‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 16 sur 46 · CIRCULATION DU SANG. — CHALEUR ANIMALE · texte numérisé non relu

CIRCULATION DU SANG. — CHALEUR ANIMALE

Nous avons laissé le sang dans le poumon où il est rafraîchi , coloré et imprégné d'oxygène. Poussé en avant par celui qu’apportent les veines caves, il passe des derniers rameaux de l’artère pulmonaire dans les premières divisions de la veine du même nom ; celle-ci le verse dans les cavités gauches du cœur d’où il est chassé dans l’aorte par les contractions du ventricule, et l’aorte le distribue, sans le répandre, et seulement par transsudation, à toutes les parties du corps ; car les veinules font suite aux capillaires et forment de tout le système vasculaire un réseau continu.

Les anciens ne croyaient certainement pas que le sang fût stagnant dans les vaisseaux, ils se représentaient le mouvement de ce liquide comme une sorte de flux et de reflux. Galien même a entrevu la circulation pulmonaire, mais il n’a fait que l’entrevoir. C’est au seizième siècle, ainsi que nous l’avons dit dans les Prolégomènes , que Servet et Césalpin parlèrent d’une sorte de circulation générale ; Fabrice d’Aquapendente, professeur à l’école de Padoue, en

CIRCULATION DU SANG

fournit la preuve matérielle en dévoilant tout le système des valvules, mais il ne sut pas tirer de cette découverte la conséquence qu’il en devait tirer. Son disciple, l’immortel Harvey, en eut tout le mérite, et c’est à lui que tout l’honneur doit en revenir. Ce qui avait été soupçonné, il l’a démontré. Il s’est emparé des preuves déjà indiquées et il en a produit de nouvelles. De 1 6 1 9 à 1628, il a établi expérimentalement que le sang fait dans l’économie un véritable circuit , passant du poumon dans le cœur, du cœur dans les artères et des artères dans les veines, pour revenir au cœur qui l’envoie au poumon, et toujours ainsi.

Malgré le cortège de preuves sensibles dont la nouvelle doctrine était entourée, elle fît scandale dans le monde savant. Voir les choses autrement que ne les avait vues Aristote, quelle témérité !

« On rèmarqua, dit Hume dans son Histoire il Angleterre, qu’aucun médecin en Europe, parvenu à l’âge de quarante ans, n’adopta la doctrine de Harvey, et que la confiance que l’on accordait à ce grand homme dans la capitale diminua extrêmement après sa découverte. »

Elle rencontra en France la même opposition ; mais heureusement parmi les Français se trouvait un philosophe qui avait pris pour unique règle de ses pensées, l’évidence. Descartes répéta les expé-

CIRCULATION DU SANG

riences de Harvey ; elles lui parurent concluantes; et dès lors il se fît 1 apologiste de l’illustre Anglais et le défenseur déclaré de la circulation du sang.

Dans le Discours de la Méthode , sa première publication, qui date de 1637, après avoir décrit les mouvements du cœur, il s’exprime en ces termes :

« Si on me demande comment le sang des veines ne s épuise point, en coulant ainsi continuellement dans le cœur, et comment les artères n’en sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le cœur s’y va rendre, je n’ai pas besoin d'y répondre autre chose que ce qui a déjà été écrit par un médecin d’Angleterre, auquel il faut donner la louange d’avoir rompu la glace en cet endroit , et d’être le premier qui a enseigné qu’il y a plusieurs petits passages aux extrémités des artères, par où le sang qu’elles reçoivent du cœur entre dans les petites branches des veines, d’où il va derechef vers le cœur ; en sorte que son cours n'est autre chose quune circulation perpétuelle. Ce qu’il prouve fort bien par l’expérience ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lié le bras médiocrement fort, au-dessus de l’endroit où ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus abondamment que s’ils ne l’avaient point lié ; et il arriverait tout le contraire, s’ils le liaient au-dessous, entre la main et l’ouverture, ou bien qu’ils le liassent très-tort au-dessus. Car il est manifeste que le

CIRCULATION DU SANG

lien médiocrement serré, pouvant empêcher que le sang qui est déjà dans le bras ne retourne vers le cœur par les veines, n’empêche pas pour cela qu’il n’y en vienne toujours de nouveau par les artères, à cause qu’elles sont situées au-dessous des veines, et que leurs peaux, étant plus dures, sont moins aisées à presser ; et aussi que le sang qui vient du cœur tend avec plus de force à passer par elles vers la main, qu’il ne fait à retourner de là vers le cœur par les veines ; et puisque ce sang sort du bras par l’ouverture qui est en l’une des veines, il doit nécessairement y avoir quelques passages au-dessous du lien, c’est-à-dire vers les extrémités du bras, par où il y puisse venir des artères. Il prouve aussi fort bien ce qu il dit du cours du sang, par certaines petites peaux, qui sont tellement disposées en divers lieux le long des veines, quelles ne lui permettent point d y passer du milieu du corps vers les extrémités, mais seulement de retourner des extrémités vers le cœur, et de plus par l’expérience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule artère lorsqu’elle est coupée, encore même qu’elle fût étroitement liée fort proche du cœur, et coupée entre lui et le lien, en sorte qu’on n’eût aucun sujet d’imaginer que le sang qui en sortirait vînt d’ailleurs (1). »

(I ) Disc, de la Méth., t. I des Œuvres, p. 179.

CIRCULATION DU SANG

II n était pas possible de mieux saisir et de mieux reproduire la démonstration de Harvey.

Descartes a très- bien vu aussi la simultanéité de mouvements des deux oreillettes, et l’opposition de ces mouvements avec ceux des ventricules, de sorte que les oreillettes se contractent au moment même où les ventricules se dilatent, et réciproquement (I).

Il s’est parfaitement rendu compte du rôle des valvules du cœur et de celui des valvules des veines (2), et il a bien compris que le battement des artères, qui constitue le pouls, était dû à la distension de ces vaisseaux par l’afflux du sang qui s’échappe du cœur (3).

Il a même eu l’idée, une idée assez nette, de la contractilité des tissus vasculaires, et il a considéré avec raison cette contractilité comme l’auxiliaire des battements du cœur dans la circulation. Il dit au sujet de la veine porte : « La peau dont ses branches sont composées se pouvant étendre plus ou moins , selon la quantité du sang qu’elles contiennent, se resserre toujours quelque peu de soi-même , au moyen de quoi elle chasse ce sang vers le cœur (4). »

Le mécanisme de la circulation est donc très- bien compris par Descartes : le cœur en est l’agent prin-

(1) Disc, de la Méth., t. I, p. 178.

(2) Ibid. , t. I, p. 474- et suiv.

(3) L’Homme , 1. IV des Œuvres, p. 340; même tome, p. 441.

(4) De la formation du fœtus, t. IV, p. 444.

CIRCULATION DU SANG

cipal, il remplit les fonctions d’une pompe aspirante et foulante ; la contractilité des vaisseaux seconde l’impulsion donnée par le cœur et favorise le mouvement du sang, la présence des valvules dans les veines empêche son retour vers les extrémités.

Voilà qui est bien. Mais qu’est-ce qui met en jeu tout ce mécanisme? — C’est, répond Descartes, la fermentation et la dilatation du sang dans le cœur, et cette fermentation, cette dilatation du sang sont dues à la chaleur qui est inhérente au cœur.

« Bien que je sois entièrement d’accord avec Hervæus touchant la circulation du sang, et que je le regarde comme le premier qui a fait cette admirable découverte des petits passages par où le sang coule des artères dans les veines, qui est à mon avis la plus belle et la plus utile que l’on pût faire en médecine, je suis toutefois d’un sentiment tout à fait contraire au sien touchant le mouvement du cœur. Il veut, si je m’en souviens, que le cœur dans la diastole se dilate pour recevoir le sang, et que dans la systole il se resserre pour le chasser ; pour moi, voici comme j’explique toute la chose.

« Quand le cœur est vide de sang, il en tombe nécessairement de nouveau dans son ventricule droit par la veine cave, et dans le gauche par l’artère veineuse ; je dis nécessairement, parce que étant fluide, et les orifices de ces vaisseaux, dont les rides for-

140 CIRCULATION DU SANG

ment les oreilles du cœur, étant fort larges, et les valvules dont ils sont munis étant pour lors ouvertes, il ne se peut sans miracle qu’il ne descende dans le cœur. Et sitôt qu’il est ainsi coulé un peu de sang dans 1 un et dans l’autre ventricule, comme il V trouve plus de chaleur que dans les veines dont il est sorti , il faut de nécessité qu'il se dilate , et qu’il occupe un plus grand espace qu’auparavant ; je dis de nécessité, parce que telle est sa nature, et il est aisé de le remarquer, en ce que, quand nous avons froid, toutes les veines de notre corps sont si resserrées qu’à peine paraissent-elles, et quand ensuite nous venons à avoir chaud, elles s’enflent si fort que le sang qu’elles contiennent semble occuper dix fois plus d’espace. Le sang se dilatant ainsi dans le cœur, pousse de tous côtés les parois de chaque ventricule avec tant de promptitude et d’effort, qu’il ferme les petites portes qui sont aux entrées de la veine cave et de l’artère veineuse , et ouvre en même temps celles qui sont aux orifices de la veine artérieuse et de la grande artère (car ces petites portes sont construites de telle manière, que, selon les lois de la mécanique , celles-ci se doivent ouvrir, et celles-là se fermer, par le seul effort que fait le sang en se dilatant) ; et c’est cette dilatation qui fait la diaslole du cœur. C’est aussi ce qui cause celle des artères, étant certain que le sang qui se dilate

CIRCULATION DU SANG

dans le cœur ne peut ouvrir les petites portes de la veine artérieuse et de la grande artère, sans pousser en même temps tout l’autre sang qui est contenu dans les artères. Ensuite de quoi ce même sang, par le même effort qu’il s’est dilaté, entre dans les artères, et ainsi le cœur se vide, et c’est en cela que consiste sa systole (1). »

« Sachez, dit ailleurs Descartes, que la chair du cœur contient dans ses pores un de ces feux sans lumière dont je vous ai parlé ci-dessus(dans le Traité du monde ) (2). »

Et encore : « On ne peut douter qu’il n’y ait de la chaleur dans le cœur, car on la peut sentir même de la main quand on ouvre le corps de quelque animal vivant (3). »

« Cette , chaleur est le premier et le principal ressort de toute notre machine (4) .

« Son premier effet est de dilater le sang dont les cavités du cœur sont remplies ; ce qui est cause que ce sang, ayant besoin d’occuper un plus grand lieu, passe avec impétuosité de la cavité droite dans la veine artérieuse (artère pulmonaire), et de la gauche dans la grande artère ; puis, cette dilatation cessant, il entre incontinent de nouveau sang de la

(1) Correspondance , t. IX des Œuvres, p. 159.

(2) L’Homme, t. IV des Œuvres, p. 339.

(3) De la format, du fait., t. IV des Œuvres, p. 437.

(4) De la formation du fœtus, t. IV, p. 437.

CIRCULATION DU SANG

veine cave en la cavité droite du cœur et de l’artère veineuse (veine pulmonaire) en la gauche. Le nouveau sang, entré dans le cœur, y est incontinent après raréfié en même façon que le précédent ; et c’est en cela seul que consiste le pouls ou battement du cœur et des artères ; en sorte que ce battement se réitère autant de fois qu’il entre de nouveau sang dans le cœur. C’est aussi cela seul qui donne au sang son mouvement, et fait qu’il coule sans cesse très-vite en toutes les artères et les veines, au moyen de quoi il porte la chaleur quil acquiert clans le cœur à toutes les autres parties du corps , et il leur sert de nourriture (1). »

L’explication que Descartes donne des battements du cœur et du mouvement du sang est ingénieuse, mais c’est là tout : elle ne résiste pas à l’observation.

Pour lui, le cœur est passif : il est distendu par le sang, et il revient sur lui-même quand le sang s’est ouvert un passage par l’artère pulmonaire et l’aorte : c’est là, selon lui, ce qui constitue la diastole et la systole.

Pour Harvey, le cœur est actif: il se dilate et se contracte véritablement.

Harvey a encore une fois raison ; son opinion est d accord avec l’expérience. Comme tous les muscles, et plus qu’aucun muscle, à cause de la dis—

(1) Des passions de l'âme , t. IV des Œuvres, p. 44.

CIRCULATION DU SANG

position de ses fibres, le cœur a des propriétés contractiles. Cette contractilité est assurément éveillée par la présence du sang, de même quelle est mise en jeu et développée par l’innervation, mais elle ne dépend absolument ni du sang, ni du système nerveux.

Si vous liez, ainsi que l’a fait M. Hiffelseim, les vaisseaux efférents du cœur, vous verrez cet organe, à l’état de réplétion, continuer des alternatives de mouvements diastoliques et systoliques, et le même phénomène se produira à l’état de vacuité, si vous liez les vaisseaux afférents, les veines caves supérieure et inférieure.

Bien plus, le cœur arraché de la poitrine, par conséquent vide de sang et soustrait à ï influence cérébrospinale , continue de battre ; et quand on le divise en morceaux, ces morceaux offrent encore des alternatives régulières de contraction et de relâchement pendant un temps plus ou moins long selon les espèces. Chez les mammifères hibernants (les hérissons par exemple), les mouvements du cœur peuvent persister, après l’excision, environ deux heures. Ils persistent plus longtemps encore chez lespoissons et les reptiles. Caste 11 a vu des cœurs de grenouilles, détachés de l’animal et plongés dans l’oxygène, continuer leurs battements pendant douze heures.

CIRCULATION DU SANG

L erreur dans laquelle Descaries est tombé relativement à la cause des battements du cœur fait qu il se trompe aussi sur la cause de la température du corps.

Pour lui, celte cause est la chaleur même que le sang acquiert dans le cœur et qu’il porte partout (t. IV, p. 45). Un feu sans lumière est inhérent au cœur (t. IV, p. 238), et ce feu est le principe de toutes les fonctions organiques {idib., p. 43), de même qu il est la cause de la température du corps par l’intermédiaire du sang (ibid, p. 45).

« Si on examine, dit Descartes, comment cette chaleur se communique aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c’est par le moyen du sang qui, passant par le cœur, s’y réchauffe, et se répand de là par tout le corps : d’où vient que si on ôte le sang de quelque partie, on en ôte par même moyen la chaleur ; et encore que le cœur fût aussi ardent qu un 1er embrasé, il ne suffirait pas pour réchauffer les pieds et les mains tant qu’il fait, s’il n’y envoyait continuellement de nouveau sang (t). » Descartes se tro mpe quant à la cause de la chaleur animale, mais il ne se trompe pas quant au moyen de transmission. C’est bien le sang qui en est le véhicule; et la preuve, c’est que la section ou la ligature des nerfs vaso-moteurs d’une région (I) Disc, de la Mélk., t. I des Œuvres, p. 182.

CIRCULATION DU SANG. 145

quelconque du corps produisant la dilatation passive des vaisseaux auxquels ces nerfs correspondent, en même temps que les vaisseaux distendus par le sang s’engorgent, la température de cette région s’élève en proportion.

Le sang porte donc avec lui la chaleur et la distribue dans l’économie, comme un courant de vapeur d’eau dirigé dans des tuyaux bien ménagés peut échauffer tout un édifice.

Mais quelle en est la source ?

Ne nous livrons pas là-dessus aux conjectures ; consultons les faits.

Il est d’expérience que /’ alimentation et l'exercice èl'event la température du corps. Chacun l’a éprouvé. Ce n’est pas dans le premier temps de la digestion, mais lorsqu’elle est un peu avancée que cet effet se produit. Il est plus immédiat par suite du mouvement, sans être aussi prolongé, à cause de la transpiration qui lui fait équilibre.

Nous sommes depuis longtemps accoutumés à considérer le mouvement comme une source de calorique : tant de faits vulgaires le démontrent ! 11 en est à peu près de même de l’alimentation ; seulement, c’est grâce aux progrès récents de la physiologie et de la chimie que nous avons pu nous en rendre compte. La digestion et l’assimilation sont une suite de combinaisons et de décompositions, et

CIRCULATION DU SANG

la chimie nous a appris que ces combinaisons et ces décompositions donnent toujours lieu à un dégagement de calorique. La combustion du carbone par l’oxygène, dans les capillaires, est aussi incessante que le sont la circulation et la respiration : c’est donc une source permanente et puissante de caloricité, et on doit en dire autant du travail des organes sécréteurs et excréteurs. Nous savons par les expériences de M. Claude Bernard que nulle part, dans l’économie, la température du sang n’est aussi élevée qu’elle l’est dans les veines sus-hépatiques et dans les veines sus-rénales.

S’il reste encore au physiologiste différents points à éclaircir en ces matières, on peut dire néanmoins que la question, au fond, est résolue, 11 nous est donc permis de discerner ce qu’il y a de vrai de ce qu’il y a de faux dans les opinions de Descartes à cet égard. Avec Harvey, Descartes a reconnu le circuit complet du sang dans l’économie, son passage des veines dans les artères à travers le poumon et le cœur, et son retour au cœur par les veines. Il s’est trompé quant à la cause des battements du cœur, et aussi quant à la cause de la température du corps, mais il a eu raison de considérer le sang comme le distributeur de la chaleur animale.

Page 1