Transcend entai Analytic, § 132 à
synthèse nécessaire de ces données; il faut, pour me parvenir, qu'elles se fondent en l'unité d'aperception; elles le font grâce à cette synthèse.
Il faut nous garder ici, comme nous en avons eu précédemment l'occasion, de tirer des paroles de Kant une conclusion trop hâtive. En lisant ces mots : Je pense et en ma pensée unique se concentrent les données innombrables de la perception; spectateur d'une infinie variété d'objets, je demeure le même, conscient d'un moi unique..., nous attendons que Kant répète simplement le mot de Descartes : Je suis. Ce ne serait pas le comprendre. Il explique un mécanisme; il en analyse, en
décrit les pièces.
Mais où est l'homme, où est l'être pensant? Il ne nous
le montre jamais.
Devant l'espace infini, il nous était interdit de voir autre chose qu'une forme : celle de notre faculté de percevoir les phénomènes extérieurs. Devant l'idée de Dieu, nous ne devons pas commettre une confusion, et prendre pour l'être parfait, un principe régulateur de la raison. Ici encore nous assistons simplement à une opération : la synthèse des éléments variés d'une perception, synthèse nécessaire pour que cette perception fasse naître une idée et que son objet puisse être pensé.
Relisez les citations et les interprétations presque littérales que nous avons données. Vous ne verrez pas autre chose. Kant ne nous fait toucher aucune réalité, aucun être. Il analyse et il explique le travail intellectuel. Il construit une maison; mais les appartements sont
DU RELATIVISME
ki
vides, l'habitant ne se montre jamais. Qu'est-ce que respace et le temps? Des formes. Qu'est-ce, devant la multiplicité des perceptions, que la conscience d'un moi unique? Une synthèse. Qu'est-ce que Dieu? Une simple
expression logique.
Saint Thomas d' Aquin a dit : u Perceptio est secundum modum percipientis .. Et cette formule est celle du Phénoménisme. Mais au moins saint Thomas laisse subsister l'Être qui perçoit ou qui comprend. La notion du moi ne s'évanouit pas : quelqu'un est désigné par ce participe : « percipiens ».
Kant serait obligé de changer la phrase et de se servir du gérondif, mode impersonnel : « Perceptio, dirait-il, est secundum modum percipiendi » ; ou : « Intellectio secundum modum intelligendi ..L'Être disparaît ; il n'y a plus de percipiens ou à'intelligens en tant qu'Être pensant; il ne reste plus que le modus, la manière d'opérer, minutieusement analysée. Et l'idée du moi, comme l'idée de l'espace, comme l'idée de Dieu, ne représentent que des formes vides ou des principes abstraits. La Philosophie de Kant fait penser à ces lois physiques qui sont des lois limites; et tendent à l'absolue vérité, quand la matière elle-même, indéfiniment diluée, tend
à n'être plus rien.
La loi de Mariotte est le meilleur exemple de ces lois limites. Quand le gaz se condense sous une forte pression elle cesse d'être vraie. Elle tend vers la vérité à mesure (lue les molécules gazeuses s'écartent et quand le champ ouvert à leur course libre devient indéfini. Telle est la
plus importante et la plus générale parmi les lois physiques : supprimez la matière et la machine fonctionne dans sa perfection mathématique. Versez la matière dans ses rouages et ils sont faussés. Tels sont aussi les derniers résultats de l'analyse de Kant : les opérations de la pensée sont séparées, définies, décrites avec une sagacité merveilleuse : il n'y manque que l'homme lui-même. S'il se montrait, tout le système serait faussé. On nous explique un travail idéal : on ne nous fait pas toucher une réalité vivante.
Le lecteur me pardonnera une dernière métaphore. La philosophie de Kant est un cours de procédure. Toute la marche d'une instance est décrite avec exactitude, dans tous ses détails. Mais, ainsi qu'il arriva dans un célèbre et long procès, il y a quelques années, le plaideur ne comparaît jamais en personne.
Cette fois, ce n'est pas an fond d'une impasse que nous sommes conduits ; ce n'est pas un mur qui barre la route. Il n'y a point d'obstacle, il est vrai : mais aussi il n'y a plus de voyageur, ni de route. C'est le néant.