NUMÉROTÉS A LA PRESSE
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parlant de son livre des Principes, l'appelle indifféremment dans ses lettres, ma philosophie, ou ma physique. Telle était l'ancienne tradition. En conséquence l'invention de Descartes en matière de philosophie tendait à la réforme de la science, ou plutôt à sa fondation : rien n'existant alors de comparable à ce que nous pratiquons sous ce nom.
Nos écoles de philosophie ont abandonné cet objet ; elles se sont peu à peu réduites à une seule application, qui est ce qu'on appelle dans les classes, la théorie de la connaissance. Qu'estce que connaître? De quelle manière connaît-on? Ce qu'on connaît est-il réel ? Tels sont les problèmes dans lesquels elles se renferment. La manière dont l'esprit perçoit les objets par les sens, puis par l'intelligence, puis reçoit les idées qui s'ensuivent, ont été de leur part le motif de vingt systèmes, suivant lesquels notre notion des choses reçoit une valeur différente.
Cette valeur de la connaissance a concentré tous leurs efforts. A force de se ramasser sur cet unique point et pour ainsi dire de s'y enfouir, de dédaigner toute autre application capable d'illustrer leurs travaux, ces philosophes ont mis tout le prix de leur science dans le plus ou moins de paradoxe imprimé par eux à ce dernier problème. 11 n'en est pas où il soit plus facile d'étonner le commun des lecteurs. Cet étonnement fait leur orgueil. Ceux qui ont l'expérience de nos classes de philosophie, savent à quel point la crainte de rencontrer le sens commun y est puissante chez l'étudiant, de quelle force elle pèse sur la méditation à laquelle les maîtres l'entraînent. La façon dont on pourra s'y prendre touchant la réalité du
monde, pour renouveler le scandale des profanes et rehausser ainsi la vanité de penseur, a fini par tenir une place principale dans l'inventioD philosophique. De là s'ensuit une situation bizarre, sans précédent dans l'histoire des lettres, d'une profession philosophique à qui ne manque à l'heure qu'il est ni l'érudition, ni la force, et que cependant personne ne prend au sérieux, en dehors de ceux qui la pratiquent.
Otez les étudiants de Sorhonne qui suivent leurs cours; nila faculté des sciences, ni les cours d'histoire, ni la littérature, ni la philologie, ni la grammaire, ne les regarde autrement que comme des originaux, vaquant à des matières de rêve dans le vase clos de la convention. Des rubriques à peine intelligibles, un prodigieux entêtement, une stérilité presque absolue, telle est aujourd'hui la réputation du monde philosophique auprès d'à peu près tout ce qui pense et qui n'est pas lui. Gela est injuste, mais cela est, et je viens d'en dire la raisoD, qui est sa faute.
Donc Descartes est, autant que philosophe, physicien et naturaliste. Dans le livre des Principes, il a comparé la philosophie à un arbre « dont les racines sont la métaphysique, le tronc la physique, et les branches qui sortent de ce tronc, toutes les autres sciences », entre lesquelles il distingue comme principales, la médecine, la mécanique et la morale. Un des premiers projets qu'il fit fut celui d'un traité du Monde, c'est-à-dire d'une physique générale. Si nous entreprenions de classer son œuvre d'après la comparaison qu'on vient de lire, il faudrait dire que les Méditations sont sa philosophie première : lui-même les appelait
sa métaphysique ; les Principes seraient sa physique, le traité des Passions sa morale. La logique devrait être cherchée dans le Discours de la Méthode, et dans les Régulée ad dîrectionemingenii, règles pour la direction de l'esprit. La mécanique formait un petit traité qu'il écrivit pour Constantin Huygens. La médecine tient peu de place dans ses ouvrages, parce qu'il mourut trop tôt pour s'y appliquer avec suite et profit. Le Discours de la Méthode en contient des parties, et elle fait tout le sujet de la Formation de l'homme.
Tel est le vaste dessein de cette œuvre, qu'on ne saurait bien juger que d'ensemble. 11 faut en embrasser le plan, voir s'en prolonger les limites jusqu'aux confins de la création, et de l'intelligence elle-même, pour en porter le jugement qui convient. J'ai dit que des réserves s'imposaient touchant la réalisation. Ces réserves changent d'importance selon qu'on se fait un Descartes à l'image des philosophes modernes, tout ramassé dans la discussion abstraite, occupé de l'unique besogne de révolutionner la pensée, ou qu'on se représente en lui le physicien, le géomètre, le cosmographe. Alors des reproches qui venaient en avant se reculent, certaines critiques perdent toute portée, des fautes considérables s'expliquent et cessent d'apparaître comme l'effet d'un plan mauvais ou répréhensible. L'utilité de l'entreprise apparaît ; le bienfait de l'exécution se découvre. Sans dommage des corrections que le soin de la vérité impose, le philosophe monte au rang illustre où la postérité Ta placé.
À côté des parties qui concernent la science, ce serait une erreur d'omettre celles qui chez
Descartes touchent à la religion. Tel est en effet son double objet. 11 y a un Descartes apologiste, comme il y a un Descartes physicien. On n'apprend à connaître sa philosophie qu'en étudiant tour à tour l'un et l'autre. Dessein religieux, dessein philosophique : il faut le suivre sur ces deux points.
L'a-t-on fait jusqu'ici ? A peine. En ce qui concerne le dessein philosophique, celui qui touche aux sciences de la nature, il n'y a pour rétablir en grand la vraie figure du philosophe, que le seul livre sur Descartes de M. Liard. Les leçons dans les classes l'omettent communément. Les examens de philosophie se passent sans que les étudiants soient seulement invités à lire la Diop trique et les Météores. De tout l'ouvrage des Principes de la philosophie, seul le premier livre est abordé, non pas par négligence, mais de propos formé. On a réduit l'omission en système. Garnier a publié des œuvres de Descartes, d'où tout ce qui touche à la physique est retranché. Gela s'appelle œuvres philosophiques, et l'on ne peut s'empêcher de rire en pensant au jugement que Descartes eût porté d'une telle mutilation couverte d'un pareil titre.
Une conséquence du fait entre autres est que la théorie des sens selon Descartes, qui trouve place dans la Dioptrique, est exclue de la publication.
Huant au côté de la religion chez Descartes, il n'a pas été moins méconnu. L'idée d'une activité intellectuelle tournée exclusivement en dedans, et qu'on se représente comme se dévorant ellemême, a comme effacé cette partie de l'œuvre. On n'a presque pas plus fait cas de nos jours de
Descartes parlant de Dieu et de l'âme immortelle, que de Spinoza traitant en panthéiste, en idéaliste et en athée pratique, ces augustes réalités. Cependant deux siècles chrétiens s'étaient appliqués ces leçons, et l'effet qu'en ont ressenti les contemporains, compte au nombre des plus importants de l'histoire.
Le dessein religieux de Descartes est inscrit dans son œuvre en traits non équivoques. Le titre même de ses Méditations, porte qu'on y « prouve clairement l'existence de Dieu et la distinction réelle entre l'âme et le corps de l'homme ». De plus l'ouvrage est dédié à la faculté de théologie de Paris. On voit par là que Descartes avait conscience d'aborder un terrain soumis indirectement à r autorité de l'Eglise, et qu'il souhaitait de n'y rien avancer que de permis. Enfin on sait qu'ayant soumis son ouvrage aux objections de plusieurs théologiens, il se mit en peine d'y satisfaire par des explications approfondies.
D'accord avec ces témoignages, on lit dans ses lettres auP.Gibieuf que c'est la « cause de Dieu » qu'il a« entrepris de défendre ». Il écrit de même à Mersenne : « Je soutiens la cause de Dieu. »
Cette partie de la philosophie a reçu dans les écoles le nom de théologie naturelle. Des gens qui se disent soumis aux enseignements de l'Eglise, ont assuré de nos jours que- cette science n'existe pas. Ils ont professé qu'on n'apprend l'existence de Dieu que par la foi, que la raison n'ouvre aucunes vues, aucunes lumières sur la religion. Le seul nom de théologie naturelle les fait se moquer et hausser les épaules. Prouve-t-on la religion ? Peut-on démontrer Dieu ? Quelle préten-
tion ! disait M. Brunetière, c'est « prendre Dieu pour un théorème ». Et ce trait d'esprit ou de rhétorique vise chez lui la philosophie de Descartes.
Mais ce qu'exprime ce trait n'est pas selon l'Eglise, laquelle enseigne que Dieu se démontre à la raison. Le concile du Vatican a défini ce point. N'omettons pas de remarquer que cent cinquante ans auparavant, Descartes, en donnant place à cette démonstration dans un système de philosophie profane, a satisfait à ce qu'il exige.
Les termes de sa doctrine étaient mûrement pesés. Dans la première édition des Méditations, donnée en 1641, le titre latin annonce une démonstration de l'immortalité de l'âme : in quitus anima? immortalisas demonstratur ; la seconde édition, en 1642, se restreint à l'immatérialité, à la distinction de l'âme d'avec le corps : in quibus animas humanœ a cor pore distinctio demonstratur. Démontrer par la seule raison l'immortalité de l'âme excédait le possible ; le philosophe le reconnut. Il expose dans une lettre, que rien ne prouve « que Dieu ne puisse annihiler l'âme ». Elle pourrait donc mourir avec le corps. Tout ce qu'on peut démontrer, c'est que « naturellement » elle n'est pas sujette à cela, et c'est « tout ce qui est requis, dit-il, pour établir la religion ». Dans l'abrégé des Méditations dressé par Descartes luimême, la même explication trouve place.
Tout cela est parfaitement mesuré, conforme à la saine philosophie, non moins conforme à l'intention qu'il eut d'appuyer l'enseignement religieux sans usurper sa place.
Si l'on demande d'où vient chez Desca'rtes le
dessein de prouver l'existence de Dieu et tout ce qui s'y rapporte, il faut répondre d'abord que dans sa philosophie l'établissement de la science exigeait ce commencement. La déduction des lois qui gouvernent le monde est liée chez lui à l'existence de Dieu. Sa physique ne se soutient pas seule ; elle s'appuie sur une théodicée. Ainsi une des inspirations de l'apologétique dans Descartes tient à ses exigences de physicien ; l'autre raison fut le zèle de la religion.
Les marques de ce zèle sont partout chez lui. Quoique Nicole ait pu dire avec apparence que Descartes « n'était pas une personne de dévotion», un attachement à ce que l'Eglise enseigne est un des traits publics de son existence. Tout ce qu'on sait de sa pratique est conforme, quoiqu'il n'en ait pas fait parade. Sa jeunesse semble avoir connu de grands élans de dévotion. La règle et la sincérité furent le partage de son âge mûr. Bref on voit reluire en lui le caractère de sérieuse profession chrétienne, que le siècle de Louis XIV devait multiplier en de si nombreux exemplaires. Ajoutez les élans qu'on trouve dans ses écrits, et qui sont d'une nature bien particulière, à savoir ceux du philosophe en tant que tel vers Dieu. Après avoir prouvé l'existence de Dieu dans la 111e Méditation, il s'arrête à le contempler, louant les« merveilleux attributs » de ce « Dieu tout parfait », « l'incomparable beauté de cette immense lumière », dont il dit qu'il « demeure ébloui ».
« Car comme la foi, continue-t-il, nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès maintenant
qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons capables de ressentir en cette vie. »
Dans la fameuse lettre à Ghanut sur l'Amour, le ton est encore plus élevé. L'âme se connaît en tant qu'esprit, comme ayant « quelque ressemblance » avec Dieu, et cette ressemblance jette dans tout le morceau, cependant si grave, une nuance impressionnante d'enthousiasme :
« Si nous prenons garde à l'infinité de la puissance par laquelle il a créé tant de choses dont nous ne sommes que la moindre partie, à l'étendue de sa providence, qui fait qu'il voit d'une seule pensée tout ce qui a été, qui est, qui sera et qui saurait être, à l'infaillibilité de ses décrets, qui, bien qu'ils ne troublent point notre libre arbitre, ne peuvent néanmoins en aucune façon être changés, et enfin d'un côté à notre petitesse et de l'autre à la grandeur de toutes les choses créées, en remarquant de quelle sorte elles dépendent de Dieu et en les considérant d'une façon qui ait du rapport à sa toute puissance..., la méditation de toutes ces choses remplit un homme qui les entend d'une joie si extrême, qu'il pense déjà avoir assez vécu de ce que Dieu lui a fait la grâce de parvenir à de telles connaissances ; et se joignant entièrement à lui de volonté, il l'aime si parfaitement qu'il ne désire plus rien au monde, sinon que la volonté de Dieu soit faite. »
Tout cela fera comprendre que Descartes ait eu le désir de démontrer aux autres ce qu'il sentait si profondément, principalement si l'on considère l'état de la société française d'alors.
C'est un fait peu connu, mais certain, que l'irréligion y était installée, et y faisait dès lors des progrès comparables à ceux qu'elle fit au xvm8 siècle, sous l'influence de l'Encyclopédie. Cette ressemblance des deux époques a fait dire à Sainte-Beuve que l'une n'avait été que la suite de l'autre. 11 nous représente la société croyante et ordonnée du temps de Louis XIV passant sur un pont, au-dessous duquel auraient couru les ondes de l'incrédulité, allant de Théophile à Voltaire, par Saint- Evremond et la société du Temple. Quoi quïl en soit de cette continuité, c'est un fait que le mal existait sous Louis XIII. Ceux qu'on appelait les libertins étaient alors en pleine verdeur, leur influence allait croissant. Il est tout naturel qu'un philosophe attaché à la foi catholique ait désiré de les combattre, et que ce désir ait pris le tour qu'il prend chez Descartes.
Fonder les avenues de la foi sur des preuves visées par la raison, faire des premières vérités de la religion la matière de démonstrations aussi certaines que celles des mathématiques, tel fut le projet qu'il forma, et qu'on voit annoncé dans ses lettres. « Trouver une démonstration évidente qui fasse croire à tout le monde que Dieu est », c'est, dit-il, « le plus court moyen » de répondre aux objections de certain auteur qu'il vise, et« à toutes celles des autres athées ». Il ajoute qu'il est « en colère » quand il voit « qu'il y a des gens au monde si audacieux et si impudents que de combattre Dieu ». S'il trouve enfin des raisonnements capables de leur fermer la bouche, il en composera, dit-il, « un petit traité de métaphysique ». Ce traité n'est autre chose que les Méditations.
Dans les réponses au P. Bourdin, qui font suite à cet ouvrage, il désigne les sceptiques comme ses adversaires, « secte en vigueur autant qu'elle fut jamais » et à laquelle se jettent « ceux qui pensent avoir un peu plus d'esprit que les autres». Pourquoi ? C'est qu'ils «ne trouvent rien dans la philosophie ordinaire qui les satisfasse ». Réparer cet inconvénient, ôter tout moyen de contester à ceux qui « veulent qu'on leur prouve l'existence de Dieu et l'immortalité de leur âme », voilà son dessein dans cet ouvrage.
En face de pareils témoignages, on demandera comment ces intentions ont fini par compter si peu aux yeux de quelques-uns des contradicteurs de Descartes, comment chez ceux qui se donnent pour ses admirateurs, elles ne sont signalées qu'à peine. Des gens qui pensent lui faire honneur de leur propre incrédulité, ont été jusqu'à nier qu'il fût croyant, au moyen de commentaires qu'on n'imaginerait pas, si on ne les trouvait imprimés. Dans la biographie jointe à la dernière grande édition du philosophe, M. Adam n'insinue qu'avec précaution cette fausseté. Dans le petit livre de la collection des Grands écrivains d'Hachette, M. Fouillée y est allé plus franchement. Il imprime crûment que Descartes n'eut après tout d'autre religion que « la raison >.
On vient de voir ce qu'il en est. La vérité est que ceux qui demandaient à la raison une garantie «l'irréligion, avaient au contraire Descartes pour adversaire. Voyant ce que la raison même était en mesure de leur opposer, il ambitionnait de le leur dire. Toute une partie de son œuvre ne consiste qu'en cela.
L'autre partie a consisté à poser les fondements des sciences, considérées comme une suite et dépendance de la philosophie, comme l'arbre dont la métaphysique est la racine.
Pour juger de cette partie du dessein de Descartes, reportons-nous à l'état des connaissances d'alors. Celles qu'on avait de la nature étaient courtes et sans profondeur. La physique, la médecine étaient à créer. La tradition de l'antiquité, celle du moyen âge, ne fournissaient rien ou à peu près rien en ce genre. Si précieuses à d'autres égards, elles n'apportaient de ce côté que le vide.
Gardons de les rabaisser pour cela ; les biens que nous tenons d'elles sont les premiers dans l'ordre de l'intelligence et des mœurs. La connaissance des hommes, la saine morale, la vraie politique, le naturel dans les beaux-arts, une raison claire et perfectionnée, prête à servir d'outil à toute connaissance, sont leurs avantages infiniment précieux ; cependant l'empire de la nature manqua longtemps à tout cela. L'esprit dans ce domaine était comme arrêté. Des obstacles nés de lui-même et des choses lui défendaient de ce côté tout essor. Des sociétés, des peuples, des corps politiques éclairés et puissants, en qui abondaient les connaissances qui règlent la conduite de la vie, étaient dénués de toute prise sur les choses matérielles, ne connaissaient aucun moyen de les tourner à leur usage. Ils ignoraient ce qui depuis a pris tant de développement, l'art devenu familier
de transformer les choses, D'y puiser savamment les éléments meilleurs.
Une impuissance de fait ne peut venir que d'idées fausses. Ce qui s'enseignait alors sous le nom de physique, était un ramas d'illusions. La témérité et l'à-peu-près faisaient le caractère des notions, un chaos formait la méthode.
Descartes le sentit dès le collège. On a cité cent fois son témoignage là-dessus, d'après le Discours de la Méthode.
« Je me trouvai, dit-il, embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait d'autre profit en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance. » Cependant ses maîtres étaient bons, l'école était en réputation, et on le comptait pour écolier intelligent et appliqué : « ce qui me faisait prendre, ajoute-t-il, la liberté de penser qu'il n'y avait aucune doctrine dans le monde qui fût telle qu'on m'avait auparavant fait espérer. »
C'est-à-dire qu'aucune ne donnait de certitude. Ceux qui soutenaient un parti, le soutenaient comme vraisemblable ; on ne prétendait pas au savoir, les moyens de preuve rigoureuse manquant; des suppositions, des apparences fournissaient les disputes d'écoles ; c'était le régime de l'opinion. La conclusion du jeune homme fut qu'autant lui valait ne rien croire de l'enseignement qu'on lui donnait.
« Je réputais presque pour faux tout ce qui n'était que vraisemblable. » Tel fut l'état d'esprit où le laissèrent ses études.
A ce doute involontaire, chacun sait que Descartes fait succéder un doute méthodique, suivant lequel tout ce qu'il pense est examiné, puis rejeté, à mesure que quelque raison d'en douter se pré-
sente. Cette démarche de sa réflexion a paru inspirée par l'esprit de système ; on y a trouvé de l'outrance et parfois du scandale. Mais c'est faute de considérer que ce doute tend à la certitude, qu'il n'est que provisoire, qu'il procède d'un besoin d'ordre et d'exactitude. On peut le comparer à la revision menée par un marchand ou par un financier à travers des livres de négoce ou de banque, quand une erreur de compte l'exige. Chaque addition est recommencée, chaque chiffre est tenu pour suspect. Imaginez là-dessus que les comptables s'insurgeassent, criant qu'on doute de leur fidélité ! Ainsi font ceux qui reprochent à Descartes d'avoir nié un instant toutes les vérités. Des contradicteurs de son temps demandaient ce qu'il serait advenu de son âme s'il était mort dans cet instant-là. A ces critiques, comme à nos comptables, que doit-on répondre autre chose, sinon que, sans ces revues générales, les erreurs ne sont pas trouvées. Car le propre de Terreur est de se dissimuler. Si on ne prend une bonne fois le parti de discuter ce qui semble le mieux établi, il est inévitable que ce qui ne l'est pas échappe.
Ici la révision tendait à la restauration des sciences, dont la stérilité accusait des erreurs. On doit d'autant moins se plaindre que Descartes l'ait entreprise, que nous en touchons les résultats. Est-il besoin de dépeindre l'importance du changement accompli sous les yeux des dix dernières générations, de cette transformation de la planète par la science, de la différence survenue au matériel entre notre existence et celle des anciens? Cela ne peut pas être négligé. On ne peut pas dire que ce qui fut entrepris pour aboutir à
ce résultat, soit le fait du caprice ou de la témérité.
Si ces nouveautés réclamaient un changement dans la philosophie première, c'est un point que nous examinerons ; mais en ce qui regarde la revision, comment imaginer qu'elles s'en pussent passer, puisque toute la physique tenait à cette philosophie ? On les enseignait en même temps et comme conséquence Tune de l'autre ; et physique et philosophie s'en allaient heurter ensemble au néant. Ensemble elle composaient une machine qu'on tentait en vain de mettre en marche. Descartes entreprit de la démonter, d'en étaler les pièces jusqu'à la dernière, de porter son contrôle partout.
C'est la tâche qu'assignait Bacon, esprit bien différent de Descartes, vers le même temps, quand il disait qu'un avancement des sciences ne serait jamais obtenu par une addition de neuf et de vieux. «L'édifice, disait-il, doit être repris par les fondements. »
Encore un coup, ce dessein a réussi. Quelques idées réformées sur des points essentiels, eurent pour effet de débloquer le système, qui depuis lors est en mouvement. Ce qui s'y est mêlé d'erreur ne saurait changer cela, ni diminuer l'approbation de l'ensemble.
De quelle manière se forma l'idée de la réforme de Descartes, c'est un chapitre curieux de l'histoire des idées. On y prendra d'autant plus d'intérêt, qu'il se confond avec l'histoire de la première partie de son existence.
Quoique né à La Haye en Touraine, il était enfant du Poitou. Sa famille était de Châtellerault,
et dans le Journal de Beekman, le plus ancien de ses amis de Hollande, Descartes est dit constamment poitevin, preuve qu'il se donnait lui-même pour tel. Un détail d'ascendances, que M. de Grandmaison a définitivement éclairci, le rattachait aux deux provinces. Des circonstances de séjour le liaient à la Bretagne, en conséquence de quoi Cousin commet la légèreté de le dire breton. Son père était conseiller au parlement de Rennes. Toutefois la profession de robe n'empêchait pas qu'il ne fût gentilhomme. L'année 1596 est celle de la naissance du philosophe. C'était le temps où Henri IV commençait de rétablir les affaires de la France ; il avait quatre ans de plus que le siècle ; en 1612, année où il quitta le collège, il était âgé de seize ans.
Ce collège était celui des jésuites de La Flèche. Descartes fut élève de ces pères, comme devaient l'être Corneille et Bossuet. Le relèvement des études publiques, mené par le roi en ce tempslà, les avait comme unique support.
J'ai conté le doute où le laissèrent ces études. Il n'en faut pas conclure qu'elles fussent moins bonnes qu'ailleurs. « Je dois rendre, écrit-il, cet honneur à mes maîtres, qu'il n'y a lieu au monde où je juge que la philosophie s'enseigne mieux qu'à La Flèche. » Dans le passage cité du Discours de la Méthode, la revue faite par Descartes des diverses sciences, montre qu'il en avait profité. De plus elles sont de la part du philosophe l'objet de définitions exquises. A travers toute son œuvre on trouve des mentions d'auteurs et des citations familières qui donnent la mesure de son érudition ; quant aux jugements, ce qu'il en laisse
Dimier. Descartes. 2
lb DESCARTES
tomber" à l'occasion et selon les rencontres, est excellent. Aussi le croira-t-on aisément quand il dit qu'il « estimait fort l'éloquence et était amoureux de la poésie ».
Il avait une imagination vive et sensible, même ardente, que dissimule seule aux regards superficiels la marche périodique de son style ; l'œil clairvoyant de Voltaire l'a parfaitement saisie. « Cette imagination, dit-il, ne peut se cacher, même dans ses ouvrages philosophiques, où l'on voit à tout moment des comparaisons ingénieuses et brillantes. » Le même écrivain ajoute que cette imagination fit de lui « un homme singulier dans sa vie privée, comme dans sa manière de raisonner».
Au collège devait succéder pour Descartes, un peu plus tard, la faculté. Des pièces d'archives découvertes par M. Beaussire, ont prouvé qu'en 1616, celle de Poitiers l'avait pour étudiant. C'est le temps où Baillet son biographe nous le montre faisant un premier séjour à Paris, qui probablement n'eut jamais lieu. 11 étudiait en droit, et tout fait croire que son père le destinait à une profession semblable à la sienne. Le jeune homme ajourna ce parti en se jetant dans la profession des armes. C'est sans doute à cet événement qu'il faut rapporter ce qu'il dit, que « sitôt que l'âge lui permit de sortir de la sujétion de ses précepteurs, il quitta entièrement l'étude des lettres », c'est-à-dire des livres.
Il continue : « Me résolvant de ne chercher plus d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter
des gens de diverses humeurs ou conditions, à recueillir diverses expériences, à m'éprouver moimême dans les rencontres que la fortune me proposait, et partout à faire telle réflexion sur les choses qui se présentaient, que j'en pusse tirer quelque profit. »
A un esprit dégoûté de l'étude, il donnait la vie pour relâche. À l'exercice scolaire et méthodique de l'intelligence, il faisait succéder son exercice pratique ; des déceptions causées par la raison conduite, il se rejetait à la raison diffuse, telle que l'expérience l'exerce et la façonne ; pour parler le même langage que lui, disons qu'à la discipline des « lettres », faisait place pour Descartes l'école du- sens commun.
Cette école lui dura dix ans, de 1618 à 1G28. C'est une période remarquable, à laquelle on ne saurait prêter trop d'attention. A une vie de labeur intellectuel elle donne en effet pour préface un temps d'application physique et matérielle ; à la pensée d'un des esprits les plus méthodiques qu'on ait vus, elle assigne pour préparation la vie d'un militaire et d'un gentilhomme. Placée entre l'époque du collège et celle des inventions, elle nous oblige à remarquer l'avantage d'une telle interruption, qui fut de reposer le philosophe, de le débarrasser des nuages qui brouillaient son intelligence, en un mot de le retirer entièrement des engagements stériles d'une fausse science.
Il alla d'abord en Hollande. 11 y servit sous le prince d'Orange, Maurice, fils de Guillaume le Taciturne, stathouder. Nous apprenons par les notes de Schooten, plus tard son ami et disciple, qu'il avait informé lui-même, que ce séjour dura
quinze mois. Il tenait garnison à Bréda et était âgé de vingt-et-un ans.
C'était alors pour la Hollande une époque de grande agitation, dont la religion était le sujet. La secte des Arminiens, vulgairement dits remontrants, y donnait l'assaut à la communauté calviniste. On sait que le débat causé entre ces deux partis de la réforme protestante, eut son dénouement au synode de Dordrecht, tenu en 1618, où furent condamnés les remontrants. Le supplice de Barneveldt, leur défenseur, suivit, en 1619. Ces passions soulevées, ces tragédies, formaient une abondance de matière capable de mettre en mouvement l'observation du philosophe; on peut penser qu'il en profita. Une armée était toujours prête, à cause de la guerre avec l'Espagne, que le prince ne cessait de redouter et qu'une simple trêve suspendait. Elle n'eut pas lieu pourtant; privé d'action de ce côté, Descartes n'eut pas davantage part aux expéditions de police que Maurice menait contre les remontrants à l'intérieur. Aussi Schooten nous apprend-il que Descartes était venu là moins pour faire la guerre que pour l'apprendre, ut rem militarem addisccret : Maurice ayant aux yeux de toute l'Europe la réputation de premier capitaine de son temps.
Descartes s'est dépeint dans le Discours de la Méthode, comme n'ayant jamais renoncé au projet de savoir, comme ayant maintenu dans ce changement de vie « un extrême désir d'apprendre à discerner le vrai du faux ». Pourtant nous avons le témoignage que sa séparation d'avec les livres n'alla pas sans dépit ni découragement. Un manuscrit de la bibliothèque de Middelbourg, décou-
vert en 1905, contient cinq lettres à Isaac Beekman, où Descartes se représente comme tombé dans l'indolence, desidiosus. Des remerciements à Beekman y sont joints, pour l'avoir réveillé de cet état : desidiosum excitas /?, dit-il.
Le fait est qu'un commerce d'étude ayant pour objet la physique et les mathématiques, s'était noué entre eux, à la suite, dit Baillet, d'un problème que quelque savant avait affiché dans la rue, selon la mode du temps. Gomme il était rédigé dans la langue du pays, Descartes, qui rencontra Beekman devant l'affiche, le pria de la lui expliquer. L'autre, étonné d'abord de voir un militaire s'intéresser à de pareils sujets, le fut bien plus quand il le trouva capable de résoudre le problème. De là s'ensuivit entre eux une correspondance savante, laquelle n'empêchait pas Descartes de s'adonner aux choses de sa profession, « au dessin (écrit-il lui-même) et à l'architecture militaire : pictura et architectura militari ». 11 ajoute l'étude de la langue hollandaise : prœcipue sermone belgico, dans laquelle il devait plus tard s'exprimer.
La guerre de Trente Ans survint. La défenestration de Prague est de 1618 ; la mort de l'empereur Mathias et la seconde révolte de Bohême, de 1619. Descartes y courut aussitôt, engagé dans les troupes de Bavière pour l'empereur, dont il vit en passant le couronnement à Francfort. Il servit en Bohême sous Bucquoy. Baillet le fait assister à la bataille de la Montagne Blanche, où périt la fortune de Frédéric V, électeur palatin, surnommé roi de l'hiver, parce qu'il ne posséda son royaume de Bohême que la durée de cette saison, en 1620.
--' DEPARTES
Notre philosophe suivit encore Bucquoy en Hongrie contre Betlen Gabor, puis la mort de Bucquov le fit quitter le service. Son retour eut lieu en 1620.
Dans ces diverses circonstances, M. Adam et M. Fouillée n'accordent pas volontiers que Descartes se soit battu. Si cela eut lieu, ils veulent que <;'ait été le moins possible, et que la bataille de la Montagne Blanche ne l'ait eu que pour spectateur; comme s'ils tenaient cette partie de l'histoire peu séante à un philosophe. Cependant Descartes lui-même a parlé de « cette chaleur de foie qui lui faisait aimer les armes », et, dans l'hésitation où il se trouva d'abord sur le point de partir pour l'Allemagne, on le voit dans ses lettres alléguer cette raison que « peut-être on ne s'y battra pas : picor prœlium fore nullum » ; il attendra, dit-il, « d'être sûr de trouver la guerre : ut bellum certius possim nancisci ».
Le temps de soldat était fini pour lui. Il y fit succéder les voyages. Selon Baillet, il visita la cour de la reine de Bohême à La Haye, et celle de l'infante Isabelle k Bruxelles.
Pendant ce temps la pensée de Descartes n'avait pas laissé d'avancer. Avant la campagne de Bohême, l'année 1(320, prend place dans son histoire le fameux épisode de ces quartiers d'hiver, où la vie extérieure, qu'il avait menée pendant deux ans, fait place à la méditation philosophique. Ayant étudié tout ce temps dans le livre du monde, « je pris, dit -il, un jour résolution d'étudier aussi en moi-même ». Tout cet hiver (le même d'où Frédéric V devait recevoir son surnom) fut passé par Descartes dans ce qu'on appe-
lait un poêle, c'est-à-dire une chambre chaude, à faire les réflexions qu'ont immortalisées les parties ii et m du Discours de la Méthode, où se trouve rapportée sa méditation.
Il avait alors vingt-trois ans ; une chaleur d'esprit extraordinaire l'agitait. Son imagination sans cesse en mouvement lui fit voir en songe un vent violent qui l'entraînait dans une église, puis la foudre tombant sur lui. Dans une troisième partie de ce songe, un exemplaire du poète Ausone était ouvert près de lui, à l'endroit de la pièce Quod vitœ sectabor iter ? (quelle sera ma carrière ?); sur quoi quelqu'un lui montrait dans le même livre la pièce Est et non (oui et non) ; mais la cherchant lui-même ensuite, il ne pouvait la retrouver. La chaleur qui l'avait saisi continuant de l'inspirer au réveil, Descartes interpréta le commencement du songe, comme si par ce vent violent et par ce tonnerre, Dieu l'avertissait de ses fautes ; la troisième partie compta comme un présage de l'occupation à laquelle il vivrait adonné. C'était l'étude de la philosophie, représentée par la pièce Est et non, et l'enthousiasme y devait présider, puisqu'il la trouvait dans les vers d'un poète.
Tous ceux qui, doués de quelque imagination, ont connu à vingt ans les fièvres et les ardeurs de la pensée qui se cherche, qui se découvre et qui s'élance, retrouvent, en lisant chez Baillet cet épisode, des souvenirs touchants et délicieux. D'autres à cette lecture ne sentent rien du tout ; en termes d'une platitude béate, M. Adam appelle cela une « crise de mysticisme ». Sous le coup d'une émotion si vive, où se découvrait sa vocation, Descartes fit le vœu d'aller à Lorette afin de remercier la Sainte Vierge.
Dans le poêle où il vivait enfermé, il traça les règles de sa méthode, puis de la morale qu'il comptait s'imposer tandis que, délaissant l'ancienne philosophie, il vaquerait à la recherche de la véritable. Il ne s'agissait pas de résolution prochaine ; ce n'était encore qu'un plan d'avenir, que le jeune homme mettait en réserve jusqu'à ce qu'il « eût atteint un âge plus mûr que celui de vingt-trois ans », dit-il. Neuf ans devaient s'écouler encore « avant qu'il eût pris un parti touchant les difficultés qui ont coutume d'être disputées entre les doctes ». Durant ces neuf ans, Descartes ne continua de faire « autre chose que rouler çà et là dans le monde ». Seulement ses plans étaient tirés, et il n'avait plus qu'à s'y mettre. Dans ce projet à longue échéance, brille l'indice de sa fermeté.
Le passage de Descartes à Paris fut suivi d'un voyage en Italie mené par le Tyrol et par Venise. Il accomplit le pèlerinage de Lorette. A Rome, où il alla ensuite, il vit l'éclat de l'année sainte ou jubilé, de 1625. Urbain VUI, pontife ami de la France, protecteur de ses nationaux, gouvernait la ville éternelle. Dans l'affluence qui s'y portait, le philosophe trouva de nouveaux spectacles convenables à sa fantaisie. 11 visita le cardinal Barberin, neveu du pape, qui fut peu après légat en France. Il avait vu les Alpes en passant. De nouveau il put observer les phénomènes qu'elles offrent au physicien, à son retour, qui eut lieu par le Piémont et par Suse.
Entre 1626 et 1628, Descartes habita Paris. De tous les séjours que Baillet lui fait faire dans cette ville, c'est le seul dont il faille tenir compte,
soit pour l'authenticité, soit pour l'importance. La renommée l'y accompagna. Connu déjà dans les cercles savants, il y avait la réputation d'être l'inventeur d'une « philosophie plus certaine que la vulgaire ».
« Je ne sais sur quoi, dit-il, ils fondaient cette opinion. » Sans doute sur des conversations, mieux encore sur des correspondances de sa main, qui ne manquèrent pas de courir. Ses courses de huit ans en Europe avaient fait parler de lui partout. Depuis sa rencontre avec Beekman, il s'était remis à travailler, visitant les savants dans les villes où il passait, écrivant même de petits ouvrages, qui circulaient en manuscrit. C'est ainsi que fut connu un abrégé de musique, Compendium musicœ, composé par lui à Bréda. A Ulm, au sortir de son poêle, il alla voir Faulhaber, auteur estimé d'un traité d'algèbre, et résolut pour lui les problèmes posés dans les livres de Rothen de Nuremberg.
11 n'omettait aucun moyen de s'instruire, ne négligeait nulle information. Ayant dessein de fonder une science universelle, tout ce qui en portait le nom l'attirait. Dans les lettres à Beekman, il conte qu'à Dordrecht il avait entretenu un vieillard professant l'art de Raymond Lulle, art prétendu de tout savoir, qui continuait après trois siècles de recruter des partisans.
Une société dont les études touchant l'origine des Francs-Maçons a fait beaucoup parler depuis lors, la société des Rosecroix, promettait la même chose. Elle faisait quelque bruit, qui tenait à l'histoire à demi fabuleuse qu'un auteur nommé Bringern en avait écrite en 1615. Au faste de leurs prétentions ces gens ajoutaient le prestige du
mystère gardé dans leurs pratiques et dans leur existence. Descartes souhaita de connaître leur doctrine. Dans les notes extraites par Leibnitz, que Foucher de Gareil a publiées, se voit la mention d'un Thésaurus matkematicus, ouvrage soit écrit, soit projeté, que Descartes dédie « aux savants du monde entier et en Allemagne aux illustres frères Rosecroix ». On ne sait pourquoi, en contant cet épisode, M. Adam et M. Fouillée s'arrangent pour laisser croire que notre philosophe fit partie de la secte. J'ignore d'après qui M. Adam peut dire que Faulhaber était rosecroix. Un point certain, c'est que Descartes déclarait dans le Studhan honte mentis (traité du Bon sens^ ouvrage maintenant perdu dont Baillet donne l'extrait, qu'il o n'avait rien pu découvrir de certain touchant les Rosecroix : necdum de illù quidquam certicompertum habeo ». Maintenant intrépidement le dessein détromper le lecteur, M. Fouillée passe outre à ce témoignage précis, qu'il appelle des « dénégations ».
Par une affiche collée sur les murs de Paris en 1623, les Rosecroix avaient annoncé la révélation des secrets de la science. Sainte-Beuve a parlé de cette affiche à propos de Gabriel Naudé, sur un autre ton, il faut le dire, que les auteurs plus haut cités. Ce ton met les Rosecroix fort à part de Descartes. Il note la « crédulité contagieuse » de ces derniers, effet de « l'enivrement d'invention qui suivit le xvie siècle ». Rien n'est plus opposé à la méthode, dont Descartes enseigne l'importance. Les principes mêmes différaient. Ainsi Robert Flud, affilié des Rosecroix, est réfuté par Gassendi sur le chapitre des qualités occul-
tes, qu'on sait que Descartes a combattues. Tout cela ne laisse nulle place à l'équivoque. Une chose seulement ne doit pas nous étonner, c'est qu'annonçant comme les Rosecroix une science universelle, dans un temps où tout le monde parlait d'eux à Paris, le bruit ait couru que Descartes en était.
Descartes se lia durant ce séjour de Paris, avec Mersenne, écolier de La Flèche comme lui, religieux minime, adonné aux sciences de la nature, et avec Mydorge, neveu du président de Lamoignon, premier en date des présidents de ce nom. Le célèbre Lamoignon qui fut ami de Boileau, était, comme Mydorge, neveu de celui-là. Desargues, ingénieur, qui servit au siège de La Rochelle, Villebressieux, chimiste et mécanicien, furent aussi du cercle que le philosophe fréquentait. Parmi les écrivains, Balzac et le poète Sarrazin furent ses amis ; enfin parmi les gens d'église, plusieurs pères de l'Oratoire naissant, le P. Gibieuf (pr. gi-bieu), le P. de Condren (pr. gon-drari) et l'illustre Bérulle, depuis cardinal, leur général.
A ces fréquentations savantes, notre philosophe joignait celle de la cour. Il menait la vie de gentilhomme, portait le plumet et l'écharpe verte = Levasseur d'Ëtiolles, ami de son père, le logeait et le présentait. Sa conversation se faisait beaucoup goûter. On appréciait sa clarté d'exposition, la grâce de son imagination, la douceur de sa politesse. On croyait qu'il achèterait une charge, et rien ne faisait supposer qu'il voulût mener une vie différente de plusieurs magistrats ou hommes du monde d'alors, adonnés par passe-temps à la philosophie.
28 DESGARTES
C'est sur ces entrefaites qu'eut lieu entre lui et quelques amis, un entretien de conséquence au moins égale à sa méditation de l'hiver de 1620. On était en 1628. Le cardinal de Bagne, nonce du pape, avait convié une compagnie pour entendre Chandoux, médecin, parler contre la philosophie de l'Ecole. Bérulle, le P. Mersenne, quantité d'autres étaient présents. Le discours de Ghandoux donna envie à Descartes d'y répondre. Quoique combattant comme lui les idées de l'Ecole-, il avait autre chose que lui à proposer. Il réfuta le médecin, et le fit d'une manière qui plut à la compagnie.
Baillet a retenu une lettre à Villebressieux, où Descartes lui-même fait mention de ce souvenir, disant que sa « méthode naturelle », obligea toutes les personnes présentes de confesser que ses principes étaient « mieux établis, plus véritables et plus naturels » que tous les autres.
Bérulle en fut d'avis. Ayant de nouveau fait parler le philosophe, il connut toute l'importance de ses desseins. Gomme Descartes continuait d'en ajourner l'exécution, Bérulle l'entreprit sur ce point, et enfin le décida. Les délicatesses de la conscience chrétienne jouèrent un rôle dans la circonstance. Baillet rapporte que le général de l'Oratoire fit à Descartes une « obligation de conscience » d'écrire ce qu'il avait en tête, « sur ce qu'ayant, dit-il, reçu de Dieu une force et une pénétration d'esprit avec des lumières sur cela qu'il n'avait pas accordé aux autres », il aurait à rendre compte de l'emploi de ces dons, et répondrait devant ce souverain juge « du tort qu'il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. »
Telle fut cette célèbre rencontre et ses suites. On l'a souvent contée sans en peser les termes. Rien dans le récit de Baillet ne marque que la sollicitude du cardinal de Bérulle s'étendît plus loin que l'intérêt de la science ; mais celui de la religion trouve place dans une lettre à Mersenne, où, faisant mention de « cinq ou six feuilles touchant Fexistence de Dieu » (qui sont ses Méditations), Descartes écrit qu'il « pense être obligé en conscience » à les écrire. Cette obligation évidemment est celle que Bérulle lui avait fait admettre. Afin que nous n'en puissions douter, on lit dans l'adresse à la Sorbonne placée par Descartes en tête des Méditations, que « plusieurs personnes ont désiré de lui » qu'il expliquât « les raisons de Fexistence de Dieu et de la distinction de lame et du corps de façon à fermer la bouche à tout le monde ». Ces personnes sont évidemment celles qui lui firent un cas de conscience de publier sa philosophie. A leurs yeux donc, Descartes avait le devoir de se faire apologiste suivant ses moyens et sa méthode.
Leur exhortation eut cet effet de décider de sa carrière. Elle fît de lui un philosophe. Ce qui n'avait été pour lui jusque-là qu'un passe-temps, devint l'occupation de sa vie. Le choix d'une profession, agité dans son imagination neuf ans plus tôt par le poème d'Ausone,fut résolu. On ne peut omettre de remarquer ce trait commun de l'un et de l'autre épisode, que la pensée de Dieu y fut présente, et le devoir chrétien déterminant.
Le Discours de la Méthode et les essais qui raccompagnent, devaient attendre neuf ans encore pour voir le jour. D'autres ouvrages, que les cir-
constances devaient arrêter ou qui ne parurent qu'ensuite, furent commencés aussitôt. Tous ces travaux demandaient la retraite, à laquelle Descartes se résolut.
Un premier séjour en Hollande lui avait fait aimer ce pays ; des raisons de solitude et des raisons de climat le lui firent choisir pour demeure. Le journal de Beekman nous apprend qu'il y était rendu en octobre 1628. Il allait y passer presque toute sa vie, y composer ses livres, faire sentir de cette résidence le principal de son influence.
Avant de l'y suivre et de renouer de l'autre côté de la Meuse et de la mer de Harlem le fil de l'existence de Descartes, avant de passer au détail des productions qui devaient s'ensuivre, il conviendra d'abord de montrer à quelles circonstances elles répondaient. Descartes se proposait de guérir l'irréligion ; il se proposait de réformer la science. Il faut voir ce qu'étaient Tune et l'autre avant lui ; ce sera le moven de bien l'entendre.
L IRRÉLIGION AVANT DESCARTIiS I MONTAIGNE,