‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 33 sur 46 · DE LEUR UTILITÉ · texte numérisé non relu

DE LEUR UTILITÉ

Les passions fondamentales, ainsi que nous l’avons reconnu, sont des inclinations naturelles ayant pour but le bien-être de lame ou celui du corps, quelquefois celui de l’âme et du corps à la fois : elles paraissent liées à des dispositions organiques \ par conséquent, elles peuvent être rapportées à l’auteur même de notre être ; aussi devons-nous les considérer comme bonnes en elles-mêmes et conformes à notre fin : elles ne deviennent funestes et criminelles que lorsque nous nous livrons à elles inconsidérément, exagérant leur portée et dépassant le but.

C’est la doctrine formelle de Descartes. Il écrivait à M. Chanut en date du Ier novembre 1646 : « Il semble que vous inférez, de ce que j’ai étudié les passions, que je n’en dois plus avoir aucune ; mais je vous dirai que tout au contraire, en les examinant, je les ai trouvées presque toutes bonnes, et tellement utiles à cette vie, que notre âme n’aurait pas sujet de vouloir demeurer jointe à son corps un

seul moment, si elle ne les pouvait ressentir (1). » Et dans le Traité des Passions, il n’apporte à cette approbation aucune restriction :

« Maintenant, dit-il, que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n’avions auparavant ; car nous voyons qu’elles sont toutes bonnes de leur nature , et que nous n’avons rièn à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès (2). »

Celui qui pourrait douter de l’utilité des passions n’a, en effet, qu’à se rappeler leur objet et leur influence sur la volonté. Leur objet, au fond, c est le vrai, le beau, le bien. La curiosité, qui nous sollicite sans cesse à étendre le cercle de nos connaissances, n’est que la soif du vrai. L’amour, l’amour sensuel lui-même qui attire un sexe vers l’autre est, selon Platon, le désir de l'immortalité par la beauté. L’homme aime instinctivement ce qui est d’accord avec sa nature. Il aspire au bien avec la même ardeur qu’il aspire au vrai : il désire posséder le bien à jamais ; et quel moyen a-t-il de perpétuer cette possession ? il n’est pas le même deux instants de suite ; il se renouvelle sans cesse dans sa chair , dans ses os , dans son sang, en perdant toujours quelque chose, il meurt en détail à toute heure. Le seul

(1) Œuvres compl., t. IX, p. 417.

(2) ld. p. 209.

uiojeii que la nature mortelle ait de se perpétuer, c est la généiation qui substitue un individu jeune à un autre plus vieux. Voilà ce qui fait , dit Platon, V immortalité de T animal mortel ; mais ces effets ne saui aient s accomplir dans ce qui est discordant; or, le laid est un défaut d’accord, tandis que le beau est tout harmonie. La beauté est comme la déesse de la conception. C'est pourquoi , ajoute Platon, lorsque l'être fécond s'approche de la beauté , il éprouve du contentement , il se répand dans sa joie , il engendre, il produit. Si au contraire il s'approche du laid , alors , tnsie et découragé , il se relire , se détourne , se contracte, il ne produit point et 'porte le poids de son germe avec douleur (1). Mais, prenez-y garde, la beauté n’est ici qu’un moyen : le but final de la nature, celui qui doit être le nôtre dans l’amour sensuel et dans lacté de la génération, c'est de perpétuer le bien , d’éterniser le bon autant qu’il est en nous. Tout ce qui s’éloigne de cette fin n’est que déréglement et libertinage.

La jalousie, cette inquiétude mêlée de dépit et de haine que nous font éprouver ceux qui détournent à leui a\an(age quelque bien que nous croyons méri- (ei , la jalousie qui a sa source dans l’égoïsme et qui la plupart du temps est la marque d’une âme basse,

(I) Voir le Banquet. Œuvres compl. de Platon, trad. de V. Cousin, t. VI, p. 302 et suiv.

« peut être juste et honnête en quelques occasions, selon la remarque de Descartes. Ainsi, par exemple, un capitaine qui garde une place de grande importance, a droit d’en être jaloux, c’est-à-dire de se défier de tous les moyens par lesquels elle pourrait être surprise ; et une honnête femme n est pas blâmée d’être jalouse de son honneur, c’est-à-dire de ne se garder pas seulement de mal taire, mais aussi d’éviter jusques aux moindres sujets de médisance (1). »

11 est même impossible d’aimer beaucoup sans un peu d’inquiétude et une légitime susceptibilité. Amour et repos ne vont jamais ensemble. Quand on met toute sa félicité dans l’affection d’autrui, que l’on croit la mériter et l’avoir obtenue, il est naturel de craindre qu elle ne nous échappe et que quelqu un ne s’interpose entre nous et l’objet aimé. La jalousie ne devient coupable que lorsqu’elle nous rend injuste ou qu’elle est poussée jusqu’à la fureur, ou qu’elle naît à l’occasion des biens de la fortune dont l’inégale répartition ne nous appauvrit pas : dans ce cas, elle se confond avec l’envie, qui est, ainsi que nous l’avons dit, une sorte de chagrin du bien d’autrui.

Comment justifier l’orgueil, cette idolâtrie de nous-mêmes, cette prééminence tyrannique que nous nous attribuons sur les autres? Rien au monde

(1) Les Passions de l’âme , art. 163.

n’est plus odieusement déraisonnable, car tout nous avertit du peu que nous sommes. Mais si l’orgueil , le sot orgueil, ne peut être justifié, il faut au moins reconnaître qu’il n’est que l’exagération d’un sentiment légitime et bon, à savoir, l’estime, le respect de soi-même qui nous détend contre les séductions du mal, lorsque le mal peut être fait impunément. C est un noble orgueil que celui qui ne nous permet pas de nous dégrader à nos propres yeux. Et il faut dire de l’ambition ce que nous avons dit de l’orgueil : l’ambition qui ne proportionne pas ses désirs à ses forces, qui ne consulte que son intérêt dans le choix des moyens sans tenir compte de la justice et de l’humanité, qui marche à son but par des voies ténébreuses, dans la boue, dans le sang ou à travers les ruines, une telle passion est assurément bien désastreuse, bien criminelle, et le moraliste n’a pas assez d anathèmes pour la condamner; mais si notre ambition n’est fondée, comme elle doit l’être, que sur le sentiment vrai et réfléchi de nos facultés, de nos droits et de nos devoirs ; si elle cherche dans l’intérêt général sa propre satisfaction ; si elle est sévère dans le choix des moyens, énergique plutôt que turbulente , si elle est moins tentée de la domination et des richesses que de l’honneur de faire du bien aux hommes ; oh ! alors, elle crée des héros tels qu’Épaminondas et Washington, et elle est, à plus juste

t36 DE L’UTILITÉ ET DU DANGER DES PASSIONS.

titre encore qu’un orgueil bien placé, une noble et généreuse passion.

L’avarice, la hideuse avarice, qui amasse pour le plaisir seul d’amasser, qui voudrait concentrer en ses mains toutes les richesses de la terre, et qui, par cela même, tend à détourner de son cours la fortune publique, cette passion insatiable et impitoyable qui nous rend aussi durs à nous-mêmes qu'aux autres, émane également d’un bon principe, de l’instinct de conservation, qui nous fait une loi de pourvoir a nos besoins, non-seulement pour le présent, mais pour l’avenir. Quoique l’avarice manque le but que l’économie se propose d’atteindre, elle n en est pourtant que l’excès. Or, l'économie qui consiste a compter avec soi-même et à régler absolument ses dépenses de manière à ne jamais dépasser ses ressources, l’économie est une des meilleures parties de la sagesse, car sans elle il n’y a pour nous n. sécurité, ni indépendance, ni dignité.

Pour la sociabilité et la piété, est-il besoin c e.. faire sentir l’excellence et les avantages? Qui ne les reconnaît au premier abord? Qui n’admirera, t ce secret penchant qui, indépendamment de nos besoins, nous rend nécessaire le commerce e nos semblables, et qui nous fait trouver un tel cha une dans la parole humaine que la conversation es nombre des principaux agréments de la vie. C es

cette inclination qui sert de correctif aux passions haineuses sans cesse éveillées par des intérêts opposés : elle rapproche les hommes en laissant subsister leur individualité distincte, et, comme toutes les passions expansives, elle concourt à l’harmonie générale.

La piété est la passion des âmes célestes que rien ici-bas ne saurait pleinement satisfaire, et qui, se sentant comme exilées sur la terre, s’élèvent patdegrés jusqu’à la source même du vrai, du beau et, du bien : elles se plongent avec ardeur au sein de cette lumière infinie, dans cet océan de bonté, et loin d’y épuiser leur amour, elles en retrouvent en surabondance pour tout ce qui est pur, pour tout ce qui est noble et grand, comme aussi pour tout ce qui souffre, pour tout ce qui réclame assistance et appui. G est de cette sorte d’amour qu’un écrivain inspiré a pu dire :

« Rien n’est plus doux que l’amour, rien n’est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n’est rien de plus parfait ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l’amour est né de Dieu et qu’il ne peut se reposer qu’en Dieu...

« Celui qui aime court, vole; il est dans la joie, il est libre, et rien ne l’arrête...

« L’amour souvent ne connaît point de mesure, mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts.

« Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte; il tente plus qu’il ne peut; jamais il ne prétexte l’impossibilité, parce qu’il se croit tout possible et tout permis.

« Et à cause de cela, il peut tout, et il accomplit beaucoup de choses qui fatiguent et qui épuisent vainement celui qui n’aime point.

« L’amour veille sans cesse ; dans le sommeil

même il ne dort point.

« Aucune fatigue ne le lasse, aucun lien ne l’appesantit, aucune frayeur ne le trouble; mais telle qu’une flamme vive et pénétrante, il s’élance vers le ciel et s’ouvre un sûr passage à travers tous les obstacles (1). »

On ne saurait caractériser avec plus de vérité et d’éloquence cette passion sublime, ni mieux faire connaître et sa puissance et ses heureux effets. Gardons-nous de rien ajouter à cette peinture, de peur de l’affaiblir, mais parlons de l’utilité du plaisir et de celle de la douleur, ces sensations maîtresses et régulatrices de la vie humaine, qui provoquent les passions et qui les fortifient.

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