CHAPITRE XIII
Partant de celle donnée, que rien n’agit plus directement sur l’âme que le corps auquel elle est jointe, et considérant les esprits comme les intermédiaires obligés entre l’âme et le corps, Descartes affirme que les passions sont causées , entretenues et fortifiées par le mouvement des esprits, ce qui revient à dire qu’elles sont le résultat des sensations; or, les sensations ont un caractère éminemment variable et accidentel, tandis qu’il y a dans les passions, envisagées d’une manière générale, quelque chose de constant et d’universel. Les sensations changent en raison de la nature des êtres qui les déterminent et en raison aussi de l’impressionnabilité de ceux qui les reçoivent, et les passions, qui varient également d’intensité selon les susceptibilités individuelles, se montrent pourtant, quant au fond, toujours et partout les mêmes : elles sont, à n’en pas douter, entretenues et fortifiées par les sensations, mais elles doivent se rattacher à une cause encore plus profonde, plus étroitement et plus invariablement liée à notre constitution.
Deux choses sonl à considérer dans les passions : la disposition native, l’inclination, et l'objet qui vient s’offrir à cette inclination et qui la fixe.
La disposition native préexiste aux sensations, aux influences du dehors. Voyez deux jeunes enfants de sexe différent, élevés dans le même milieu, sous les mêmes influences extérieures. Le petit garçon manifeste de bonne heure son goût pour les exercices du corps, pour l’équitation, la vie militaire; la petite fille, au contraire, pour la vie domestique et les soins du ménage. L’éducation modifie les dispositions natives, mais elle n’en triomphe pas complètement. On a vu des saints sortir d’une famille dissolue, et de jeunes débauchés qui n’avaient eu sous les yeux, pendant toute leur enfance, que des exemples de continence et de pudeur. Ces dispositions contraires n’attendaient qu’une occasion pour se manifester, et l’occasion ne manque jamais : il suffit pour cela d’un mot, d’un regard. L’étincelle jaillit au moindre choc.
L’ensemble de ces dispositions, de ces penchants, dans un rapport déterminé avec la volonté, constitue le caractère ; et le caractère, comme la physionomie, se manifeste dès l’enfance, indépendamment de l’éducation. Les discours, les images qui répondent à nos inclinations en déterminent la direction, voilà tout.
Ce ne sont pas les passions elles-mêmes qu’il faut attribuer aux impressions fortuites, à ce que Descartes appelait le mouvement des esprits, mais seulement leur localisation. Les passions ont une source plus profonde, une cause plus intime, plus inhérente à notre nature, et l’on s’étonne que Descartes, partisan comme il l’était des idées innées, ne reconnût pas dans l’homme des dispositions morales natives que tant de faits attestent.
Il dit, à la vérité, que les premières impressions, ressenties par nous plus vivement que toutes autres, décident pour le reste de la vie de la direction que prennent nos affections et nos pensées (art. 107 et suivants des Passions de l’âme).
S’il faut entendre par là que les premières impressions déterminent l’objet auquel s’attache la passion, nous l’admettrons aussi; mais nous n’admettrons pas que les premières impressions créent la disposition passionnelle; autrement, ce serait encore livrer notre vie morale aux hasards des impressions, et nous ne saurions concilier cette théorie avec ce qu’il y a de constant et d’uniforme, malgré les différences individuelles, dans les inclinations humaines. Un fait cité par Descartes, dans sa Correspondance, vient à l’appui de notre thèse.
Descartes raconte qu’étant encore enfant, il aima une petite fille de son âge, qui était un peu louche ,
et que longtemps après, en voyant des personnes louches , il se sentait plus enclin à les aimer qu’à en aimer d’autres (1).
Évidemment, ce n’est pas ce défaut qui éveilla en lui la passion et qui lui fit ressentir les premières atteintes de l’amour ; mais ce défaut, s’étant rencontré chez la première personne qui avait été l’objet de son amour, devint pour lui un attrait.
Les premières impressions, qui ont sur nos goûts une influence souvent décisive, seraient inefficaces, si elles ne trouvaient en nous des prédispositions natives, des inclinations auxquelles elles offrent un but.
L’amour-propre, et la sociabilité qui en est le correctif, le sentiment religieux, la curiosité, l’esprit d’appropriation, existent chez l’homme indépendamment de toute impression extérieure.
Est-ce une raison pour que la cause immédiate et directe des passions, même des passions intellectuelles et morales, ne soit point une cause matérielle? Non-seulement nous croyons, avec Descartes, qu’elle est matérielle, mais nous sommes disposés à penser qu’elle est plus qu’une simple modification de la sensibilité et qu’elle tient à la conformation même de nos organes.
C’est l’opinion qui a été soutenue, avec plus de
(I) Lettre à M. Chanut, 0 juin 1047.
retentissement que de succès, par un physiologiste célèbre du commencement de ce siècle, auquel on doit, malgré ses exagérations et ses erreurs, un juste tribut d’éloges pour l’étude approfondie qu’il a faite du cerveau et de ses fonctions.
Le tort du docteur Gall n’est pas d’avoir émis cette idée très-soutenable dans sa généralité, mais bien d’avoir voulu la préciser avec une rigueur que 11e comporte pas l’état actuel delà science : son tort est d’avoir, sans preuves suffisantes, marqué à chaque faculté sa place ; d’avoir dit que le développement de la faculté était dans un rapport presque géométrique avec le développement de l’organe indiqué, sans tenir compte de la part d’influence que doivent avoir les qualités intimes de l’élément nerveux; et enfin, d’avoir prétendu que la configuration extérieure du crâne répondait, jusque dans ses moindres détails, à celle du cerveau, de telle sorte que, si cela était, on pourrait lire à la surface du crâne, comme sur une carte de géographie, et y reconnaître nos aptitudes et nos penchants.
Chacune de ces assertions a reçu de l’expérience des démentis formels, mais il est pourtant sorti de ce débat une opinion qui semble aujourd’hui assise sur des bases solides, à savoir que le cerveau est un organe multiple, ayant des attributions diverses , malgré la corrélation qui existe entre toutes ses parties,
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et que le nombre et la profondeur des circonvolutions cérébrales est clans un rapport constant, pour toute la série animale, avec le développement et le nombre des facultés, des instincts et des penchants.
On est donc fondé à croire que c’est par la constitution même du système nerveux, et par l’ensemble de l’organisation, que l’auteur de notre être, sans enchaîner jamais notre volonté, lui imprime diverses tendances qui, plus marquées chez les uns que chez les autres, différencient les individus, tout en créant entre eux des rapports de subordination, d’intérêt et d’affection.
Si nous osons rapporter la cause physique des passions à l’auteur même de notre être, c’est que, dans notre pensée, les passions fondamentales ont toutes le bien pour objet, et qu’elles ne deviennent criminelles que lorsqu’elles cessent d’être subordonnées à la raison et à la conscience.
Ce ne sont pas les passions à leur source qui sont mauvaises, mais les passions déréglées et devenues maîtresses de l’âme. Ainsi, la curiosité est à l’esprit ce que la faim est au corps, un appétit naturel, qui ne devient funeste que tout autant que nous nous y laissons aller inconsidérément ; la luxure est la perversion de l’instinct légitime qui appelle un sexe vers l’autre pour le maintien de la société et la perpétuité de l’espèce; Y orgueil lient à l’estime de soi sans
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laquelle nous tomberions dans la bassesse; Y ambition, maintenue dans de justes bornes, nous préserve de l’inertie et développe nos facultés ; Y avarice, tout odieuse qu’elle est, parce qu’elle nous isole, tient au besoin que nous avons d’assurer notre existence personnelle. Tou tes ces passions remontent à un instinct naturel et légitime dont nous portons en nous le germe : elles n’en sont que l’exagération ou la perversion.
Également, la doctrine qui place dans l’organisation la source des passions n’est nullement contraire à la philosophie spiritualiste, du moment qu’il est établi et reconnu par cette doctrine que, dans l’état normal et dans les rapports réguliers de l’âme avec le corps, l’action du corps sur l’âme ne crée jamais pour celle-ci une invincible nécessité, mais qu’elle laisse l’entendement et la volonté libres, quoique ébranlés. Or, c’est là précisément ce que Descartes enseigne. ,
11 rapporte les passions de l'âme à une cause toute physique, aux mouvements divers que les esprits animaux impriment au cerveau, et, par contre-coup, à l’âme, et il fait remarquer que le principal effet aes passions dans les hommes est d'inciter et de disposer leur âme à vouloir les choses auxquelles elles préparent leur corps (art. 41).
Mais il se hâte d’ajouter que la volonté est telle-
ment libre de sa nature qu'elle ne peut jamais être contrainte (art. 41), et que si elle n’a pas d’action directe sur les passions, si elle ne peut pas les empêcher de se produire, elle peut du moins, en agissant sur le cerveau, faire naître dans l’entendement telles considérations ou susciter telles images qui s’opposent à leurs sollicitations, de même quelle peut mettre obstacle à leur réalisation en enchaînant ou en changeant les mouvements du corps (art. 45).
Il est vrai, dit Descartes, que les passions « sont presque toutes accompagnées de quelque émotion qui se fait dans le cœur, et par conséquent aussi en tout le sang et les esprits, en sorte que, jusqu’à ce que cette émotion ait cessé, elles demeurent présentes à notre pensée en même façon que les objets sensibles y sont présents pendant qu’ils agissent contre les organes de nos sens. Et comme l’âme, en se rendant fort attentive à quelque autre chose, peut s empêcher d ouïr un petit bruit ou de sentir une petite douleur, mais ne peut s’empêcher en même façon d’ouïr le tonnerre ou de sentir le feu qui brûle la main, ainsi elle peut aisément surmonter les moindres passions, mais non pas les plus violentes et les plus fortes, sinon après que l’émotion du sang et des esprits est apaisée. Le plus que la volonté puisse faire pendant que cette émotion est en sa vigueur, c’est de ne pas consentir à ses effets , et de re-
tenir plusieurs des mouvements auxquels elle dispose le corps. Par exemple, si la colère fait lever la main pour frapper, la volonté peut ordinairement la retenir; si la peur incite les jambes à fuir, la volonté les peut arrêter, et ainsi des autres (art. 46, Ire part.) »
Descartes estime même que, par un effort assidu de la volonté, nous pourrions changer la signification et la portée des impressions que certains objets font sur le cerveau, de même que nous attachons par convention et par habitude à des sons articulés ou à des caractères tracés sur le papier une signification ou une portée que ces sons ou ces caractères n’ont point par eux-mêmes, et qu’ainsi, nous parviendrions, avec un peu d'industrie, à conjurer les efforts des passions et à acquérir sur elles un pouvoir absolu (art. 50). »
« C’est, dit-il, par le succès de ces combats que chacun peut connaître la force ou la faiblesse de son âme ; car ceux en qui naturellement la volonté peut le plus aisément vaincre les passions et arrêter les mouvements du corps qui les accompagnent, ont sans doute les âmes les plus fortes ; mais il y en a qui ne peuvent éprouver leur force, pour ce qu’ils ne font jamais combattre leur volonté avec ses propres armes, mais seulement avec celles que lui fournissent quelques passions pour résister à quelques
autres. Ce que je nomme ses propres armes sont des jugements fermes et déterminés touchant la connaissance du bien et du mal, suivant lesquels elle a résolu de conduire les actions de sa vie; et les âmes les plus faibles de toutes sont celles dont la volonté ne se détermine point ainsi à suivre certains jugements, mais se laisse continuellement emporter aux passions présentes, lesquelles étant souvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur parti, et, l’employant à combattre contre ellemême, mettent lame au plus déplorable état qu’elle puisse être (1). »
(i) Les Passions de V cime, Irc pari., art. 48.