Le Roy, Une philosophie nouvelle, p. 39 et
une idée générale et une idée abstraite. Un concept n'est pas un schéma. Pourquoi une idée générale, l'idée d'un genre, serait-elle une idée pauvre et vide, un simple nom, et ne saurait-elle exprimer rien de spécifique? Cette idée devrait au contraire représenter la perfection, la plénitude du genre.
S'il s'agit d'une œuvre d'art, on dira, pour un sujet choisi, que le peintre en a eu le concept, s'il a réalisé l'image la plus concrète, la plus riche, la plus émouvante, que ce sujet puisse fournir. Delacroix, ayant à décorer la bibliothèque du Palais Bourbon, s'est mis en présence de deux concepts : la paix, la guerre. Or, ou bien ces deux concepts sont désignés par deux mots (et alors ne sont pas exprimés du tout et restent vides) ; ou bien toute la science et l'imagination du peintre suffiront à peine à les faire comprendre et pour ainsi dire à les remplir. Il a voulu qu'Orphée exprimât la paix, toute la paix ; et que toute la guerre, toute la violence, toute la terreur, devint visible autour d'Attila.
Les concepts ne sont ni des abstractions, ni des conventions. Les peintres impressionistes ont pu croire que M. Bergson était leur philosophe, car ils accueillent, sans parti pris, les données immédiates de la Nature. M. Le Roy dirait qu'ils s'y insèrent avec sympathie, sans formule apprise. Qui établit cependant un différence entre Claude Monet, sensibilité exquise, merveilleuse habileté, et Corot? C'est un concept, qui n'est ni convention, ni formule apprise, et dans lequel on peut dire que Corot va rassembler, grouper, composer ses impres-
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sions : par exemple, le concept d'une matinée de printemps. Ce concept contient de la joie, des souvenirs de jeunesse, une pensée enfin que Corot sait ajouter à raimable agencement des gris, des verts et des roses. Il gagnera ainsi cette qualité incontestable, bien que malaisée à définir : le style.
Claude Monet a répondu comme un écbo au cbant de la Nature : écho très sensible et répétant fidèlement les moindres nuances. Corot a fait œuvre d'intelligence ; le charme qu'il exerce est intelligible ; le plaisir qu'il donne ne s'éprouve pas simplement, mais se comprend. A-t-il appauvri par là ses impressions immédiates? Au contraire, il leur a donné plus d'unité et d'harmonie, en leur imprimant pour ainsi dire une commune direction. Si nous osons, à notre tour, user d'une métaphore, nous dirons que le concept agit sur les impressions d'un artiste, comme le cristal de tourmaline sur les vibrations de la lumière, quand ce cristal les polarise dans un même plan;. Il en sera de même pour d'autres travaux de l'intelligence. La citation de Sainte-Beuve que nous avons reproduite, contient une excellente leçon de critique littéraire. Il veut connaître un homme et le peindre : par une multitude de menues observations, dirigées dans le même sens, il composera, de cet homme , un concept; de même que par une multitude de traits concordants le peintre construit un portrait.
Nous ne comprenons pas pourquoi le mot concept exprime l'abstraction, la pauvreté, la convention. Le concept vaut ce que vaut l'esprit qui le forme. Il y a
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des concepts pleins de couleur ou pleins de raison, comme le sont certains esprits; et il y a des concepts vides de toute chose et qui ne sont que des noms.
Ainsi la nouvelle philosophie, dans ses définitions, ne nous semble pas exempte de parti pris. On peut aussi lui reprocher de notables lacunes.
A défaut d'une morale qu'on ne leur enseigne pas, des disciples de M. Bergson iront demander la notion du bien, après celle du vrai, au pragmatisme. Il est aisé d'enthousiasmer la jeunesse en lui chantant l'hymne de la vie. Elle déclarera tout de suite qu'elle préfère le concret, le réel aux abstractions, l'eau pure des étangs aux feuilles mortes. Mais ensuite elle estimera toute gêne morale une restriction sur la plénitude de la vie; et toute connaissance désirable, seulement si elle apporte à la vie un concours avantageux.
D'où viendra et comment s'établira la morale de l'Homo Faber? Occupé à améliorer son insertion dans son milieu et à fabriquer d'utiles outils, où chercherat-il l'obligation du dévouement et du sacrifice? Il faudra recourir à la Sociologie et aux lois morales qu'elle édicté, où le bien et le mal se reconnaissent à des avantages ou à des châtiments : médiocre ressource !
Si encore le raisonnement était de saison, si, au moyen d'un concept social, je pouvais me persuader qu'il y a un intérêt à entretenir entre hommes un échange de bons offices, je pourrais tirer de l'idée de solidarité quelques principes qui ressembleraient à ceux de la morale. Mais ce serait retomber dans l'intellectualisme. D'autre part,
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s'il est admissible que les instruments créés par l'intelligence secondent la marche du torrent de la Vie, à quoi serviront les scrupules de la conscience morale? Ils ne sont capables que de retenir et d'endiguer ce torrent. Où trouveront-ils leur justification et leur emploi ? Et dans la durée concrète, quel moment leur sera favorable?
Considérons maintenant en elle-même la durée concrète. Elle est active, luxuriante, vivante, opposée à l'espace et au nombre qui représentent le vide, Timmobilité, la mort. Ce contraste est-il véritable, ou artificiel?
Vous videz l'espace de tout contenu et vous dites : il est homogène. Vous emplissez d'événements variés, abondants, imprévisibles, la durée déclarée concrète, et vous affirmez qu'il ne pouvait exister deux homogènes. Cependant le temps est homogène aussi quand il ne contient que les invariables événements astronomiques. Mais alors, suivant vous, c'est un temps équivoque, un temps bâtard, convaincu de spatialité.
La théorie se fonde sur d'ingénieuses études du mouvement et du nombre. Nous ne saisissons, fait observer M. Bergson, soit dans la vie usuelle, soit dans l'effort scientifique qui ne procède pas autrement, que des images immobiles. « Images cinématographiques, rangées le long d'un devenir quelconque. »
Nous avons cependant fait des progrès depuis Aristote. Du mouvement, Aristote ne connaissait que le départ ou
le terme; c'étaient les points qu'il croyait essentiels. Il l'arrêtait au moment voulu pour lui donner une forme caractéristique. La frise du Parthénon, par exemple, réalise notre concept d'un cheval au galop.
Nous avons progressé en ce sens que nous braquons notre objectif en un moment quelconque, sur une position quelconque du mobile. Savoir où passera à tel moment un corps qui tombe et dont la chute est Hbre, est notre désir : nous ne cherchons plus le concept de la chute, mais la loi de la chute. Déjà Zenon, à propos de la flèche qui vole, avait deviné « qu'on ne fait pas du mouvement avec une série d'immobilités ».
Passer de l'idée du voyage accompli à la loi du mouvement pendant qu'il s'opère, est un progrès du à Galilée et à Kepler. Descartes a fourni la formule mathématique ; il a fixé dans des équations la marche que des courbes doivent suivre, au lieu de présenter à nos yeux d'immobiles figures de géométrie.
A l'aide de toutes ces considérations M. Bergson poursuit la réalité mobile, variable, fluente, eau vive aperçue, suivant son expression, sous les feuilles mortes de l'étang. Mais pourquoi la suivre dans le temps, et imaginer que cette réalité deviendra immobile, figée, morcelée dans l'espace? Pourquoi ne pourra-t-elle devenir un objet de notre science ou de notre discours qu'après avoir péri du mal appelé spatialité? Nous essayons en vain de comprendre cette préférence accordée au temps
sur l'espace.
Dans l'œuvre de M. Bergson, nous admirons sans
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réserves les analyses psychologiques, la volonté de pénétrer jusqu'au réel et à Tabsolu. Puis la défense du libre arbitre : un moment est fixé, une place est marquée pour la délibération et le libre choix. M. Boutroux croyait pouvoir établir une gradation entre la fatalité et la liberté : M. Bergson, au contraire, oppose la vie consciente à la matière, révolution créatrice à la fatalité et au déterminisme.
Mais pour le succès de la doctrine, était-il indispensable de présenter une théorie de la durée, où notre commune idée du temps n'entre pour rien? Était-il obligatoire d'opposer le stérile espace à la féconde durée? Le prétendu contraste serait artificiel, si, étant donnés le temps et l'espace, tout ce que M. Bergson dit de l'un pouvait s'appliquer à l'autre tout aussi justement. Essayons de montrer qu'il en est ainsi.
Descartes, nous dit M. Bergson, a construit en quelque sorte une physique instantanée, applicable à un univers dont la durée tiendrait tout entière dans le moment présent. Il a compris que les « moments successifs du temps réel ne sont pas solidaires les uns des autres ». Il l'a compris si bien « qu'il a attribué à une grâce spéciale de la Providence la régularité du monde physique et la continuation des mêmes effets ».
Or si l'on disait prolongation des effets au lieu de continuation, si ces effets n'étaient plus considérés dans le temps mais dans l'espace, l'action persévérante de la Providence ne serait pas moins nécessaire. Le soleil reparaîtra demain à condition que ses heures se pour-
suivent, mais aussi à condition que sa route se prolonge ; et il n'y a pas de raison pour que les points de la trajectoire du soleil soient solidaires les uns des autres, plutôt que les heures ou les minutes de la journée.
N'est-ce pas raisonner d'une manière bien abstraite et bien éloignée des faits que de supprimer la durée proprement dite de l'histoire du monde matériel? M. Bergson dans Y Évolution créatrice montre fort ingénieusement que les prévisions des astronomes marquent des points de rencontre entre certaines époques et certaines positions des astres. Entre ces points de rencontre, rien n'exprime un élément spécifique, et ne représente l'effet produit sur notre conscience par la succession; par le temps, dit notre auteur, en ce qu'il
a de fluent.
11 nous semble qu'on peut faire la même remarque au sujet des calculs astronomiques, en pensant à l'espace. L'algèbre est toujours abstraite; et le signe -+- ou le signe —, s'il s'agit d'un chemin parcouru, n'expriment pas non plus l'espace concret, spécifique, ayant un effet sur notre conscience; l'espace, pourrait-on dire, en ce qu'il a de distant.
Cette observation nous a conduit à essayer de recopier le passage à l'envers pour ainsi dire, en écrivant temps lorsque M. Bergson écrivait espace. Il étudiait un mouvement uniforme.
Nous rappelons ici, maison priantM. Bergson de vouloir bien l'excuser, ce jeu quinous dispensera de donner des expUcations plus longues. Voici les phrases modifiées :
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ceUes de M. Bergson sont reproduites au bas de la page. « ... A la différence de la science antique qui s'arrêtait à certains moments soi-disant essentiels, elle (la science moderne) s'occupe indifféremment de n'importe quel moment, mais toujours elle considère des moments, toujours des stations virtuelles, toujours en somme des immobilités'. C'est-à-dire que l'espace lui-même, envisagé comme un trajet, ou en d'autres termes comme
,. Évolution créatrice, p. 364:... C'est-à-dire que lelemps réel enyi sage comme un flux, ou en daulres termes comme la mobilité même de l'Être, échappe ici aux prises de la connaissance scientifique...
Quand la science positive parle du temps, c'est quelle se repor.e au mouvement d'un certain mobile T sur sa trajectoire. Ce mouvement a été choisi par elle comme représentatif du temps et il est uniforme par définition. Appelons T, T. T, des points qui divisent la trajectoire du mobile en parties égales depuis son origine To. On dira qu Us est écoulé 1, 2, 3 unités de temps quand le mobile sera aux points T, T, T, de la ligne qu'il parcourt. Alors, considérer l'univers au bout d un certain temps t. C'est examiner où il en sera quand le mobile T sera au point T, de s. trajectoire. Mais du flux même du temps, à plus forte raison de son effet sur la conscience, il n'est pas question ici ; car ce qui entre en ligne de compte ce sont les points T, T. T... pris sur le flux,
jamais le flux lui-même... . r s.
Allons plus loin. Supposons que celte rapidité de flux devienne infime, imaginons, comme nous le disions dans les premières pages de ce livre, que la trajectoire du mobile T soit donnée tout d'un coup, et que toute l'histoire passée, présente et future de l'univers matériel soit étalée instantanément dans l'espace. Les mêmes correspondances mathématiques subsisteront entre les moments de l'histoire du monde dépliée en éventail, pour ainsi dire, et les divisions T. T. Ts- de la ligne qui s appellera par définition, « le cours du temps ». Au regard de la science il ny aura rien de changé. Mais si, le temps s'étalant ainsi en espace et la succession devenant juxtaposition, la science na rien à changer à ce qu elle nous dit, c'est que, dans ce qu'elle nous disait, elle ne tenait compte m de la « succession . dans ce qu'elle a de spécifique, ni du « temps « dans ce qu'il a de fluent. Elle n'a aucun signe pour exprimer de la succession et de la durée, ce qui frappe noire conscience.
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la mobilité même de l'être, échappe ici aux prises de la connaissance scientifique.
« Quand la science positive parle de distance, c'est qu'elle se rapporte à la marche d'un certain mobile E pendant im certain temps. Ce mouvement a été choisi par elle comme représentatif de l'espace parcouru et il est uniforme par définition. Appelons E^ E^ E^ des instants qui divisent le temps dépensé par le mobile en parties égales depuis l'origine E^. On dira qu'il a été parcouru 1, 2, 3 unités de longueur quand viendront les instants E^ E2 E^. Alors considérer l'univers après un certain déplacement E, c'est examiner où il en est quand vient pour le mobile E l'instant E^ de son voyage. Mais du trajet même à travers l'espace, à plus forte raison de son effet possible sur la conscience, il n'en est pas question ici. Car ce qui entre en Kgne de compte, ce sont les points E^ E^ E^ pris sur le trajet, jamais le trajet lui-même.
« Allons plus loin. Supposons que la rapidité du trajet décroisse indéfiniment. Imaginons que la trajectoire du mobile E soit réduite à un point, et que toute l'histoire future de l'univers doive se poursuivre dans l'infini du temps. Les mêmes correspondances mathématiques subsisteront entre les moments de l'histoire du monde, actuellement repliée en éventail pour ainsi dire, et les divisions E* E^ E^ de la ligne qui s'appellera par définition « la route à parcourir » . Au regard de la science il n'y aurait rien de changé. Mais si, l'espace étant ains replié faute de temps, et le déploiement devant être suc-
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cessif, la science n'a rien à changer à ce qu'elle nous dit, c'est que dansce qu'elle nous disait, elle ne tenait aucun compte ni du déploiement dans ce qu'il a de spécifique, ni de l'espace dans ce qu'il a de lointain. Elle n'a aucun signe pour exprimer, du transport et de l'éloignement, ce qui frappe notre conscience. »
Ainsi M. Bergson parcourait l'infinie longueur des routes de l'espace en un instant du temps; nous, au contraire, nous commencions le même voyage à travers l'infini du temps, sans sortir encore d'un point de l'espace. U considérait l'infini dans l'espace et un point dans le temps. Et nous devions au contraire, en supposant le mouvement extrêmement lent, imaginer un point dans l'espace, et l'infini du temps. Que devenait alors rhistoire du monde matériel? Était-elle étalée devant nos yeux? Non; mais au contraire, renfermée en nousmêmes, et réduite à n'être plus pendant l'infinité du temps qu'un projet, un plan, une idée. Mais qu'il s'agisse d'un voyage accompli ou d'un voyage projeté et virtuel, l'algèbre (la loi du déplacement étant connue) procédera dans un cas comme dans l'autre. Et quant à exprimer l'effet produit sur notre conscience par la fuite dans l'éloignement ou par le flux de la durée, ce ne seront que d'autres mots à chercher. Un mouvement infiniment rapide est dessiné dans l'espace et sort du temps. Un mouvement infiniment lent est prévu dans le temps et ne se manifeste pas dans l'espace. Tout ce qu'on appellera flux, vol, courant, mouvement en un mot, appartient à l'espace aussi bien qu'au temps.
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Souvent la pratique du langage les confond : un paysan vous répondra : « La ville est à une heure d'ici. »
Quand on nous parlait du manque de solidarité entre les moments du temps : il n'y a pas plus de solidarité, disions-nous, entre les points de l'espace. Dieu me crée à nouveau à tous moments; il me crée aussi en tous lieux.
Est-il aucun moment
dit le vieillard de La Fontaine,
Qui vous puisse assurer d'un second seulement?
Est-il aussi un pas en avant qui me puisse assurer d'un second pas? Si Dieu cesse de me soutenir, je sors du temps; et je sors aussi de l'espace, bien que ma dépouille mortelle demeure en l'un comme dans l'autre !
Nous ne pouvons donc nous empêcher de trouver artificielle et inutile l'opposition entre le temps et l'espace.
Quant au nombre, pourquoi va-t-il être atteint de spatialité? Parce que dans la durée tout est continu, tout est intensité, qualité et non grandeur. Mais d'abord les intensités se mesurent, et quelquefois même les qualités. M. Le Roy parlait de séries d'accords qui se résolvent : le nombre est essentiellement lié à la musique, laquelle n'occupe aucune place dans l'espace.
Pourra-t-on, sans renoncer à de saines notions d'arithmétique, adopter la thèse que propose M. Bergson dans les Données immédiates de la conscience ?
a Par cela même qu'on admet la possibilité de diviser rUnité, ditM. Bergson, on la tient pour étendue... Quand nous nous figurons les unités composantes d'un nombre nous croyons penser à des indivisibles : cette croyance est pour beaucoup dans l'idée qu'on pourrait concevoir le nombre indépendamment de l'espace...
« Toute unité est celle d'un acte simple de l'esprit et cet acte consistant à unir, il faut bien que quelque multiplicité lui serve de matière. »
Il nous semble que unité vient de un et non pas de unir. Un et multiplicité sont contradictoires. Un mètre, un are sont divisibles; un entier, un quart, un vingtième sont divisibles. Qui est divisible? L'objet désigné; mètre, are, ou bien entier, quart ou vingtième, pris eux-mêmes comme objets. Mais le w/i n'est pas divisible. L'unité n'est grosse d'aucune multiplicité ; elle n'est pas divisible, encore moins étendue; et nous devons persister à concevoir le nombre en dehors de l'espace, puisque le nombre est une collection d'unités. Suit une ingénieuse dissertation sur ce sujet : Pourquoi sommes-nous convaincus de Fimpénétrabilité de la matière? Ce n'est pas que nos sens nous l'aient démontrée; toutes les combinaisons de la chimie nous porteraient plutôt à la révoquer en doute. Cependant nojis persistons à affirmer que deux corps ne sauraient occuper simultanément le même lieu. Cela reviendrait à reconnaître que l'idée même du nombre deux, ou d'un nombre quelconque, renferme celle d'une juxtaposition dans l'espace. Poser l'impénétra-
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bilité de la matière, ce serait simplement reconnaître la solidarité des notions de nombre et d'espace et énoncer une propriété du nombre plutôt que de la matière.
Il nous semble qu'on trouverait de bien meilleures raisons chez les vieux auteurs qui dissertaient du plein et du vide. Si l'étendue, comme l'enseigne Descartes, est l'essence même de la matière, l'impénétrabilité est affirmée par là même. Si, au contraire, l'univers est composé de pleins et de vides, et si l'on peut supposer que deux pleins vont simultanément occuper un vide, c'est qu'il y aurait des degrés dans le plein ou dans le vide ; ce qui reviendrait à dire qu'il n*y a ni vide, ni plein; mais le nombre ne serait pour rien dans l'affaire. Le faire intervenir équivaudrait à] expliquer que deux maisons ne peuvent être construites sur le même terrain, parce que la municipalité se refuse à superposer le numéro 26 au numéro 2i. L'impossibilité régnait, même avant Tusage des numéros.
Accepterons-nous davantage une notion de la Vie universelle confondue avec celle du Temps créateur? Après le règne de la matière ou Panhylisme, après celui de l'idée, ou Panpsychisme, verrons-nous triompher le Panzoïsme?
Un instant M. Bergson essaie de relever une barrière
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depuis longtemps ébranlée de toutes parts ntre la chfmie organique et la chimie inorganique. 11 trouve dans le vivant des substances en lesquelles une grande dose d'énergie a été accumulée et peut réapparaître subitement : des explosifs. , v^nfr^
La vie, en effet, rapproche et combme 1 un à 1 autre le carbone, l'hydrogène, l'oxygène et l'azote ; mais les matières ternaires, sucre, cellulose, ne sont pas encc^e des explosifs : cène sont que des combustible . Et 1 albumine, bien que contenant de l'azote, n est pas un
explosif.
D'ailleurs ces combinaisons ne s'opèrent pas con-
trairement aux lois ordinaires. Depuis longtemps M. Berthelot avait commencé la série des synthèses organi. eues. Le fils de cet illustre chimiste vient d imiter, à raide des rayons ultra-violets, Vœuvre de décomposition, puis de synthèse qui se poursuit pendant la respiration des plantes à chlorophylle.
Ce qui reste propre à la vie, ce qui est son œuvre inimitable, c'est la formation des cellules, isolées comme celle de la levure, ou bien agrégées en colonies comme dans l'éponge, ou bien diôérenciées et constituant les divers tissus d'un organisme supérieur. Et dans la levure ou dans l'animal supérieur, l'œuvre essentielle de la vie se poursuit de la même manière.
Or les vivants ont-ils conscience de cette œuvre vitaie? Aucune conscience pour ce qui est de nous. Nous n'avons conscience, que du travail volontaire et des efforts qui nous consument, u C'est la mort qui lutte,
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qui parle, qui pousse des cris; la vie agit dans le silence et dans le secret. » Voilà ce que nous écrivions, il y a 25 ans, sans avoir été démentis ^
Pourquoi la conscience qui, chez nous-mêmes, n'est point attachée à Tœuvre créatrice de la vie, existeraitelle, même à Tétat de vestige, dans la levure de bière et dans l'amibe? Pourquoi le torrent créateur, poussé par l'élan vital, serait-il en même temps doué de conscience plus ou moins claire? Et, d'autre part, a-t-on aperçu, ou même pu imaginer la conscience prise en masse, non encore répartie entre les individus?
Jusqu'à présent les physiologistes aussi bien que l'opinion vulgaire attribuaient deux sens fort différents au mot vivre. Ma vie, c'est ou bien une suite de synthèses et de combustions, de formations d'albumine et de dégagements d'acide carbonique; ou bien une série de peines, de joies, de décisions prises, de connaissances acquises : toutes choses dont j'ai conscience et qui sont des pensées.
Parmi ces pensées la moindre assurément et la moins intéressante est celle-ci : Je vis, je me sens vivre. Telle est, cela est clair, ma condition actuelle. Mais pourrait-on prétendre que Tidée même de l'Être est extraite de la vie présente ou de quelque chose qui ressemble à la vie humaine?
Je me sens vivre, a dit M. Fouillée, commentant Guyau, donc j'ai force et puissance. Étonnant langage!
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