CHAPITRE Xlt
DES PASSIONS EN GÉNÉRAL
L’âme a le pouvoir de se rendre attentive, elle commande au cerveau, elle meut le corps, elle compare, elle juge, elle veut; elle est donc essentiellement active, et par cela même qu’elle est unie au corps, et par le corps, au monde extérieur, elle en subit les impressions : elle est tour à tour active et passive, passive et active.
« Nous ne remarquons point, dit Descartes, qu’il y ait aucun sujet qui agisse plus immédiatement contre notre âme que le corps auquel elle est jointe, et par conséquent nous devons penser que ce qui est en elle une passion est communément en lui une action (1). »
Pour Descartes, l’âme n’est active que dans l’exercice de la volonté ; dans tout autre cas, elle est passive.
« On peut généralement, dit-il, nommer ses passions toutes les sortes de perceptions ou connais-
(I) Œuvres de Descartes, (. IV, les Passions de l'âme, lrc part., art. 2.
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sances qui se trouvent en nous, à cause que souvent ce n’est pas notre âme qui les fait telles qu’elles sont, et que toujours elle les reçoit des choses qui sont représentées par elles (1). »
Est-il juste de dire que toutes nos connaissances impliquent la passivité de l’âme? On peut le dire des connaissances que nous devons directement aux sens; mais en est-il de même de celles qui naissent de l’induction et du raisonnement? Le calcul, par exemple, ne peut-il pas nous conduire à des vérités positives qui sont réellement une conquête de l’esprit? Je conviens que le point de départ du calcul est toujours un principe indiscutable qui fait, en quelque sorte, partie de notre entendement et où l’on serait en droit de reconnaître l’empreinte d’une puissance supérieure, mais il n’en est pas moins vrai que les résultats acquis par le calcul sont le fruit de notre libre activité, et cela me suffit pour dire que nos connaissances ne nous sont pas toutes imposées et que c’est forcer un peu trop la signification du mot passion que de l’appliquer, comme fait Descartes, à nos perceptions; aussi, juge-t-il à propos d’élargir, sauf à la rendre vague, la définition qu’il donne des passions, en ajoutant :
« 11 me semble qu’on peut généralement les définir des perceptions, ou des sentiments, ou des émo- (1) Ibid., art. 17.
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tions de l’âme, qu’on rapporte particulièrement à elle, et qui sont causées, et entretenues, et fortifiées par quelque mouvement des esprits (1). »
Descartes hésite encore dans le choix des termes qualificatifs : les passions sont-elles des perceptions ou des sentiments, ou des émotions de l’âme? Il y voit un peu de tout cela, et avant de s’arrêter à l’une de ces expressions, il a besoin d’un plus ample examen. Une seule question ne lui laisse pas un moment d’incertitude, c’est celle qui est relative à l’origine des passions : il en place la source dans les sens et nulle part ailleurs. Elles sont causées, dit- il, et entretenues , et fortifiées par quelque mouvement des esprits. Or, nous savons que Descartes entend par esprits une vapeur subtile, émanée du sang, qui a pour réservoir principal le cerveau, et les nerfs pour conducteurs, et qui, obéissant aux impressions extérieures, en raison même de l’intensité de ces impressions, reflue avec plus ou moins de force vers l’organe de la pensée, et est ensuite renvoyée par cet organe, selon les émotions de l’âme, à toutes les parties du corps qu’elle met en mouvement.
Nul doute pour Descartes, à cet égard : toutes les passions cle l'âme lui viennent du corps auquel elle est jointe. C’est une question que nous reprendrons,
(I) Œuvres de Descaries, t. IV, les Passions de l'âme, Ire pari., art. 27.
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mais d’abord nous devons suivre notre philosophe dans la discussion de sa définition.
Il entre certainement des perceptions dans les passions, mais ces perceptions sont souvent confuses et obscures (1), et Descartes, qui le reconnaît, confesse que l’on ne saurait s’arrêter à ce terme pour qualifier les passions.
« On les peut aussi nommer des sentiments, à cause qu’elles sont reçues en l’âme en même façon que les objets des sens extérieurs, et ne sont pas autrement connues par elle; mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l'âme, non-seulement à cause que ce nom peut être attribué à tous les changements qui arrivent en elle, c’est-à-dire à toutes les diverses pensées qui lui viennent, mais particulièrement pour ce que, de toutes les sortes de pensées qu’elle peut avoir, il n’y en a point d’autres qui l’agitent et l’ébranlent si fort que font ses passions (2). »
Les Passions sont donc, selon Descartes, des émotions de l'âme, et il s’empresse d’ajouter « qu’elles se rapportent particulièrement à elle pour les distinguer des autres sentiments qu’on rapporte, les uns aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs; les autres à notre corps, comme
(1) Œuvres de Descaries, t. IV, p. 61.
(2) Ibid.
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la faim, la soif, la douleur. J’ajoute aussi, dit-il, qu’elles sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits, afin de les distinguer de nos volontés, qu’on peut nommer des émotions de l’âme qui se rapportent à elle, mais qui sont causées par elle-même, et aussi afin d’expliquer leur dernière et plus prochaine cause qui les distingue derechef des autres sentiments (1). »
Avant de définir les passions, n’eût-il pas été plus philosophique de les décrire ? 11 nous semble que la définition la plus exacte serait naturellement ressortie de la description la plus fidèle. Si Descârtes eût d’abord appelé notre attention sur le théâtre du monde, qu’il nous eût fait voir les hommes comme emportés malgré eux dans des directions diverses, à la poursuite de différents buts, dont les uns ont pour objet la satisfaction des sens, les autres celle de l’âme, d’autres celle de l’âme et des sens à la fois ; s’il nous avait montré ceux-ci avides de plaisirs, se plongeant dans la volupté; ceux-là, au contraire, oublieux du bien-être, mais avides de connaissances et tourmentés d’une insatiable curiosité ; certains, mettant toute leur félicité dans la gloire, ou dans la domination, ou dans la possession des richesses; d’autres, mieux partagés, aspirant surtout aux dou-
(1) Œuvres de Descartes, t. IV. Les Passions de l’âme , lre part., art. 29.
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cours d’une affection mutuelle et aux épanchements de l’amitié. Alors, par le plus simple retour sur nousmêmes, nous aurions bientôt senti que notre volonté est, en effet, sollicitée presque à notre insu à suivre l’une de ces directions, et que sur cette pente nous avons besoin de toutes nos forces, de toutes nos lumières, pour conserver notre libre arbitre.
Il nous eût été évident que l’âme, dans cet état, es t à divers degrés passive ; et dès lors le mot passion , comme synonyme d 'inclination, nous venait naturellement à l’esprit, et nous nous serions dit :
Les passions sont des inclinations, tantôt natives, tantôt acquises, par lesquelles l’âme est disposée à désirer, à vouloir, à rechercher certaines choses ; et parmi ces inclinations, les unes ont pour objet la satisfaction des sens, les autres Gelle de l’âme, d’autres celle de l’âme et des sens à la fois.
Il n’est pas exact de dire que la passion est un sentiment, carie sentiment n’est que la perception d’une sensation, et toute sensation ne crée pas une passion. Il y a des perceptions qui nous laissent indifférents et qui ne sont accompagnées ni d’amour ni de haine. Pour qu’il y ait passion, il faut qu’il y ait entraînement de la volonté. Le sentiment entre pour beaucoup dans la passion, mais il ne la constitue pas uniquement.
Il est encore moins exact de dire que la passion est
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une émotion de l'âme , comme Je veut Descartes, car l’émotion n’est qu’un trouble accidentel qui naît des causes les plus diverses, qui ne dure jamais bien longtemps, et qui s’applique à tout, tandis que chaque passion a un objet déterminé, un caractère distinct, une tout autre durée. Elle provoque l’émotion, selon qu’elle est brusquement contrariée ou instantanément satisfaite, mais elle est autre chose, quelque chose de plus.
Quant à la cause immédiate des passions, nous n’avons d’autre espoir de la trouver, ou du moins de la soupçonner, qu’en nous repliant sur nousmêmes.