XXXIV. — Je dois un souvenir à la mémoire de quelques
éleveurs importants, morts dans ces derniers temps, et dont
les troupeaux, élevés à un haut degré d'avancement, se sont dispersés dans la province de Buenos Aires en contribuant puissamment à Tétat de progrès que nous admirons tous. Je me souviens, entre autres, de MM. Benavente^ Latham, Amaral, Molina et Castex.
Don Manuel Benavente^ conducteur de bétail dans sa jeunesse, fut un des hommes dont la République Argentine a le droit de s'enorgueillir : telle est l'opinion que son biographe, Don Mariano Billinghurst^ en donne dans les Anales de la Sociedad Rural Argentina du 3i août 1869, d'où nous tirons les renseignements suivants :
a Dans cet emploi de conducteur de bétail, il acquit « bientôt son indépendance et à dix-huit ans, il travaillait déjà « pour son compte, faisant la fortune qu'il laissa en mou- (( rant. Dès 1849, Benavente entrevoyait déjà l'importance (( qu'allait prendre dans son pays l'élevage de l'espèce ovine « et, ayant étudié les trois races qui se disputaient la préséance, <( Saxonne^ Negrete^ Rambouillet^ il fit choix de cette der- « nière comme devant donner de meilleurs résultats et conçut (( alors l'idée de créer une Cavagne pour la reproduction des « animaux fins de cette race, selon lui, privilégiée.
c( Afin de réaliser ses projets, il acheta, en avril de cette « même année, la ferme appelée Canada de Gaete et y mit >< un troupeau de 400 brebis fines de première classe avec «' les béliers nécessaires achetés à d'autres éleveurs qui, bien «( qu'ayant d'abord donné la préférence au Rambouillet, ^t s'étaient ensuite désistés, désespérant du succès. »
« Quand se généralisa la fièvre d'acquisition de béliers K européens, il y prit part aussi et fit venir de la Bergerie •( nationale de Rambouillet divers animaux de grande valeur «< et de grand mérite à Taide desquels il remonta son trou- « peau à un degré de perfectionnement et de raffinement qui « lui permit d effectuer des ventes de béliers, produits de sa
(( Cavagne^ qui furent payés de 6 à 9.000 piastres (monnaie « ancienne de 20 centimes) chacun.
« Pour se faire une idée de l'ardeur et de l'esprit de suite « à l'aide desquels cet humble sectaire du travail s'appliqi^a t< à mettre son établissement à même de donner des résultats (( satisfaisants, il suffit de jeter un coup d'œil sur la Cavagne « Modèle qu'il a organisée.
« Ce qui y surprend le plus, ce qui amène à l'esprit <{ certaines réflexions en voyant cet organisme, c'est de se « figurer comment Benavente put acquérir la somme de <v connaissances pratiques qu'il mit en jeu pour fonder ce « remarquable établissement, dont on remarque la parfaite <t distribution des départements pour la distinction des « classes, de Tâge, des abris ventilés, répartition des étables « et autres éléments nécessaires, ainsi que la domestication « des bêtes, leur conservation et leur plein développement. »
La Cavagne Modèle^ située à Quilmes, a servi de base aux élevages de plusieurs des troupeaux actuellement renommés.
Non moins digne de mention est l'éleveur anglais Wilfredo Latham, fondateur de la Cavagne « Los Alamos » dans le département de Quilmes. Ce champion de l'industrie agricole^ outre l'efficace développement de la race Rambouillet dans sa Cavagne^ a contribué à la prospérité publique au moyen d'une propagande aussi bien intentionnée qu'habilement préparée.
Dans son livre Los Estados del Rio de la Plata, publié en Angleterre, il présente nos fertiles prairies comme une terre de promission et étudie les conditions où s'y fait rélevage des moutons.
En outre, M. Latham a contribué à éclairer l'éleveur argentin en prenant part à diverses polémiques sur l'élève des brebis, ce qui a donné naissance à des articles ou bro-
chures dont je me suis déjà occupé dans un autre chapitre.
La Cavagne « Los Alamos » a remporté les premiers prix dans les expositions auxquelles elle a pris part et ses produits figurent encore avec honneur dans certaines Cavagnes.
La Cavagne Rambouillet a été fondée à Moron par notre compatriote Don Santiago Amaral, sur une belle colline près de la ville, et elle appartient aujourd'hui kM.M.-J^ Gûiraldei.
Son troupeau, d'origine officielle française, fut bien vite remarqué dans le pays par la beauté du type fixe, les formes amples, la toison épaisse mais de notable finesse. Il y a une douzaine d'années, c'était une de.s Cavagnes dominant le marché, tenant un rang proéminent dans les expositions et dans les foires de Tépoque.
La crise financière de 1874 à 1877 abattit M. Amaral et la mort de ce méritant et laborieux citoyen précipita la ruine de la brillante aff^aire, honneur du progrès national alors.
Le trésor de pur sang mérinos accumulé par cette Cavagne n'a pas été perdu heureusement, et il fait maintenant partie de divers établissements renommés de la province de Buenos Aires.
L'éleveur argentin Don Dalmiro Castex ne fut pas plus heureux. Sa Cavagne de Moron avait conquis de la notoriété il y a dix ans, tenant avantageusement son rang dans les expositions, et commençait à donner les résultats attendus, lorsqu'il tomba victime du poignard d'un de ses péons. Cet horrible crime occasionna la dispersion du troupeau.
La Parada était le nom de la belle Cavagne qu'avait fondée à Moron un autre éleveur argentin. Don Juan An-gel Molina^ dont les produits éveillèrent un vif intérêt et des controverses intéressantes dans les premières expositions de la Société rurale argentine. La République doit beaucoup au caractère ardent, entreprenant, généreux et
progressiste de Molina qui unissait aux inclinations ingénues du créole les raffinements d'un goût européen.
Son troupeau Rambouillet avait du mérite. La mort de ce cavagniste fut une perte pour le pays qui se rappellera toujours avec gratitude tout ce que Molina avait fait pour sa transformation agricole, luttant déjà malade, pour elle, sans parvenir à la voir couronnée des splendeurs actuelles.
XXXV. — Dans la saison de 1888, quand cet ouvrage avait déjà paru en espagnol, diverses Cavagnes nouvelles, fondées sur des éléments anciennement connus, se placèrent sur le marché.
La Cavagne « El Talita » de M. E^equiel Bolando offrait un lot de béliers d'un type développé et de bonne et abondante laine.
La Cavagne « Santa Narcisa » est un bel établissement fondé par M. Manuel S. Agutrre près de la gare Salado.
Ses troupeaux mérinos ont pour base l'ancien et fameux troupeau des Stegman et les béliers offerts en vente sont .réellement remarquables.
Parmi les groupes figurant aux foires de Bullrich^ il y en a un qui attira spécialement l'attention des amateurs par sa belle uniformité : il était présenté par M. Juan Manuel AltolaguirrCj fondateur et propriétaire de la Cavagne « Idialabal » à San Nicolas; il me donne les renseignements suivants à son sujet : « La base de la Cavagne se compose de « 272 antenaises — toute la portée de 1879 — que j'achetai <( à MM. Adolfo Bullrichand C" aux enchères de liquidation <( de la Cavagne « Los Alamos» de M. W. Latham^ départe- <( ment de Quilmes^ en 1880.
« Je n'en mis au rebut que fort peu, car le lot était réelle- « ment très beau. Aujourd'hui encore, malgré leur âge de « neuf ans, quelques-unes de ces brebis conservent leurs « belles formes, une toison abondante de laine longue, bonne
« nature de nerf, bien brillant, telle enfin que peut le « désirer tout éleveur.
« Dans les premières années je donnai à ces brebis des « béliers de M. Bailleau (France). En i883, j'achetai deux « béliers allemands de Kaiser^ le n° 256 que je possède « encore et le n° 3o4 qui mourut en 1886.
« Les uns et les autres me donnèrent d'excellents résul- « tats.
« En i885, je fis ma dernière excursion en Europe dans « les bergeries les plus renommées et commençai par les « mérinos d'Espagne, tant de ceux transplantés en divers « lieux que des différents types restés dans le pays même « dans des provinces distinctes, La Manche^ Cuença^ Léon^ « Soria, etc. De là, j'allai en France où je visitai les princî- « pales bergeries, puis je me rendis à Berlin à l'Exposition « rurale. J'assistai également à l'Exposition de Buda-Pesth « où beaucoup d'éleveurs allemands exposaient leurs produits. « Ensuite je parcourus les principales bergeries de la haute « et de la basse Silésie, de la Saxe, de la Prusse centrale et « basse, de la Poméranie, de l'Allemagne du Nord, de « Posen, les Expositions de Varsovie et de Bruxelles.
« Après avoir visité tout ce qu'il y avait de mieux dans ces « pays, et remarqué aussi certains produits assez inférieurs, « j'achetai en Allemagne les reproducteurs qui me parurent « les plus convenables pour ici et pour les brebis que j*ai, « soit onze béliers.
« Ce que je recherchais autant que possible, sans limite « de prix, c'était de réunir à la grande taille de l'animal « l'égalité de laine de la toison, la bonne nature de nerf, « le brillant et l'abondance du brin, la longueur de la « mèche.
« Mes béliers pèsent, à l'âge de vingt mois à deux ans, « 195 à 220 livres, dans l'état convenable pour la monte et
w de deux et demi à trois ans, j'en ai qui pèsent de 247 à « 267 livres. Le poids de la toison d'un an est de 18 à
« 24 livres.
« Les brebis paissent à l'état libre dans la prairie ; elles « n'ont du foin qu'aux époques de sécheresse, quand Therbe « nianque dans les champs.
« Elles donnent de 10 à 16 livres de laine. La monte se « fait à la main en choisissant les femelles, opération que « je fais personnellement en septembre ; chaque brebis porte « le numéro du bélier qui doit lui être donné ; la monte se « fait aux mois d'octobre, novembre et décembre et depuis « février jusqu'à avril.
« J'ai toujours cru et continue à croire que, dans les « bonnes prairies, nous avons intérêt à élever les bêtes de <• beaucoup de viande, de beaucoup de laine de bonne nature « et nerf.
« J'estime que ceux qui entrent dans ces vues doivent « tendre à vendre leurs moutons au poids, système égalec< ment avantageux pour le vendeur et l'acheteur.
« C'est ainsi que j'ai fait cette année, garantissant un « poids de io5 livres par tête, terme moyen; 95, minimum « au prix de trois piastres et demie monnaie nationale « chacun à recevoir à Vestancia.
« Par suite des fortes pluies, mes moutons ne sont pas « aussi gras cette année que d'autres; cependant j'ai livré « tous ceux de deux ans sur un poids moyen de 1 13 livres et « j'estime que. si le printemps n'avait pas été si pluvieux, « — puisqu'il a plu à peu près un jour sur deux, durant « trois mois, — ces mêmes moutons auraient donné environ « 20 livres de plus, l'un dans l'autre.
« Mes laines sont très recherchées de l'exportation, et « j'en obtiens les prix extrêmes, pour les qualités du nord « de la province. J'ai vendu cette année, l'or étant à 142,
« à raison de 4,65 piastres monnaie nationale, Varroba « (i I kil. 1/2) des qualités laine mère, laine de ventre et d'an- « tenaise, ce qui équivaut à 5,i5 piastres, sur le marché de (( Buenos Aires, tout à la balance, car il y a une demi-piastre « de frais de chez moi au susdit port, et cela sans compter « le déchet qui résulte souvent du transport.
« Comme de coutume, mes conditions de vente ont été « pour l'acheteur de recevoir sous hangar à VEstancia, tous « frais pour son compte, après pesage. Quant à mes trou- « peaux ordinaires, ils me donnent aujourd'hui deux livres et « demie de plus de laine, que ce qu'ils me donnaient il y a <t huit ans. »
Le bruit a couru dernièrement que la célèbre bergerie allemande de Kayser allait s'établir avec ses meilleurs spécimens, dans le nord de la province de Buenos Aires.
Ici se terminent mes investigations. Elles se sont réduites, comme on voit, aux Cavagnes proprement dites, c'est-à-dire aux élevages destinés à ofFrir sur place des béliers de choix, concurremment avec l'étranger, et qui ont lutté dans les expositions ou aux enchères des grandes maisons spécialistes de Buenos Aires, pendant ces dix dernières années.
Du reste je dois ajouter qu'il n'y a déjà plus dans la République un seul établissement régulièrement organisé qui n'ait sa souche pure, importée ou non, véritable Cavagne destinée à en servir les propres besoins. Ces établissements vendent à prix réduits leurs produits à leurs voisins et alimentent l'activité des foires rurales, qui acquièrent tant d'importance depuis ces dernières années.