‹ Descartes [microform]Chapitre 93 sur 94 · T. I, p. 235, éd. Faugère · texte numérisé non relu

T. I, p. 235, éd. Faugère

if

Ml

»*,^-M.«i-«A-— ff

DESCAKTES.

une rénovation sociale. Enfin Auguste Comte pensait trouver dans le culte de la Science les éléments d'une

nouvelle religion.

Toute la génération dont nous sommes a subi, dans son éducation, l'influence du positivisme. Elle a été habituée à préférer les faits aux raisonnements, à faire cas de l'argument tangible et visible. Le saint Thomas de l'Évangile, celui qui voulait voir et toucher la plaie, avait détrôné l'autre saint Thomas, le docteur angélique.

La religion alors était attaquée parce que Darwm déclarait les espèces transformables, ou parce que Renan assurait que saint Pierre n'était pas allé à Rome. Elle était défendue par des arguments du même genre, en raison des concordances établies par Quatrefages entre

la Genèse et la Géologie.

La politique, qui suit toujours, vingt ans en retard, le mouvement des idées, voulut aussi, dans ses manoeuvres, paraître guidée par des idées positives. L'argument de fait remplaça la discussion des principes. A tous les raisonnements étaient opposés de part et d'autre, sans répUque, un fait, ou même un mot, qui semblait décisif : Cléricalisme! Panama! Boulanger! Dreyfus! Ces cris de guerre, pendant longtemps, ont coupé court à toute explication rationnelle, et ont dominé les débats

de nos Chambres.

La France s'est fatiguée de l'état d'âme positiviste. En politique, M. Clemenceau, pendant son dernier mmistère, a essayé encore sur l'opinion, l'effet positif de quelques complots. Tamburini, Montagnini n'ont pas ému

L HEURE PRÉSENTE

l'opinion. Et ce furent là les dernières manifestations d'une tactique démodée.

En philosophie depuis longtemps la méthode positive avait été jugée insuffisante, même pour ce qui concerne les sciences exactes. Elle ne trouve plus maintenant de refuge que dans la sociologie. L'objet du p ositivisme est de constater, celui de la science est de comprendre, et, devant la multiplicité des phénomènes, elle cherche une explication, et ne peut se contenter d'un procèsverbal.

Le moment était donc propice pour une Renaissance de la métaphysique. Lorsqu'elle se produisit chez nous, survenant après une période de positivisme et de déterminisme rigoureux, il n'est pas surprenant que l'opinion, lasse d'une science trop dogmatique, ait salué d'abord un réveil de la philosophie du sentiment ; et que dans cette Renaissance l'esprit de Pascal se soit manifesté d'abord plus que l'esprit de Descartes.

L'opinion d'ailleurs était fort occupée de questions sociales et la doctrine que désignent ces mots action, volonté, vie, a su, il faut en convenir, s'adapter mieux que l'Intellectualisme aux besoins de l'être collectif. Collectivement l'homme est homo faber plutôt que homo sapiens ; et la science qu'il ambitionne est surtout celle des inventions utiles. Collectivement, la vérité qu'il révère est la vérité commode et utile du pragmatisme, la vérité absolue étant moins favorable au calme et à la prospérité de l'État. A cette vérité pragmatique se pliera et s'associera avantageusement la morale so-

UESCARTES.

ciale celle qui attend les châtiments ou les récompenses, et se reconnaît, comme l'enseigne M. Durckheim, au.

sanctions encourues.

Brunetière, emporté par ce mouvement, annonça la faillite de la science. Mais relisez son émouvant réquisitoire, et vous verrez qu'il y dénonce seulement la ruine des vaines espérances de rénovation morale et sociale à obtenir par le fait de la science ; espérances que Condorcet avait conçues et que Renan avait entre-

tenues. .,

Si Brunetière avait vécu quelques années encore, U eût cru assister à une faillite plus complète qu'il ne l'avait pensé. Après lui, les lois mêmes de la science ont été traitées de simples repérages et de règles conventionnelles. L'intelligence qui se croyait appelée à ouvrir notre route, à débrouiUer la confusion du domié continu à projeter devant nous la lumière, s'est vu condamner à ne jeter ses regards qu'en arrière, sur les objets morcelés, réifiés, spatialisés, rejetés hors du torrent vivant et créateur : des regards d'arpenteur, d anatomiste ou de fabricant.

Pour aller de l'avant, il fallait avoir recours à d autres ressources, compter sur l'instinct élargi et transformé en intuition; sur la volonté, l'action, le cœur, enfin, suivant le mot de Pascal.

« C'est, avait dit celui-ci, sur les connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie et qu elle y fonde tout son discours. Les principes se sentent et les positions se concluent, et le tout avec certitude.

Hl

L HEURE PRESENTE

Il est aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour pouvoir les recevoir. »

Cependant l'Intellectualisme (il faut bien accepter ce mot sous peine de retomber dans d'inutiles périphrases) n'a jamais été sérieusement ébranlé en notre pays. Nous n'avons jamais cru à la faillite de la science.

Si les doctrines de M. Bergson n'étaient pas dépassées par ses disciples, si l'on ne voyait pas le Bergsonisme s'emporter au delà de la pensée de ce maître, comme le Cartésianisme a été poussé au delà de la pensée de Descartes, il nous semble qu'entre les deux écoles intellectuelle et anti-intellectuelle, la distance pourrait devenir moins grande que de pareils noms ne le font craindre.

Qu'est-ce que l'instinct? Si nous comprenons bien M. Bergson, c'est une faculté d'intuition, restreinte, dégradée, par l'habitude d'être immédiatement extériorisée en actes utiles aux besoins de la vie. Un effort commandé par l'intelligence redresse l'instinct, l'emploie et nous fait retrouver le don d'intuition. Plus tard, l'intelligence encore se remet à l'œuvre, sur les données que l'intuition lui apporte.

Ainsi l'œuvre est complexe ; elle n'est pas séparée en deux départements. Et M. Bergson n'écrirait pas, nous en sommes convaincu, comme l'a fait Pascal, qu'il

serait ridicule que la raison demandât au cœur des preu es; ridicul! que le cœur demandât à la ra.on un Ctoent 11 y a collaboration; il n'y a pas separa- Tn ::le; li le domaine de ^-f^^^J^^ naît pas de limites qu'un effort volontaire ne puisse

oeu à peu lui faire franchir.

peu a p . g^ jieciare

Avec un pareil point de départ, i eco h anti-intellectuelle ne saurait elle-même refuser daditre qu'au moins en droit, l'i^^telligence pei^^^^^^^^^

tendre à tout ce que Descartes -P^f ' .^^ f,^^.^^^/;; prouvé que l'univers, en principe, est imntel hgible et 'Ses données encore inexpliquées de l'.ntu^.on et de Lpérience finiront probablement par être adéquates à des connaissances rationnelles.

„ Si tout ne se gouvernait par la Ra.son, écrit Leibnitz à Varignon, il u'y aurait point de sciences, m de .,les.>>ul.oute:..LeKéelnela.^^^^^^^^^ vemer parfaitement par l'idéal et labsti ait . P sente ainsi, sous une autre forme, la P-- /f^^^ cartes, déjà citée par nous : « Du connaître à 1 Être, la

conséquence est bonne. «

Ce qui à l'heure présente sépare nettement Imtel lectu!lisme de la nouvelle philosophie du réel t du concret, c'est la conception que nous avons les uns

pt les autres de la vérité.

L L de la science, par exemple. sont-eUes vraies, j'entends dire vraies, de la manière dont nous com-

.. uure . varignon cHée par lé Père Gratry. Loçi<,ue, vol. U, p. 103.

l'heure présente.

prenions ce mot dans notre jeunesse? Non, répondront M. James et M. Schiller : elles le sont pragmatiquement, et non absolument. Le point de vue diffère.

Ce choix d un point de vue nouveau et moins certain , pour considérer tout ce qui a trait à notre Raison ou à notre croyance, a provoqué, du côté de la Science et du côté de la Religion, bien que les formes de la pensée scientifique et de la pensée religieuse ne soient pas les mêmes, les mêmes inquiétudes. Il est intéressant de constater que ces inquiétudes ont été exprimées en même temps, presque avec le même langage.

Voici comment a parlé la Science pure.

« Nous subissons, écrit M. Abel ReyS une crise de la physique. Le mécanisme traditionnel représentait audessus et au delà des résultats de l'expérience, la connaissance réelle de l'univers...

« La science ne fut plus qu'une formule symbolique, un moyen de repérage, et encore, comme ce moyen variait suivant les écoles, on arriva vite à trouver qu'il ne repérait que ce qu'on avait au préalable façonné pour être repéré. La science devient une œuvre d'art pour les dilettantes, un ouvrage d'art pour les utilitaires... On pouvait avoir un ensemble de recettes empiriques. On pouvait même les systématiser pour la commodité de la mémoire. On n'avait pas une connaissance des phénomènes auxquels s'appliquaient ce système ou ces recettes... »

1. Abel Rey, La Théorie de la Physique chez les Physiciens contemporains, p. 17, Alcan, 1907.

Voici maintenant ce qu'on peut lire dans un document émané de la plus haute entre les autorités rel.-

^? Suivant la nouvelle doctrine, dit l'Encyclique Pascendigregis, le rapport entre cesformules religieuses (les dogmes)et le sens religieux de l'àme est aise à saisir pour quiconque aura compris que l'objet de ces formules est seulement de fournir au croyant un moyen de se rendre compte de sa foi. Elles tiennent le milieu entre le croyant et sa foi; quant à la foi, ce sont des signes non adéquats à leur objet, des symboles; quant au croyant, ce sont pour lui de purs instruments. Ni à un t.tre m à l'autre, ces dogmes ne peuvent jamais contenir absolument la vérité... »

Ainsi donc la Science et la Religion, au sujet des lois, et au sujet des dogmes, font entendre, à peu près dans les mêmes termes, la même protestation. C est que la Science et la Religion ont à combattre le même péril : laisser s'obscurcir dans l'esprit humain la notion

de la Vérité. .

Pour la clarté de cette notion le Scepticisme était moins à craindre que le Pragmatisme. Le premier déclarait la vérité impénétrable, cachée pour nous ; mais il la laissait exister quelque part. Il doutait de nous, et non point d'elle. Nous pouvions encore la chercher avec persévérance et sincérité à travers les fourrés et les ronces du préjugé et du faux renseignement. Et notre progrès, en tous les genres de connaissance, consistait à approcher peu à peu de la vérité immuable.

Il;

L HEURE PRÉSENTE

Suivant le Pragmatisme, la vérité s'offre directement à notre intuition; mais elle-même est constamment en marche, en changement. Elle survient, s'ajoute aux choses, se constitue, et se défait; et ne trouve un peu d'équilibre que dans le mouvement. C'est une direction pour notre volonté, un aliment pour notre vie, un instrument pour notre action. Ce n'est plus, suivant le mot de Descartes, une lumière naturelle pour notre intelligence. Nous la cherchons en tâtonnant; nous perdons l'espoir d'une claire vision, et notre main saisit un bâton d'aveugle. Nous n'élevons plus nos regards vers l'étoile fixe qui éclaira les bergers, dans la nuit de Noël : on nous invite à suivre, comme les Hébreux dans le désert, une colonne de fumée ambulante.

La vérité que Descartes essayait de voir clairement et distinctement est moins fuyante et moins mobile. Elle n'a rien de commun avec l'utilité. Elle n'est pas au service de la vie. Elle s'impose à notre pensée, c'est-à-dire à nous-mêmes. Descartes a écrit à Clerselier * : « La vérité consiste en l'Être, et la fausseté au non Être, seulement. »

Page 1