Renouvier, Critique de la Doctrine de Kant, p
DE LA SOCIÉTÉ
Cependant, en dépit de Kant, par le fait social vont pratiquement se créer des âmes et des personnes. Nous vivons, nous conversons les uns avec les autres, comme si le moi était quelqu'un, comme s^il était une personne, une âme, et non pas simplement une synthèse
intellectuelle. ^
Ce n'est pas tout. Kant m'a appris que les ventes que je croyais éternelles, parce que je ne puis concevoir le contraire, ne sont que des catégories propres à mon entendement. Mais toute la société des hommes avec lesquels je vis, ayant même manière de former des concepts, les catégories, sans être des realités absolues et indépendantes de nous, sont du moins des réalités sociales existant autant que la société même. Je ne découvre plus, il est vrai, des principes éternels en portant mes regards en haut, dans l'infini; mais je regarde mon voisin, qui est par nature obligé de raisonner comme moi suivant les principes d'identité et de causalité, et j'appelle nécessaires les vérités qui s'imposent à lui, à moi, à nous tous.
Ainsi l'espace, le temps, les hommes, et les ventes qui les gouvernent, acquièrent par le fait de la société une certaine réalité; on peut l'appeler réaUté sociale. Ces considérations peuvent s'appliquer même à l'existence de Dieu. « L'unité systématique de la nature, nous a enseigné Kant, n'est qu'un principe inhérent à l'emploi empirique de notre raison ei nous avons tort de présupposer l'idée d'un être absolu servant de cause première et de prendre cette idée pour un objet actuel. »
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A la raison de tout homme, quand il en est fait un usage empirique, est inhérent le même principe régulateur : gardez-vous, dit Kant, d'en faire un principe
constituant.
Mais ce principe va devenir constituant par rapport à nous, par rapport à la société des hommes puisqu'il est inhérent à toute raison humaine.
Si donc la sociologie ne sait plus prier le Dieu personnel et transcendant de Descartes et de saint Anselme, elle peut encore reconnaître comme une réalité sociale, Dieu immanent à Thumanité.
Ainsi l'espace, le temps, les hommes, les catégories de la raison, et même l'idée de Dieu acquièrent par le fait de la société quelque chose de plus qu'une existence relative, et deviennent des réalités sociales. Dans la société toutes nos faiblesses unies se prêtent un appui mutuel; toutes nos ignorances additionnées constituent une sagesse et tous les vides qui apparaissent en nous forment une réalité. Ce qui était phénomène, forme pure sans rien de déterminable ou de saisissable, devient quelque chose; non pas (comme j'ai eu tort de le dire) par l'assentiment universel qui suppose un emploi de la volonté, mais plutôt grâce à la conformité universelle. La Philosophie sociale est un édifice élevé sur un terrain peu profond, mais les arceaux de cet édifice s' appuyant les uns contre les autres : la solidité est due à la clef de voûte, à défaut de fondations.
Cet édifice nous inspire-t-il confiance ? A toutes ces
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vérités sociales, ne préférons-nous pas la venté cherchée en elle-même et aperçue par notre raison ? Et enfin l'opinion que nous tenions, étant isolés et usant de notre seule raison, pour mensongère, sera-t-elle transformée en vérité par ce seul argument, le grand nombre des dupes?
La vérité, reconnue telle au point de vue social, est bien loin de ressembler à celle que Descartes apercevait « clairement et distinctement. » Il affirmait alors hardiment que « du connaître à l'Être la conséquence est bonne » ; il se confiait enl'Étre parfait, qui ne nous trompe pas quand nous faisons de notre raison un honnête et sincère usage. Peu importe que cette veritélà soit bienfaisante ou fatale : la notion que nous en avons ne doit pas être confondue avec celle de notre bé-
Tiéfice
L'école du Pragmatisme prétend changer notre ancienne conception de la vérité. Pourquoi, nous dirat-on, exposez-vous ici celte doctrine nouvelle? Un penseur isolé, sans tendances sociologiques, pourrait aussi bien l'adopter. Sans doute ; mais au moins son choix reste libre. Celui de la Sociologie ne l'est pas ; elle est, par sa nature, obligée d'accepter la doctrine nouvelle ; car la vérité sociale revêt toujours un caractère duti-
lité.
M William James et l'école du Pragmatisme reconnaissent la vérité aux services qu'elle rend, et admettent qu'elle puisse être en hausse ou en baisse, comme
DESCAUTES.
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la rente. Le vrai ne serait plus vrai par lui-même mais pourrait le devenir. On raisonne ainsi : qui vaut le mieux pour nous? fttre dans le vrai, ou dans le faux? Dans le vrai. Vous reconnaîtrez donc le vrai à ce signe que radoption en a été préférable. Sur cette équivoque se fonde le Pragmatisme.
M. William James est bien heureux que la langue anglaise ait possédé, pour deux idées fort voisines, deux expressions différentes : truth et vérification. Le docteur Pratt propose même une troisième expresssion : trueness. En français, ces savants auraient eu beaucoup de peine à se faire entendre ; car nous ne disposons que du seul mot « vérité » .
M. James accordera le nom de trulh à toute idée dont Tutilité aura été par la suite vérifiée.
Ceci étant bien entendu, il faudra (c'est là le rôle du philosophe) chercher quel avantage bien défini résultera pour vous ou pour moi, ou pour la société, dans des circonstances également bien définies, de ce que telle ou telle formule aura été adoptée. Alors la formule sera vraie. Il vaudrait mieux dire : eUe sera bonne. « Un pragmatiste, dit M. James, tourne le dos aux abstractions, aux solutions purement verbales, aux raisons à priori, aux principes arrêtés... Il s'élance vers le concret, l'adéquat, les faits, Faction, la puissance... Il n'a qu'une méthode : mais elle transforme l'esprit du philosophe ; elle tue en lui le rationalisme *.