DE L’UTILITÉ DE LA DOULEUB
Si le plaisir nous attire vers ce qui est notre bien, la douleur nous détourne de ce qui est pour nous un mal; et en cela, elle semble plus utile que le plaisir, car «il importe davantage, ainsi que le lait observer Descartes, de repousser les choses qui nuisent et peuvent détruire, que d’acquérir celles qui ajoutent quelque perfection sans laquelle on peut subsister (2). »
La douleur doit être envisagée sous deux aspects : et par rapport au corps, et par rapport à l’âme.
Par rapport au corps, c est une sensation qui al fecte le systèmenerveux à des degrés divers, depuis la simple gêne jusqu’à la souffrance la plus vive. Son premier effet, quand elle est vive, est d’occasionner dans les fonctions vitales un temps d’arrêt qui peut aller jusqu’à la syncope, et même jusqu’à la mort; lorsque, sans être aussi vive, elle est persistante, une réaction fébrile en est la suite ordinaire, et alors nous
(1) Les Passions de l'âme, 111° part., art. 100.
(2) Œuvres compl., t. IV, p. 140.
rassemblons toutes nos forces pour ramener le calme dans l’économie.
Par rapport à lame, c’est la perception d’une diminution d’être, d’un amoindrissement de nousmêmes dans le passé ou dans le présent, et ce peut être encore la crainte qu’il n’en soit ainsi dans l’avenir. Selon ces diverses circonstances, et aussi selon son acuité, la douleur morale est appelée regret , repentir , tristesse , chagrin , désespoir.
Il y a cette différence entre la douleur morale et la douleur physique, que celle-ci répond uniquement au mal présent, tandis que la douleur morale embrasse tous les temps.
La douleur physique n’affecte pas seulement le corps, elle atteint notre âme et y porte souvent le trouble, mais pas infailliblement. Quelquefois, lorsque le cerveau n’est pas directement intéressé, elle laisse l’intelligence et la volonté libres, et elle peut même leur communiquer une énergie nouvelle. La tristesse, au contraire, qui semblerait ne pas devoirsortir de la sphère morale, affecte en même temps et infailliblement l’âme et le corps. Elle assombrit nos pensées, et en nous rendant mécontents du présent, inquiets de l’avenir, elle nous fait tomber dans le découragement ; et son influence ne s’arrête pas là, elle abat nos forces en diminuant l’énergie du système nerveux, elle ralentit la circulation et elle
rend les digestions laborieuses; aussi est -elle souvent la cause des dégénérescences cancéreuses. A quoi donc peut-elle être utile? A rien, dans ces conditions ; mais elle n’est pas l’unique forme de la douleur morale. La tristesse est une douleur languissante, sans réaction, tandis qu’il en est de plus vives, comme nous allons le voir, qui tiennent en éveil nos facultés et qui donnent au caractère une trempe plus mâle.
Quant à la douleur physique, il est évident qu’elle n’est utile qu’autant qu’elle est tolérable, sans quoi elle tue, mais dans les limites où elle peut être supportée, elle prévient plus de maux qu’elle n’en fait. Comment saurions-nous que nos organes s’altèrent ou que leurs fonctions sont troublées, si nous n’en étions avertis par la douleur. Dès qu’il survient un désordre quelconque dans l’économie, elle nous en instruit; son intensité est en général proportionnée à la gravité du mal, et là même où il s’est déclaré, son aiguillon se fait sentir, en sorte qu’elle est à la fois le guide du malade et du médecin.
Elle nous enseigne la modération et la tempérance, puisque nous ne pouvons pas aller au delà du besoin, ni dépasser la mesure de nos forces, sans souffrir.
Elle nous rend vigilants et sobres, et nous apprend à refréner nos passions. Sans elle, nous ne connai-
trions pas la commisération, ce sentiment mêlé d’amertume et de charme qui nous attire vers les malheureux et resserre les liens sociaux. Comment pourrions-nous compatir aux maux dont nous n’aurions aucune idée? C’est en rappelant ses propres malheurs que Didon veut persuader à Énée qu’il ne la trouvera pas insensible :
« Non ignara mali, miseris succurrere disco (I). »
La douleur nous fait sentir à chaque instant combien nous sommes fragiles, et elle nous suggère les moyens les plus propres à soutenir notre existence, si bien que de fous nos sentiments, c’est peut-être celui qui sert le mieux l’instinct de la conservation ; on peut même dire que la souffrance entre pour quelque chose dans les éléments du bonheur, toujours à la condition de n’être ni trop prolongée ni trop vive, car lorsqu’elle cesse, nous trouvons dans l’état qui lui est opposé une douceur que nous ne soupçonnions pas auparavant. Les souffrances passagères forment d’heureux contrastes qui rendent plus sensibles les avantages dont nous avons été momentanément privés, ou que nous avons craint de perdre, et c’est sans doute par cette raison que nous attachons plus de prix aux choses qui nous coûtent quelque peine. En réfléchissant sur cette admirable
(1) Virg. Æneidos lib. I, v. 634.
économie de la douleur et du plaisir, le poëte philosophe s’écrie :
Mortels, à vos plaisirs, reconnaissez un Dieu.
Que dis-je? à vos plaisirs I C’est à la douleur même Que je connais de Dieu la sagesse suprême.
Ce sentiment si prompt dans nos corps répandu,
Parmi tous nos dangers, sentinelle assidu,
D’une voix salutaire incessamment nous crie :
Ménagez, défendez, conservez votre vie (I).
Si la douleur est d’une si grande utilité par rapport au corps, elle n’a pas moins d’importance par rapport à l’âme. Celui qui ri a pas souffert , dit un éloquent écrivain, que sait-il (2)? il faut ajouter : Que peut-il? de quoi est-il capable? Ce n’est certainement pas dans le sommeil de la prospérité que vous pouvez apprendre à connaître les hommes et à vous connaître vous-même. Si vous n’avez été entouré que de complaisants et de flatteurs, saurezvous à quel point les hommes sont injustes, faux, intéressés, perfides, inconstants? Aurez-vous la moindre idée de la valeur des choses, si vous ne les avez envisagées que par une de leurs faces, la plus brillante et la plus trompeuse? Et que saurez-vous de vous-même, si votre sincérité, votre patience, votre désintéressement, votre courage, n’ont pas été mis à l’épreuve? Vous vous complairez dans votre
(1) Voltaire, Disc, en vers. Cinquième dise., Sur la nature du plaisir. — (2) Madame de Staël.
orgueil et dans votre faiblesse, et quand le moment de la lutte arrivera, vous succomberez honteusement. Les contrariétés fortifient notre âme : si elle pouvait en être exempte, elle tomberait dans l’engourdissement comme un enfant que l’on retiendrait dans ses langes jusqu’à l’âge de puberté. Il faut avoir plus d’une fois nagé contre le courant pour ne pas se laisser entraîner par les eaux débordées. L’adversité veut des âmes préparées à la recevoir : elle dégrade celles qu’elle n’ennoblit pas; mais quand elle atteint des âmes viriles, elle accroît leur vigueur, et elle les élève presque au-dessus de la condition humaine en leur apprenant que les biens les plus désirables, l’estime de soi-même, la paix intérieure et une juste appréciation des choses, dépendent uniquement de la bonne direction que nous donnons à notre esprit et à notre volonté, en sorte que, pour être en possession du vrai bien, il suffit de le vouloir fortement.
Lorsque le malheur est la suite d’une mauvaise conduite qui ne nous a pourtant pas encore pervertis, il porte la lumière au fond de notre cœur, comme un flambeau dans un abîme, et, par le repentir, il nous rend l’innocence. C’est ainsi que la douleur qui, dans l’ordre physique, est protectrice de la vie, peut être considérée, dans l’ordre moral, comme mère de la vertu.
L’utilité des passions est manifeste : elles donnent la vie et le mouvement à tout : « Elles disposent l’âme, dit Descartes, à vouloir les choses que la nature dicte nous être utiles, et à persister en cette volonté ; comme aussi la même agitation des esprits (entendez la même excitation nerveuse), qui a coutume de les causer, dispose le corps aux mouvements qui servent à l’exécution de ces choses (1). » On les a comparées aux vents qui enflent les voiles d’un navire, et cela est parfaitement juste. Nous devons, en effet, à leur impulsion l’initiative et l’ardeur qui nous sont nécessaires pour accomplir nos destinées et pour répondre aux vues de la nature; mais il s’en faut de beaucoup que le souffle des passions nous conduise toujours au port : il nous en éloigne souvent par les tempêtes qu’il provoque au dedans de nous, et souvent il nous pousse vers des écueils où nous allons échouer misérablement. Considérons de loin ces écueils, afin de les évitei s il est possible.
des dangers auxquels les fassions nous exposent.
Ces dangers sont sans nombre. En nous emporportant au delà du besoin, les passions sensuelles
(I) Œuvres compl., t. IV, p. S6.
DE L UTILITÉ ET DU DANGER DES PASSIONS. 3ol
détiuisent co qu gUos avaient pour but do conserver.
La plupait des maladies naissent d intempérance. L intempérance fait a elle seule plus de victimes que toutesles causes de destruction contre lesquelles nous avons à lutter; et le libertinage, qui est de tous les genres d intempérance le plus funeste, tarit la vie même dans sa source : il attaque l’espèce dans l’individu ; et c’est ce qui rend ses désordres si graves et qui leur donne un caractère en quelque sorte antisocial.
Quant aux passions où 1 âme joue le principal rôle, si elles n’attaquent pas le corps aussi directement, aussi violemment que les passions sensuelles, elles ne laissent pas que de l’user et de le troubler dans ses fonctions; mais ce sont surtout nos facultés intellectuelles et morales qui en reçoivent les plus graves atteintes. Ces passions nous font voir les choses, non pas telles qu elles sont, mais telles que no us désirons qu’elles soient ; et en même temps qu’elles nous aveuglent, ou plutôt, par cela même qu’elles nous aveuglent, elles nous rendent injustes, fourbes, improbes, cruels, impitoyables. Quelle équité, quelle franchise, quels sentiments d’humanité pouvez-vous attendre de celui qui est dominé par l’ambition, par l’orgueil, par l’esprit de parti, par un
fanatisme quelconque? Que tout périsse, pourvu que
le but désiré soit atteint ! tel est le cri de la passion exaltée.
Selon la remarque de Descartes, les passions ont pour effet d’entretenir et de perpétuer les pensées qu’elles ont fait naître. Ces pensées sont plus vives que les autres, parce qu’elles se trouvent liées à une plus grande exaltation de la sensibilité ; elles agitent fortement le cerveau ; et quelquefois 1 ébranlement qu’elles lui impriment est tel que le cerveau cesse d’être l’instrument docile de l’intelligence et son intermédiaire fidèle auprès des réalités : il ne lui en transmet plus l’impression, parce qu’il est sous le coup d une impression plus forte. La passion devenue maîtresse crée l’idée fixe, et 1 idée fixe est le premier degré de l’aliénation mentale. Cet état, dans lequel nous perdons notre liberté d’action et notre raison, est un effet ordinaire des passions non réprimées; la physiologie en donne une explication très-satisfaisante et très-naturelle. Le cerveau ému et captivé outre mesure par la passion est soustrait à l’empire de la volonté ; il devient incapable de lier les idées et de transmettre régulièrement à l’intelligence les sensations. Tout homme violemment ému par l’ambition, par l’amour, par l’orgueil, par l’avarice, par un sentiment religieux mal réglé, est sur les limites de la folie. 11 est momentanément fou dans le paroxysme de la passion ; si son organisa-
tion est assez forte pour résistera celte impression, et que la passion se calme, il rentre en possession de lui-même; s’il n’est pas assez fortement organisé pour soutenir cet assaut, le trouble cérébral devient l’état permanent, et l’aliénation mentale est confirmée.
Ce qui rend les passions si dangereuses, c’est que leur attrait est présent et sensible, tandis que leurs conséquences, en bien ou en mal, sont éloignées, et demandent, pour être prévues, de l’attention et de la réflexion. Ainsi, comme Descartes l’a dit, lame est généralement avertie par le sentiment de la douleur de ce qui peut nous être nuisible, et elle l’est par un sentiment agréable de ce qui nous est bon et utile. Toutefois, ces sentiments, s’ils ne sont pas soumis à l’examen, peuvent nous égarer, « d'autant, repiend Descartes, quil y a plusieurs choses nuisibles au corps qui ne causent au commencement aucune tristesse , ou même qui donnent de la joie , et d'autres qui lui sont utiles , bien (que d abord elles soient incommodes. » (Il en est de même, et plus encore peutêtre dans l’ordre moral.) « Et outre cela , les passions font qmraître presque toujours , tant les biens que les maux qu'elles représentent , beaucoup joins grands et plus importants qu’ils ne sont , en sorte qu'elles nous incitent à rechercher les uns et d fuir les autres avec nlus d’ardeur et plus de soin qu'il n'est convenable ,
comme nous voyons aussi que les bêles sont souvent trompées par des appâts , et que pour éviter de petits maux elles se précipitent en de plus grands (1). » Gomment donc éviter les illusions et les dangers auxquels les passions nous exposent? comment résister à leurs sollicitations? Descartes va nous l’apprendre.
(1) Les Passions de l’âme, 2e part., art. cxxxvm.