e Méd., I
qu'à chercher si ce monde de possibles est une simple puissance ou une réalité.
L'entendement seul ne nous l'apprend pas; la clarté et la distinction de certaines idées ne marquent rien au delà de l'existence possible, et d'autre part, comme nous l'avons déjà fait observer, l'existence réelle n'est pas unie en fait à ces essences. Le cercle du doute serait-il donc infranchissable, et serions-nous réduits à l'intuition d'une seule existence enveloppée d'un rideau de possibilités, derrière lequel se cacheraient peut-être à toujours d'invisibles réalités? Il n'en est rien. La façon même dont le doute est porté au comble nous permet de sortir du doute. Pour douter de tout, il a fallu, nous l'avons vu précédemment, refouler des tendances instinctives à la croyance. L'entendement n'est pas, pour Descartes, l'unique facteur de la connaissance. Il fournit les idées; mais, bien que claires et distinctes, ces idées ne renferment en elles-mêmes aucune affirmation, aucune négation; ce ne sont pas des vérités par conséquent. Pour en faire de véritables connaissances, il faut que la volonté intervienne ^ ; c'est elle qui affirme ou nie, et par là confère à nos idées la réalité objective dont elles sont par elles-mêmes dépourvues. Concevoir un triangle
1. Cf. 3« Méd., I, 270. — Lett., X, 102 : « Voyant qu'outre la perception, qui est absolument requise avant que nous puissions juger, il est encore besoin d'une affirmation ou d'une négation pour établir la forme d'un jugement, et prenant garde que souvent il nous est libre d'arrêter et de suspendre notre consentement, encore que nous ayons la perception de la chose dont nous devons juger, j'ai rapporté cet acte de notre jugement, qui ne consiste que dans le consentement que nous donnons, c'est-à-dire dans l'affirmation et dans la négation de ce dont nous jugeons, à la détermination de la volonté plutôt qu'à la perception de l'entendement. j>
est une chose; autre chose est affirmer qu'il existe hors de nous de semblables figures ; si l'entendement conçoit, la volonté seule affirme. Ce n'est pas à dire qu'elle soit absolument étrangère à l'entendement. Nous sommes portés à croire ce qui nous apparaît, et, s'il y a des degrés dans cette tendance, ils correspondent à la clarté variable de nos conceptions ; indifférente devant tout ce qui est obscur et confus \ la volonté se porte irrésistiblement vers tout ce qui est clair et distinct '^; de toute grande clarté dans mon entendement, naît une grande inchnation dans ma volonté '. L'entendement est donc mis hors de cause. Il s'agit uniquement de savoir si nous devons céder à ces incUnations qui nous portent à tenir pour réelles les choses que nous concevons clairement et distinctement. Le doute méthodique est un conflit de la volonté contre elle-même. Ce conflit est-il justifié? Nos inchnations sont-eUes trompeuses? Là est toute la question de la certitude objective de nos jugements.
Pour la résoudre, il faut revenir aux conceptions de notre entendement et en poursuivre la revue. J'ai trouvé d'abord en moi l'idée de ma pensée; l'existence y est liée en fait et immédiatem^ent; j'ai rencontré ensuite des idées claires, distinctes de mon essence; l'existence
1. A'Méd., I, 303 : « Cette indifférence ne s'étend pas seulement aux choses dont l'entendement n'a aucune connaissance, mais généralement aussi à toutes celles qu'il ne découvre pas avec une parfaite clarté. »