‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 29 sur 46 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Après avoir fait le dénombrement des passions, Descartes revient sur la définition de chacune d’elles et la développe ; il examine ensuite quelle est la liaison des passions avec l’état de la sensibilité, avec le mouvement des esprits et celui du sang; quelle influence elles exercent sur les diverses fonctions de l’économie; à quels signes extérieurs on peut les reconnaître; quelle est leur utilité; quels sont leurs dangers; et jusqu’à quel point lame peut se soustraire à leur joug.

Considérant X admiration comme une surprise de Ferme et X étonnement comme un excès d' admiration (IIe part., art. 70-73), Descartes, fidèle à son principe que l’âme n’est affectée que parle corps, explique de la manière suivante la production de ces émotions : « Les objets des sens qui sont nouveaux touchent le cerveau en certaines parties auxquelles il n’a point coutume d’être touché, et ces parties étant plus tendres ou moins fermes que celles qu’une agitation fréquente a endurcies, cela augmente l’effet

des mouvements qu’ils y excitent. Ce qu’on ne trouvera pas incroyable, si on considère que c’est une pareille raison qui fait que les plantes de nos pieds étant accoutumées à un attouchement assez rude par la pesanteur du corps qu’elles portent, nous ne sentons que fort peu cet attouchement quand nous marchons, au lieu qu’un autre beaucoup moindre et plus doux dont on les chatouille nous est presque insupportable, à cause qu’il ne nous est pas ordinaire (IIe part., art. 72). »

On peut trouver cette explication grossière : elle l’est en effet par les termes, mais au fond elle est vraie. Les sensations s’affaiblissent par leur répétition même, et les impressions nouvelles, inaccoutumées, sont ressenties par nous beaucoup plus vivement. Or, si la surprise n’implique pas toujours l’admiration qui suppose le sentiment de la beauté, il est certain qu’il n’y a pas d’admiration sans surprise, et cela suffit pour donner raison à Descartes.

11 ne croit pas du reste que cette émotion retentisse sur le cœur et puisse modifier la circulation du sang, attendu qu’elle n’a pour objet, selon lui, ni le bien ni le mal , mais seulement la connaissance de la chose qu'on admire et que cela ne regarde que le cerveau où sont les organes qui servent à cette connaissance (IIe part., art. 71).

Que l’admiration n’ait pour objet ni le bien ni le

mal, c est ce que nous n’admettons pas, comme ou l’a déjà vu : elle a pour objet le bien ; il est vrai que ce n’est pas toujours un bien qui se rapporte à nous, qui nous soit propre, mais cela n’empêche pas que cette émotion, comme toutes les autres, ne retentisse sur le cœur, d’autant plus qu’elle a un caractère de soudaineté irrécusable.

L'effet de l’admiration est de graver dans notre mémoire et de rendre présentes à notre esprit des choses qui jusque-là nous étaientinconnues. a Aussi voyons-nous, dit Descartes, que ceux qui n’ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants » (art. 75).

Elle nous dispose àl' acquisition des sciences, pourvu que nous nous tenions en garde contre ses excès, car l’admiration immodérée, irréfléchie, pervertit le jugement en grossissant outre mesure à nos yeux le mérite et le prix des choses. Le meilleur moyen d’en prévenir l’excès est d’étendre le plus possible nos connaissances et de multiplier dans notre esprit les points de comparaison (art. 76, 77, 78).

Persuadé que l’on ne peut pas distinguer autant d'espèces cl amour qu’il y a de divers objets qu on peut aimer (ait. 82), Descartes se borne à établir la différence qu’il y a, selon lui, entre la simple affection, l’amitié et la dévotion, et il fonde cette différence sur la comparaison que l’on fait de l’objet aimé par rapport à

soi : « Car, dit-il, lorsqu’on estime l’objet de son amour moins que soi, on n’a pour lui qu’une simple affection.', lorsqu’on l’estime à l’égal de soi, cela se nomme amitié-, et, lorsqu’on l’estime davantage, la passion qu’on a peut être nommée dévotion (art. 83). » Et il ajoute que l 'on peut avoir de l’ affection pour une fleur , pour un oiseau , pour un chevaf en quoi il nous semble détourner le mot affection de sa véritable signification, car affection est synonyme de bienveillance et indique un attrait moral que les êtres irraisonnables, et à plus forte raison les êtres insensibles, ne sauraient nous inspirer. Il prend ici le mot affection dans le sens de goût : nous pouvons avoir du goût et même un goût passionné pour une fleur, pour un oiseau, pour un cheval, mais, à moins d’avoir l’esprit déréglé, nous ne pouvons avoir de l’affection que pour des êtres de notre espèce..

Quoique Descartes ne se montre pas d’abord disposé à admettre diverses sortes d’amour selon la nature des objets qui nous attirent, il est amené à faire une distinction de ce genre à propos de la haine. 11 reconnaît que les objets qui nous attirent aussi bien que ceux qui excitent notre répulsion peuvent être représentés à l'âme soit par les sens extérieurs, soit par les intérieurs et par sa propre raison; que nous apvelons communément bien ou mal ce que nos sens intérieurs ou notre raison nous font juger convenable

ou contraire à notre nature ; et que nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi représenté par nos sens extérieurs , principalement par celui de la vue ; d' où naissent deux espèces d' amour , à savoir celle qu'on a pour les choses bonnes , et celle qu'on a pour les belles , d laquelle on peut donner le nom d'agrément , afin de ne pas la confondre avec l'autre; et delà naissent en même façon deux espèces de haine , l'une desquelles se rapporte aux choses mauvaises , l'autre à celles qui sont laides; et cette dernière peut être appelée horreur ou aversion , afin de la distinguer. Mais ce qu’il y a ici de plus remarquable , ajoute-t-il, c’est que ces passions d'agrément et d'horreur ont coutume d’être plus violentes que les autres espèces d'amour ou de haine , à cause que ce qui vient d l’âme par les sens la touche plus fort que ce qui lui est représenté par sa raison , et. que toutefois elles ont ordinairement moins de vérité , en sorte que de toutes les passions ce sont celles qui trompent le plus , et dont on doit le plus soigneusement se garder (1).

Descartes, qui a mis le désir au rang des passions primitives, semble ici se déjuger, car il distingue les désirs qui naissent de l’amour et ceux qui naissent delà haine ; il admet autant d’espèces de désirs qu’il y a d’espèces d’amour ou de haine ; d’où il résulte

(I) Œuvres compl., I. IV. Les Passions de l’âme, II pari., art. 83 .

évidemment que le désir, loin d'être une passion primitive, n’est qu’une conséquence et un effet des passions.

Il en est de même de la joie et de la tristesse. La joie est une agréable émotion de l'âme qui naît de la présence d’un bien ou de ce que notre imagination nous représente comme tel. La tristesse est une langueur désagréable en laquelle consiste, dit Descartes, l'incommodité que l'âme reçoit du mal (art. 9 i -92). « Mais il arrive souvent, ajoute notre philosophe, qu’on se sent triste ou joyeux sans qu’on puisse ainsi distinctement remarquer le bien ou le mal qui en sont les causes, à savoir lorsque ce bien ou ce mal font leurs impressions dans le cerveau sans l’entremise de l’âme (art. 93). » — « Ainsi, lorsqu’on est en pleine santé, et que le temps est plus serein que de coutume, on sent en soi une gaieté qui ne-vient d’aucune fonction de l’entendement, mais seulement des impressions que le mouvement des esprits fait dans le cerveau ; et l’on ne se sent triste en même façon que lorsque le corps est indisposé, encore qu’on ne sache point qu’il le soit (IIe part., art. 94). » Donc la joie et la tristesse sont consécutives tantôt d’une impression interne, irréfléchie, mais qui provoque d’abord un sentiment de bien-être ou de malaise, tantôt d’une passion contrariée ou satisfaite : nous sommes joyeux ou tristes

pai la possession ou la privation d’une chose que nous aimons ; et, lors même que nous ne nous rendons point compte de la cause de notre joie ou de celle de notre tristesse, il est évident que dans ce cas l’une ou l’autre naît de la satisfaction ou de la contrariété de notre sens intime. Donc Descartes est ici condamné par ses propres paroles et par les exemples qu’il nous fournil.

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