‹ Descente de l'âme de Molière dans les Champs-ElyséesChapitre 8 sur 18 · Molière, je l'avoue, est un bouffon plaisant · texte numérisé non relu

Molière, je l'avoue, est un bouffon plaisant

Il fait rire et, de vrai, c'est tout ce qu'il fait bien. Et Montfleury lui-même avait dit de son ennemi :

Non, four le sérieux c'est un méchant acteur, J'en demeure d'accord, mais il est bon farceur....

{Impromptu de l'Hôtel de Condé, se. m.)

2. Que prétendait insinuer ce vers, inintelligible aujourd'hui? A quels faits inconnus pouvait-il faire allusion? Il manque ci un vers féminin se terminant par prendre ou tendre, et qui aurait peut-être expliqué le sens du voisin.

.\l.\ CHAMPS BLIZÉEft. Il

j imitais au naïf toutes les actions.

Des Grands et des Petits blâmois les Passions;

f estais singe par aventure

Et festois homme par nature:

Voyez si, possédant ces rares qualité:,

On me doit des civilité:.

Cette longue suite de paroles estonna Caron. Toutes les Ombres s'assemblèrent autour de celle-cy. et moy qui estois curieux de voir ce corps qui avoit habité cette âme si universelle, je luy demanday civilement qui elle estoit: Elle me répondit :

f habitay le corps de Molière, A présent mis dedans la Bière, Que la mort prit audépourveu1, Et me grimpant* sans dire gare, A mis fin à mon sort bigearrez Par un coup estonnant autant comme impreveu.

1. Quoique malade depuis longtemps, on peut dire que Molière mourut subitement puisqu'il put terminer son rôle deux heures avant de rendre le dernier soupir.

2. Grippant, gripper, attraper, accrocher, ravir subitement et promptement, avec rapacité, comme le chat avec sa griffe. Rabelais dit aussi : grupper.

3. Bigarré, dont on a fait bigearre, puis bizarre. Voy. Rabelais.

Quoy, luy dis-je tout étonné, vous estes ce sçavant Molière, dont le nom est si connu en France) Et depuis quand et comment estes-vous mort? — Suivez-moi, me dit-il, et vous l'apprendrez par la suite.

Nous entrâmes dans le bateau de Caron, qui après avoir traversé le Fleuve, ce Batelier nous montra le chemin des Champs Elizées, où Messieurs les Infernaux tiennent leurs Audiances. Les Ombres alloient avec beaucoup d'agilité, comme estant dépouillées de ce qu'elles avoient de terrestre; ce qui m'obligea de prier la grande âme de Molière de marcher plus doucement.

Estant arrivée dans une grande Plaine telle que Virgile la décrit en sa descente d'Enée avec la Sybille '

i. Il n'y a aucune description de plaine dans le VIe livre de sEneide. Virgile se borne à dire :

Devenere locos laetos et amœua vireta Fortunatorum nemorum, sedesque beatas.

Largior hic campos œther et lumine vestit Purpureo, solemque suum, sua sidéra norunt.

Et plus loin :

Lucis habitatnus opacis, Riparumque toros et prata recentia rivis Incolimus : (672-4.

Camposque nitentes (676) Convalle virenti (678).

Al'X CHAMPS ÉLIZÉE8. l3

aux Knfers, Molicre fut reconnu par une troupe de Médecins qui furieux s'alloient jetter sur sa friperie, sans qu'un Officier de la maison de Proserpine le prit en sa protection. Rabelais paroissoit le plus animé : « Quoy, disoit-il, ce Comédien, non content d'avoir volé la pluspart de ses pointes dans mes écrits, et avoir fait la pièce du Mariage forcé de mon Cocuage de Panurge1, a encore eu l'audace d'offencer toute nôtre honorable Faculté-, et je le trouveray icy sans en tirer vangeance? Non, il nous en sera fait justice. »

A ces mots, VOfficier de la Bande Infernale

Dit à cette Docte Cabale:

Suivez-nous chez Pluton où ie le vais mener, On le condamnera s'il le faut condamner.

Nous sçavons tous quel fut Molière :

fusques dans les Enfers a volé son renom. Après avoir ioiiè toute la terre entière, S'il eust vécu, le Drôle auroit joué Pluton.

i. Voir Rabelais, au livre III de Pantagruel, les chap. ix, xm, xiv, xxxv et xxxvi, dont .Molière s'est visiblement souvenu dans es scènes principales de son Mariage forcé.

2. On sait que Rabelais avait reçu le bonnet de docteur à Montpellier, où l'on conserve encore sa robe à la Faculté de médecine.

A cette troupe de Médecins se joignirent presque toutes ces Ames pour voir et entendre Molière, les unes par curiosité, les autres par interest; et me servant de l'occasion, je me jettay parmy la

presse.

Je ne vous feray point icy la description du Palais Infernal; mais je vous diray qu'estant entré dans une Sale fort spatieuse, et sous un Dais où la Diabolique Cour estoit séante; après les révérences accoutumées, l'Officier dit à Pluton qu'il s'étoit trouvé dans un différent qu'avoient eu des Médecins avec l'ame de xMoliere là présente, et qu'il s'estoit creu obligé de l'amener devant Sa Demoniance pour faire droit aux parties.

Lors Pluton, ravy de le voir,

Luy dit d'un douce manière :

t Je suis fort aise que Molière Pour venir icy bas ait bien fait son devoir. Son nom est estendu sur la Terre et sur l'Onde,

Il s'est fait des amis au monde, Et son crédit s'étend jusques dans ces bas lieux. »

Molière par respect ne répondit que d'une profonde révérence, croyant déjà estre au comble de sa gloire :

MX C If A MI' S KLIZKES. 1.5

mais Rabelais, au nom de toute la Faculté ', s'addressant a Pluton, luy dit:

« Vous qui nous devez la Justice

Dans ce commun lieu de mal-heur Où jamais on n'a veu l'argent ny la faveur

Se joindre avecque la malice, Nous nous plaignons icy qu'avec facilité

Ce Poète a joué toute la Faculté.

Ce n'est pas à moy de vous dire Que nostre art admirable augmente vostre Empire,

Et que la pluspart de ces morts Ont par nostre secours abandonné leurs corps :

Mais je suis icy pour me plaindre

Qu'il ait si mal-traité nostre Art Que chacun nous croyant ce qu'il nous voulut peindre. Voyant un Médecin croyoit voir un Pendart. »

Le Prince infernal fit signe à Molière de répondre. Luy qui en avoit grande envie, après avoir fait deux ou trois gestes bouffons pour inciter la compagnie à rire, répondit :

i. Sur Rabelais médecin, voir le livre de M. Arthur Heulhard, et les articles, parus dans le Journal de la Santé, signés Dr Félix Brémont. On y trouve une suite de conseils extraits des Œuvres de Rabelais.

l6 MOLIERE

c Grand Prince, seroit-il possible

Que Messieurs de la Faculté

Ne fassent point difficulté De vouloir augmenter ce qu'ils ont de risible : Chacun sçait que leur Art est un Art assassin1,

Et fay, ne m'en estant pu taire,

Esté malade Imaginaire, Pour me laisser après mourir sans Médecin. »

— « Il a eu raison, dirent quelques-uns de la compagnie, et il a bien fait d'en user ainsi ; car ces Messieurs les Docteurs luy vouloient trop de mal pour ne le pas mal-traiter s'il se fût mis entre leurs mains; outre qu'il est sorty du monde sans façon, et comme on fait à présent assez librement sans dire adieu à personne. »

Le Souverain Juge des Enfers commanda aux Médecins de laisser Molière en repos; ce qu'ils furent contraints de faire, marmotans entre leurs dents contre un Arrest prononcé à leur desavantage. Il n'y eut que Rabelais, non plus comme Médecin, mais en qualité

i. Montaigne avait dit, en parlant des médecins : « Le soleil célèbre leurs bienfaits, et la terre cache leurs sottises, » ce que Beaumarchais a traduit par : « La médecine est un art dont le soleil s'honore d'éclairer les succès, et dont la terre s'empresse de couvrir les bévues. (Le Barbier de Séville, acte II, se. xm.)

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d'Autheur, qui demandoit qu'au moins ce Poète Comique luy rendît ce qu'il luy avoit volé.

t // scroit assez empêché, Répondit un Faquin de fort mauvaise mine, Et si volant par-tout il s'est fait un péché, C'en est un qui luy fait augmenter sa cuisine. Moy qui vous parle, moy,feus toiîjours du malheur;

Et tout ce qu'il eut de meilleur Luy vint par mon moyen, et V aveugle fortune

Luy fil trouver Vheure opportune

Pour s'acquérir et du bien et du nom Par quantité d'écrits dont je luy fis un don. »

— c Et qui estes-vous, demanda xMoliere à ce galant homme1; je ne croy pas vous avoir jamais veu. —Cela est assez ordinaire aux gens comme vous, répondit l'autre, de méconnoître dans leur prospérité ceux de qui ils ont receu du service-. Je suis Prosper3, ce

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