‹ Descartes considéré comme physiologiste et comme médecinChapitre 32 sur 46 · CONSIDÉRATIONS SUR LES PASSIONS SECONDAIRES ET DÉRIVÉES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR LES PASSIONS SECONDAIRES ET DÉRIVÉES

Descartes consacre la troisième partie de son Traité des Passions à l’examen de celles qu’il fait dépendre des passions primitives. Ce que nous avons dit de cette classification nous dispense d’y revenir : elle est évidemment incomplète et défectueuse puisqu’elle n’embrasse pas l’homme tout entier avec ses besoins physiques, intellectuels et moraux. La sensualité, qui est une dépendance de Y amour de soi , n’y ligure pas; et, par suite, il n’y est pas question du libertinage et de la gourmandise , qui pourtant tiennent bien quelque place dans la vie humaine.

Il en est de même de la passion des voyages et du goût si répandu des collections qu’il faudrait rattacher à la curosité, si la curiosité était comptée par Descartes au nombre des passions primitives.

Au lieu de cela, il nous présente Y admiration comme la source la plus féconde des passions secondaires : elle fait naître Y estime ou le mépris , et, selon que l’estime ou le mépris se rapporte à nous ou aux

autres, il peut en résulter, comme terme extrême,

X orgueil ou Xhumilitè , la vénération ou le déchun ,

X émulation ou X envie, la pitié ou X indignation, et enfin la colère qui naît de l’indignation et du désir de la vengeance.

A propos de l’estime de soi, Descartes dit excellemment : « Je ne remarque en nous qu’une seule chose qui nous puisse donner juste raison de nous estimer, à savoir, l’usage de notre libre arbitre et l’empire que nous avons sur nos volontés ; car il n’y a que les seules actions qui dépendent de ce libre arbitre pour lesquelles nous puissions avec raison être loués ou blâmés; et il nous rend en quelque façon semblables à Dieu, en nous faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous ne perdions point par lâcheté les droits qu’il nous donne (art. 152). »

Dans cette troisième partie, le moraliste se montre bien plus que le physiologiste : il y est à peine question du mouvement des esprits qui détermine la passion et l’entretient, mars en revanche les observations morales y abondent.

Descartes traite sévèrement cette estime aveugle et sans mesure de soi-même qui caractérise l’orgueil. « Ce sont ceux qui se connaissent le moins, dit-il,quisontleplussujetsà s’enorgueillir (art. 160).

« Ce vice est si déraisonnable et si absurde que j’aurais de la peine à croire qu’il y eut des hommes

qui s’y laissassent aller, si jamais personne n’était loué injustement; mais la flatterie est si commune partout, qu’il n’y a point d’homme si défectueux qu’il ne se voie souvent estimé pour des choses qui ne méritent aucune louange, ou même qui méritent du blâme, ce qui donne occasion aux plus ignorants et aux plus stupides de tomber en cette espèce d’orgueil (art. 157). »

Il distingue deux sortes d’humilité : une humilité vertueuse et une humilité vicieuse.

L’ humilité vertueuse consiste dans le sentiment de l’infirmité de notre nature et dans le souvenir de nos fautes qui nous empêche de nous préférer aux autres, doués, comme nous, du libre arbitre dont le bon usage fait toute notre dignité. A ce point de vue, les plus généreux , dit-il, ont coutume d'être les plus humbles (art. 155).

L’humilité vicieuse est une disposition à oublier notre dignité morale devant des avantages empruntés et extérieurs qui ne sont dus qu’au hasard. Aussi, est-il ordinaire de voir ceux qui cèdent à cette disposition s’abaisser honteusement devant les puissants dont ils attendent quelque profit ou craignent quelque mal, tandis qu’ils s’élèvent insolemment au-dessus de ceux desquels ils n’espèrent ni ne craignent aucune chose (art. 159).

La vénération est le respect mêlé d’amour que

nous ressentons pour un être libre et bienfaisant (art. 162).

Le dédain , au contraire, est le sentiment que nous fait éprouver un être également libre, mais malfaisant, dont nous ne redoutons point les trai ts, parce que nous nous regardons comme trop supérieurs à lui.

La vue des succès d’autrui excite chez les natures énergiques le désir de marcher dans les mêmes voies, sinon pour dépasser, du moins pour atteindre le même but, c’est là ce que nous nommons X émulation. « C’est, dit Descartes, une espèce de coui âge duquel la cause externe est l’exemple. Je dis la cause externe, pour ce qu’il doit outre cela y en avoii toujours une interne, qui consiste en ce qu’on a le corps tellement disposé que le désir et l’espérance ont plus de force à faire aller quantité de sang vers le cœur, que la crainte ou le désespoir à l’empêcher (art. 172). » Nous retrouvons ici le physiologiste habitué à rechercher dans les dispositions du corps le secret de nos inclinations morales : ses explications sont rarement admissibles : la plupart du temps, elles sont ou hasardées, ou incomplètes, ou manifestement erronées, parce qu’elles ne reposent pas sur une connaissance exacte des lois de 1 organisation, mais le principe qui les inspire est vrai, et l’application de Descartes à suivre ce principe prouve son bon sens profond.

A l’émulation il oppose V envie, qui est une vue chagrine des prospérités d’autrui avec un retour égoïste sur soi-même : c’est, dit-il, une espèce de tristesse mêlée de haine (art. 182). Cette tristesse pourrait être excusable si elle se rapportait seulement à la mauvaise distribution du bien qu’on envie, et non aux personnes qui le possèdent ou le distribuent; mais il est peu d’hommes assez généreux pour se défendre d’un sentiment de haine à l’égard de ceux qui les préviennent dans l’acquisition du bien qu’ils désirent (art. 183).

« Aucun vice, dit Descartes, ne nuit tant à la félicité des hommes que celui de l’envie ; car, outre que ceux qui en sont entachés s’affligent eux-mêmes, ils troublent aussi de tout leur pouvoir le plaisir des autres. Ils ont ordinairement le teint plombé, c est-à-dire mêlé de jaune et de noir et comme de sang meurtri, d’où vient que l’envie est nommée livor en latin : ce qui s’accorde fort bien avec ce qui a été dit ci-dessus des mouvements du sang en la tristesse et en la haine (art. 184). »>

Descartes rappelle alors que la haine fait refluer la bile dans le sang et que la tristesse ralentit la circulation, ce qui suffit, pour rendre la couleur livide; en quoi il a parfaitement raison (art. 184).

Cette tristesse mêlée de haine, qui caractérise l’envie, le conduit à parler d’un autre sentiment, la. pitié,

qui est aussi une espèce de tristesse , mais une tristesse mêlée cl’amour et de bon vouloir pour ceux que nous voyons souffrir injustement (art. 185).

Il s’en faut de beaucoup que la pitié soit toujours désintéressée : elle nous est au contraire souvent inspirée par la conscience que nous avons de notre propre faiblesse et par l’appréhension des maux dont les autres sont affligés ; c’est nous que nous plaignons en eux par avance (art. 186).

Il y a pourtant des âmes fortes, mais généreuses, chez lesquelles la commisération naît d une vue supérieure de l’esprit. « Mais, dit Descartes, la tristesse de cette pitié n est plus amère, et, comme celle que causent les actions funestes qu on voit représenter au théâtre, elle est plus dans 1 extérieur et dans le sens que dans 1 intérieur de 1 âme, laquelle a cependant la satisfaction de penser quelle fait ce qui est de son devoir, en ce qu’elle compatit avec des affligés (art. 187). »

Les natures brutales et sauvages sont du reste les seules qui soient inaccessibles à la pitié (art. 188).

Ce sentiment provoque les larmes, et Descartes en rend compte, selon sa coutume, non par l’action directe des nerfs sur les glandes lacrymales qu’il ne connaissait pas, mais en disant que 1 amour envoie beaucoup de sang au cœur et que ce sang, lorsqu il arrive aux yeux, trouve les vaisseaux resserrés par

la tristesse et qu’il s’exhale alors à la surface de l’œil en vapeurs humides (art. 189). Nous avons déjà dit plus haut ce que nous pensons de cette explication; nous n’y reviendrons pas.

L'indignation est une vive émotion qu’excite en nous la vue ou le récit d'un attentat à la justice ou à 1 humanité sans que nous y soyons directement intéressés : c est le propre des âmes généreuses; mais elles ne se passionnent pas ainsi à tout propos. Car, dit Descartes, « c est être difficile et chagrin que d avoir beaucoup d’indignation pour des choses de peu d importance; c’est être injuste que d’en avoir pour celles qui ne sont point blâmables; et c’est être impertinent et absurde de ne restreindre pas cette passion aux actions des hommes, et de l’étendre jusqu’aux œuvres de Dieu ou de la nature, ainsi que font ceux qui, n’étant jamais contents de leur condition ni de leur fortune, osent trouver à redire en la conduite du monde et aux secrets de la Provividence (art. 198). »

Il ne parle pas des causes physiques qui nous rendent plus ou moins accessibles à l’indignation, non plus que des signes extérieurs qui l’accompagnent, parce qu’ayant à traiter de la colère, ce qu’il en dit peut, à quelques réserves près, être appliqué à l’indignation.

La colère et l’ indignation sont en effet des émotions

très-voisines l’une de l’autre : elles diffèrent seulement par le degré d’intensité et par le motif qui les détermine. La colère est une émotion beaucoup plus vive dans laquelle il entre presque toujours un principe égoïste, tandis que l’indignation est en général désintéressée. Ce bouillonnement des sens, cette agitation, cette espèce de tempête qui caractérise la colère est ordinairement déterminée par une offense qui nous est faite ou par toute action qui nous peut nuire. Tandis que l’indignation se rapporte bien plus au mal en lui-même qu’aux personnes ; la colère regarde uniquement les personnes : elle est toujours accompagnée du désir de la vengeance, le plus pressant de tous , dit Descartes (art. 199) ; et il ajoute que c’est ce désir, joint à l’amour qu’on a pour soi , qui entretient l’agitation du sang dans la colère (i ibidem ) .

Le tempérament nervoso-bilieux est celui qui prédispose le plus à ce genre d’émotion. Par cela même que le système nerveux est prédominant en nous, nous devons ressentir plus vivement les blessures soudaines faites à notre amour-propre ou les attaques à notre sûreté, sans compter que la bile augmente cette susceptibilité nerveuse en communiquant au sang une sorte d’âcreté.

«Les signes extérieurs de cette passion sonl différents, dit Descartes, selon les divers tempéraments

des personnes et la diversité des autres passions qui la composent ou se joignent à elle. Ainsi on en voit qui pâlissent ou qui tremblent lorsqu’ils se mettent en colère, et on en voit d’autres qui rougissent ou même qui pleurent (art. 200). »

« Ceci nous avertit qu’on peut distinguer deux espèces de colère : l’une qui est fort prompte et se manifeste fort à l’extérieur, mais néanmoins qui a peu d’effet et peut facilement être apaisée; l’autre qui ne paraît pas tant à l’abord, mais qui ronge davantage le cœur et qui a des effets dangereux (art. 201). »

Les natures généreuses, mais très-impressionnables, sont particulièrement sujettes à ces passagers emportements qui, à la vérité, font bouillonner le sang et colorent le visage, mais où il y a plus de fumée que de feu, tandis que la colère concentrée qui fait peu de bruit et qui, au lieu d’accélérer les battements du cœur, les ralentit et fait pâlir le visage, qui ne s’exprime guère que par le tremblement des lèvres et celui des membres, cette colère muette et implacable est le propre des âmes froidement méchantes qui n’écoutent que l’orgueil et la haine.

Descartes fait observer que cette impressionnabilité d’où naît la colère a cela d’avantageux qu’elle nous donne de la vigueur à repousser les injures , mais il se hâte d’ajouter qu’il n’est point de passion dont

on doive éviter les excès avec plus de soin , pour ce que , troublant le jugement , ils font souvent comm.ettre des fautes dont on a par après du repentir , et même que quelquefois ils empêchent qu’on ne repousse si bien ces injures qu on pourrait faire si on avait moins d’émotion. Et le moyen qu’il nous propose, comme le plus propre à nous tenir éloignés de ces excès, est de combattre persévéramment notre orgueil , et de considérer l’empire que nous pouvons acquérir sur nous-même comme infiniment préférable à tous les biens qu’on voudrait nous ravir (art. 203).

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