NUTRITION PROPREMENT DITE. — ASSIMILATION
Le sang qui porte partout avec lui la chaleur, porte aussi partout avec lui l’aliment réparateur ; il fournit à chaque partie du corps sa nourriture propre et comble par là les lacunes que le déplacement incessant des molécules y laisserait. Mais comment s accomplit cette fonction réparatrice? Est-ce par le contact immédiat du sang avec les organes ? En sont-ils directement baignés, abreuvés ? Nullement. Le sang coule dans un appareil dont tous les vaisseaux communiquent entre eux et qui n’ont aucun orifice extérieur appréciable. C’est donc à travers les parois de ces vaisseaux que l’absorption des aliments élaborés et la distribution des sucs nourriciers doivent se faire. Tout autre mode d’entrée ou de sortie de ces sucs met la vie en danger. Si la rupture d’un vaisseau donne lieu à un épanchement de sang, le sang épanché cesse d’être alimentaire, il devient une sorte de poison; il cause de la souffrance, de l’oppression : il peut même entraîner la mort.
Pour que le sang nourrisse, il faut qu’il filtre à
travers les vaisseaux ; mais cela n’a pas lieu à travers les parois de tous les vaisseaux : leur épaisseur y met obstacle. Les artères et les veines, dans les deux tiers de leur parcours, sont des conduits à peu près imperméables ; seulement, vers leur point de jonction, ces vaisseaux se ramifient, s’amincissent, et constituent d’une part les vaisseaux capillaires, de l’autre les radicules des veines, et c’est dans ces deux ordres de vaisseaux que se produisent les phénomènes de l’absorption et de l’exhalation.
Lorsque le sang arrive aux capillaires, il est enrayé dans son cours ; s’il y pénètre, c’est sous l’impulsion du flot qui le pousse ; l’étroitesse de ces vaisseaux cause la rupture d’un grand nombre de globules hématiques qui laissent dégager l’oxygène dont ils sont imprégnés ; ce gaz, en consumant le carbone des matières alimentaires, augmente la fluidité du sang, et le sang plus fluide, qui distend les minces parois des capillaires, transsude au travers, et va se solidifier dans la trame de nos organes, tandis que l’oxygène dont il est accompagné liquéfie d’autres particules organiques devenues impropres à la nutrition, et celles-ci rentrent par endosmose, avec l’acide carbonique résultat de la combustion, dans les radicules des veines où l’exhalation, accomplie dans les vaisseaux qui les précèdent, laisserait sans cela une sorte de vide, car le
résidu du sang passe seul directement des capillaires artérielles dans les racines des veines.
C’est donc par les capillaires que s’accomplissent les principaux phénomènes de la nutrition et de la caloricité; nul doute à cet égard. Mais comment chaque tissu reçoit-il précisément les éléments propres à sa constitution? Comment le suc nourricier, le même pour tous, fournit-il particulièrement, aux os du phosphate et du carbonate de chaux ; aux muscles delà fibrine; au cerveau de l’albumine et des matières grasses phosphorées ; au système pileux de la silice ; aux dents du fluorure de calcium ? Comment se fait ce choix, ce triage ? comment se fait l’assimilation propre p. chaque organe, à chaque tissu ? La science la plus avancée ne nous en dit pas le premier mot. Nous ne connaissons de la nutrition que ce qui la prépare, mais le terme de la nutrition, l’assimilation, nous est inconnu. Rien, dans l’état actuel de la science, ne nous donne la clef des phénomènes d’élection apparente et d’appropriation qui constituent l’assimilation. Cette impossibilité d’expliquer de pareils phénomènes et beaucoup d autres encore, par les seules lois de la physique, détermine beaucoup de bons esprits à admettre dans l’économie animale une force prépondérante qui serait le principe même de la vie ; mais rapporter ces phénomènes à la force vitale, ce
n est pas les expliquer, et l’assimilation n’en reste pas moins à nos yeux un mystère.
Il n en est pas un pour Descartes qui trouve dans la mécanique une explication à tout. Pour lui, le coips est un crible, et la distribution des sucs nourîiciers dépend uniquement de la situation des vaisseaux, de leur calibre et des dimensions diverses de leurs pores. Écoutons-le :
« Qu’a-t-on besoin d’autre chose, pour expliquer la nutrition et la production des diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon de dire que la force dont le sang, en se raréfiant, passe du cœur vers les extrémités des artères, fait que quelques-unes de ses parties s arrêtent entre celles des membres où elles se trouvent, et y prennent la place de quelques autres qu elles en chassent, et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse des pores qu elles rencontrent, les unes se vont rendre en certains lieux plutôt que les autres , en même façon que chacun peut avoir vu divers cribles , qui, étant diversement percés , servent à séparer divers grains les uns des autres (1).»
Descartes s’est invariablement arrêté à cette donnée mécanique de la nutrition : il l’a reprise toutes les fois qu’il a eu à traiter ce sujet, et les développements qu’il y apporte ne font qu’éclaircir sa pensée sans présenter jamais de contradiction. Ainsi,
(I) Disc, de la Méth., t. I des Œuvres, p. 183.
dans ce passage du Traité de la formation du fœtus , lorsqu’il dit :
« Il est aisé à juger que c’est plutôt lorsque le sang est dans les artères, que non pas lorsqu’il est dans les veines, qu’il sert à nourrir tous les membres...... car il est évident que le sang que contiennent ces artères étant plus subtil et poussé avec plus de force que celui des veines, il en sort plus facilement pour s’attacher aux autres parties, sans que l’épaisseur de leurs peaux en empêche, à cause qu’à leurs extrémités leurs peaux ne sont guère plus épaisses que celles des veines , et aussi à cause qu’au moment que le sang qui vient du cœur les fait enfler, il fait, par même moyen, que les pores de ces peaux s’élargissent; et alors les petites parties de ce sang, que la raréfaction qu’il a reçue dans le cœur a séparées les unes des autres, poussant ces peaux de tous côtés avec effort , entrent facilement en ceux de leurs pores qui sont proportionnés à leur grosseur , et vont aussi choquer les racines des petits filets qui composent les parties solides; puis, au moment que les artères se désenflent, ces pores se rétrécissent, et, par ce moyen, plusieurs des parties du sang demeurent engagées entre les racines des petits filets des parties solides qu’elles nourrissent (et plusieurs autres s’écoulent par les pores qui les environnent), au moyen de quoi elles entrent aussi
en la composition du corps (1). » . .
. . . « Mais, pour savoir particulièrement en
quelle sorte chaque portion de l’aliment se va rendre à l’endroit du corps à la nourriture duquel elle est propre, il faut considérer que le sang n’est autre chose qu’un amas de plusieurs petites parcelles des viandes qu’on a prises pour se nourrir; de façon qu’on ne peut douter qu’il ne soit composé de parties qui sont fort différentes entre elles, tant en figure qu’en solidité et en grandeur; et je ne sache que deux raisons qui puissent faire que chacune de ces parties s’aille rendre en certains endroits du corps plutôt qu’en d’autres.
« La première est la situation du lieu au regard du cours qu’elles suivent ; l’autre, la grandeur et la figure des pores où elles entrent , ou bien des corps auxquels elles s' attachent; car, desupposer en chaque partie du corps des facultés qui choisissent et qui attirent les particules de l’aliment qui lui sont propres, c’est feindre des chimères incompréhensibles , et attribuer plus d'intelligence à ces chimères que notre âme même n'en a, vu qu’elle ne connaît en aucune façon ce qu'il faudrait quelles connussent.
« Or, pour la grandeur et figure des pores, il est évident quelle suffit pour faire que les parties du
(1) De la formation du fœtus, t. IV des Œuvres, p. 458-459.
sang, qui ont certaines grosseur et figure, entrent en quelques endroits du corps plutôt que les autres : car, comme on voit des cribles diversement percés, qui peuvent séparer les grains qui sont ronds d’avec les longs, et les plus menus d’avec les plus gros, ainsi sans doute le sang, poussé parle cœur dans les artères, y trouve divers pores par où quelques-unes de ses parties peuvent passer, et non les autres.
« Mais la situation du lieu, au regard du cours qu’a le sang dans les artères, est aussi requise, pour faire qu’entre celles de ses parties, qui ont même figure et grosseur, mais non pas même solidité, les plus solides aillent en certains endroits plutôt que les autres (1)... »
« Quant à la portion du sang, ajoute Descartes, qui est trop grossière pour pouvoir se faire jourà travers les pores des vaisseaux, elle passe sans interruption des artères dans les veines pour retourner au cœur et subir une nouvelle élaboration (2). »
Cette élaboration a lieu, selon notre auteur, nonseulement à l’aide de la fermentation qui se fait dans le cœur, mais aussi à l’aide des sécrétions et des excrétions dont les principaux agents sont le foie, la rate, les reins et la peau ; et, en tous ces lieux , c'est la situation ou la figure ou la petitesse des pores, à (rail) De la formation du fœtus, I. IV des Œuvres, p. 4C3 et suiv. (2) lbid.} p. 465.
vers lesquels filtre le sang, qui détermine la nature des sécrétions et celle des excrétions : ce sont des cribles diversement percés qui font tout cela (1).
S il s agit du corps d un enfant, la trame de ses tissus, étant élastique et tendre, admet un plus grand nombre de molécules réparatrices, et la croissance se fait ; mais, quand les tissus prennent plus de consistance, surtout le tissu osseux, ils n’admettent guère plus de molécules nouvelles qu’ils n’en perdent d’anciennes, et le corps reste le même, ou, s’il croît encore, c est en largeur par les parties molles, plutôt qu en hauteur où il serait besoin du développement des parties solides (2).
« Et parce qu’à mesure qu’on vieillit, les petits filets qui composent les parties solides se serrent et s attachent de plus en plus les uns aux autres, ils parviennent enfin à tel degré de dureté que le corps cesse entièrement de croître, et même aussi qu’il ne peut plus se nourrir; en sorte qu’il arrive tant de disproportion entre les parties solides et les fluides que la vieillesse seule ôte la vie (3). »
Te lie est la théorie par laquelle Descartes cherche à expliquer la distribution des sucs nourriciers dans l’économie. Quelque ingénieuse qu’elle soit, son
(1) L’Homme, t. IV des Œuvres, p. 343-344.
(2) Ibid.., p. 342.
(3) De la formation du fœtus, t. IV des Œuvres, p. 463.
insuffisance est manifeste. Le fait de la dimension variable des pores du tissu vasculaire est purement hypothétique, et lors même qu’il aurait été vérifié, il ne suffirait pas à expliquer l’appropriation des divers éléments du sang à la composition de chacun de nos organes. Il faut avouer notre ignorance à cet égard, et il faut en même temps reconnaître dans la théorie de Descartes un nouvel effort pour écarter de la physiologie les interprétations métaphysiques. Ce n’est pas le seul mérite de cette théorie : elle consacre et promulgue d’incontestables vérités : la continuité du système vasculaire, le passage du sang à travers les pores des vaisseaux pour la nutrition des parties, et l’accomplissement de ce phénomène, non sur toute l’étendue des vaisseaux, mais bien dans leurs ramifications extrêmes, c’est-à-dire dans les capillaires; en sorte que les deux points fondamentaux de la physiologie actuelle, relativement à la nutrition, à savoir : que la partie la plus fluide du sang transsude à travers les parois des vaisseaux, que le sang y est véritablement tamisé , et que cette transsudation, ce tamisage, s’accomplit dans les capillaires, ces deux points admis par la science comtemporaine servent de base à la théorie de Descartes.
Cette théorie est donc vraie en principe; elle n’est erronée que par l’extension qu’il lui donne et par les conséquences qu’il en tire.