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LE DOUBLE ASPECT DE L'ŒUVRE SCIENTIFIQUE

d'inertie s'olTrait nalurelleinent à la science du seul fait du Iriomphe définitif du système de Copernic. D'une manière plus concrète on jugera combien ce principe était (( dans Tair » à la lecture de certains passages de Galilée où, sans être énoncé à part, il est manifestement supposé comme évident. Par exemple, à propos d'un mobile lancé sur un plan horizontal, il admet sans hésiter que, toute résistance étant enlevée, son mouvement resterait perpétuellement uniforme si le plan était indéfini ; et, quand il faut bien supposer le plan limité et le mobile finissant par tomber, il veut que le mouvement de chute s'ajoute à iautre indélébile laouvenient (1). Qu'on se rappelle enfm le principe que Beeckmann demandait à Descartes d'admettre pour la chute d'un grave dans le vide ; ce n'était pas le principe d'inertie, mais c'était déjà, par l'hypothèse du mouvement perpétuel dans le vide, la rupture complète avec les principes aristotéliciens, d'après lesquels un mouvement ne peut se continuer s'il n'est sans cesse renouvelé par le milieu que traverse le mobile. L'autre loi de Descartes (conservation de la quantité de mouvement) n'est pas restée dans la science. Du moins, dans la mesure où elle postule une quantité constante dans le mouvement d'un syst^ème, elle se rattache aux tentatives des savants de tous les temps depuis ceux qui avec iMelissos proclamaient l'invariabilité du cosmos, ou, avec le poète latin, celle de la « somme des choses » jusqu'à ceux qui aujourd'hui postulent !a constance de l'énergie.

Enfin, si Descartes a eu le mérite de poser le problème du choc des corps, et s'il l'a si mal résolu, ce sont là deux conséquences naturelles de son mécanisme radical, qui dune part ne laissait subsister que le choc comme cause de modification des mouvements, et d'autre ]xirl devait exclure l'élasticité des corps au même titre que la force, et n'y laisser subsister que la grandeur et la vitesso. Or, ce mécanisme, par sa réaction contre la science (pialilalive d'Aristote et son retour, i)ar-dessus Aristote jusqu'au mathématisme des atomistes, n"esl-il pas exacle-

(1) Voir Marie : Histoire des Mdthéïnatitjucs, l. III, p. 138, de qui j'ûdf^pto la tracliicfion.

ment de son temps, après Galilée, et plus encore peutêtre, après Bacon ? Est-il nécessaire d'ajouter que si, dans sa Pliysique Générale, Descartes rejette les causes finales, avec plus de hardiesse encore que Galilée, il ne fait que suivre en cela les énergiques conseils de Bacon ?

Ces indications, malgré leur extrême brièveté, suffiront à faire comprendre ma pensée. Elles ne visent en aucune façon à dénoncer des plagiats de Descaries, ni même à fixer les influences qui se sont directement exercées sur lui. Le plus souvent, c'est une question insoluble de savoir s'il connaît ou non tel ouvrage antérieur aux siens, étant donné le peu d'informations qu'il nous donne à cet égard. Mais qu'importe ? Même lorsque, comme pour Viète, Descartes dit qui! ne l'a ])as lu, les conséquences qu on en tire (voir notamment Hamelin et M. Adam) pour conclure à la nouveauté st à l'originalité des travaux de Descartes, ne sonl-elles pas exagérées ? \'iète — puisque, entre quelques autres, j'ai pris cet exemple — était extrêmement connu du monde savant, quand Descartes sortait à i>einc du collège. L'allemand Glavius. dont on admet aisément que celui-ci ait pu connaître les ouvrages, avait eu avec Mète une controverse célèbre au sujet du calendrier ; mais c'est surtout en Hollande qu'il était admiré, en Hollande où devait se trouver en lO'ii) le i)remier éditeur de ses uuivres complètes. Gomment ne pas admettre une possibilité de diffusion de quelques-unes de ses idées, au moins à travers les conversations (ju'eut Descaries avec les savants hollandais ? D'une manière générale d'ailleurs j'ai voulu laisser complètement de côté le mode de filtration de telle ou telle idée, ou même la question de savoir s'il y n toujours fdtration. Ge que j'ai voulu montrer, c'est à quel iK>int les créations de Descartes. — si considérables qu'en puisse être l'intérêt, — se soudent étroitement à la chaîne continue des travaux antérieurs ou contemporains. En même temps ou h peu près Fermât et De.scartes rajeunissent à l'aide de ralijorilhme nouveau la méthode ancienne des

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lieux géométriques et poussent plus ou moins loin la géométrie analytique. A quelque distance, mais dans les mêmes termes, A'iêle et Descartes ramènent tous les problèmes solides aux deux questions traditionnelles de la duplication du cube et de la trisection de Tangle ; en même temps, ou presque, Snellius et Descartes énoncent la grande loi de la réfraction, etc.. En dehors de toute explication directe, je dis seulement que de tels faits empêchent de considérer l'œuvre scientifique de Descartes comme un œuvre révolutionnaire par rapport à ses prédécesseurs. Ils ne suppriment pas d'ailleurs la gTande valeur de cette œuvre, et même, en quelque manière, son originalité. Descartes n"en reste jamais au point où sans lui la science parvenait naturellement. Il a soif de généralisation, de totalisation, si Ton peut dire, et aussi de définitif. Il a besoin de jeter ses regards sur un horizon illimité, et il nest satisfait que lorsque ses découvertes lui paraissent devoir s'étendre à un domaine entier encore inexploré des connaissances humaines. Comme un homme qui aurait reçu la mission d'élever pour l'humanité l'édifice achevé des sciences, ou d'élaborer pour elle une formule définitive : comme un Arislate jadis, ou comme plus tard Auguste Comte, il met toute la force de son génie à creuser ses idées jusqu'à y trouver tous les éléments qui, à ses yeux, suffiront dans la suite des générations à résoudre toutes les difficultés. C'est à la foi^^ d'ailleurs ce qui fait la grandeur de son œuvre, comme lorsque, à propos de la Géométrie analytique, il conçoit par avance Timportance de la méthode et son applicabilité à une infinité de problèmes : et c'est aussi ce qui en ferait la faiblesse, — comme lorsqu'il semble marquer dans ses propres formules le terme extrême oi^i puisse aller l'esprit humain, — si nous étions assez exigeants pour demander k un homme, quel que soif son génie, de prévoir toutes les déterminations futures du [)rogrès. En tous cas cela suffit à bien caractériser la position de Desrartes. On le présente trop souvent comme ayant été, par la révolution qu'il aurait accomplie, le créateur de la science moderne. Il est plus vrai de dire qu'il a été conservateur, mais un conservateur qui C()mî>lète, qui achève, qui porte au plus haul degré d'exfousion l'œirvre mathématique des Grecs

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et celle de ses prédécesseurs immédiats. Ses Principes de 16-44, au point de vue scientifique, sont, bien plutôt que le cadre où se mouvra désormais la science moderne, le dernier des magnifiques romans qui se sont appelés tantôt r.zpl «i'jT£a>;, tantôt le Timée, tantôt de natura rermn (peu Importe ici d'ailleurs que Descartes croie ou non aux atomes). Gomme métaphysicien, et par son cogito, il est certainement plus créateur qu'en physique ou en géométrie (1). — Est-ce à dire que par sa tournure d'esprit il eût été incapable, comme on l'a écrit, de s'élever, par exemple, aux idées déjà courantes de son temps sur lesquelles se fondera le calcul différentiel ? Je ne le crois pas. Descartes j^ar tempérament ressemble à tous les mathématiciens de génie, et quand on parcourt sa correspondance, on est émerveillé de la richesse de ses procédés, de son ingéniosité, de l'aisance avec laquelle il se meut vraiment dans toutes les directions (intégrations, théorie des nombres, etc.). Mais on sent bien aussi qu'après la publication de sa Géométrie^ les Mathématiques ne lintéressent plus. Il répond seulement aux questions qu'on lui pose, poussé par son amour-propre, non par la séduction qu'elles exercent sur son esprit. Il considère, avec sa Géométrie^ son œuvre mathématique comme finie, de même qu'après la publication des Principes il juge achevée dans ses traits essentiels l'explication dernière de tout ce qui compose l'univers.

Et alors décidément quelle confiance faut-il accorder à Descaries nous donnant à croire que toute son œuvre sort, comme une réaction spontanée, de sa Méthode et de sa Métaphysique ?

Ecartons tout de suite l'hypothèse qu'il veuille nous tromper. Sa jjrudence, la peur d'être déranii:é dans sa vie. dans ses recherches, dans l'accomplissement peut-être de ce qu'il considère comme sa mission, lui donnent parfois l'apparence d'invoquer sa Métaphysique dans la seule in (eu lion de faire accepter quelque nouveauté ; je ne crois

i\] Ce qui M'oiuixVhc (évidemment pas que les formules cartésiennes, pnr leur sinipliriU\ par leur clarté, et surtout par leur ambitieuse extension à tous les (l<imaines de la 'pensée, se sont trouvi'-es, au xvii' si^^'Cle, dans les conditions les plus favorables pour se substituer dans les esprits aux formules aristotéliciennes.

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pas qu'il faille exagérer cette sorte dinlerprétation. Descartes a bien des défauts ; il a en particulier un bandeau sur les yeux quand il doit porter un jugement sur ses contemporains ; il a facilement de l'humeur quand on n'est pas de son avis... mais la lecture de ses écrits et ce que nous savons de sa vie, tout entière consacrée à la recherche de la vérité, donnent l'impression d'une certaine dignité de caractère qui s'accommoderait mal du mensonge. Et c'est pourquoi je crois Descartes beaucoup plus sincère qu'on ne le pense d'ordinaire... Je me demande même parfois si tout ce qu'il écrit si sérieusement dans les Principes touchant le mouvement de la Terre, et qui nous choque si vivement, ne répondrait pas vraiment chez lui à l'idée de la seule solution capable d'accorder les apparences scientifiques avec la décision de Rome, devant laquelle il pourrait bien sincliner, en catholique dévot, pour d'autres raisons que son désir de tranquillité ?

Descartes se trompe-t-il donc lui-môme ? Pas complètement, je crois. Pouvons-nous douter en effet qu'il n'y ait un lien des plus étroits entre son œuvre scientifique d'une part et d'autre part sa Méthode et sa Métaphysique ? Une nature comme la sienne n'est-elle pas à ce point accusée et entière, pour ainsi dire, que ce qui fait la marque de sa personnalité se retrouve certainement dans toutes les productions de son intelligence, et que celles-ci doivent présenter des traits communs essentiels, qui en font Tunité jusqu'à un certain point ?

La Méthode, c'est-à-dire surtout la décision de remonter toujours aux vérités claires, simples, évidentes, de conduire par ordre ses pensées, de mettre de l'ordre même dans les séries d'objets qui n'en présentent point par eux-mêmes, de faire partout des dénombrements entiers, des énumérations complètes, — cette méthode ne trouve-t-elle pas son illustration dans la Géométvir, et n'en retrouvons-nous pas la trace surtout dans ces solutions qui veulent embrasser tous les cas possibles, dans ces classifications rationnelles des courbes, et jusque dans le sentiment que les formules cartésiennes devront sappliquer à tous les prol)lèmes futurs que se poseront les mathématiciens ? La Dioptrique la rappelle

de même sans cesse par le recours à la nature absolue de la lumière, vue directement, par intuition, et d'où Ton tire les principes essentiels des démonstrations, comme à propos de la réfraction. La Physique Générale construit l'univers en alignant, à partir de principes jugés évidents, des séries de vérités de sens commun, lesquelles [>eu à peu, procédant par ordre et par énumération complète, s'étendront à tous les éléments qui composent le monde. En tout ceci, la Méthode à son rôle manifeste pour ramener Descartes aux vues claires de Tesprit, pour ne lui faire adniettre une connaissance nouvelle. (|uelle qu'en soit d'ailleure Torig-ine, qu'à travers la lumière naturelle qui en garantit la certitude, et pour le conduire, par besoin d'énumération complète, à Tédification d'une science intégrale.

De son côté, la Métaphysique de Descartes est fondée sur la valeur de la pensée, et en même temps sur Dieu, garant de la vérité des idées claires. D une part donc c'est elle aussi oui pousse Descartes, sinon à découvrir, du moins à reconstruire toute la Physique par des vues de la raison. D'autre part, si tout le domaine de la pensée est directement saisi par nous, si l'existence de notn^ âme et même Texislence de Dieu ont pu d'abortt être affirmées, il nen est pîus de même du monde extérieur. Il faut faire intervenir Dieu pour en affirmer l'existence : c'est d'une première qualité de Dieu, à savoir qu'il est parfait et ne saurait ncuis tromper, qiu^ celle-ci se déduit avec certitude. Sommes-nous bien surpris de voir Descaries faire un pas de plus et ne saisir qu'à travers rimmiil.iliilifê divine le.'^ lois de constance, de conservation, de permanence de ce monde, qui est dans le temps, c'est-à-dire qui litiverse des rtioments de durée indépendants les uns des aulivs ? Ainsi se relroiTve naturellement dans les reclierches scientifiques de Descartes tout ce qui fait 1 originalité de sa pensée logique ou métaphysique,

VA alors nou5 sammes amenés, pour conclure, à affirm(M' ûç" son œuvre qu'elle est une dépendance imméfliate de la Méthode et tie la Méta])hysique, en même temps qu'elle s'insère exactement aux suggestions de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Seuls croiront à une

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contradiction ceux qui ig-norenl Tliistoire des sciences, — depuis le temps où l"homme des cavernes meltait son ingéniosité, sa fantaisie et toute sa liberté de création à fabriquer des instruments et des parures, qui à un même âge et en tous lieux se retrouvaient les mêmes, — jusqu'aux conceptions dernières de nos savants d'aujourd'hui. Chacun des ouvriers qui collaborent au grand édifice y apporte son imagination, sa tournure d'esprit, toute son activité intellectuelle, laquelle est inséparable de toutes les marques de sa personnalité ; mais ses efforts de construction et de création le conduisent, par-dessus lui-même, à une sorte de réalité indépendante de lui. Et, comme en un grand fleuve où se sont mêlées des eaux si différentes, celles de la plaine et celles de la montagne, celles qui descendent en torrents les pentes sauvages, et celles des rivières aux bords fleuris, toutes traces d'origine disparaissent, — de même les efforts les plus variés, les plus personnels, les plus puissamment créateurs viennent se fondre, le plus souvent au moment précis où ils semblaient attendus, dans le grand courant de la science humaine.

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