‹ Descente de l'âme de Molière dans les Champs-ElyséesChapitre 9 sur 18 · Par antiphrase · texte numérisé non relu

Par antiphrase

2. C'est le reproche que Dassoucy, dans ses Rimes redoublées, aisait à Molière :

Il est vray qu'il ne m'ayme guère.

Que voulez-vous, c'est un malheur.

L'abondance fuit la misère, Et le petit et pauvre hère Ne quadre point à gros seigneur

3. On sait que les opérateurs avaient des farceurs à leur ser-

l8 MOLIÈRE

Bouffon de Braguette1 l'Operateur Italien, lequel après la mort de mon Maître vous donnay tous ces manuscripts de Farce2 dont vous avez fait le Dépit Amoureux, YEtourdy,\z Médecin par force, et toutes ces plates sottises que vous avez mises au jour, admirées des gens de bien manque de connoissance, et de beaucoup d'autres à cause que vous estiez à la mode, et qui auroient craint de passer pour ridicules s'ils n'avoient pas dit que vous estiez un des plus admirables génies du monde; mais mon Maître est icy qui s'est plaint à moy fort souvent de vous avoir donné de quoy vous parer à ses dépens. N'est-il pas vray, Seigneur Braguette ? cria-t-il assez haut.

— t Ë vero questo, repondit une ame entassée

vice. Ces bouffons faisaient la parade et jouaient de petites comédies. Le Boulanger de Chalussay prétend, dans l'Elomire hypocondre, que Molière aurait débuté par servir Bary et l'Orviétan. Tabarin avait été l'associé de Mondor, Bruscambille de Jean Farine.

i. Voir l'ouvrage du Dr Le Paulmier sur l'Orviétan, 1893.

Braguette était mort vers i65o.

2. Un autre ennemi de Molière, Somaize, l'accuse d'avoir acheté de la veuve de Guillot-Gorju, mort en 1648, les manuscrits de ce célèbre farceur, qui, en sa qualité de docteur en médecine, avait pour spécialité de jouer les médecins. (Préface des Véritables Précieuses.)

Al X CHAMPS ELIZLES. IÇ

parmy les autres, gués ta drôle a pigliato su Reputalione de mi opéra1. »

Molière ne put dire qu'il ne fût vray que ces pièces cstoient venues du Théâtre des Saltinbanques, mais il dit à ces Juges :

Le Marbre le plus beau, s il nest mis en ouvrage,

N'a pas aux yeux plus d'avantage

Que le caillou ny le tuilleau.

De même ces écrits m'ont servy de matière. Et de mon bel esprit ont tiré la lumière

Qui fait voir ce qti'ils ont de beau.

En effet, Messieurs — continua-t-il — j'avoue que j'ay pris dans mes commencemens de ces Farces du Théâtre; mais que par mon adresse en ayant osté ce qu'elles avoient de rude, j'en ay fait des pièces qui disputeront éternellement avec les meilleures qu'on ait fait de nostre temps. J'en ay osté les Turlupinades2. »

i. « Il est vrai que le drôle a pillé sa réputation dans mes œuvres. »

2. « Parbleu, chevalier, tu devrais faire prendre médecine a tes canons. — Comment:- — Ils se portent fort mal. — Serviteur a la iirlupinade. » {Impromptu de Versailles, se. m.)

A ce mot, quantité de gens se mirent à rire, et lame de Dorimond1 Comédien luy dit :

c Dans tes écrits on voit de Vun à l'autre bout

Turlupinades entassées.

Tu les as, que je pense, à dessein ramassées,

Et, sans aller chercher plus loin g, Ton Médecin par force2 en est un bon témoin.

Peu s'en falut que Molière ne donnast un dementy, accompagné de quelques gourmades, à cet Antagoniste : mais le respect du lieu l'en empescha, mais non de luy répondre :

« Toy qui me viens icy traiter insolemment Et par un effet de ta rage

i. Nicolas Drouin, dit Dorimond, comédien-auteur, mort vers 1669, avait, en décembre 1660, établi sa troupe, qui était celle de Mademoiselle, dans un jeu de paume de la rue des Qualre- Vents, proche la foire Saint-Germain. Il venait de Lyon, où il avait fait représenter, en i658, son Festin de Pierre; ses six autres pièces portent toutes la date de 1661 : l'Amant de sa femme, l'Inconstance punie, l'École des Cocus, la Femme Industrieuse, la Comédie des Comédies ou les Amours de Trapolin, et la Rosélie ou le Dom Giallot.

2. Le Médecin malgré lui est souvent désigné sous le titre du Médecin par force, ou du Médecin forcé.

Bossuet, dans ses Maximes et Réflexions sur la Comédie (1694), appelle ainsi le Malade imaginaire, (p. 19).]

AUX CHAMPS ÉLIZÉB0. 21

D'avoir cscrit burlesquement, Quelle pièce as-tu fait qui, d'un petit mérite, Ait attiré quelque applaudissement?

Et faits-nous voir la réussite Dans tes Poésmes seulement. — — Ceux que je fais, morbleu, viennent de mon génie. Répondit d'abord d'Orimond.

Mon esprit estoit trop profond, Et je sçavois comment un sujet se manie, festois trop bien dans les règles de Part Pour faire des vers au hazard.

Mon grand Festin de Pierre1 en rendra témoignage. Il a poussé bien de la poudre aux yeux De tous ceux que ce grand ouvrage Avoit rendu mes envieux.

— « Le Festin de Pierre, dit Molière, ne fut pas de toy, tu l'avois pris des Italiens2 : la règle des 24 heures n'y estoit pas observée; mais j'ay traité le même bien

r. Le Festin de Pierre, ou le Fils criminel, tragi-comédie en cinq actes en vers, de Dorimond, représentée en i658 à Lyon, fut imprimée en 1659, in-12, chez Ant. Offray et chez Loyson, iô65.

2. L'Il Convitato di Pietra, de Onofrio Giliberti de Solofra, mprimé à Naples en i652, et lui-même imité de la pièce espagnole de Tirso de Molina : El Burlador de Sevilla.

plus galamment. — Plus insolemment, dit Dorimond, et quand de Villiers1 sera ça bas, il te fera voir ceux qui en ont fait qui valent mieux que le tien, où tu faisois dire des choses horribles et de trop mauvais exemple à ton dom Juan. Tu diras peut-estre qu'a la fin on le voit puny de ses crimes, mais la première impression qu'il faisoit dans l'ame des Libertins estoit plus véhémente que la crainte du châtiment qu'ils sçavoient n'estre que feinte. Quant à la règle des 24 heures, ny toy ny moy ne nous en sommes jamais gueres servy. »

A cette dispute se joignirent tous les Comédiens trépassez qui voulurent mettre le hola entre ces deux Messieurs.

c Vivez comme bons Camarades,

Dit Vnn d'eux, et vous avez tort. »

— Mais je pense qu'icy je fais des incartades De faire vivre ainsi les gens après leur mort.

1. Claude Deschamps, sieur de Villiers, comédien de l'Hôtel de Bourgogne, ne mourut qu'en 1681, aux Chateliers Notre-Dame, au diocèse de Chartres, où il s'était retiré.

Son Festin de Pierre ou le Fils criminel, tragi-comédie traduite de l'italien, en cinq actes en veis, fut représentée en 1659 sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, et imprimée en 1660; in-12, Ch. de Sercy, avec dédicace à M. de Corneille.

A IX <II A M P8 KI.I/Ï i:>.

N'importe; d'estoc ou de taille Achevons ce récit puis qu'il est commencé.

.S'/* quelque délicat en raille, Qu'il scacheque fay mis tout ce que fay pensé.

Quoy qu'il en soit, on les voulut faire boire ensemble : mais Molière glorieux dit qu'il estoit Autheur, et que tous les Comédiens luy dévoient de la déférence: ce qui les mit tous en colère :

t Comment Autheur, dirent-ils d'une voix, Xe sommes-nous pas tous de la Cathegorie? N'est pas Comédien qui ne fait quelquefois En bons ou médians vers quelque coyonnerie1.

Et de vray la pluspart des Comédiens, morts depuis peu, avoient fait quelques Ouvrages bons ou mauvais, mais ce n'estoit rien au prix de ceux

i. Longue, en effet, serait la liste des comédiens-auteurs, depuis Mondory jusqu'à M. Jules Truffier.

Ce mot coyonnerie, qui nous vient de l'italien (coglione), n'a pas en français le même sel que dans sa langue originale.

(Voir l'anecdote du cardinal Maldachini, dans les Conversations agréables, de Gayot de Pitaval, t. I, p. 123.)

Voltaire, dans une lettre à F. M. Hennin, du 17 janvier 1768, dit, en parlant de la Bibliothèque du Théâtre françois du duc de la Vallière : « C'est une histoire du théâtre, qui fera plaisir au corsaire, grand amateur, comme moi, de ces coyoneries. »

qui sont au monde, la Torilliere * , Brecour 2, Poisson3, de Villiers4, la Roque5, Chevalier6,

i. François Le Noir de la Thorillière (1626-1680), comédien du Marais en 1659, entra en 1662 au théâtre du Palais-Royal, où il fit représenter, le 2 décembre 1667, sa tragédie de Cléopâtre, ou la Mort de Marc Antoine, qui n'a pas été imprimée.

2. Guillaume Marcoureau, sieur de Brécourt (i638-i685), comédien du Marais, du Palais-Royal et de l'Hôtel de Bourgogne, avait fait représenter la Feinîe Mort de Jodelet, le Jaloux invisible et la Noce de village. Sa « Louange au Roi sur l'édit des Duels » est de 1671.

3. Raymond Poisson, le fameux Crispin de l'Hôtel de Bourgogne, i63o-i6oo, était l'auteur du Sot vengé, du Fou raisonnable, de VAprès-soupé des auberges, du Poète basque, des Faux Moscovites, de la Hollande malade, des Femmes coquettes et de V Académie burlesque.

4. Claude Deschamps de Villiers, dit Philippin (1601-1681), comédien de l'Hôtel de Bourgogne, y avait fait représenter : le Festin de Pierre, les Trois Visages, les Ramoneurs et l'Apothicaire dévalisé.

5. Pierre Regnault Petit-Jean, sieur de la Roque, né vers 1595, comédien au théâtre du Marais en 1640, mort le 3i juillet 1676, n'est pas cité par Chappuzeau parmi les comédiens-auteurs. On sait le rôle qu'il joua vis-à-vis de Corneille, à propos de Polyeucte. Il était le beau-père de La Thorillière, ci-dessus nommé. On ne connaît aucune pièce de La Roque.

Serait-il l'auteur de Marie Stuart, reyne d'Ecosse, et de Blanche de Bourbon, reyne d'Espagne, tragédies représentées en i638et 1641, et imprimées en 1639 et 1642 sous le nom de Regnault ?

6. Comédien du Marais, que Chappuzeau donne comme mort en 1674. Auteur de petites comédies : le Pédagogue, les Barbons amoureux, les Amours de Calotin.

AUX CHAMPS BLIZÉE8. »

les Demoiselles de Morville l et de Long - Champs8, et tant d'autres dont les noms me sont échappez3, s'entrescrivent encore aujourd'hui}- assez licentieusement. Mais à dire la vérité ce ne sont que des Pigmées du Géant Molière; cependant ils se croyoient des Illustres, jusqu'à Guerin avec sa jambe de bois4. Mais pour revenir à nos Messieurs du Cothurne, il fut ordonné que Molière traiteroit de pair à compagnon avec tous les Comédiens

i. Marie-Anne Briteau, femme de Jacques de Vallois, sieur de Champclos, comédienne dans la troupe royale de Chambord, avait fait imprimer en 1670, à Grenoble, chez J. Nicolas, le Bijou du Parnasse, recueil de stances, sonnets, madrigaux, élégies, lettres en vers et prose, etc. Elle publia encore, vers 1710, l'Oiseau de Trianon (voir le Moniteur du Bibliophile d'octobre et décembre 1878 et le Moliériste d'avril et août 1886).

2. Anne Legrand, femme de Henri Pitel de Longchamp, était la belle-sœur des Beauval. Comédienne de campagne, elle fut plus tard souffleuse à la Comédie française, où elle fit représenter, le 4 novembre 1687, une petite comédie en un acte, en prose, Titapapoufou le \'oleur, qui n'a été ni imprimée, ni conservée en manuscrit, et dont les trois représentations lui rapportèrent 27 livres pour part d'autrice.

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