III. — LA MORALE
Peut-être par négligence, plus vraisemblablement par prudence, Descartes n'a pas exposé ses idées morales d'une manière systématique. Il faut chercher dans le Discours, dans le Traité des passions, dans les lettres à la princesse Elisabeth, à Chanut et à la reine Christine, les éléments épars de sa morale. Selon l'effort qu'ils ont tenté pour retrouver celle-ci, les historiens en ont quelquefois exagéré et le plus souvent méconnu l'originalité (i). Pour apprécier justement la valeur des idées morales de Descartes il faut faire le départ de celles qu'il a considérées comme provisoires et de celles qui forment le couronnement de son œuvre philosophique.
La morale provisoire. — Avant d'entreprendre selon les exigences de sa méthode la reconstruction de la science, Descartes « se forma une morale par provision », sorte d'abri grossier, mais commode qu'il devait habiter tant qu'il travaillerait au nouvel édifice. Il emprunta donc à la sagesse commune trois ou quatre maximes « afin de ne point demeurer irrésolu en ses actions tandis que la raison l'obligerait de l'être dans ses jugements ». La pratique de quelques règles traditionnelles ne saurait procurer au philosophe le véritable bonheur, mais lui assurera du moins les conditions matérielles et morales les plus favorables à la recherche de la vérité.
Selon la première de ces maximes il obéira aux lois et aux coutumes de son pays et suivra constamment la religion dans laquelle il a été instruit dans son enfance. Evitant ainsi toute cause de brouille avec les régents, les, théologiens et le commun des hommes, il jouira d'une
(i) Notamment Leibnu.
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tranquillité parfaite et gardera entière sa liberté d'esprit (i). Entre plusieurs opinions également reçues, il choisira les plus modérées : car les opinions moyennes ne sont pas seulement les plus commodes, elles sont aussi vraisemblablement les meilleures. La modération est donc le critérium provisoire de la valeur des idées morales.
Mais la volonté doit-elle adhérer sans réserve à des opinions qui ne sont que vraisemblables ? ^ — -Il faut être le plus résolu et le plus ferme que l'on pourra dans ses actions, prescrit la seconde règle, et ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsqu'on s'y sera une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Les hésitations, les repentirs et les remords rendraient l'action incohérente et multiplieraient les erreurs : le voyageur égaré dans une forêt a plus de chances de trouver le bon chemin en marchant droit qu'en se dirigeant tantôt d'un côté tantôt d'un autre.
La troisième règle s'impose à la sensibilité. Descartes l'emprunte presque telle quelle à Epictète : « Tâcher plutôt à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs plutôt que l'ordre du monde >>. L'homme se rend esclave de la nécessité extérieure lorsqu'il s'attache aux choses qui ne dépendent pas de lui : santé, honneurs, richesses. Il n'est entièrement maître que de ses pensées. En se soumettant aux lois de la nature, il « fera de nécessité vertu » ; en cultivant la raison, il trouvera en lui-même la liberté et le bonheur. La morale originale de Descartes est en germe dans ce précepte stoïcien. Lorsqu'il connaîtra les principes des choses et la nature des passions, Descartes pourra enrichir et préciser le contenu de cette maxime encore obscure et plutôt négative. Comme la modération, la résignation est une vertu inférieure. Les règles vraisemblables de la morale provisoire limitent l'action plutôt qu'elles ne lui proposent des lins.
La Morale définitive. — « La plus haute et la .plus parfaite morale, présupposant une entière connaissance des autres sciences, est le dernier degré de la sagesse >>. Si Descartes avait conçu le projet d'une morale définitive,
(i) Descarics avait pris pour devise : benc vixit, benc qui latuit. (Pour vivre heureux, vivons cachés). On sait quelles précautions minutieuses il ont constamment pour garantir son repos. Il ne fut un « héros », selon le mot d'Hepel, que dans la vie spéculfitivç.
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il faudrait lui attribuer du même coup la folle ambition d'achever la science. Du moins put-il penser vers la fin de sa vie qu'il avait établi les fondements de la Métaphysique et de la Physique. Laissant à d'autres le soin de continuer son œuvre, il se demanda quel progrès moral résultait des progrès déjà accomplis dans la connaissance. Il ébaucha donc une morale rationnelle, provisoirement définitive. « Le moyen le plus assuré pour savoir comment nous devons vivre, écrit-il à Chanut, est de connaître auparavant quels nous sommes, quel est le monde dans lequel nous vivons, et qui est le créateur de cet univers >>. Or nous sommes composés d'une âme et d'un corps. De la physiologie, science du corps, et de la connaissance des rapports de l'âme et du corps, découlent des principes d'hygiène physique et morale. Mais l'âme peut être conçue comme distincte du corps, en tant qu'elle connaît par des idées claires l'ordre du monde et le premier principe des choses : sur les notions les plus générales de la physique et sur les intuitions de la métaphysique se fonde la plus haute sagesse. Il convient donc de distinguer deux parties dans la morale rationnelle : une science du bonheur relative au corps et à l'union de l'âme et du corps, et une science de la béatitude relative à l'âme pure.
« La conservation de la santé », dit Descartes dans le Discours (6" partie), est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie >>. La guérison des maladies et la prolongation de la vie humaine ne sont pas les seuls avantages qu'il attende des progrès de la médecine. En vertu de l'action du corps sur l'âme, l'hygiène physique est un art auxiliaire de la morale. <■ L'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que s'il est possible de trouver quelques moyens qui rendent communément les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher >>. Dans le Traité des Passions, Descartes approfondit la (question des rapports du physique et du moral. Il ne conçoit pas seulement l'idée d'une science nouvelle, la psycho-physiologie : il tire de sa théorie scientifique de la passion une hygiène de l'âme, sorte d'art moral qui fournit les moyens d'une action précise de la volonté sur le corps. Connaissant les causes des passions, il indique des remèdes
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psycho-physiologiques contre leurs excès. Nou'j r.c pouvons directement arrêter nos passions parce que celles-ci sont maintenues dans l'âme par le mouvement des esprits. Mais en portant notre attention sur des idées contraires à celles que la passion représente, nous déterminerons dans la glande pinéale d'autres mouvements des esprits qui rétabliront l'équilibre de l'organisme. Nous dissiperons la peur en fixant l'attention sur les idées de l'honneur et de l'utilité de la résistance, qui provoqueront dans notre corps les conditions d'une attitude courageuse. L'habitude renforcera peu à peu les conditions nouvelles ainsi établies entre l'objet dont l'idée engendrait une certaine passion et les conditions organiques de la passion contraire. A la longue nous parviendi'ons à séparer d'une manière définitive les mouvements des esprits des idées auxquelles ils étaient joints primitivement. En les ménageant avec assez d'adresse l'homme pourrait donc acquérir sur ses passions un empire absolu.
Cependant la science des rapports du physique et du moral ne saurait nous procurer qu'un bonheur relatif. L'exercice de la vertu produit dans l'âme un contentement qui est un remède plus sûr contre les excès des passions que le dressage du corps. L'âme a en effet ses « plaisirs à part >>, supérieurs à ceux qui ont le corps pour cause. « S3 joignant de volonté >> aux biens présents ou absents qu'elle aperçoit, elle éprouve de pures émotions intérieures de joie ou d'amour et progresse vers la béatitude au fur et à mesure qu'elle se représente des biens plus parfaits. Dans une lettre à la princesse Elisabeth Descartes indique les quatre principaux degrés de cette ascension de l'âme vers la plus parfaite connaissance et vers la suprême sagesse : l'idée du rapport de notre existence individuelle avec la société et avec l'univers, l'idée du monde infini, l'idée de l'âme en tant que substance distincte du corps, et au sommet l'idée de Dieu. Lorsque ces grandes idées de la physique et de la métaphysique illuminent l'intelligence, la volonté se portant vers elles d'un mouvement irrésistible fait naître en l'âme la pure joie de l'amour intellectuel. De cette seule pensée que nous sommes une fort petite partie de la société, résulte l'héroïsme du sacrifice. L'idée du monde infini et de ses lois immuables dissipe l'orgueilleuse illusion anthropocentrique et réalise
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la communion de tous nos désirs avec l'ordre universel. La connaissance de l'âme nous détache des plaisirs sensibles et nous porte vers les vrais biens. Enfin la contemplation de l'idée de l'être parfait, créateur de toutes choses, souveraine intelligence dont notre âme n'est qu'une émanation, nous remplit d'une amour «sans comparaison la plus grande et la plus parfaite ».
Cette théorie de l'amour intellectuel apparaît comme une esquisse de la morale de Spinoza. Mais si Doscartes la considère comme la partie la plus haute de .sa morale, il faut prendre garde qu'elle concerne l'âme seule et que le sage cartésien est une âme unie à un corps. Il peut parvenir à la béatitude sans posséder les biens du corps et de la fortune qui ne dépendent pas de lui. Mais il ne «les doit pas entièrement mépriser, ni même s'exempter d'avoir des passions, il suffit qu'il les rende sujettes à la raison ».