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Descartes

S'il n'est pas de penseur plus illustre, il n'en est peut-être pas de moins connu, de moins iu du grand public, qu'effraye la majesté des éditions intégrales. Il existe déjà, à vrai dire, d'excellents extraits des ouvrages de Descartes: mais ces recueils constituent un hommage à sa gloire proprement philosophique, plutôt qu'ils ne présentent le résumé impartial d'une pensée qui fut tournée, autant que vers les méditations métaphysiques, vers les recherches de la science. La présente édition se recommande au public par l' éclectisme compréhoisif qui a présidé au choix des extraits ; elle donnera une idée sobre, mais complète, de celui que Huxley a appelé « la souche et le tronc de la philosophie et de la science moderne. »

Descartes fut en effet à la fois un savant et un philosophe ; et peut-être sa gloire a-t-ellc parfois payé la rançon de son double génie. Le philosophe faisait tort au savant dans l'admiration de ceux qui ne voulaient voir en lui que le fondateur de la métaphysique spiritualiste, alors que le saranl attirait, aux dépôts du philosophe, l'atlcnlion des esprits positifs qui répugnaient à comprendre l'alliance cartésienne de la science et de la métaphysique.

Or. il est aussi injuste de distinguer chez Descartes le philosophe et le savant, que de s'étonner d'une attitude qui, comme le fait avec raison remarquer l'auteur de la notice, a fini par s'imposer aux savants modernes eux-mêmes.

Personne n'est moins métaphysicien {au sens un peu gros oii Voltaire prenait ce mot) que le penseur qui a chassé de la science les entités aristotéliciennes du vide et de l'hecceité. Sa métaphysique est avant tout une théorie de la certitude, qui constitue le fondement nécessaire sur lequel doit reposer l'iiu'ir SI icnlifuiuc. les savants 1rs plus positifs ii'i>ut-il\ pas depuis longtemps dépasse les limites que voulait leur imposer le positivisme timoré d'un Auguste Comte? Ne fontils pas de la métaphysique, lorsque, abandonnant pour un moment les recherches proprement expérimentales, ils agitent les questions de la valeur de la science et de la signification des hypothèses ?

Les préoccupations idéalistes que Descarteç a portées dans toutes ses recherches sont-elles, autant qu'on le dit parfois, en opposition avec l'esprit de la science expérimentale? Si

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Descartes est guidé par le postulat que l'être et la pensée sont identiques, ne reconnaît-il pas en fait qu'une science purement a priori pourrait bien n'être pas réelle, et s'il construit sa physique à l'aide d'idées claires et distinctes, n' a-t-il pas soin de diriger ses déductions suivant l'ordre des faits, et d'en confronter les résultats avec l'expérience ?

Cette méthode déductive, dont il est le fondateur, a-t-elle été chassée de la science ? Ecoutons les physiciens modernes : « Descartes allait trop vite dans ses hypothèses ; mais en définitive, sa méthode, telle qu'elle ressort de ses traités et de sa correspondance, est la méthode des grands inventeurs, c'est celle de Newton et de Fresnel... En physique, les découvertes sont principalement dues à la méthode déductive : c'est ce qu'on énonce en parlant de théories fécondes : la physique ne sépare pas l'étude des formes de l'étude des faits ; la déduction prévoit les faits que l'expérience confirme » (i). Descartes lui-même fournit une preuve de l'excellence de cette méthode par sa découverte de la théorie complète de l'arc-enciel.

On répète souvent que le réel, la vérité du fait, intéressait moins Descartes que l'intelligible, la clarté de l'idée. Y a-t-il du réel en deliors de l'intelligible ? La science moderne, dans son effort pour appliquer les mathématiques à tout le réel, est comme le développement indéfini d'une formule, d'une hypothèse unique, le mécanisme universel ; mais notre raison de croire au mécanisme, n'est-ce pas en somme notre confiance dans la vérité des idées claires et dans Isur rapport à la réalité ?

Ainsi loin d'être un anachronisme, l'attitude d'un Descartes, fondant intimetnent la métaphysique et la science dans l'harmonie de sa pensée, était plutôt l'attitude d'un grand précurseur. Il y a continuité des méditations sur l'âme à la physiologie des passions, de la théorie de la certitude à la théorie idéaliste et géométrique de la matière. Par le sens vif qu'il gardait toujours de la réalité, Descartes métaphysicien acheminait la pensée française vers ce qu'un brillant philosophe d'aujourd'hui appelle « la métaphysique positive >>, en même temps qu'il imposait à la science expérimentale d'un Bacon la confiance en l'idée, sans laquelle la science ne serait qu'une inutile et fastidieuse compilation.

M. Labescat,

Agri'fré de philosophie.

(;) //. Douasse, PhysLjue générale, in De la méthode des Sciences, f. "jd-'T, Alcan, éditeur, itjot^.

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