CHAPITRE X
Par leurs tendances naturelles Descartes et Bacon semblent très loin Tun de Taulre. Tandis que Bacon emploie toute son ingéniosité et met toute son ardeur à détourner Tesprit d'avoir en lui-même la moindre confiance, et le pouss-j à ne demander ses connaissances qu'à l'expérience toute pure. Descartes ne satisfait sa soif de certitude que par des déductions a lyriori tirées des semences de vérités que nous portons en nous, et ne consent à s'aider de l'expérience que pour faire un choix entre une série trop riche de conclusions, toutes possibles, mais non peul-ètre toutes réelles. Telle est du moins l'opposition en apparence irréductible que nous sommes disposés à formuler entre les deux penseurs. Or il est extrêmement curieux que Descartes ne semble pas avoir conscience de cette opposition.
Ouvrons sa correspdudanre et arrêtons-nous aux ({iiolques allusions qui s'y trouvent aux écrits de Verulam.
En janvier 16:j<J. manifestement préoccupé de l'explication qu'il donnera (\9^s^ qualités, il remercie le Père Mersenne de la liste de qualités, (prit vient de lui fournir : a J'en avais déjà lait une autre, lui écrit-il, partie tirée de \'erulamio, partie «le ma tête » (1). On sent qu'il a sous In main son Bacon, ♦•! (pi'il s'en sert, quand il y a lieu, comme d'un instruniml de travail tout naturel, \'ers la On de 1.1 même amiér. comme Mersenne vient de lui demand<M' un moyen de faire (\{i<, expériences ulilcs. il
n \(l ^1 T., l. Ir. p. Klî).
répond : u A cela je n'ai rien à dire après ce que Vcriilamius en a écrit ». Une restriction vient aussitôt, il est vrai, sous sa plume : il vaut mieux,à ses yeux, a ne pas être trop curieux à rechercher toutes les petites particularités touchant une matière ; il faudrait principalement faire des recueils généraux de toutes les choses les plus communes >) (1). Mais cette réserve n'ôte rien à l'élan avec lequel Descartes, consulté sur la meilleure manière de faire des expériences utiles, renvoie simplement à Vorulam...
En mai 1032, il est en pleine rédaction de son traité du Monde, et occupé tout particulièrement, comme il l'écrit à Mersenne, à tâcher de donner une explication complète du ciel. 11 lui manque encore d'avoir saisi l'ordre naturel qui doit exister entre les corps célestes, en dépit de leur désordre apparent. Pour cela que ile données lui manquent ! u Vous m'avez autrefois mandé, dit-il, que vous connaissez des gens qui se plaisaient à travailler pour l'avancement des sciences, jusques à vouloir même faire toutes sortes d'expériences à leurs dépens. Si quelqu'un de cette humeur voulait entreprendre d'écrire l'histoire des apparences célestes, selon la méthode de Verulamius, et que, sans y mettre aucunes raisons ni hypothèses, il nous décrivît exactement le Ciel, tel (pril paraît maintenant, quelle situation a chaque étoile fi.xe au respect de ses voisines, quelle différence ou de grosseur, ou de couleur, ou de clarté, ou d'être plus ou moins étincelante, etc. ; item si cela répond à ce (pie les anciens astronomes en ont écrit, et quelle différence il s'y trouve (car je ne doute point que les étoiles ne changent toujours (juelque peu entre elles de situation, iiuoique on les extime fixes} ; après cela qu'il y ajoutât les ohservations des comète.s, mettant une petite table du cours de chacune, ainsi que Tycho a fait de trois ou (piatre qu'il a observées ; et enfin les variations de rEcli|>ti(]ue et des apogées (\('?^ planètes : ce serait un ouvrage qui serait plus utile au public qu'il ne semble peut-être d'abord, et qui me soulagerait de beaucoup de peine » (2).
(1) Ad. et T., t K p. 195.
DESCARTES ET BACON 2\b
Ailleurs, c'est un mot significatif emprunté au langage baconien, qui, sous la plume de Descartes ;comme aussi parfois sous celle de ses correspondants), vient montrer combien Descartes est familier avec les écrits de Bacon et pénétré de leur esprit. A Golius qui demandait sans doute à notre philosophe s'il pouvait expliquer la couleur de l'eau de mer, il répond qu'il n'a pas eu encore assez de loisir pour « mettre l'eau de mer à la question » (1).
Ainsi quand nous trouvons chez Descartes quelque allusion à Bacon, nous constatons non seulement qu'il ne le blâme pas, mais même qu'il n'a en général rien à ajouter à ses conseils, qu'il le prend et le donne pour modèle. Peut-être y a-t-il là déjà de quoi nous donner à réfléchir. Nous ne sommes guère habitués à voir Descartes traiter d'égal à égal quelqu'un de -ses contemporains ou de ses prédécesseurs immédiats. A part Kepler, — qu'il déclare avoir été son maître en Optique, — on sait avec quelle sévérité il juge tous les savants avec qui on peut songer à le comparer, dans quelque domaine que ce soit.
Mais il ne s'agit, dans les citations que nous avons faites, que de la partie la plus inflme de la science, de celle qui concerne les expériences. Que Descartes s'en rapporte à Bacon quand est venu le moment des expériences, cela pourrait n'atténuer en rien son sentiment d'être fort loin de lui dans la partie la plus essentielle de ses constructions. Ne dirait-il pas en somme : » Nous nous complétons Verulamius et moi. Mes conseils serviront à étayer dans ses grandes lignes l'explication de l'univers ; ceux de Verulamius permettront de préciser les détails pour les expériences nécessaires » ?
Une semblable interprétation du jugement de Descartes ne va pas sans difficulté. Elle serait naturelle si dans ses écrits Bacon s'était borné à donner des conseils pour diriger les expériences qu'il pourra être utile de faire. Mais ces conseils ne remplissent qu'une partie de ses livres. Ce qui fait le grand intérêt de ceux-ci, c'est surtout le long et vigoureux réquisitoire contre toute méthode qui ne se réduit pas à l'expérience, corntre toute anticipation de l'esprit, contre toute velléité de l'homme
(l) Ad. et T., t. I", p. 318.
2LG DESCARTES SAVANT
de SuJ3stituei' les élans de son inlelligence à l'observation toute pure. Descaries, qui semble si bien connaître son Verulamius, n"a pas pu ne pas lire ces énergiques dénonciations de tous les fantômes qui assiègent naturellem-ent l'esprit' de quiconque essaie d'aller au-devant de la vérité sans se laisser conduire exclusivement par les faits, considérés dans leur brutale nudité. Et s'il les a lues, comment lui qui se préoccupe surtout de trouver et de recomniander la méthode conduisant à la vérité, comment prend-il le chemin diamétralement opposé à celui qu'a choisi Bacon, sans jamais dire un mot de ce dissentiment? L'estime où il le tient semblerait l'obliger à ne point passer sous silence celles des reconnnandalions de Bacon sur lesquelles celui-ci a le plus insisté. D'autant qu'il n'était pas seul à le connaître et à l'estimer. Ses correspondants le connaissent et Tesliment autant que lui. Le ^'ovllm Organum a pénétré dans les milieux savants et a été lu de tout le groupe d'hommes qui ont un nom dans la philnsopliic ou dans les sciences. La dilliculté reste donc entière : il faut, pour qu'elle cesse de nous troubler, que le formidable réquisitoire de Bacon CQntre toute méthode a jjriori n'ait i)as heurté Descaries autant «pie nous pourrions le croire, el, pour cela, ou bien que Descartes ait avec le penseur anglais plus de points connnuns que nous le croyons, ou bien qu'il n'ait pas senti à quelle dislance
il est de lui.
, Le Sovum (hfjamnn jKirut vcm's la fin de lii^i), el en in2o souifMncul fui pul)lié(^ une édition latine du Dr amjiiicnlis. II csl assez vraisemblable que Descartes n'avait pas lu l'édition anglaise de ce dernier ouvrage, et que par conséquent il wv connaissait pas Bacon avant la fameuse niédilalion de l'hiver 1619-J6'20, (pii l'avait conduit déjà à renier dérmilivcnicnl la Science de l'Ecole et les livres des pliilosojthes, |)our reconstruire à nouveau l'édifice des connaissances humaines. Or, c'est le même" objet «pie se l»roposaif. Bacon, donl les reprt^ches s'adressaient nalurellemenl uux lu'él-endus savanis et philosophes des siècles passés. N'y avail-il pas dans celte communauté fl'inlention de «pioi rapprocher le» deux penseurs ?
DESCAHTES ET BACON 217
Contre Tadversaire commun, Descartes pouvait être disposé à accepter toutes les accusations. N'avait-il pas, lui aussi, le sentiment d'une science qui jusqu'ici s'était faite dans le vide ? Bacon reprochait aux savants d'avoir eu trop de confiance dans l€S forées de leur esprit : mais n'avait-il pas mille fois raison aux yeux de Descartes qui, comme lui, était convaincu de l'inanité de leur dialectique ? Bacon pouvait dénoncer leur verbiage, les fantômes qui guidaient leur intelligence, leurs ttiéories rapidement et légèrement conçues, et la torsion infligée ensuite à la nature pour l'amener à s'y soumettre : il pouvait montrer les graves lacunes qui subsistaient dans les sciences, noter son interminable suite de desiderata, en astronomie, en médecine, et aussi et surtout en philosophie naturelle, en cette Physique Générale, où rien n'avait encore pu être fait, quand elle devrait être la reine des sciences destinée à éelairer toutes les autres. Bacon pouvait enfm insister sur le peu de résultats pratiques obtenus jusqu'à lui. Depuis les Grecs on disputait à l'inflni sur la meilleure explication métaphysique de l'univers, mais, môme si l'on risquait de toucher juste sur quelque point, on aboutissait à des formules curieuses, non pas à la conquête d'un pouvoir nouveau sur la nature : or, le véritable but de la science n'était-il pas d'accroître la puissance de riionnne sur les choscp ? Ce réquisitoire pouvait se prolonger, se répéter, se poursuivre sous toutes les formes dans l'œuvre de Bacon : ce n'était pas Descartes qui eût songé à \' contredire. Moins sévère peut-être que Bacon pour l'œuvj-e mathématique des Grecs dont il avait si largement j)rorité, mais convaincu même à cet égard qu'ils avaiejit a])ouli à des résultats curieux plus qu'utiles, il pensait, sans j'estriclion sur l'ensemble des recherches scientifiques, (.pie tout était à refaire. Les argnmcnis de Bacon tendaient a la même conclusion, (^ela suffisait peutêtre pour (pi'.'iux ycnx de Descartes ils fussent tous valables, pour f(u'eji les lisant il crût y retrouver sa propre pensée, et pour (jue sans hésiter il les prit à son comi)te,
Mitis il y ;i plus : les règles (|iie Descartes dnimc ex|)licilemeril à (iniconfpie veul alh-indic lu vérih' dill'èrentelles auliuil que nous li^ croyons de celles de Bncon ? Celle- ((lie eoiiliciil le Diseoui's (lt> l.i .Xh'llindc sont 1res
brèves. Le refus de laisser subsister laulorilé en matière de certitude appartient aussi bien à l'un qu'à l'auti'e. Quant aux conseils de procéder par ordre, d'éviter la précipitation, de faire des énuniérations complètes, sans jamais sauter un échelon, dans la suite des informations à réunir, ou des axiomes à énoncer, on les retrouve avec la même forme et la netteté chez Bacon. On se rappelle que pour lui le principal reproche qu'il adresse aux savants est de passer avec trop de précipitation des faits euxmêmes aux axiomes généraux, sans passer par les degrés intermédiaires, c'est-à-dire par les axiomes moyens...
On objectera peut-être que nous risquons de mal interpréter ces règles si élastiques et si vagues que donne le Discours de la Méthode. Ne semblent-elles pas prendre leur sens clair et précis, à la condition d'être rapprochées des procédés des mathématiques, et ne tendent-elles pas en somme à formuler la méthode mathématique ellemême ? — Il est bien vrai que Descartes les a tirées de ses premières méditations géométriques, et que c'est dans la conception de la Mathématique Générale qu'il a eu le sentiment de les appliquer ])our la première fois. Il est bien vrai aussi que parmi les Essais qu'il inibliait en 1637 avrr le Discours, la Géométrie était présentée comme le fruit le plus immédiat et le plus direct de la Méthode. Mais il n"«'sl pas douteux que celle-ci a aux yeux de Descartes une portée universelle, et qu'elle vise la science totale à laquelle peut parvenir l'esprit humain. La Dioptri(iue était un autre Essai, où déjà, malgré la forme mathématique. Descartes parlait de choses plus matérielles et plus concrètes : à coté de la Dioptrique venaient les .Météores : le Discouis contenait un chapitre important de j^hysiologie : la Métal»hysi(.pie elle-même, telle qu'elle s'y trouvait exposée dans ses grandes lignes, se prés«Mitait comme une iipplicatioii de la méthode. Sous les prises de celle-ci tombait tout ce. qui pouvait être objet de méditation humaine, tout ce qui pouvait donner l'occasion de saisir quelque vérité. Est-il téméraire dès lors de penser qu'en s'ét^ndant naturelh»ment à tous les domaines, la Méthode Cartésienne devait s'y adapter, et que le contenu des règles si vagues que donne le Discours ])ouvait varier à l'intlni ? La difticulté serait-elle d'en bien comprendre l'adaptation et Texten-
sien quand des déductions mathématiques nous voulons passer au monde de l'expérience ?
Dans ce cas les Rerjulœ pourraient nous apporter quelque- lumière. Quoique la plupart des exemples soient empruntés aux mathématiques, et que la certitude et révidence de leurs propositions soient prises pour type idéal auquel il faudrait toujours atteindre dans ses jugements, le langage de Descartes, dans l'énoncé des règles comme dans les commentaires, semble être assez général pour comprendre aussi bien les procédés expérimentaux que les déductions du géomètre. Le premier énoncé est déjà édifiant : « Studiorum esse débet ingenii directio ad solida et vera, de Us omnibus quœ occurrunt, proferenda judicia d). )) Le commentaire de cette règle pose, comme on sait^ l'unité fondamentale de la science, dans des termes rappelant les efforts que fait Bacon pour pénétrer le lecteur de la même idée (2). Il ne faut s'occuper, demande ensuite Descartes, que des questions où nous pouvons atteindre à une connaissance absolument certaine. Le commentaire cite précisément l'Arithmétique et la Géométrie comme réali-sant cet idéal : la raison qu'on en donne est que des deux procédés de connaissance dont nous disposons : déduction et expérience, c'est le premier seul qui est ici en jeu, de sorte qu'on échappe au danger des expériences trompeuses. Mais cela ne signifie en aucune manière que toutes les expériences le soient, puisque au contraire l'expérience est donnée à côté de la déduction comme, en dehors d'elle, la seule source de connaissance. Bacon dira de même d'ailleurs à sa manièrr que toute connaissance vient de l'expérience et de la réflexion. — Passant par-dessus les règles III et IV, l'une, celle de l'évidence, l'autre, prescrivant la nécessité d'une méthode, arrivons à la règle V. Le texte latin nous rappelle, ou mieux donne par avance la règle bien connue du Discours, a Tota methodus consistit in ordine et disposilione eorum ad qua^ mentis acies est convertenda, ut aliquam veritatem inveniamus. Atque hanc exacte servabi.
(1) Ad. et T., t. X, p. 350.
(2) Cf. LALA^DE, Quelqiiea textes de Bacon et de Descartes, « Rev. de Mél. ot fl€ Morale ., 1011, p. 307.
mus, si propositiones involulas et obscuras ad simpliciores gradatim reducamiis, et deinde ex omnium simplicissimarum intuitu ad aliarum omnium cognitionem ptT eosdem gradus ascendere tentenius î). » — Le commentaire est bref, mais particulièrement instructif. Ceux qui ne suivent pas cette règle font à Descartes l'effet de gen-s qui voudraient s'élever de la partie la plus basse d'un édifice jusqu'au faîte d'un seul bond, u vel neglectis scalep gradibus. qui ad hune usum sunt destinati, vel non animadversis ». Or quels exemples cite Descartes ? — les Astronomes, qui sans connaître la nature des cieux pI sans même avoir parfaitement observé les mouvements. espèrent pouvoir en indiquer les effets ; ceux qui étudient les mécaniques en dehors de la physique : et enfin, donnons le texte lui-même : « ita etiam philosophi illi qui neglectis experimentis veritatem ex proprio cerebro, quasi' Jovis Minervam, orituram putant ! » Cette fois, c'est clair. La règle fondamentale de la Méthode qui postule l'ordre; et le double mouvement qui va du simple et du plus facile au complexe et au plus difficile, puis du complexe et du difficile au simple, et qui rapprochée de^ procédés du Géomètre nous faisait si naturellement penser aux démonstratipns synthétiques et analytiqu<:'s, cette règle, loin de ne viser f[ue les sciences abstraites, est assez générale, dans la pensée de Descartes, pour s'appliquer aux exigences de la Méthode expérimentale avec la même rigueur qu'y mettrait Bacon. Pour le savant qui veut s'élever à quelque hruilcur, tes « scaUT gradus, » par-dessiis lesquels on ne saute pas iuTi)nnément, ce ne sont pas seulement) le-tles définitions ou telles prof>ositions mathénratiques dont l'omission ôterait la l'igneur aux longues chaînes de raisons du géomètre, ce sont aussi les « expérimenta )» ! Et alors décidément il est bien vrai que les principes iùe la Mc'thode de Descartes gardent assez d'élasticité pf>nr venir se confondre avec ceux des vrais savants, dans tous lies domaines. Le conseil de remonter dans chaque séii'e' aiTx na-tures sfmj>>e^ et abso^u^es, celui d»e rpcherfhfr tous les éléments cpii intéressent la solution d'une question, et de les embrasser dans un<^ én-Mmération ordonnée
U) Ad. et T., f. X, p. 379.
DESCARTES ET BACON 22i
et complète, etc.. bref toutes les règles qui, par les exemples cités et par Torigine de la Méthode dans lesprit de Descartes, seuiblent dabord traduire la méthode mathématique et nous maintenir dans un ordre d'idées excluant l'expérience, — toutes ces règles peuvent être transposées dans le langage de Bacon, et Descartes pouvait les retrouver sous des mots qui ne se rapportent plus qu'à des choses concrètes. Quand Bacon conseillait de considérer les corps comme formés de natures simples qu'il faut d'abord chercher à connaître, pour les engendrer ou les transformer, Descartes pouvait ne voir là qu'une application de sa règle bien connue : « Ad res simplicissimas ab involutis distinguendas et ordine persequendas... oportet... observare quid sit maxime simplex, etc. (1) » malgré le caractère abstrait des exemples qu'il cite pour les natures simples. Xe dit-il pas d'ailleurs lui-même que lenatures simples peuvent nous être révélées soit par la lumière naturelle soil par les expériences ? — Quand Bacon s'ingéniait à expliquer en quoi consiste son induction, et qu'il demandait au savant de recueillir et de rassembler toutes les informations qui de près ou de loin touchent à un fait quelconque ; cjuand il montrait ensuite sur un exemple fameux comment du tableau d'ensemble de toutes ces constatations se dégage quelque axiome moyen, Descartes pouvait ne voir là, dans des conditions particulières, qu'un appel fait à son « inductio sive enumeratio », toujours malgré le caractère mathématique du principal de ses exemples. Et ainsi de suite. — Voilà du moins ce qu'il est permis de déduire sans hésiter du commentaire de la règle V. On a souvent voulu voir dans la partie la plus importante des Retjuke, je veux dire dans les douze premières règles, la méthode qui convient ■d'après Descartes aux mathématiques, la suite, d'ailleurs inachevée, devant traiter d'autres domaines de la connaissance. Le commentaire de la règle V s'oppose nettement à cette interprétation. Les exemples favoris de Descaries sortent toujours de l'Arithmétique ou de la Géométrie, mais dans sa pensée ses préceptes ont un sens assez large pour s'ai)[)li<iuer à tous les domaines scientifiques.
(1; Ad. (.-l i., l. \, 1). m.
Sans aller plus loin dans cette anal^*se, on voit alors assez clairement que les écrits de Bacon pouvaient plaire à Descartes non pas seulement parce qu'ils menaient le bon combat contre les prétendus savants qui les avaient précédés l'un et l'autre, mais aussi parce que les conseils du penseur anglais traduisaient le plus souvent à leur manière les règles de la méthode cartésienne.
Et je n'ai pas dépassé en tout ceci les limites de la méthode logique — je n'ai rien dit des grandes lignes de la philosophie naturelle, tout particulièrement de l'exclusion des causes fmales en physique, et du mécanisme fondamental, questions sur lesquelles les attitudes des deux penseurs se ressemblent assez pour qu'on se demande s'il n'y a pas eu ici influence directe de Bacon sur Descartes (1).
Il reste pourtant que Descartes donne le rôle le plus important dans la connaissance à Vintuition, à <( l'intuitus purus » qui saisit directement la vérité. La déduction n'est elle-même qu'une suite ininterrompue d'actes d'intuition. C'est là un des points fondamentaux de la pensée cartésienne. Nous en trouvons déjà un témoignage dans les tout premiers écrits, dans les Ohpnpira^ dont nous connaissons le contenu par le résumé de Baillet, cl par quelques extraits que nous a conservés Leibniz. Descartes, interprétant un songe dans lequel il a vu un recueil de poésies ayant pour titre Corpus poctanim, voulait y trouver la personnification de la sagesse elle-même (2). 11 explicpiait qu'elle apparaissait pluttM sous la figure des poètes que sous celle des ])hilosophcs par la raison que « poetae per enthusiasmum et vim imaginationis scripsere ». Et il ajoutait : « sunl in nobis semina scientiœ, ut in silice, qua^ per rationem a philosophis educuntur, per imaginationem a poetis exculiuntur magisquo elucent (3) ». Il opposnit ainsi déjà aux raisonnements des
(1; Cf. I.ALANDF. article déjà cité.
(•2) Cf. Chap. H.
(3^ Ad. et T., t. X, p. 217.
philosophes Télan spontané de Timaginalion des poètes, et s'appuyait sur les germes de science qui sont en nous. Dans les Hegulœ ce n'est plus l'imagination des poètes, mais la raison humaine elle-même qui représente cette sorte de flair spontané de la vérité s'appuyant toujours d'ailleurs sur les germes que Dieu a mis dans notre âme : « Habet humana mens nescio quid divini, in quo prima cogitationum utilium semina ita jacta sunt, ut saepe, quantumvis neglecta et transversis studiis suffocata, spontaneam frugem producant (1) ». La confiance de Descartes en cette lumière naturelle s'affirmera de plus en plus soit dans les spéculations sur les principes, soit dans les applications aux grands problèmes de la Métaphysique et de la Science. 11 dira dans le Discours (VP partie) : <( J'ai taché de trouver en général les Principes ou Premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans le monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaines semences de vérités, qui sont naturellement en nos âmes (2). » Et alors malgré tout la plus grosse difficulté subsiste : Descartes si fortement attaché à Tintuition et aux semences de vérités que nous trouvons tout naturellement en nous, a-t-il pu ne pas voir chez Bacon la condamnation qui se dégage de toutes les pages de ses livres contre les anticipations de l'esprit ? Certes, nous l'avons admi-s, il a pu apercevoir surtout dans le Novum Orcjanum et dans le De Aufjmentis les accusnlions sans cesse formulées contre l'œuvre du passé ; satisfait des coups ainsi portés contre une science qui à ses yeux comme à ceux de Bacon doit être transformée pour ne pas rester dans le vide, plus que préoccupé de la nature et de la valeur de ces coups, il a pu ne pas s'apercevoir qu'ils l'atteignaient aussi lui-même. C'est entendu : mais le langa^^e de Bacon prend aussi assez souvent une forme théorique, impersonnelle ; ses efforts tendent à i)oser des rèiiles générales, à énoncer sa théorie de la connaissance, à montrer par quels procédés nous pouvons et devons aller vers la vérité. Or, toutes ses an;iiyses el Ions ses conseils conduisent systématiquement
(1) Ad. ci T., t. X, p. 373.
(2) /(i., t. VI, p. 63-6'».
22 'i DESCARTES SAVANT
à se défier de l'élan spontané de l'esprit et de toute intuition a priori pour qui veut saisir quelqu'un des secrets de la nature. Comment comprendre quune telle opposition à ses propres tendances ait pu n'être pas notée par Descartes, ou lui paraître d'assez peu d'importance pour que ni ses écrits dogmatiques ni sa volumineuse correspondance n"y fassent jamais la moindre allusion ?
On observera peut-être, en étendant à V « intuitus purus » ce que nous avons dit en général des Regulœ, que celte opération de l'esprit n'exclut en aucune manière (( l'observation et l'expérience : Tintuitus » peut avoir pour objet des éléments révélés par l'expérience (les natures simples, par exemple, quand elles sont données par Texpérience, — voir la règle VI). Et il faut bien reconnaître que, même en ce qui concerne ce mode de connaissance essentiel et peut-être unique aux yeux de Descartes, cette remarque, comme toutes celles de même ordre que nous avons déjà faites, contribue à diminuer la distance qui le sépare de Bacon. Mais cela ne saurait suffire pour résoudre complètement la difficulté qui se pose à nous. En fait, et en dehors des sciences abstraites, quand il s'agit de connaître le monde, Descartes commence par énoncer les lois fondamentales des choses, en tournant le regard de son esprit non pas vers ces choses, mais vers l'intérieur de son âme, où il trouve les germes divins qui suffisent à Téclairer : oui ou non, est-il forcé qu'il ;iit alors le sentiment de renier et de détruire dans leurs parties essentielles les théories de Bacon ?
Il est encore permis de douter... Nous ne remarquons pas assez, quand nous opposons les méthodes de l'un et de l'autre, le rôle que joue Dieu jMnir Descartes. Pas plus que Bacon il n'accepte que l'intelligence de l'homme s'élance dans le vide, que seule, sans direction imposée du dehors, elle prétende édifier la connaissance des choses, et nous avons vu de quel ton d'énergique raillerie il cite ces ])hilosophes qui espèrent, en dehors de toute expérience, voir sortir la science de leur cerveau comme Minerve de celui de Jupiter. A ces philosophes Descartes dirait, comme Bacon, que le seul moyen de connaître la nature est d'aller tout droit la chercher où on peut la trouver. Seulement depuis Bacon une Meta-
physique nouvelle a pris naissance, qui permet, pour une bonne part des recherches, de simplifier beaucoup les choses. (( Je sais maintenant, dirait Descartes, qu'après mon àme, ou même en même temps que mon âme, et en tous cas avant le monde, je connais Dieu, créateur des vérités éternelles, et de toutes les lois selon lesquelles le monde est ordonné. Aller tout droit à la nature, c'est aller droit à Dieu ; car par Nature, considérée en général, je n'entends maintenant autre chose que Dieu môme, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a établie dans les choses créées (VP méditation). Or, aller droit à Dieu, pour saisir Tordre des choses, c'est remonter simplement aux germes de science que Dieu, qui n'est point trompeur, a mis en mon âme, et d'où découlera pour moi la connaissance des principes, si seulement je m'astreins à n'affirmer jamais que ce que je conçois clairement et distinctement ». En d'autres termes, c'est Dieu qui, placé entre notre entendement et le monde, peut légitimement se substituer à celui-ci et fixer les regards de notre esprit en quête des lois fondamentales des choses. Mais ces clartés nouvelles c'est à lui. Descartes, qu'on les doit, à hii qui, venant après Bacon dans l'effort commun de détourner le savant de la vaine dialectique vers les réalités de la nature, a pu ainsi, sans en modifier le but essentiel, simplifier et perfectionner la Méthode du penseur anglais. Faute de connaître cette Métaphysique nouvelle, faute de savoir que, pour trouver les Principes ou Premières cause's de tout ce qui est ou peut être dans le monde, il suffit de ne considérer à cet effet que Dieu seul (jui l'a créé, l'auteur du Norum Organnm avait réalisé pour la connaissance, contre les adeptes de l'autorité et de la Scolastique, l'idéal de sagesse qui fût accessible à l'homme.
VA penl-êire enfin est-il permis d'aller plus loin. Si Bacon n'avait pas fait déjà ces précieuses remarques, s'il n'avait i)as vu que, pour |)rendre contact avec la nature, il suffisait de preiKlre contact avec Dieu, ou, ce qui revient au même, avec les vues directes sur toutes les réalités possibles qu'il a communiquées à noire âme, Descarfes se senlail probablement d'autant moins fondé à le lui re|)rochcr, qu'il Irouvail dans ses écrits tout ce qui j>ouvai(, s'il
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y eùl réflLn-lii, ramener à la vérilé telle que lui, Descaries, la formule.
D'une pari, en effel, Bacon ne rejelle en aucune façon Jaclivilé de la pensée. L'espril de l'homme, la raison humaine, la réflexion, ont à ses veux leur rôle essentiel dans la connaissance. Il faut seulement, pour éviter Terreur ou Tinefficacité de leur action, qu'une méthode les dirige s;ins cesse, et cette méthode doit être avant tout une vue directe de la nature. D'autre i)arl, Bacon fait place à une science qui aurait Dieu pour objet, » science, ou mieux étincelle de .science, telle qu'on peut l'acquérir sur Dieu i)ar la lumière naturelle et par la contemplation des choses (1) ». Il se trompe, certes, aux yeux de Descartes, en faisant servir la connaissance des choses à celle de Dieu, mais du moins il accepte que la lumière naturelle de l'esprit puisse faider à s'élever jusqua lui. Si seulement alors Bacon admettait que la pensée de Dieu, créateur du monde, reflète en quelque manière toutes les cfl^ences qui s'y trouvent réalisées, ne semble-t-il pas qu'il serait tout près de la métaphysique de Descarles, et que l'accord qui existe entre eux sur le but à atteindre, s'étendrait aisément à la méthode elle-même ? Or, n'est-ce pas précisément ce (pie Descartes avait pu comprendre, en lisant, dès les premières pages du Novtim Orcjanum, cet aphorisme fort su.cirestif : u Non levé quidquam interest inler humana^ mentis idola et divinœ mentis ideas ; hoc est, inler placita (jua'dam inania, et veras siiiuaturas atque impressiones factas in creaturis, i)rout inveniun- (ùr ? (2) ». 11 y avait identité pour Bacon entre les idées (ie l'entendement divin et les vraies marques imjjrimées par Dieu dans ce qu'il a créé, telles que nous les découvrons. Va\ étudiant directement la natur(\ c'est donc l'image même de la jtensée divine que nous retrouvons e^t contemplons... Ne suffirait-il pas d'appliquer ces remarques à la créature qu'est notre Ame pour signaler dans les traces divines qu'elle contient, — sauf sans doute h les distinguer des fantômes k chasser, — la source la plus naturelle de notre connaissance des idées, des
(1) De dignitnte, livro IH, rh. ii.
(2) Novum Organinn, livre I, ch. xxin.
essences, des lormes, des lois suivant lesquelles est ordonné le monde ? Et ainsi Descaries qui sur ce point, comme sur tant d'autres, a le sentiment d'avoir énoncé pour rhumanité la vérité unique et définitive, avait bien pu voir dans Bacon l'un de ceux qui en avaient le plus approché.
Malgré ce qu'il y avait de fondé dans de telles appréciations, et la part qu'il faut faire au caractère métaphysique de bien des idées de Bacon, c'était là une illusion : si celui-ci ^ùt vécu assez longtemps, il l'eût vite dissipée sans doute, en mettant toute son énergie à combattre 'la méthode intuitive de Descartes, et à montrer toute la difficulté qu'il y a à distinguer dans l'àme, en dehors de l'expérience, les traces divines des fantômes eux-mêmes. Mais cette illusion s'adapte trop bien à la psychologie de notre grand philosophe pour avoir de quoi nous surprendre ; elle achève en tous cas d'expliquer son indulgente sympathie pour celui que l'histoire lui oppose, avec quelque exagération d'ailleurs, comme le représentant des tendances les plus contraires aux siennes.