DE L’ORDRE ET DU DÉNOMBREMENT DES PASSIONS
Croyant avoir suffisamment démontré que les passions de l’âme sont le résultat immédiat de quelque mouvement des esprits animaux (art. 27), et que ce mouvement est lui-même déterminé par l’impression que font sur nous les objets qui meuvent nos sens (art. 51), Descartes en conclut que pour arriver au dénombrement exact des passions, il suffit d' examiner en combien de diverses façons nos sens veuvent être mus par leurs objets (art. 52).
Et d’abord, il trouve que le premier effet que produise sur nous la vue inopinée d’un objet capable de nous émouvoir est de nous causer de Y admiration, en prenant ce mot comme synonyme d’étonnement; « et pour ce que, dit-il, cela peut arriver avant que nous connaissions aucunement si cet objet nous est convenable ou s’il ne l’est pas, il me semble que l’admiration est la première de toutes les passions » (art. 53).
A l’admiration il rattache Y estime et le mépris , Yorcjueil et Y humilité , selon que nous admirons la
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grandeur ou la petitesse cle l’objet qui nous frappe ou que nous croyons reconnaître en nous cette même grandeur ou cette même petitesse.
Dès que le moment de la surprise est passé et que nous sommes revenus de notre étonnement, les qualités plus intimes des choses nous affectent. Si ces qualités répondent cà notre nature ou si elles lui sont opposées, elles agissent sur les nerfs, et par les nerfs sur les esprits, de telle façon que l’âme en est agréablement ou péniblement émue, ce qui, dans le premier cas, fait naître en nous cet attrait sympathique l’on nomme amour , et, dans le second, cette répulsion que l’on nomme haine.
L’Amour et la Haine sont, aux yeux de Descartes, des passions mères d’où les autres passions procèdent par cette même considération du bien et du mal qui les a fait naître (art. 58) : ainsi, il rattache à cette considération le désir, l’espérance, la crainte , la jalousie , la sécurité et le désespoir ; la joie et la tristesse; la satisfaction de soi-même et le repentir; l’indignation et la colère.
« 11 suffit, dit-il, de penser que l’acquisition d’un bien ou la fuite d’un mal est possible, pour être incité à la désirer. Mais quand on considère, outre cela, s il y a beaucoup ou peu d’apparence qu’on obtienne ce qu’on désire, ce qui nous représente qu’il y en a beaucoup, excite en nous X espérance,
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et ce qui nous représente qu’il y en a peu excite la crainte , dont la jalousie est une espèce ; et, lorsque l’espérance est extrême, elle change de nature et se nomme sécurité ou assurance ; comme au contraire l’extrême crainte devient désespoir (art. 58). »
« La considération du bien présent excite eu nous delà joie, celle du mal de la tristesse (art. 6 1). »
« Et le bien qui a été fait par nous-mêmes nous donne une satisfaction intérieure qui est la plus douce de toutes les passions, au lieu que le mal excite le repentir , qui est la plus (amère art. 63). »
« Tout de même, le mal fait par d’autres, n’étant point rapporté à nous, fait seulement que nous avons pour eux de Y indignation, et, lorsqu’il y est rapporté, il émeut aussi la colère (art. 65). »
De toutes ces passions, Descartes n’en reconnaît que six qui puissent être considérées comme fondamentales, à savoir : l’Admiration, l’Amour, la Haine, le Désir, la Joie et la Tristesse.
« Toutes les autres, dit -il, sont composées de quelques-unes de ces six, ou bien en sont des espèces (art. 69). »
N-ous ne saurions accepter cette nomenclature : elle nous paraît inexacte et incomplète. Inexacte, en ce qu’elle range parmi les passions fondamentales des affections de l’âme qui ne sont qu’un effet des passions ; incomplète, en ce qu’elle omet des inclina-
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tions primitives et essentielles à la nature humaine.
Touchée de la vue du bien ou de ce quelle croit être tel, l’âme, selon Descartes, s’y complaît et en recherche la possession, soit par rapporta elle-même, soit par rapport au corps auquel elle est jointe.
Au contraire, la vue du mal ou de ce que nous regardons comme tel, soit par rapport à l’âme, soit pai îappoit au corps, nous fait éprouver un vif sentiment de répulsion.
Ces deux états de lame constituent l’amour et la haine. Le de su en est la conséquence, désir d’union ou d’éloignement selon le sentiment qui le provoque.
11 est impossible d’aimer sans désirer la possession de ce que l’on aime ; il est impossible de haïr sans désirer l’éloignement de ce que l’on hait.
Toute passion fait naître un désir. Le désir n’est donc pas un état primitif. Pour désirer, il faut connaître; il faut être animé d’amour ou de haine : le désir vient ensuite ; il est donc l’effet direct et inévitable des passions plutôt qu’il n’est lui-même une passion.
Nous en dirons autant do la joie et de la tristesse , de Y espérance et de la crainte. Que l’on haïsse ou que 1 on aime, on peut avoir de l’espérance ou de la crainte, de la joie ou de la tristesse selon les facilités ou les obstacles que l’on rencontre.
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11 en est de même de l’indignation et de la colère. L’indignation et la colère sont des tempêtes qui s’élèvent dans l’âme toutes les fois que nos affections sont violemment contrariées. L’amour blessé allume la colère tout aussi bien que l’orgueil et la haine.
Ainsi, la joie et la tristesse, l’espérance et la crainte, l’indignation et la colère accompagnent toutes les passions : elles en forment, pour ainsi dire, le cortège, et elles peuvent tout au plus être considérées elles-mêmes comme des passions secondaires et dérivées.
Dans ce dénombrement, Descartes confond trop souvent l’effet avec la cause. Sur six passions qu’il nous donne comme primitives et fondamentales, il y en a trois qui évidemment ne sont que les effets, les conséquences ordinaires de toutes les passions.
Et Y admiration elle-même, qui tient le premier rang dans cette nomenclature, mérite-t-elle bien le nom de passion ? Nous avons dit que nous entendions par ce mol une inclination de l'âme vers an objet déterminé ; or, l’admiration n’est pas une inclination ; elle peut la faire naître, mais par ellemême elle n’est qu’une émotion plus ou moins forte que l’âme éprouve à la vue ou au récit de quelque chose d’extraordinaire et d’imprévu, et il faut ajouter que c’est une émotion agréable, car l’objet qui la provoque éveille toujours en nous une idée de
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grandeur, de convenance ou de beauté, en quoi elle diffère de l’étonnement avec lequel Descartes semble la confondre.
L 'étonnement n’est pas seulement une émotion ; c’est, un trouble de l'âme occasionné par la présence soudaine d’un objet étrange ou par un événement qui déconcerte nos prévisions, tandis que l’admiration exalte nos facultés sans les troubler.
Il faut donc retrancher l’admiration du nombre des passions primitives, aussi bien que le désir, la joie, la tristesse.
Resteraient l 'amour et la haine ; mais l’amour et la haine, pris dans un sens absolu et général, ne sont que des abstractions qui indiquent des aptitudes plutôt que des inclinations. Il faut spécifier ces aptitudes ; il faut montrer quelle en est la direction habituelle et l’application la plus constante. Ce n’est point assez, ce n’est rien de présenter l’homme comme capable d amour ou de haine, si l’on ne fait remarquer qu 'il s’aime lui-même naturellement d’un amour inné et invincible, et qu’en même temps il est attiré vers l’auteur de son être et vers ses semblables, et qu’une disposition affective toute particulière tend à rapprocher les individus de sexe différent. Voilà des inclinations déterminées, et par conséquent de véritables passions, le reste n’est que l’aptitude aux passions.
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La nomenclature de Descartes pèche donc par la base.
Pour arriver à une bonne nomenclature et à un dénombrement exact des passions , il n’est pas besoin de remonter aux premiers principes et de se livrer à de longs raisonnements; il n’est même pas nécessaire d’étudier, ce qui irait à l’infini, toutes les impressions dont l’homme est susceptible : il suffit d’observer ses voies, ses tendances habituelles, ses penchants, l’objet de ses convoitises, les mobiles qui généralement le font agir; et, pour cela, nous n’avons qu’à nous rendre attentifs à ce qui se passe en nous et autour de nous. C’est une étude de faits, et de faits à notre portée qui se reproduisent sans cesse, et toujours dans des conditions analogues.
Essayons d’esquisser les principaux résultats que nous donne l’observation.
Dès que la vie de relation commence pour l’enfant, il promène ses regards de tous côtés ; il prête l’oreille au moindre bruit; il touche à tout; il écoute avidement les récits qu’on lui fait. Il semble que son intelligence s’efforce de soulever les voiles qui lui dérobent le spectacle du monde. Une curiosité vague, mais insatiable, le sollicite et le domine : elle prendra plus tard des directions déterminées selon ses aptitudes particulières, mais dans le principe elle s’applique à tout.
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La curiosité est donc une inclination native de lame, une passion fondamentale : elle est à l’esprit ce que la faim est au corps.
Si l’enfant est curieux, il n’est pas moins personnel ; il se montre, dès le sein de sa nourrice, avide de bien-être et jaloux de ses avantages ; il repousse les rivaux; il voit d’un œil inquiet que l’on porte la main sur ce qui a été mis en sa possession ; en général il est gourmand ; la parure lui plaît ; il est sensible aux flatteries, aux caresses ; en un mot, il s aime lui-même et d’un amour de prédilection.
L’amour de soi est donc, à l’égal de la curiosité, une passion native et fondamentale qui a pour objet la satisfaction des sens et celle de l’âme ; quelquefois, celle des sens plus que celle de l’âme ou celle de l’âme plus que celle des sens, mais toujours l’une et l’autre à différents degrés.
Bien que l’enfant soit personnel, s’aimant luimême, il n’en est pas moins attiré par une force secrète vers les enfants de son âge ; il les recherche, il se plaît au milieu d’eux, il a besoin de leur commerce; il serait malheureux dans l’isolement, et, pour tout dire, il est né sociable.
La sociabilité est donc du nombre des inclinations natives et fondamentales.
L’enfant qui recherche ses semblables fait encore un choix parmi eux : il a des préférences fondées
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sur la sympathie, sur des rapports de goûts et de caractère; et il en a aussi, et de très-marquées, de très-vives que la seule différence des sexes détermine. Le petit garçon est visiblement attiré vers la petite fille, et. réciproquement. Ce penchant se fortifie avec l’âge, change de caractère, mais il existe et se fait remarquer dès les premières années. Il est plus ou moins prononcé selon les sujets, mais jamais absent; il est de tous les temps et de tous les lieux ; il est inhérent aux individus de notre espèce.
L’inclination qu’un sexe éprouve pour l’autre, I’amour sexuel, est donc aussi une passion native et fondamentale.
Ces diverses inclinations ne sont pas les seules auxquelles lame humaine obéisse : elle reconnaît instinctivement une puissance supérieure d’où découlent toutes les perfections de l’être, tous les biens de la vie, toutes les lumières de l’intelligence : elle va à elle comme à sa source.
On n’a nulle peine à faire naître chez l’enfant l’idée de la paternité divine. Celte idée éclôt dans son esprit dès qu’il entend prononcer le mot de Dieu. On le trouve tout disposé à admettre l’existence de cet être invisible en lui-même, mais si manifeste par ses œuvres, et dont le ciel et la terre racontent la gloire. L’enfant ne s’y méprend point ; il suffit d’y appeler son attention. Plus tard, le tumulte des sens
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et les sophismes pourront obscurcir en lui cette notion et comprimer les élans de son âme, mais, à moins qu’il ne tombe dans une dégradation absolue, il ne parviendra pas à effacer de son esprit et de son cœur l’empreinte sacrée.
L’Homme a l’idée et le sentiment de l’infini ; il aspire au vrai absolu ; il aimelle beau en lui-même. Quels que soient les erreurs de son esprit, ou les égarements de son cœur, c’est Dieu qu’il cherche sous mille images trompeuses. Il a besoin de plonger son âme dans l’infini, de l’abreuver aux sources du vrai et du beau. Cette passion sublime ne lui permet de trouver ni satisfaction ni repos dans la possession des choses finies. La volupté l’enivre sans l’assouvir. La science l’éblouit sans donner le calme à son entendement. Lassé de ses poursuites, il sent parfois faiblir son courage et veut s’arrêter au premier abri qu’il rencontre, mais une inquiétude secrète l’avertit qu il n a point atteint le but et l’oblige à reprendre sa route : Dieu en est le terme. Bon gré, mal gré,
1 homme va à lui : il peut donner le change à cette inclination, il ne saurait s’v soustraire entièrement. L athéisme n’est qu’une révolte impuissante contre celte disposition naturelle, et cette disposition n’est pas une des preuves les moins éclatantes de l’existence de Dieu, car si Dieu n’existait pas, l’homme n en aurait point l’idée, ainsi que l’a fait observer
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Descartes \ il ne se sentirait pas incessamment attiré vers lui. Ce qui n’est pas, n’éveille aucune passion ; et l’homme a réellement la passion de Dieu , puisqu’il divinise tout ce qu’il aime et qu’il aime tout ce qu’il croit divin.
11 est une autre inclination qui mérite d’être comptée au nombre des inclinations fondamentales, c’est celle dont la pente mène à la cupidité et à l’avarice, c’est I’esprit d’appropriation que quelques physiologistes de l’école de Gall ont désigné sous le nom d ' acquisivité.
Nous désirons assurer et accroître nos moyens d’existence. Cette inclination qui est une dépendance et, en quelque sorte, un complément de l’amour de soi, a surtout en vu zY affermissement , et, si l’on peut ainsi parler, Y ampliation de notre être .
L’homme, avide de jouissances immédiates, convoite les richesses pour les prodiguer, tandis que l’avare se soumet aux plus dures privations pour le seul plaisir de posséder. La possession a par ellemême un attrait auquel peu d’hommes savent résister. Nous désirons tous, plus ou moins, nous approprier quelque chose, et cela toute la vie ; il n’est point d’homme absolument exempt de l’amour de soi, point qui soit dépourvu de toute curiosité, point qui soit absolument insociable, ou tout à fait insensible à l’attrait sexuel, et nous ne croyons pas qu’il en
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existe un seul sur lequel l’idée de Dieu n’ait aucune prise.
Ainsi, la curiosité; I’amour de soi, qui prend le nom d amour-propre lorsqu’il se rapporte à l’être moral et de sensualité lorsqu’il se rapporte à l’être physique; I’acquisivité , la sociabilité; I’amour sexuel, et le sentiment religieux, sont, à nos yeux, les seules inclinations primitives et fondamentales, parce que ce sont les seules qui soient communes à tous les hommes, bien qu’à divers degrés, et qu’elles composent réellement le fond de notre nature morale.
Les autres passions se rattachent à ces passions mères, comme Y orgueil et la jalousie h l’amour-propre, 1 ambition et Y envie à l’esprit d’appropriation et aussi à 1 amour-propre; de même que le libertinage et la gourmandise sont des dépendances et des formes de la sensualité.
Telle est la nomenclature qui nous semble la plus conforme aux faits, la plus vraie; et puisque l’examen des doctrines de Descartes nous a conduit à exposer nos propres vues sur ce sujet, nous ferons encore remarquer qu’il y a entre les passions une sorte d’antagonisme ; que les unes, telles que l’amourpropre, 1 orgueil, la jalousie, l’avarice, ramènent et concentrent en soi l’individu, tandis que d’autres, qui ont leur source dans la sociabilité, le sollici-
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tenta l’expansion, et que s’il en est, comme l’amour sexuel, qui paraissent n'avoir pour objet que le corps, il en est d’autres, comme la piété, dans lesquelles l’âme seule est intéressée, mais que la plupart néanmoins participent de notre double nature et ont en vue la satisfaction de l’âme et du corps tout ensemble.