre 4 sur 31 · POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES · texte numérisé non relu

POUR BIEN CONDUIRE SA RAISON ET CHERCHER LA VÉRITÉ DANS LES SCIENCES

Si ce discours semble trop long pour être lu en une Ais^ on le pourra distinguer en six parties : et en la première on trouvera diverses considérations touchant les sciences; en la seconde , les principales règles de la méthode que Fauteur a cherchée ; en la troisième , quelques-unes de celles de la morale qu'il a tirée de cette méthode ; en la quatrième , les raisons par lesquelles il prouve Texistence de Dieu et de rame humaine , qui sont les fondements de sa métaphysique ; en la cinquième , Tordre des questions de physique qu'il a cherchées , et particuliènment Texplication du mouvement du cœur et de quelques autres difficultés qui appartiennent à la médecine, puis aussi la différence qui est entre notre âme et celle des bêtes; et en la dernière, quelles choses il croit être requises pour aller plus avant en la- recherche de la nature qu'il n'a été, et quelles raisons Tout fait écrire*

PREMflUE PARTIE. ^

Le bon sens est la chostf du monde la mieux partagée ; car chacun pense en être si bien pourvu ^ que

8 ':-.-\ •; /: PESÔAÈTES.

ceux même qui sont les plus .difficiles à contente? en tojife-eiiwe.*i^o^îa'ont.poinll coutume d'en désirer plus qu'ils en ont. En quoi il n'est pas vraisemblable que tous se trompent : mais plutôt cela témoigne que la puissance de bien juger etrdistinguer le vrai d'avec le faux , qui est proprement ce qu*(>li nomme le bon sens ou la raison , est naturellement égale en tous les hommes ; et ainsi que la diversité de nos opinions ne vient pas de ce que les uns sont plus raisonnables que les autres, mais seulement de ce que nous conduisons nos pensées par diverses voies, et ne considérons pas les mêmes choses. Car ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'appliquer bien. Les plus grandes âmes sont capables des plus grands vices aussi bien que des plus grandes vertus; et ceux qui ne marchent que fort lentement peuvent avancer beaucoup davantage, s'ils suivent toujours le droit chemin , que ne font ceux qui courent et qui s'en éloignent.

Pour*moi, je n'ai jamais présumé que mon esprit fût ei> rien' plus parfait que ceux du commun ; même j'ai souvent souhaité d'avoir la pensée aussi prompte, ou rimaginattoni^ussi nette et distincte, ou la mémoire aussi ample ou aussi présente , que quelques autres. Et je ne sache point de qualités que celles-ci qui servent à la perfection de l'esprit : car pour la raison , ou le sens, d'autant qu'elle est la seule chose qui nous rend hommes et nous distin^e «les bêtes , je veux croire quelle est tout entière en un chacun; et suivre en ceci l'opinion commune des philosophes qui disent qu'il n'y a du plus et du «oins qu'entre les accidents.

et non point entre les formes ou natures des individus d'une même espèce.

Mais je ne craindrai pas de dire que je pense avoir eu beaucoup d'heur de m'être rencontré dès ma jeunesse en certains chemins qui m'ont conduit à des considérations -et des maximes dont j'ai formé une méthode , par laquelle il me semble que j'ai moyen d'augmenter par degrés ma connaissance , et de l'élever peu à peu au plus haut point auquel la médiocrité de mon esprit et la courte durée de ma vie lui pourront permettre d'atteindre. Car j'en ai déjà recueilli de tels fruits , qu'encore qu'au jugement que je fais de moimême je tache toujours de pencher vers le côté de la défiance plutôt que vers celui de la présomption , et que regardant d'un œil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes il n'y en ait quasi aucune qui ne me semble vaine et inutile , je ne laisse pas de recevoir une extrême satisfaction du progrès que je pense avoir déjà fait en la rechercha de la vérité, et de concevoir de telles espérances pour l'avenir, que si , entre les occupations des hommes , purement hommes , il y en a quelqu'une qui soit solidement bonne et importante , j'ose crçSre'que c'est celle que j'ai choisie.

Toutefois il se peut faire que je me trompe , et ce n'est peut-être qu'un peu de cyivre et de verre que je prends pour de l'or et des diamants. Je sais combien nous sommes sujets à pous méprendre en ce qui nous touche , et combien aussi les jugements de non &niis nous doivent être suspects , lorsqu'ils sont en notre faveur. Hais je serai bien aise de faire voir en ce di's-

10 DESGABTES.

cours quels sont les chemins que j'ai suivis , et d'y représenter ma vie commoe en un tableau , afin que chacun en puissejuger, et qu'apprenant du bruit commun les opinions qu*on en aura, ce soit un nouveau moyen de m'instruire que j'ajouterai à ceux dont j'ai coutume de me servir.

Ainsi mon dessein n'est pas d'enseigner ici la méthode que chacun doit suivre pour bien conduire sa raison ', mais seulement de faire voir en quelle sorte j'ai tâché de conduire la mienne. Ceux qui se mêlent de donner des préceptes se doivent estimer plus habiles que ceux auxquels ils les donnent ; et s'ils manquent en la moindre cl^ose , ils en sont blâmables. Mais ne proposant cet écrit qtle comme une histoire, ou, si vous l'aimez mieux , que comme^tme fable, en laquelle, parmi quelques exemples qu'on peut imiter, on en trouvera peut-être aussi plusieurs autres qu'on aura.raison de ne pas suivre , j'espère qu'il sera utile à quelques-uns sans être nuisible à personne, et que tous me sauront gré de ma franchise.

J'ai été nourri aux lettres dès mon enfance, et, pour ce^qu'on me .persuadait que par leur moyen on pouvait acquérir une connaissance claire et assurée de tout ce qui est utile à la vie , j'avais un extrême désir de les apprendre. Mais sitôt que j'eus achevé tout ce cours d'études, au bout duquel on a coutume d'être reçu au rang des doctes, je changeai entièrement d'opinion. Car je me trouvais embarrassé de tant de doutes et d'erreurs , qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. Et

DISGOUBS DE EA MÉTHODE. il

néanmoins j'étais en Tune des«{)Ius célèbres écoles de FEurope, où je pensais qu'il devait y avoir de savants hommes, s'il y en avait en aucun endroit de la terre. J'y avais appris tout ce que les autres y apprenaient ; et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu'on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares , qui avaient pu tomber entre mes mains. Avec cela je savais les jugements que les autres faisaient de moi ; et je ne voyais point qu'on m'estimât inférieur à mes condisciples, bien qu'il y en eût déjà entre eux quelques-uns qu'on destinait à remplir les places de nos maîtres. Et enfin notre siècle me semblait aussi fleurissant çt aussi fertile en bons esprits qu'ait été aucun des précédents. Ce qui me faisait prendre la liberté de juger par moi de tous les autres, et de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait auparavant fait espérer.

Je ne laissais pas toutefois d'estimer. les exercices auxquels on s'occupe dans les écoles. Je savais que les langues que l'on y apprend sont nécessaires pour l'intelligence des livres anciens ; qi)e la gentillesse des fables réveille l'esprit, que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu'étant lues avec discrétion , elles aident à former le jugement; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés , qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées; que l'éloquence a des forces et des

DESCARTES, és incomparables ; que la poésie a des délicai et des douceurs irès-ravissantes i que les maitiques oat des inventioas très-sublites , et qui ;nt beaucoup servir tant à contenter les eurieux Faciliter tous les arts et diminuer le travail des aes; que les écrits qui traitent des mœurs coneut plusieurs enseignements et plusieurs exhoris à la vertu qui sont fort utiles ; que la théologie gne à gagner le cief ; que la philosophie donne n de parler vraisemblablement de toutes choses, faire admirer des moins savants; que la jurispru- }, la médecine et les autres sciences apportent onneurs et des richesses à ceux qui les cultivent ; 6n qu'il est bon de les avoir toutes examinées , e les plus superstitieuses "et les plus fausses, afin inndtre leur juste valeur et se ganikar d'en être

pé.

is je croyais avoir déjà donné assez de temps angues, et même aussi à la lecture des livres ns, et à leurs histoires, et à leurs fables. Car c'est I le mêihe do converser avec ceux des autres s que de voyager. Il est bon de savoir quelque i des mœurs de divers peuples, afin de juger des !S plus sainement, et que nous ne pensions pas ont ^e qui est contre nos modes soit ridicule et e raison , ùnsi qu'ont coutome de faire ceux qui ; rien vu. Mais lorsqu'on emploie trop de temps agér, on devient enfin étranger en son pays; et u'on est trop curieux des choses qui se prati- •m aux siècles passés , on demeure ordinairement gnoran^ de celles qui se pratiquent en celuirci.

Outre que les fables font imaginer plusieurs événements comme possibles qui ne le sont point; et que même les histoires les plus fidèle^, si elles ne changent ni n'augmentent la valeur des choses pour l^s rendre plus dignes d'être lues, au moins en omettent-elles presque toujours les plus basses et moins illustres circonstances, d'où vient que le reste ne parait pas tel qu'il est , et que ceux qui règlent leurs mœurs par les exemples qu'ils en tirent sont sujets à tomber dans les extravagances des paladins de nos romans, et à concevoir des desseins qui passent leurs forces.

J'estimais fort l'éloquence , et j'étais amoureux de la poésie ; mais je pensais que l'une et l'autre étaient des dons de l'esprit plutôt que des fruits de l'étude. Ceux qui ont le raisonnement Ife plus fort, et qui digèrent le mieii^L iQurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles , peuvent toujours le mieux persuader ce qu'ils proposent , encore qu'ils ne parlassent que bas-breton, et qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique ; et ceux qui ont les inventions les plus agréables, et qui les savent exprimer avec le plus d'ornement et de douceur, ne laisseraient pas d'être les meilleurs poètes, encore que l'art poétique leur fût inconnu.

Je me plaisais surtout aux mathématiques , à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais poinfr'encore leur vrai usage, et, pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ce que , leurs fondements étant si fermes et si solides , on n'avait rien bâti dessus de plus relevé. Comme au contraire je comparais les écrits des anciens païens , qui traitent des mœurs, à

des palais fort superbes et fort magnifiques qui n'étaient .bâtis que sur du sable et sur de la boue : ils élèvent fort haut les vertus, et les font paraître estimables par -dessus toutes les choses qui sont au monde, mais ils n'enseignent pas assez à les connaître , et souvent ce quMls appellent d'un si beau nom n'est qu'une insensibilité , ou un orgueil,' ou un désespoir, ou un parricide.

Je révérais notre théologie, et prétendais autant qu'aucun autre à gagner le ciel ; mais ayant appris , comme chose très-assurée, que le chemin n'en est pas moins ouvert aux plus ignorants qu'aux plus doctes , et que les vérités révélées qui y conduisent sont audessus de notre intelligence , je n'eusse osé les soumettre à la faiblesse de mes raisonnements , et je pensais que pour entreprendre de les examiner et y réussir, il était besoin d'avoir quelque extraordinaire assistance du ciel , et d'être plus qu'homme.

Je ne dirai rien de la philosophie , sinon que , voyant qu'elle a été cultivée par les plus excellents esprits qui aient vécu depuis plusieurs siècles, et que néanmoins il ne s'y trouve encore aucune chose dont on ne dispute, et par conséquent qui ne soit douteuse , je n'avais point assez de présomption pour espérer d'y rencontrer mieux que les autres ; et que , considérant combien il peut y avoir de diverses opinions touchant une même matière, qui soient soutenues par des gens doctes, sans qu'il y en puisse avoir jamais plus d'une seule qui soit vraie, je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable.

Puis , pour les autres sciences , d'autant qu'elles em-

pruntent leurs principes de la philosophie , je jugeais qu'on ne pouvait avoir rien bâti qui fût solide sur des fondements si peu fermes, et ni Tbonneur ni le gain qu'elles promettent n'étaient suffisants pour me convier à les appréhdre; car je ne me sentais point, grâces à Dieu , de condition qui m'obligeât à faire un métier de la science pour le soulagement de ma fortune , et , quoique je ne fisse pas profession de mépriser la gloire en cynicpie^ je faisais néanmoins fort peu d*état de celle que je n'espérais point pouvoir acquérir qu'à £aux titres. Et, enfin, pour les mauvaises doctrines, je pensais déjà conndtre assez ce qu'elles valaient pour n'être plus sujet à être trompé, ni par les promesses d'un alchimiste , ni par les prédictions d'un astrologue , ni par les impostures d'un magicien , ni par les artifices ou la vanterie d'aucun de ceux qui font profession de savoir plus qu'ils ne savent.

C'est pourquoi , sitôt que l'âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs , je quittai entièrement l'étude des lettres ; et me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même , ou bien dans le grand livre du monde , j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions , à recueilliV diverses expériences, à m'épFoaver moi-même dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient que j'en pusse tirer quelque profit. Car il me semblait que je pourrais rencontrer beaucoup plus de vérité dans les raisonnements que chacun fait touchant les affaires

10 OESCAItTES.

qui lai importent, et dont l'événement le doit punir

bientôt après s'il a mal jugé , que dans ceux que fait un

homme de lettres dans son cabinet, touchant des

spéculations qui ne produisent aucun effet , et qui ne

lui sont d'autre conséquence sinon que pe«l-être il en

tirera d'autant plus de vanité qu'elles seront plus

éloignées du sens commun, à cause qu'il aura dû

employer d'autant plus d'esprit et d'artifice à tâcher

es rendre vraisemblableB. Et j'avais toujours un

îme désir d'apprendre à distinguer le vrai d'avec

lUx, pour voir clair en mes actions, et marcher

assurance en cette vie.

est vrai que pendant que je ne faisais que conrer les mœurs des autres hommes , je n'y trouvais 'e de quoi m'assurer, et que j'y remarquais quasi Dt de diversité que j'avais fait auparavant entre >pinions des philosophes. En sorte que le plus id profit que j'en retirais était que, voyant plurs choses qui, bien qu'elles nous semblent fort avagantes et ridicules , ne laissent pae d'être comément reçues et approuvées par d'autres grands îles , j'apprenais à ne rien croire trop fermement e qui ne m'avait été persuadé que par l'exemple ar la coutume; et ûnsi je me délivrais peu à peu ïcauceup d'erreurs qui peuvent offusquer notre .ère naturelle , et nous rendre moins capables tendre raison. Mais , après que j'eus employé quel- 1 années à étudier ainsi dans le livre du monde, tâcher d'acquérir quelque expérience, je pris un résolution d'étudier aussi en moi-^ême , et d'emer toutes les forces de mon esprit à choisir les

chemins que je devais suivre; ce qui me réussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais éloigné ni de mon pays ni de mes livres.

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