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Description abrégée de la cathédrale d'Amiens

Donner une idée de la cathédrale d’Amiens à ceux qui n’ont ni les moyens de se procurer ma Monographie de V église cathédrale Notre-Dame d’Amiens, ni la patience de la lire en entier ; procurer un guide facilement maniable et transportable, pour visiter le monument, tels sont les deux desiderata qui m’ont été plusieurs fois exprimés depuis la publication du premier ouvrage. Ce petit livre est destiné à y répondre.

J’ai donc tâchéd’êtreaussisuccinct que possible, tout en évitant un style trop bref, sans négliger les principaux enseignements archéologiques ou artistiques qui peuvent se dégager de l’étude de ce splendide édifice.

Le monument a été pris tel qu’il se comporte actuellement, sans tenir compte de son état ancien (à moins que cela ne soit néeessaire pour l’intelligence de son état actuel), non plus que des objets mobiliers, existants ou non, qui en sont sortis.

Je ne pouvais pas non plus songer à donner toutes les nombreuses inscriptions que renferme encore la cathédrale. Beaucoup, d’ailleurs, n’ont qu’un intérêt secondaire. Je me suis donc borné à transcrire celles qui pouvaient avoir un intérêt archéologique ou historique exceptionnel, ou dont la lecture pouvait présenter quelques difficultés pour les personnes peu versées dans l'épigraphie.

Parmi les édifices gothiques de premier ordre qui font la gloire de notre pays, il serait puéril de chercher à qui donner le premier rang. Toutefois, ce que personne ne déniera à la cathédrale d’Amiens, c’est d’être le monument dans lequel l’art gothique a manifesté la plénitude son système et de ses ressources, où il s’est le plus rapproché de son idéal, où les solutions décisives ont été trouvées, en un mot, d’être l’édifice gothique type.

Au surplus, grâce à des adjonctions postérieures, dont beaucoup sont datées, on peut y suivre en quelque sorte tout le développement de l’arcbitecture gothique française depuis son entière formation jusqu’au gothique flamboyant. L’histoire de la sculpture décorative et surtout de la statuaire durant la même période y est aussi écrite d’une façon non moins complète.

Plus heureuse que bien d’autres, la cathédrale • d’Amiens a peu souffert des révolutions. Seule, la manie décorative des chanoines du xviiie siècle, l’a privée de m'aints intéressants objets mobiliers. Toutefois un certain nombre — quelques-uns de premier ordre — ont survécu, et font de cet édifice, indépendamment de sa valeur intrinsèque, un véritable musée.

Sans l’encombrer, sans détruire généralement ses lignes architectmales, les faisant même valoir en leur donnant de l’échelle, tous ces objets : tombeaux, stalles, clôtures, grilles, autels, de différentes époques, de différents styles, de couleurs variées, mais atténuées et ramenées dans la tonalité générale par la patine du temps, meublent l’immense vaisseau et lui donnent une vie et un intérêt qui manquent à la plupart de nos cathédrales françaises.

Les sources de l’histoire de la cathédrale d’Amiens sont peu nombreuses, et elle partage en cela le sort de la plupart des autres : encore estelle à ce point de vue plus heureuse que certaines.

Les documents de première main se bornent, ou à peu près, à une ou deux inscriptions et à quelques renseignements épars dans les Archives départementales de la Somme (fonds de l’évêché d’Amiens, du chapitre et des chapelains de la cathédrale, série révolutionnaire et édifices diocésains), et, à un moindre degré, dans celles de la ville d’Amiens.

La rareté de ces documents peut être suppléée dans une certaine mesure par quelques ouvrages anciens, imprimés ou manuscrits, dont les auteurs ont pu utiliser des documents qui'n’existent plus. Ce sont notamment : les manuscrits 516 et 517 (ce dernier connu sous le nom de Chapitres généraux) de la bibliothèque d’Amiens ; les manuscrits sur l’histoire d’Amiens et de la Picardie commencés par Jean Pagès, marchand à Amiens, à la fin du XVII® siècle et au commencement du xviii®, connus sous le nom de Manuscrits de Machart, du nom de leur continuateur (Bibl. d’Am., mss. 829 à 840 ; les volumes de cette collection de la main de Pagès ont été publiés de 1854 à 1864 par Louis Douchet en 6 volumes in-12) ; la compilation manuscrite de Jean-Joseph de Court intitulée Mémoires chronologiques qui peuvent servir à l’histoire ecclésiastique et civile de la ville d’Amiens (Bibl. Nat., mss. Picardie n®® i et 2).

A ces documents on peut ajouter les plus anciens parmi les ouvrages imprimés que l’on trouvera à la Bibliographie.

Dans la description d’un édifice aussi vaste, aussi complexe, et qui renferme autant d’accessoires que la cathédrale d’Amiens, il est impossible d’indiquer la place des objets par des périphrases, qui auraient l’inconvénient d’être à la fois fort longues et peu claires. Il a donc fallu adapter, au plan placé à la fin du volume, un système de chiffres et de lettres qui permette d’indiquer, par des formules simples, la position exacte des objets.

Le système est, en somme, celui qui est généralement suivi pour les cartes géographiques. Dans le sens transversal, chaque ensemble de piles, à droite et à gauche, a été désigné par un numéro. Les numéros impairs sont placés du côté nord, c’est-à-dire à la gauche de celui qui entre par le grand portail, et les numéros pairs, de l’autre côté. Dans le sens longitudinal, les files de piliers sont désignées par des lettres minuscules a, b, c, d. De cette manière, une travée de la grande nef est désignée par quatre chiffres, deux pairs et deux impairs, une travée de bas-côté ou de transept, par deux chiffres et deux lettres, et un pilier, par un chiffre et une lettre.

Les portes sont marquées par des lettres capitales de A à H, et les chapelles, par des chiffres romains, en partant du portail occidental, les numéros impairs toujours à gauche, et les pairs à droite.

Georges DUE AND.

Frise du tympan du grand portail

de la

Cathédrale d'Amiens

APERÇU HISTORIQUE

On sait fort peu de chose sur ce que fut la cathédrale d’Amiens avant la construction du splendide édifice qui s’élève sous nos yeux. Aussi bien, comme ü ne subsiste pas le moindre débris de ceux qui l’ont précédé, n’est-il pas nécessaire de nous y étendre plus longuement. Disons seulement que réghse épiscopale d’Amiens paraît avoir eu depuis longtemps, sinon dès l’origine, le

2 CATHÉDRALE d’aMIENS

vocable de Notre-Dame, et qu’en 1206, Walon de Sarton, chanoine de Picquigny, l’enrichit d’une relique insigne du chef de saint Jean-Baptiste (tout le haut de la face) qu’il avait rapportée de Constantinople lors de la croisade, et qui existe encore. Il n’est pas sans intérêt de rappeler ce fait, parce qu’à l’occasion de cette rehque, qui eut une très grande célébrité, la cathédrale a été enrichie d’un assez grand nombre d’objets accessoires.

L’ancienne cathédrale d’Amiens fut détruite par un incendie (1) un peu avant l’an 1220 — en 1218, croit-on généralement.

Evi’ard de Fouilloy était alors évêque d’Amiens ; le chapitre avait pour doyen Jean de Boubers, appelé aussi Jean AUegrin ou Jean d’Abbevüle, personnage de haute valeur, qui devait plus tard s’illustrer comme cardinal. La ville d’Amiens, ville active, commerçante et industrieuse, était alors en pleine richesse et en pleine prospérité. L’ère des grandes cathédrales n’était pas encore passée, mais elle approchait de son décliti.

D’un commun accord, évêque, chapitre, peuple, décidèrent que la cathédrale serait entièrement reconstruite, et cela dans des proportions beau-

(1) Charte de l’évèque Geoffroy d’Eu, du 31 mars 1236. Cartul. de Saint-Firmin-le-Confesseur. Bibl. d’Am., ms. 520, fol. 30 v“ — Gall. Christ., t. X, instr., col. 343, — etc.

APERÇU HISTORIQUE

coup plus vastes : on voulut même qu’elle surpassât tous les monuments alors existants (1). Pom' lui trouver une assiette suffisante, on arrêta que raneienne église voisine, Saint-Firmin-le- Confesseur, serait déplacée et que l'IIôtel-Dieu, alors contigu à la cathédrale, serait transféré dans un autre quartier de la ville (2).

En 1220, Evrard de Fouilloy posa la première pierre (3).

Dans la construction des églises, au moyen âge, l’usage le plus fréquent était d’élever tout d’abord le chœur ; mais ici on voulut sans doute pouvoir conserver provisoirement, pour y faire le service capitulaire, l’ancienne église Saint-Firmin-le- Confesseur, jusqu’à ce qu’une portion suffisante de la nouvelle cathédrale puisse être livrée au culte : on commença donc les travaux par la nef, qui se trouve être la partie la plus ancienne de l’édifice. Cette nef parait avoir été occupée au plus tard en 1236, sous l’épiscopat de Geoffroy d’Eu (4). Evrard de FouiUoy, mort en 1222, avait dû à peine voir l’édifice sortir de terre.

Par l’inspection du monument, on peut se rendre compte qu’au moment où la nef fut livrée

(1) Même pièce.

(2) Même pièce. — Charte de l’évêque Arnould d’août 1238. Bibl. d’Am. ms. 516, fol. 95.

(3) Inscriptions du labyrinthe et de la porte de la Vierge dorée. Voy. ci-dessous.

(4) Charté du 31 mars 1236. Loc. cit.

CATHÉDItALE d’ AMIENS

au culte, elle devait être entièrement terminée jusqu’au-dessus des clefs de la maîtresse voûte, en même temps qu’elle, toute la façade occidentale jusqu’à la même hauteur, c’est-à-dire jusqu’audessus de la grande rose, y compris, par conséquent, toute la statuaire du grand portail.

Le transept était eommencé, mais il ne s’élevait encore vers le chœur que jusqu’à la guirlande de feuülage qui marque l’étage du triforium. Un mur provisoire dut fermer l’édifice de ce côté.

Il est probable que les travaux du chœur furent entrepris peu de temps après (1) ; le déambulatoire et les chapelles rayonnantes paraissent avoir été terminés pour 1247 (2). Il ne restait plus alors à monter que les parties hautes du transept et du chœur, pour que le gros œuvre fût achevé, et l’intérieur de l’édifice eomplet. Mais, soit insuffisance de ressources — on avait déjà décidé en 1240 de porter les reliques de saint Honoré par tout le diocèse, pour quêter en faveur de l’œuvre de la cathédrale (3), — soit pour quelque autre

(1) Charte du mois d’août 1238, décidant d’une façon définitive le déplacement de l’Hôtel-Dieu. Bibl. d’Am., ms. 516, fol. 95.

(2) Charte de l’évêque Gérard de Conchy, de janvier 1247, V. s. — Tombeau de l’évêque Arnould, mort en 1247, placé dans Tentrecolonnement 31-32 a.

(3) Lettre du 4 mai 1240. Cartul. noir de Corbie, Bibl. Nat. ms, lat. 17758, fol. 51 v. — Ces quêtes se faisaient encore bien avant dans le xiv® siècle.

APERÇr HISTORFQLE

autre cause, les travaux subirent alors comme un temps d’arrêt. Ce n’est qu’à partir de 1258, époque à laquelle un incendie endommagea les parties inachevées de la cathédrale (1), qu’on se remit à l’œuvre. Avant la restauration de la partie haute des chapelles et des bas-côtés du chœur, au XIX® siècle, on y voyait encore, en effet, des traces de cet incendie, au-dessus desquelles les premières assises du triforium s’élevaient intactes. Cette dernière campagne coïncide avec l’épiscopat de Bernard d’Abbeville, qui fut évêque d’Amiens depuis 1259. Son nom et la date de 1209 inscrits sur le vitrail de la fenêtre haute centrale du chevet, indiquent clairement que cette partie de l’édifice était alors entièrement finie. Il ne restait donc plus qu’à élever les deux tours de la façade principale au-dessus de la maîtresse voûte, mais elles ne le seront que beaucoup plus tard.

Depuis 1220 jusqu’en 1288, époque où le dallage de la nef fut posé, les travaux furent successivement dirigés par les trois maitres de l’œuvre (2) : Eobert de Luzarches, Thomas de Cormont et Benaud de Cormont, son fils.

On a maintes fois publié la fameuse inscription

(b Parlement de l’oct. de la Chandeleur 1258, v. s., dans les Olim, édit. Beugnot, t. I, p. 71.

(2) Rappelons qu’à cette époque du moyen âge il n’y avait plus d’architectes, mais que la construction des édifices était dirigée ordinairement par des maîtres maçons qui prenaient dans ce cas le titre de maîtres de l’œuvre.

CATHÉDRALE d’aMIEXS

qui, seule, nous révèle les noms des auteurs de la cathédrale d’Amiens et la date du commencement des travaux. Elle était jadis gravée sur une bande de cuivre autour de la pierre centrale du labyrinthe formé par le dallage au milieu de la nef (1). La bande de cuivre fut enlevée à la Eévolution, mais l’inscription en était déjà depuis longtemps ülisible. Son texte nous a été transmis notamment par un des registres du chapitre (2) :

Memore quant leuvre de leglise de cheens fu commeneJiie. Et si comme il est escript el moilan de le maison Dedalus.

En lan de grâce mil Ile Et XX fu leuvre de cheens Premièrement encommenchie Adonc yert de cheste evesquie Evrart evesque bénis Et roy de France Loys Qui fu filz Phelippe le sage Chil qui maistre yert de lœuvre Maistre Robert estoit nommes Et de Lusarches surnommes Maistre Thomas fu apres luj'

De Cormont, et apres

Ses filz maistre Régnault qui mettre

Fist a chest point ch3’ ceste lettre

Que lincarnacion valoit

Xlllc ans Xll en faloit.

(1) Ce lab\’rinthe', détruit vers 1828, a été rétabli en 1894. L’ancienne pierre centrale, très mutilée, est au musée d’Amiens.

(2) Arch. de la Somme, Chap. d’Am., Martjrologe et Reg. aux distributions (xn’*' s.) t. ii G 2975 fol. 247.

Vue fiu r-hcvel et <le la chapelle des Macchahées.

Cliché Hacquart.

APERÇU HISTORIQUE

C’est-à-dire :

« En l’an de grâce 1220, l’œuvre de cette église fut commencée. L’évêque de ce diocèse était alors E\T'ard ; le roi de France, Louis, fils de Philippe le Sage (1). Celui qui fut maître de l’œuvre s’appelait maître Eohert de Luzarches : après lui vint maître Thomas de Cormont, et, après celui-ci son fils, maître Eenaud, quî fit placer cette inscription l’an de l’Incarnation 1288 ».

La pierre centrale du labyrinthe portait en outre les figures de l’évêque «t des trois maîtres de l’œuvre Incrustées en marbre blanc.

Cette Inscription aurait pu être complétée par une autre, qui fut retrouvée en 184.3 le long de la première balustrade au-dessus de la porte de la Vierge dorée ; mais elle était dans un état tel que l’on n’en a pu lire d’une façon certaine que quelques mots qui n’apprenaient à peu près rien de nouveau (2). Elle a été depuis refaite telle qu’on l’avait lue, de sorte qu’ü n’y a plus rien à en tirer,

Eenaud de Cormont paraît cité dans une charte de septembre 1260 (3), mais d’une façon qui n’est pas absolument claire.

(1) En 1220, c’était bien encore Philippe-Auguste qui était roi de France : Louis \4II ne monta sur le trône qu’en 1222. L’auteur de l’inscription, qui vivait en 1288, a donc commis un léger anachronisme.

(2) La date de 1220, la mention de a première pierre et le nom de Robert. Le reste de ce que l’on a cru lire n’a aucun sens.

(3) Arch. de' la Somme (Evêché d’.\m.), G 194.

CATHKDRALE d’aMIENS

C’est tout ce que nous savons des maîtres de l’œuvre qui ont conduit la construction de la cathédrale d’Amiens durant le xm® siècle. Tout ce que l’on a pu dire de plus à leur sujet, notamment quand on a voulu chercher la part de chacun d’eux dans l’œuvre commune, n’est que conjecture ou imagination.

A l’origine, les bas-côtés de la nef n’étaient pas bordés de chapelles comme ils le sont aujourd’hui; mais le gros œuvre était à peine terminé, que, dès avant 1292, l’évêque Guillaume de Mâcon faisait éventrer le mur et la fenêtre 12-14 6, qu’il fit reporter sur l’alignement de la pile de culée 14 c pour établir une chapelle en l’honneur de sainte Marguerite (1). Une chapelle dédiée à sainte Agnès fut élevée vis-à-vis vers 1296, en exécution d’un legs fait par Drieu Malherbe, ancien maieur d’Amiens (2). Peu après la canonisation de saint Louis (1297), l’évêque Guillaume de Mâcon construisit la chapelle IX en l’honneur du saint roi, dont il avait été clerc aumônier, et qu’il avait assisté à ses derniers moments (3).

Les caractères archéologiques des autres cha-

(1) Chapelle Xll. — Charte de l’évêque Guillaume de Mâcon d’août 1292. Arch. de la Somme (Evêché d’Ain.), G 286.

(2) Chapelle XI. — Acte du 29 juin 1296. Arch. de la Summc (Evêché d’Am.), G 288, — etc.

(3) Charte de l’évêque Guillaume de Mâcon du 5 mai 1302. Extrait du xv!!!® s. du cartul. de l’évêché d’Am.; Biihl. Nat., mss. Picardie, 97, p. 121.

APEHÇU HISTORIQUE

pelles de la nef, à rexception des chapelles I et III, permettent de conclure qu’elles ont été bâties successivement à des époques voisines de ces dates et qui ne doivent pas beaucoup dépasser le milieu du xiv® siècle. On peut même déterminer très approximativement la date de chacune d’elles, mais cela nécessiterait des considérations archéologiques qui nous entraîneraient trop loin. Pour en finir avec les chapelles, disons tout de suite que les deux dernières (I et III), les plus voisines de la tour nord, n’ont été élevées que vers 137.5 par Jean de la Grange, évêque d’Amiens de 1373 à 1375, puis cardinal (1). Jean de la Grange, surintendant des finances sous Charles V et précepteur des enfants de France, était un personnage fort illustre et fort puissant. Il garda toujours une grande affection poirr son ancienne cathédrale et pour son ancienne ville épiscopale, où il se plaisait à revenir souvent.

Les travaux de la façade principale, qui était restée interrompue, vers 1236, à la corniche qui passe au-dessus de la grande rose, ne furent repris que vers 1366 par l’évêque Jean de Cherchemont. Celui-ci affecta à cet effet la moitié d’une imposition levée à Amiens sur les terres de l’évêché (2).

(1) Anciennes inscriptions des vitraux de ces cliapelles, — etc,

(2) Charte de l’évêque .Jean de Cherchemont du 9 juillet 1366, copie dans De Court, Mémoires chronologiques, etc.

CATHÉDRALE d’amIENS

C’est alors que la tour du sud fut terminée. En 1361, un des clochers avait subi un incendie, qui avait aussi détruit tout un quartier de la ville (!)• On ne sait si cet événement a été pour quelque chose dans l’achèvement des tours. Il faudra attendre jusqu’aux premières années du xv® siècle, pour voir l’achèvement de la tour nord (2). Jean de Boissy était alors évêque d’Amiens. Il fut sans doute aidé par sonjoncle, le cardinal de la Grange.

Pierre Largent était maitre maçon de la cathédrale en 1390 (3), et Colart Brisset, en 1427 (4).

Vers la fin du xiv® siècle, prit naissance à Amiens une institution dont nous ne pouvons nous dispenser de dire un mot, parce qu’elle a enrichi la cathédrale d’une quantité prodigieuse d’objets d’art, dont la plus grande partie a disparu, à la vérité, mais dont il subsiste encore quelques précieux spécimens. La confrérie du Puy Notre-Dame aurait été fondée en 1388 par les rhétoriciens d’Amiens, en imitation, sans doute,

(1) Charte des vicaires de l’évêché d’Am., du l'"' septembre 1395. .Arch. de la Somme (Evêché d’Am.), G 19^), — etc.

(2) De Court. Mém. chronol. 1. III, ch. i. — Daire, Hist, de la ville d’Am., t. II, p. 93.

(3) Arch. de la ville d’Am., Compte de 1389-90, CC 6, fol. 156.

(4) Arch. de la ville d’Am., Compte de 1426-27, CC 21, fol. 168 V».

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des confréries du même genre, qui existaient depuis beaucoup plus longtemps dans les villes flamandes. C’était avant tout une association littéraire avec un caractère religieux ; mais, entre autres obligations, le maitre élu tous les ans le jour de la Chandeleur, devait, le jour de l^oël suivant, offrir un tableau allégorique en l’honneur de la Vierge Marie. Ces tableaux qui, à l’origine, ne demeuraient qu’un an dans la cathédrale, finirent par y être conservés indéfiniment.

A partir de la fin du xvi® siècle, les maîtres remplacèrent souvent ces tableaux par d’autres objets : autels, clôtures de chapelles, monuments de sculpture, et même, vers la fin, objets d’orfèvrerie, vêtements sacerdotaux, etc. La dernière offrande connue est celle de Charles Guébuin, qui, en 1686, donqa trois aubes. A partir du milieu du XVII® siècle,la confrérie tomba dans la plus grande décadence : toutefois, comme elle possédait des biens, elle subsista jusqu’à la Eévolution.

Les objets d’art ainsi accumulés par les maîtres pendant des siècles, devaient présenter un ensemble fort curieux, mais ils devaient passablement encombrer la cathédrale. Les chanoines de la fin du XVII® siècle et du xviii® en firent disparaître le plus grand nombre ; fort peu furent sauvés, et encore plus ou moins incomplets : ils sont aujourd’hui disséminés dans la cathédrale, au musée d’Amiens, dans quelques églises de campagne et dans des collections particulières.

CATHÉDRALE DAMIENS

Dans le courant des xiv® et xv® siècles et au commencement du xvi®, l’édifice fut en outre l’objet de réparations assez importantes, auxquelles quelques documents font allusion, mais sur la nature desquelles nous ne somme pas bien fixés.

Nous savons toutefois que c’est en 1497 et dans les années suivantes que, sous la direction de Pierre Tarisel, maître maçon de la cathédrale, les arcs-boutants des parties droites du chœur, dont la butée était mal placée, furent accompagnés d’arcs-boutants supplémentaires. Il fallut même refaire en sous- œuvre le second pilier du chœur du côté nord, ainsi que les arcs doubleaux et les voûtes du bas-côté qui l’avoisinent (1).

C’est aussi à la même époque (1498), que l’on établit le fort chaînage de fer qui fait le tour de l’église dans la galerie du triforium, pour arrêter le déversement des quatre principaux piliers du transept, dont la déviation devenait inquiétante (2).

Dans le Courant du xvi® siècle, il faut signaler deux personnages du nom de Jean BuUant, qui

(1) De Court, Mém. chronol. 1. III, ch. i. — Mss de Pagès, édit. Douchet, t. V. p. 13. — Bibl. d’Am., ms. 563, fol. 228,229. — Arch. de la Somme, papiers du chan. Villeman.

(2) Bibl. d’Am. ms. 563, fol. 226. — De Court. Mém. Chronol. 1. III, ch. i. — Echevin. d’Am. du 28 mars 1498, date renouvelée. .\rch. de la ville d’.4m. BB 18, fol. 36.

Vue intérieure de la grande nef.

( liclié Hacquart.

APEF<Çr HISTORIQUE

furent successivement maîtres maçons de la cathédrale et du chapitre. Ils n'ont rien de commun avec le Jean Bullant d’Ecouen et des Tuileries. ‘

Après la guerre de Cent ans, après la lutte entre Louis XI et le duc de Bourgogne, la fin du xv® siècle et le commencement du xvi® furent pour Amiens une époque de paix relative et de prospérité, qui se traduisit par un mouvement artistique très considérable. Le chapitre de la cathédrale d’Amiens ne fut pas des derniers à favoriser ce mouvement : il comptait dans son sein plusieurs personnages riches, éclairés, amis des arts. Son doyen, Adrien de Hénencourt, acquit à ce point de vue une grande célébrité. Il fut un véritable Mécène. La cathédrale fut somptueusement décorée et pourvue d’une foule d’objets mobiliers de la plus grande beauté, dont plusieurs sont heureusement parvenus jusqu’à nous. C’était, d’ailleurs, la glorieuse époque où l’art français, sans rien perdi’e des qualités vaillamment acquises durant le moyen âge, avait su se donner, au contact de l’art italien, un tour neuf et original. Disons tout de suite que, dans l’art amiénois, le vernis italien est encore fort discret.

Dans la seconde partie du même siècle, et durant le XVII®, le mobilier s’augmenta encore, grâce aux libéralités de diverses personnes, et surtout à celles des maîtres du Buy.

La cathédrale d’Amiens n’échappa pas à la

CATHÉDRALE d’amIENS

fureur qui sévit pendant le xviii® siècle de renouveler la décoration des églises dans le goût d’uniformité si fort à la mode à cette époque. Sous l’impulsion du chanoine François-Edouard Cornet de Coupel, dont la fortune et la longue existence ne favorisèrent que trop les desseins, et de l’évêque Louis-François-Gabriel d’Orléans de la Motte, avec l’adhésion, et souvent le concours du chapitre et de plusieurs chanoines, la plus grande partie de l’antique mobilier disparut pour faire place aux fadeurs dorées, aux anges joufiBus et aux nuages de plâtre et de carton.

Disons, toutefois, à la décharge du clergé d’Amiens et des décorateurs qu’il employa, qu’ils y mirent une discrétion rarement imitée par leurs contemporains. L’architecture du splendide édifice du xm® siècle fut généralement respectée ; on n’a même eu souvent pour but, en sacrifiant certains accessoires, que de la dégager et de la faii’e valoir ; on a su, la plupart du temps, donner à la nouvelle décoration un caractère mobile, si l’on peut ainsi parler, qui fait que l’ordonnance architecturale n’en est pas altérée.

En somme' on peut dire que tous ces accessoires — il y en a de toutes les époques, en remontant jusqu’au xii® siècle — répandus avec discrétion dans l’intérieur de l’édifice, le meublent sans l’encombrer, sans nuire à l’architecture générale et lui donnent une vie, une animation qui manquent à beaucoup d’autres églises, et qui n’en sont pas un des moindres charmes.

APEBÇl HISTORIQUE 19

L’édifice et même son mobilier eurent relativement peu à souffrir de la Révolution. Les Amiénois, qui ont toujours été très fiers de leur cathédrale, l’ont toujours respectée, et le plus souvent fait respecter par les puissances du dehors.

Les administrations locales ont non seulement veillé à sa conservation, mais elles ont fait tous les efforts les plus louables pour obtenir du pouvoir central de quoi subvenir à son entretien : efforts qui, il faut le dire, ne furent guère couronnés de succès.

Parmi les personnages à qui la cathédrale dut alors d’être préservée de bien des causes de détérioration, il faut citer en première ligne l’architecte Rousseau, le juge Levrier, le bibliothécaire Jean Baron, le perruquier Jean Lescouvé, maire d’Amiens du 18 janvier 1793 au 5 brumaire an III (26 octobre 1794). Il ne faut pas oublier l’entrepreneur de bâtiments Bruno Vasseur, qui eut la générosité de faire gratuitement plusieurs réparations urgentes.

Généralement préservée des destructions violentes, la cathédrale d’Amiens avait toutefois passablement souffert de douze ans d’abandon presque complet, et, en 1803, elle avait besoin de nombreuses réparations. Les plus pressantes furent exécutées dans les années qui suivirent, au fur et à mesure des ressources, d’abord par l’ingénieur en chef des ponts et chaussées Grandclas (1805-1810), puis par l’architecte Godde, de

CATHÉDRALE d’aMIENS

Paris (1810-1816), puis par l’architecte Cheussey, d’Amiens (1820-1847). C’était l’époque de la réhabilitation de l’art du moyen âge et bientôt on ne se contenta plus des simples réparations indispensables à la conservation de l’édifice, on voulut le revoir dans son état neuf et faire disparaître les mutilations que le temps ou les hommes lui avaient fait subir. îsTon content de réparer, on s’engagea dans la voie dangereuse des restaurations.

C’est ainsi qu’en 1837 on commença celle des clôtures du chœur, dont une partie, il faut le dire — l’histoire de saint Firmin — avait été tellement mutilée par des volontaires Lillois en 1793, qu’elle ne pouvait guère décemment demeurer en cet état à l’intérieur d’un édifice consacré au culte. Les frères Louis et Aimé Duthoit, sculpteurs, furent chargés de la première travée de l’histoire de saint Firmin, Théophile Caudron, aussi sculpteur, eut à restaurer l’autre travée de la même histoire, plus toute celle de saint Jean- Baptiste, qui d’ailleurs û’avait que quelques avaries insignifiantes. Ce travail fut terminé à la fin de l’année 1838. C’est seulement de 1844 à 1847 que la peinture de ces clôtures fut restaurée par le peintre Désiré Lebel.

De 1843 à 1847, ce fut le tour de la statuaire des portails, qui n’en avait, disons-le, pas grand besoin. Il manquait bien par-ci par-là quelques attributs, quelques bras, quelques jambes et

Cliché Hacquart.

Vue intérieure du transept, croisillon sud.

APERÇU HISTORIQUE

même quelques têtes, accidents inévitables à des sculptures exposées à l’air depuis des siècles, mais qui ne donnaient à l’ensemble aucune difformité. Caudron eut aussi dans ce travail la plus forte part : la porte du Sauveur et la porte Saint - Firmin, au grand portail, le portail de la Vierge dorée tout entier. Les frères Duthoit durent se contenter de la porte de la Mère Dieu au gi’and portail.

Il est regrettable que, dans l’ime comme dans 1 autre de ces restaurations, on n ait pas favorisé les frères Duthoit plutôt que Caudron, car le travail de celui-ci fut l’objet de fort justes critiques. Outre qu ils étaient plus consciencieux, les freres Duthoit avaient un talent tout particulier et très peu commun pour les restitutions archéologiques. Ils savaient reproduire les styles des diverses époques, et même des divers artistes anciens ou modernes avec une telle perfection, qu’un œil même exercé peut souvent s’y méprendre. Toutefois, de pareilles restaurations» lorsqu’elles ne sont pas absolument indispensables, sont toujours mauvaises, parce que, mal faites, elles déshonorent le monument auquel elles sont appliquées, bien faites — et cela est fort rare — elles constituent un véritable mensonge archéologique.

Mais la cathédrale d’Amiens va devenir l’objet d’une longue série de travaux plus savants peutêtre, mais souvent encore moins discrets.

En 1849, à la demande, dit-on, de Mgr de Salinis, nouvellement promu à l’évêché d’Amiens, VioUet-le-Duc, qui venait de se rendre célèbre par les travaux de I^otre-Dame de Paris et de la Sainte-Chapelle, fut chargé de reprendre aux frais de l’Etat la restauration de la cathédrale d’Amiens.

Après avoir visité l’édifice, il dressa un vaste programme s’étendant à toutes ses parties et dont la réalisation fut aussitôt commencée. Elle se continua d’année en année, d’une façon plus ou moins active, suivant l’urgence, et on peut dire qu’elle ne prit fin qu’avec le xix® siècle. On travailla en même temps au dégagement des abords de la cathédrale. En 1874, Viollet-le-Duc cessa ses fonctions d’architecte diocésain et fut remplacé par M. Lisch, architecte à Paris à qui succéda, en 1910, M. Henri Deneux et enfin en 1919, M. Moreau.

Tout en rendant hommage aux talents supé" rieurs de Viollet-le-Duc et aux services signalés qu’il a rendus à la science et aux beaux-arts en faisant connaître et en contribuant à réhabiliter l’art du moyen âge, on ne peut s’empêcher de regretter qu’il ait été trop absolu et trop personnel dans ses restaurations, qu’ü ait trop souvent détruit des parties anciennes pour y substituer ses propres conceptions, quand il les croyait mieux s’adapter au monument.

I7ous ne pouvons entrer dans le détail de tous

APERÇU HISTORIQUE

ces travaux ; nous nous contenterons d’indiquer les principaux au fur et à mesure de la description.

La cathédrale eut relativement peu à souffrir de la dernière guerre. Avant 1918, elle était restée intacte. On avait pris d’ailleurs la précaution de gararitir les sculptures des portails, des staUes et des clôtures du chœur par de solides parois de sacs à terre. Mais après l’offensive du 21 mars 1 918 qui amena les Allemands à 17 kilomètres d’Amiens, cette ville fut soumise pendant près de trois mois à un bombardement intense par avions et par canons à longue portée. La cathédrale ne subit heureusement que quelques atteintes facilement réparables. Sans parler de quelques éclats peu importants, le 4 avril, un obus traversa la toiture du chœur, sans faire d’autres dégâts. Le 25, l’édifice reçut trois obus : l’un démolit le contrefort qui se trouve entre la chapelle Saint- Jean-Baptiste et la chapelle Sainte-Theudosie, à l’abside ; le second creva la voûte du premier bas-côté sud du chœur, en faisant un trou dans le dallage, et le troisième brisa la première travée du triforium de ce côté, après avoir éventré la soufflerie de l’orgue placée à cet endroit. Quelques jours plus tard, un obus perfora la voûte de la chapelle de l’Annonciation (Notre- Dame-de-Foy), un autre fit voler en éclat le

CATHÉDRALE d’aMIE.NS

premier arc-boutant de l’abside du côté sud, un autre enfin à l’extérieur, près de la sacristie, mais dont les éclats pénétrèrent dans l’édifice.

Pendant ce temps là, le service d’évacuation des objets d’art du front nord faisait enlever tout ce qu’il était possible de mettre à l’abri : autels, tombeaux, orgues, vitraux, etc. Par malheur, les ateliers du peintre verrier de Paris à qui les vitraux avaient été confiés pour être remis en plomb, furent incendiés accidentellement et la plus grande partie de ceux-ci fut anéantie. On es b en train de remettre en place ce qui a pu échapper au désastre ; le reste sera remplacé par de la grisaille. Heureusement le vitrail central de l’abside qui porte la date de 1269, démonté dès 1915, ne subit pas le même sort que les autres et a repris sa place sans aucur dommage.

Plusieurs évènements importants de notre histoire se sont accomplis dans la cathédrale d’Amiens. Sans parler du mariage de Phihppe- Auguste avec Ingeburge de Danemark, célébré dans l’ancienne église, le 14 août 1193, et du couronnement de cette princesse, qui eut lieu le lendemain, c’est très vraisemblablement dans la nouvelle cathédrale, qui touchait à son achèvement, que saint Louis prononça, le 23 janvier 1264, sa fameuse sentence datée d’Amiens entre Henri III, roi d’Angleterre, et ses barons révoltés.

APERÇl UISTORIQIE

Très probablement aussi le traité d'Amiens de 1279, entre Philippe III, roi de Franee et Edouard I®*' d’Angleterre, fut conclu et proclamé dans notre cathédrale.

Au moyen âge, un traité de paix était toujours une cérémonie religieuse. Quoi qu'il en soit, c’est bien dans le chœur de la cathédrale d’Amiens que, le 6 juin 1.329, Edouard III, roi d’Angleterre, rendit àPhilix)pe de Valois son fameux hommage, qui fut comme le germe de la guerre de Cent ans.

Le 17 juillet 1385, l’évêque Jean Rolland y bénit, à la porte du chœur, le funeste mariage de Charles VI avec Isabeau de Bavière.

C'est aussi dans notre cathédrale que Guillaume Jouvenel des Ursins, seigneur de Trainel et ancien chancelier de’ France, et les autres envoyés de Louis XI, prirent solennellement possession des villes dites de la Somme rachetées par le roi de France du duc de Bourgogne (3 nov. 1463).

Le 8 mai 1550, Henri II, roi de France, ratifia solennellement dans le chœur de cette église, au milieu d’un grand concours de princes anglais et français, le traité d’Outreau, sigaé le 24 mars précédent, par lequel la paix était faite avec l’Angleterre, et Boulogne rendue à la France.

Signalons encore le service solennel célébré le 19 février 1589 pour les princes assassinés à Blois ; le Te Deum chanté le 9 août 1594 après la reconnaissance de Henri IV par la ville d’Amiens et la réception du Roi le 18 suivant et celui qui fut

CATHÉDRALE d’aMIRNS

célébré, en présence du Roi après la reprise de la ville par celui-ci sur les Espagnols, le 25 septembre 1697 ; puis, la proclamation solennelle de la paix de Vervins avec l’Espagne, qui fut faite le 7 juin 1598 dans la cathédrale d’Amiens par le cardinal légat Alexandre de Médicis, en présence des négociateurs du traité et d’un grand nombre de hauts personnages des deux nations.

Il faut enfin mentionner la splendide réception faite le 7 juin 1625 à Henriette de France, mariée à Charles I®^, roi d’Angleterre, et se rendant dans son royaume.

Cul-de-lampe du grand portail.

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