CHAPITRE VI
l'homme : l'ame et le corps
L'homme est à la fois une âme et un corps. Dans la philosophie cartésienne, l'âme se définit par la pensée et le corps par l'étendue. La pensée eM'étendue sont choses complètes et distinctes; le concept de chacune d'elles peut être formé sans rien emprunter au concept de l'autre. En elles, par conséquent, rien de commun ; l'homme est donc composé de deux éléments séparés par des essences rebelles à toute pénétration mutuelle, à toute action réciproque. La vie de l'âme et celle du corps sont destinées par la nature à couler à part l'une de l'autre. Descartes avoue cette conséquence inévitable de sa doctrine sur l'essence de l'âme et celle du corps, et de son postulat que deux essences distinctes n'ont et ne peuvent avoir rien de commun.
Pourtant, cette double vie de l'homme est une ; isolées et distinctes, la substance pensante et la substance étendue ont, dans l'homme, de mutuels rapports. Que sont ces rapports? Jusqu'où s'étendent-ils? Et comment peuvent-ils s'expliquer?
Descartes, on l'a vu, met au nombre des vérités premières cette proposition que l'àme est unie à un corps *. Le sentiment de cette union est en effet une donnée primitive de la conscience. On s'explique pourtant assez mal que Descartes l'ait érigé en notion première, car si le propre des notions communes et innées, comme on appelait au xvïf siècle les principes, est d'apparaître avec évidence, et de pouvoir se résoudre en éléments clairs, rien de moins clair assurément que le sentiment de l'union de notre âme avec un corps, pas de fait ou de vérité qui se prête moins à l'analyse et qui laisse moins découvrir ses raisons.
Cette remarque faite, étudions d'abord l'action apparente du corps »sur l'âme.
Cette action se traduit par les représentations sensibles. Nous nous représentons par la perception^ par la mémoire et par l'imagination des choses extérieures à l'âme. Percevoir, se souvenir et imaginer sont en nous des fonctions de l'âme, car elles sont accompagnées de pensée ou de conscience; mais en même temps elles sont fonctions du corps. Sans le corps, en effet, il n'y aurait pas pour nous de monde extérieur ; notre pensée n'aurait affaire qu'à des vérités éternelles, étrangères à l'étendue, à Timagination, au souvenir même, car, à proprement parler, on ne se souvient que de ce qui passe, et on voit d'une vue permanente ce qui est éternel *. Les choses extérieures nous apparaissent sous des formes sensibles. Prise en elle-même et non interprétée par