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CONCLUSION

« Une fois dans sa vie » Descartes avait examiné les principes de la métaphysique, puis il avait poussé aussi loin que possible l'application de sa méthode aux phénomènes du monde étendu. Par l'effet de cette préoccupation dominante, sinon exclusive, il n'avait pas établi entre les idées maîtresses de son système tous les rapports qu'un pur métaphysicien n'aurait pu se dispenser de préciser. Il s'était souvent contenté d'indiquer le sens dans lequel il fallait chercher la solution de très graves problèmes, et parfois même avait laissé voir l'hésitation de sa pensée impatiente. Sa métaphysique ne permettait donc pas aux esprits spéculatifs de se reposer dans la contemplation d'un monde d'idées parfaitement organisé ; elle leur donna la chiquenaude initiale, tout en imposant des lois rationnelles à leur progrès. Emporté par son génie mathématique, il avait osé « déterminer » dans sa physique beaucoup de choses qui « dépendent de l'expérience » sans en avoir fait l'expérience » ainsi qu'il l'avoue à Cavendish, à vrai dire pour une question particulière. Il laissa aux physiciens le soin de vérifier dans le détail des phénomènes sa grande hypothèse méca-

niste, << en ajoutant à la ratiocination >> plus d'expériences qu'il n'avait eu le loisir d'en pratiquer (i). Comme métaphysicien et comme savant, il fut donc surtout un initiateur. « Il a repris les choses par les commencements », dit Hegel « et son action sur les temps nouveaux ne sera jamais exagérée ». Le cartésianisme, si l'on donne à ce mot le sens général d'influence cartésienne, ne fut pas seulement le triomphe d'une doctrine : par delà les limites du système, l'esprit cartésien vivifia les spéculations des philosophes et les recherches positives des savants. Les idées cartésiennes se diffusèrent en tous sens, et s'il fallait en suivre le développement, c'est presque l'histoire de la pensée moderne qu'il faudrait retracer.

La philosophie nouvelle eut dans les universités hollandaises un succès retentissant. On sait quelles luttes le professeur Régis soutint à Utrecht contre le recteur Voet, malgré les conseils de prudence et même de soumission que Descartes lui prodigua. A Louvain et. à Leyde professa le cartésien Geulincx : dans sa « Metaphysica vera » il aboutit, comme Malebranche, à l'occasionnalisme, par l'étude approfondie des rapports de l'âme et du corps. En France, Descartes trouva des adeptes dans la Congrégation de l'Oratoire, à Port-Royal, et parmi les Bénédictins (2) ; les deux grands jansénistes, Arnauld et Nicole se signalèrent au premier rang : l'Art de Penser, plus connu sous le nom de Logique de Port- Royal (1662), qu'ils rédigèrent en commun, devait, dans le public, et dans les écoles, imposer aux esprits la méthode cartésienne. Par contre, l'Université toujours attachée à la tradition aristotélique, combattit violemment les idées nouvelles ; de même les Jésuites, autant pour défendre la théologie menacée que par hostilité contre les Jansénistes. Ils opposèrent à Descartes le chanoine de Digne, Gassendi, représentant

(I) <ijc sens bien qu'il pourra se passer plusieurs siècles avant qu'on ait déduit de CCS principes toutes les vérités qu'on en peut déduire pour ce que la plupart de celles qui restent à trouver dépendent de quelques expériences particulières qui ne se rencontrent jamais par hasard, mais qui doivent être cherchées avec soin et dépense, par des hommes fort intelligents. » (Préface des Principes).

{2) Accordons une mention spéciale au P. Mersenne, secrétaire de Descaries ; à Clerselier qui lui succéda dans ses fonctions, et qui publia la correspondance, les Traités de l'homme, du Monde et de la Formation du Fœtus ; à Delaforge collaborateur de Clerselier et beau-père de Hohault dont la « Physique » est d'inspiration toute cartésienne.

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de la morale et de l'atomisme épicuriens. Huet, l'évêque d'Avranches, engagea contre Régis une polémique, où il fit valoir les objections des sceptiques. Le public mondain, les hommes de lettres prirent parti dans toutes ces discussions : La Fontaine n'accepta pas les animaux-machines et Boileau se moqua d'Aristote. L'autorité royale interdit l'éloge public du philosophe à la cérémonie funèbre de Sainte-Geneviève (1666) et persécuta les professeurs cartésiens. Ce fut en vain : dès sa fondation (1666) l'Académie des sciences se ralliait en majorité à la doctrine dont le triomphe fut définitif à la fin du dix-septième siècle.

En même temps, les idées de- Descartes provoquaient l'éclosion de systèmes originaux : La lecture du Traité de l'homme révéla à Malebranche sa vocation philosophique ; reprenant les problèmes métaphysiques au point où Descartes les avait laissés, il les conduisit vers une solution panthéiste : c'est en Dieu, lieu des esprits, que nous apercevons les idées claires, et l'étendue elle-même, lieu des corps. Spinoza imposa d'abord à la philosophie de Descartes l'ordonnance rigoureuse de la géométrie (i), puis précisant la notion de substance, il conclut à l'existence d'une substance unique : la pensée et l'étendue, qui étaient pour Descartes des substances créées, ne sont plus pour lui que deux des attributs, infiniment modifiés, qui en nombre infini, expriment la substance divine. Leibniz s'efforça de concilier Descartes avec Aristote et la scolastique : il conserve le mécanisme qu'il juge suffisant pour l'explication physique, mais ce n'est là que la surface ; l'explication métaphysique, découvrant la force au fond des choses, subordonne les causes efficientes aux causes finales. Kant accomplit en philosophie une révolution aussi profonde que la réforme cartésienne ; la Critique de la Raison Pure ruine le dogmatisme rationaliste. Si différents cependant que soient le doute provisoire et la critique kantienne de la connaissance, c'est la certitude objective de la science que Kant, comme Descartes, veut fonder. Mais les successeurs de Kant se réclament plus directement de Descartes. Hegel et Schelling affirment l'identité de l'Etre et de la Pensée déjà posée par le Cogito, et affran-

(i) Rennti Descnrtes Principia philosophinc more gcometrico ilcmonstrata per Bcnediclum De Spinoza Amstelomadensem.

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chissent Dieu de la nécessité logique. Schopenhauer rapproche lui-même du Cogito son axiome << le monde est ma représentation >>. Enfin les philosophes modernes de la liberté, Renouvier et Sécrétan, à certains égards peuvent être considérés comme des cartésiens.

Que reste-t-il aujourd'hui de la métaphysique cartésienne ? Sans doute, le spiritualisme de M. Cousin, qui avait repris la plupart de ses thèses, a fait son temps, même dans l'Université. Cependant l'esprit cartésien guide encore les démarches des idéalistes et des philosophes de l'intuition : la pensée n'apparaît-elle pas encore à la plupart des philosophes comme plus aisée à connaître que le corps ? L'intuition de la durée pure de M. Bergson n'est assurément pas l'intuition intellectuelle de Descartes ; mais n'y voyons-nous pas le même effort original de l'esprit pour se saisir dans sa réalité ?

La science cartésienne n'eut pas un développement aussi régulier. Au dix-septième siècle, elle régna en maîtresse, et l'auteur du nouveau système du monde exposé dans les Principes ne fut pas moins estimé que le philosophe des Méditations. Fontenelle, qui avait publié en 1686 sa « Pluralité des Mondes >> défendit les tourbillons jusqu'au milieu du xviii<" siècle. Mais dès cette même année, Newton les avait condamnés dans ses « Principes mathématiques de philosophie naturelle ». Voltaire fit connaître l'ouvrage en France, et sans comprendre le mot du savant anglais « hypothèses non fingo >> s'en fit une arme contre les grandes hypothèses et l'esprit généralisateur. Dans le même temps, il opposait au rationalisme l'empirisme du sage Locke. Tombée en discrédit la science cartésienne pris sa revanche au xix'^ siècle ; après les grandes découvertes de Fresnel, Joule, Mayer, etc., les explications mécanistes de la chaleur et de la lumière invitèrent les savants à relier dans un système déductif tous les phénomènes du monde physique. Comme Descartes ils reconstruisent le monde, et le mécanisme universel est le plan idéal de cette reconstruction.

Aussi ne faut-il pas s'étonner que l'attention de certains critiques contemporains se soit portée plutôt sur le savant que sur le philosophe. Ils ont pu soutenir que Descartes réalisait déjà le type du savant exclusivement soucieux d'explications positives ; c'est seule-

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ment pour se conformer à la tradition qu'il aurait accordé quelques heures aux problèmes métaphysiques. Mais c'est là méconnaître le vrai caractère de l'homme et de l'œuvre : la sincérité de Descartes ne saurait être mise en doute. Les ^Méditations témoignent d'un effort aussi puissant et convaincu que le Traité du Monde ou le Traité des Passions. C'est qu'en effet chez Descartes le philosophe et le savant ne doivent pas se distinguer : il considéra la métaphysique comme la condition nécessaire de la Physique et cette attitude n'est pas chez lui traditionnelle, elle rappelle plutôt celle de nos plus grands savants modernes, lorsqu'ils posent la question de la valeur de la science. La métaphysique de Descartes est celle que pouvait faire au xvir siècle un savant préoccupé de fonder la certitude de la connaissance.

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