‹ Descartes [microform]Chapitre 86 sur 94 · IHM · texte numérisé non relu

IHM

Vf

OBJECTIONS

Allemagne, alors qu'a écartait de son âme toute passion et toute habitude, et qu'il cherchait, parmi ses anciennes opinions, celles qui avaient pu le tromper? LePèreGratry donnait aussi, en deux mots, le même conseil, quand il disait : « Sachez d'abord, en votre âme, faire silence. » D'autre part tout le monde accordera volontiers à M. Le Roy que a les esprits qui s'acheminent vers la connaissance absolue ne doivent pas sortir de l'expérience; mais l'étendre et la diversifier par la science, par la critique, y corriger les effets perturbateurs de l'action, enfin vivifier tous les résultats obtenus par un effoit de sympathie qui nous fasse entrer dans la familiarité de l'objet... »

iM. Le Roy donne pour modèle aux métaphysiciens (et combien il faut l'en louer!) une page^ célèbre de Sainte-Beuve : « Entrer dans son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers, le faire vivre, se mouvoir, et parler... Au type vague, abstrait, général se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individueUe... On a trouvé l'homme. »

11 pourrait proposer la même leçon aux hommes

politiques.

Trop souvent quelques principes abstraits, de formule

invariable, dictent la conduite d'un homme de parti. Comme il serait bon, avant de proposer des lois, d'avoir eu des choses une connaissance concrète, une intuition immédiate! Et de ne rien décider, sans considérer les usines et les champs, les routes et les rivières; sans peser les intérêts, éprouver les possibilités, vivre enfin

dans la familiarité de ceux que l'on régente! Il y aurait là, dirait M. Le Roy, un effort de sympathie, une auscultation, une insertion dans le sujet, et non pas un simple travail de l'intelligence.

Essayons donc de défendre le rôle et les droits de l'intelligence; car tous ces conseils, à première vue, nous ont paru se résumer en celui-ci : faire de notre intelligence un emploi judicieux.

Voyons comment elle procède. On lui déclare que le « donné continu », sans cesse en progrès, est impénétrable pour elle. Ce donné ne sera un objet de science qu'après avoir été morcelé en vue de l'action. Ce donné continu ne nous est pas plus connu que ne Tétait, sous le règne du Relativisme, la chose en soi. Et il se pourrait que le phénoménisme ne fut en somme qu'un morcelage .

L'espace, cimetière où sont rejetés les objets soustraits à la vie, les déchets du progrès et de la durée concrète, immobilisés, figés, spatialisés, voilà le domaine abandonné à l'intelligence. Et elle y travaille non pour savoir, mais pour servir; non pour le vrai, mais pour l'utile.

Or les choses se passent-elles ainsi ? Est-il vrai que l'inteUigence ne s'exerce que sur l'objet morcelé, détaché de l'ensemble vivant, devenu à la fois matériel et géométrique, rejeté en arrière, dans le sillage de l'Évolution créatrice?

Non ; l'intelligence ne travaille pas à reculons, sur des déchets et des débris. Elle projette devant elle sa lumière. Elle commence, enefl*et, par édifier des construc-

2kh

OBJECTIONS

tions géométriques idéales, où plus tard, expériences faites, elle introduira la matière pondérable. Et la matière est si peu nécessaire à cette opération intellectuelle qu'elle parait la gêner d'abord et déranger ces constructions. Plus elle est en cause et plus il apparaît que les lois ne sont que des lois approchées.

En effet, ce sont toujours des lois limites, tendant à être vraies à mesure que la matière se raréfie et disparait.

« L'intelligence arrive, nous dit M. Bergson, à penser la matière surtout solide. » Cependant c'est d'abord par la géométrie, vide de matière, ensuite par l'étude des gaz très dilués ou par celle des planètes, points mouvants dans l'espace infini, que l'intelligence a découvert les lois les plus générales. Elle possède donc

d'autres facultés.

L'intelligence s'exprime par le discours ; le discours n'existe que par les concepts. Et les concepts sont peu de chose, suivant la philosophie nouvelle. M. Bergson les appelle vêtements de confection, bons pour toutes les tailles; M. Le Roy parle du « monnayage de rintuition en concepts à titre fixe ; de la création d'un numéraire intellectuel facilement maniable ». Ils n'expriment, dit-il, « que ce qui est commun, général, non

spécifique* ».

Nous ne croyons pas le terme de concept bien compris, ni bien défini. Essayons d'exprimer à ce sujet notre pensée : il faudrait savoir montrer la différence entre

Page 1