‹ Description agréable de la République argentineChapitre 47 sur 65 · ADMINISTRATION · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION

Sommaire : Direction personnelle des cavagnistes, — Formule générale d^une bonne administration. — Les opérations rurales vingt ans en arrière. — Rendement et besoins..— Transformation industrielle et économie actuelle. — Frais et profits. — Dépression de ces derniers — Établissements qui nedonnent que des profits européens. — Nécessités réelles et artificielles de la société. — Employés d'autrefois et d'à présent. — Frais d'installation. — Qui doit les faire?

. — Administration ordinaire. — La prévision des détails assure les grands succès. — Confiance des acheteurs dans une administration sévère. — Ma>ordômes. — Leur rémunération. — Bergers. — Ce qu'ils peuvent et ce qu'ils doivent être. — Difficultés. — Antagonisme avec les supérieurs. — Condescendance des propriétaires à leur égard. — Charlatans. — Solde et exigences des bçns bergers. — Leurs aptitudes. — Comment ils se forment en Europe. — Ce

> qu'on doit espérer de leurs capacités. — Le propriétaire toujours alerte. — Caractère et conditions physiques d'un berger. — Bergers créoles. — Puestercs.

— Leur naturel et leurs aptitudes. — Soins généraux des troupeaux. — . Système général. — Travaux ordinaires. — Maladies. — Abreuvoirs naturels et aTtificiels, stagnants, d'eau courante. — Saules dans les champs. — Importance de la manière de distribuer l'eau. — Traitement des agneaux. ~ Précautions primitives et rationnelles. — Le temps et la gale. — Expectative ruineuse. — Traitement en bains et à la main. — Petit troupeau'. — Type traditionnel à^estancia,

— Son but. — Utilité ou inefficacité. — Provision de béliers remarquables et de béliers communs pour troupeaux généraux. — Traitement rationnel et nécessaire des premiers. — Les reproducteurs au Carmen. — Mise bas.

— Époques où elle a lieu. — Le puesto (ferme). ^ La pauvreté dans le passé .

— Puesios-modèlQS actuels. — Consommation et rémunération du puestero (fermier). — Travaux auxquels il prend part. — Quelle doit être sa mission spéciale. — Pertes énormes de capital et de production. — Leurs causes et les administrations rurales. — Moyens de les éviter. — Luzerne et hangars économiques. — Puestos du Carmen. — Coût de ses hangars économiques. — Spécifications des mômes. — Prêcher d*exemple. — Système rationnel pour soigner les tioupeaux généraux. — Grands profits. — Objections. — La brebis

de l'avenir argentin. — La théorie irrationnelle de la rusticité contre natlire. L'abri est un besoin môme pour les bétes sauvages. — La nature de la pampa primitive. — Substitution des éléments éliminés par Thomme. — Bois et hangars. — Avantage de ces derniers. — Les Cavagnes et leurs systèmes d^éle- ▼age. — Développement et conservation des agneaux. — Systèmes de Stegman et de Lo:{anOy d'Olivera et de Senillosa, — Procédés du Carmen. — Registre de naissances. — Formulaire. — Illusions et désenchantements.

Le nombre. des éleveurs et des cavagnistes qui administrent personnellement leurs établissements n'est pas bien grand.

Les plus prévoyants voyagent régulièrement et exercent ainsi une vigilante direction sur leurs agents qui assure le plus possible le succès désiré. D'autres, et ceux-ci sont nombreux, se fient à des majordomes ou à des bergers; ils ne sont pas bien au courant de l'état de développement de leurs troupeaux et leurs intérêts en souffrent. L'administration personnelle est cependant la base du plus grand profit rural dans la République Argentine.

La transformation de la campagne argentine a donné une importance beaucoup plus grande à cette circonstance administrative. Il y a vingt ans, les champs valaient peu, les animaux encore moins, la laine pas beaucoup. Les salaires des péons étaient misérables et leur alimentation réduite à de la viande crue coupée du quartier suspendu sous les arbres et qu'ils dévoraient après l'avoir fait griller sur des braises.

Les frais des grands propriétaires à Buenos Aires se soldaient facilement et le produit des estancias, quoique limité, était exubérant par rapport aux besoins de chaque famille. Alors' le plus haut employé de l'administration publique gagnait 200 piastres fortes par mois et ces salaire^ passaient quand même pour être une prébende. Aujourd'hui les petits parasites de la machine gouvernementale

reçoivent une somme égale et encore n'en sont-ils pas contents.

Les besoins artificiels et les vrais ont créé une situation moins facile aux grands propriétaires; et les premières administrations de notre enfance qui laissaient spontanément agir la nature, seraient aujourd'hui ruineuses.

La hausse rapide des champs, des salaires, des troupeaux fins, des ordinaires pour la consommation, des frais personnels, de l'administration actuelle en un mot, comparée au produit brut actuel, diminue le rendement du pâturage qui, avant, semblait fabuleux.

Les éleveurs se contentent généralement des revenus les plus élevés de la place, beaucoup d'entre eux même excèdent cette limite par une scrupuleuse administration personnelle, mais d'autres, et ils ne sont pas en petit nombre, peuvent retirer à peine, tous comptes faits, un intérêt européen de leurs capitaux.

Les frais d'un établissement rural moderne sont très grands. Sa fondation réclame une fortune qui doit rester paralysée pendant deux ou trois ans ou donnera à peine un médiocre intérêt.

Si cette fondation est faite en personne par un propriétaire entendu — et c'est une erreurdela faire autrement, — il y aura de l'ordre et de la régularité dans les débours; on en sortira double profit par les ingénieuses combinaisons dont la source est l'objet de l'intérêt privé, mais si on se confie à un chargé d'affaires, que de théories coûteuses et quelle immense fécondité de prétextes pour faire tout à force d'argent comme on dit vulgairement et à juste raison !

L^administration ordinaire exige avec la même rigueur la présence assidue du maître, quelles que soient la capacité et l'impartialité du chargé d'aflFaires, parce qu'aux dépenses ordinaires on ajoute la perte constante du cheptel par la

mortalité des troupeaux, la plupart du temps les meilleurs.

Un animal mort dans une prairie lointaine, et dont on n'a pas connu la maladie, n'est pas brûlé et empeste l'établissement avec le charbon qui détruit tout; un récipient, où l'on mettait auparavant le remède pour la gale, utilisé au hasard et précipitamment par un péon des hangars pour le remplir d'eau, empoisonne les meilleurs reproducteurs du troupeau ovin; la nourriture donnée le matin à un taureau qui a la diarrhée aggrave l'indigestion, et l'animal de noble origine meurt congestionné ; l'oubli de laver les abreuvoirs une fois par semaine favorise le développement des embryons qui pénètrent dans l'organisme des animaux, les rendent malades et les tuent; une barrière qu'on laisse ouverte par négligence occasionne le mélange de races et de sangs diflFérents avec perte de temps dans le travail du raffinement et des pertes considérables pour les acheteurs confiants dans une sévérité administrative reconnue comme garantie de la pureté du sang qu'ils recherchent.

Tous ces petits détails causent cependant de grands effets nuisibles; ils donnent lieu à des recommandations journalières de la part des propriétaires observateurs et soigneux, mais aussi matière à oubli constant de la part de leurs subordonnés.

Les administrations tenues par des personnes étrangères sont pour cela, sauf exceptions très méritoires, coûteuses et peu sûres; et les propriétaires qui ne peuvent pas demeurer comme le forgeron sur l'enclume doivent consacrer à leurs établissements tous les jours disponibles; c'est une règle suggérée par l'expérience commune.

Les administrateurs appelés parmi nous majordomes sont des employés à solde ou qui sont intéressés ; ils reçoivent en ce cas une mensualité de 40 piastres monnaie nationale.

plus ou moins, pour leurs dépenses et 10 0/0 sur lès bénéfices. Il y a des conditions plus avantageuses cependant^

Les majordomes de cette dernière catégorie sont sans nul doute les meilleurs, car en ce cas s'éveille en eux l'intérêt d'un bénéfice qui dépendra de leur activité et de leur intelligence. Le moyen est simplement moins mauvais.

La troisième personnalité dans Tordre hiérarchique d'une Cavagne est le berger qui, dans son métier, peut être la première et suprême autorité de rétablissement, principalement quand les propriétaires ne savent pas ce qu'ils ont en main. Le berger, cependant, ne doit être que l'agent des objectifs poursuivis par le propriétaire, et, comme tel, il doit réunir à une compétence toujours rare dans la corporation, un dévouement et une discipline très éprouvés.

Les cavagnistes qui trouvent un bon berger, c'est-à-dire instruit de son devoir et persévérant pour l'accomplir, font leur possible afin de le conserver en l'intéressant dans le produit des ventes annuelles. Le système a été employé avec succès parmi nous.

La plupart sont étrangers et spécialement allemands qui cependant sont très peu nombreux. Beaucoup d'éleveurs ont embauché des aventuriers audacieux qui n'avaient jamais soigné de brebis et qui introduisirent la démoralisation et la mort dans leurs établissements.

Les bergers ordinaires de hangars gagnent de 16 à 20 piastres monnaie nationale, mais un vrai berger de CapagnCy espèce de majordome de hangars {stallmeister des Allemands), peut gagner de 3o à 40 piastres monnaie nationale par mois et en plus il exigera la nourriture avec i5 livres de biscuit, 8 livres de sucre, 2 livres de thé ou de café et une vache laitière.

Cependant avant d'accorder de tels avantages et de confier son trpupçau de réserve au candidat, il est nécessaire de

bien Tobserver pour se convaincre de ses aptitudes .et de ses qualités.

On ne doit pas, d'un autfé côté, être trop difficile kcet égard/ L'expérience enseigne qu'on est obligé de ne pas leur faire faire tous les travaux qu'exigent les soins d'un troupeau mais seulement certaines parties spéciales.

Généralement ces bergers sont dépourvus de connaissances théoriques, et toute leur spécialité se réduit au nettoyage du hangar et à soigner convenablement les bêtes ainsi que leur alimentation. Aussi est-il rare de trouver un berger qui sache choisir la nourriture convenable aux reproducteurs destinés soit à la monte soit à la vente, ainsi qu'aux brebis mères, aux ahtenaises et aux agneaux.

En Europe les bergers sont chargés du soin d'un de ces groupes seulement et il se forme des spécialistes. Ainsi celui qui soigne et nourrit des brebis avec leurs agneaux ne sait pas soigner les béliers pour la vente.

11 est plus rare encore de rencontrer un berger à qui Ton puisse confier l'importante classification du troupeau pour la monte, car il intervient dans ces opérations des tendances et des études qui ne sont pas à la portée de ces gens^ bien qu'ils prétendent les connaître et qu'ils le persuadent à leurs patrons qui ignorent les conditions de l'opération encore plus que leurs subordonnés.

Le cavagniste qui ne peut pas obtenir un berger européen se décide à la fin à en former un du pays. C'est une œuvre sérieuse et longue mais faisable.

On étudie dès lors le caractère d'un homme jeune, sain et vigoureux. Il doit être actif, entreprenant et doué d'esprit d'observation. Le troupeau, les agneaux, sont la famille, pour ainsi dire, d'un bon berger.

Les animaux le connaissent, le suivent, bêlent et sautent à son approche. Il élève les agneaux prjvés„ de nièrçs ou^qui

n'en ont que de mauvaises, il connaît les particularités de chaque brebis, bélier ou agneau et, d'un coup d'oeil jeté sur le groupe, devine dans la tristesse du regard ou à d'autres symptômes invisibles pour le vulgaire une affection mystérieuse, une alimentation irrégulière ou une tendance nuisible.

Le berger a besoin d'être doué d'un naturel particulier par conséquent, mais il ne suffit pas de trouver l'homme, il est nécessaire que les propriétaires l'instruisent journellement et lui procurent des lectures appropriées ainsi qu'instructives pour occuper ses moments perdus.

On ne doit jamais faire comprendre au berger de quelle importance il est, car autrement il se transforme insensiblement en tyran de son département, devient gênant pour le maître et, si celui-ci est absent, s'impose au majordome ou se dispute avec lui et l'anarchie éclate sur-le-champ. Les victimes de toute anarchie sont les parties inoffensives. Les brebis décroissent ou succombent, les belligérants s'en rejettent réciproquement la faute en laissant le maître novice ou incompétent dans un grand embarras .

Quand un propriétaire dirige lui-même son établissement, il est le vrai berger des animaux de réserve et l'autre n'est alors qu'un agent mécanique dans les hangars.

Les troupeaux de prairie sont à la charge de puesteros (fermiers) sous la surveillance périodique ou quotidienne des maîtres ou des majordomes.

Le puestero est généralement un gaucho avec sa famille, quelquefois un étranger. Il gagne généralement une mensualité de 16 piastres monnaie nationale, ou il est medianero^ tercia^ nero ou cuartanero (c'est-à-dire métayer) dans le rendement du troupeau et on lui donne la viande à raison de six animaux par mois ; ce sont généralement de vieilles brebis marquées à la peinture dans un endroit visible par l'administration.

Le puestero est d'ordinaire paresseux et incompétent ;

tout son savoir se réduit à la routine de la garde d'un troupeau de mille à deux mille brebis et à une légère expérience sur le temps, la mise bas et les maladies que l'esprit observateur de l'homme primitif lui a permis de réunir. Si l'on veut faire avancer le troupeau et donner du caractère à la laine, il est nécessaire d'instruire patiemment le puestero dans le système adopté pour les soins et être tout le temps sur son dos .

La tâche de soigner un troupeau est pour eux une routine invariable. A l'entrée de la nuit ils l'enferment dans un enclos qui avec le temps prend la forme d'un tas de guano et est toujours transformé en bourbier par les urines ou par les pluies.

Si le temps est pluvieux, le troupeau est entouré dans les champs. Beaucoup d'éleveurs exigent qu'il en soit ainsi à toutes les époques car la laine se conserve plus propre et la santé des brebis est meilleure. D'autres, plus avancés, élèvent les brebis en liberté constante comme en Australie, mais ce système n'e.st pas applicable partout faute de sécurité suffisante, tout repos à cet égard laissant encore beaucoup à désirer dans les campagnes.

Au lever du soleil, le puestero s'en va avec sa femme et ses enfants travailler le troupeau dans l'enclos ou corral^ c'est-à-dire examiner, séparer les groupes, guérir les boiteries, les cas de gale et autres infirmités en appliquant le remède dont l'administration le pourvoit ; il nettoie les fourches des sabots, enlève les excréments, la boue, etc., qui pendent à l'animal, il marque et châtre.

Ces opérations se font sur de petites traverses unies appelées chiqueradas posées dans l'avant-corra/ ou trascorraL Les brebis revisées restent dans un enclos immédiat si la prairie est encore humide, mais si la rosée a disparu, le troupeau va paître.

' Ensuite \q puestero n'a d'autre "chose à faire que de le garder pour éviter les confusions et les émigrations, mais les enclos en fil de fer lui évitent presque lé travail de sa journée. S'il' n'y a pas d'abreuvoir naturel, il doit tirer de l'eau pour remplir ceux artificiels. Généralement on creuse un grand puits, de '4 varas de diamètre et de la profondeur nécessaire : c'est un jagûel. Certains les creusent au bord d'une petite lagune temporaire et la remplissent. C'est le plus mauvais système pour les brebis car elles s'enfoncent dans la boue et boivent de l'eau sale. Les abreuvoirs en fér ou en bois, lavés toutes les semaines, sont plus efficaces.

Le puestero les remplit avec un seau-bourse, ou cylindre en cuir ou de grosse toile, de i"',5o de long suro"',40 de diamètre, ouvert à ses deux extrémités, et au moyen d'une certaine combinaison alternative de suspension, cet appareil tombe dans le puits, se remplit, remonte recourbé et déverse dans les abreuvoirs les deux tiers de son contenu.

Cette opération se fait à midi, quand les animaux altérés pullulent autour de Tabreuvoir en regardant avec angoisse la chaumière à\x puestero. Le gaucho se décide alors, sangle son cheval et va attacher la corde de la mécanique. Quand la paresse le prend, il envoie sa femme ou un de ses fils dès Tâgè de cinq à six ans.

L'eau sort froide et les animaux qui la boivent, altérés comme ils le sont, souflFrent de dérangements intestinaux qui causent des congestions et la mort. Il est rare d'obtenir d'un puestero qu'il remplisse les abreuvoirs de bonne heure de manière que quand le troupeau altéré vienne boire il trouvé l'eau aérée et à la température ambiante ; dans ce cas elle est aalutaire. ...

Les eaux stagnantes des replis de terrain remplis par, les pjuieç,, épuisées, bien vite par le. soleil, la poussière et les troupeaux, sont utilisées par beaucoup d'éleveurs. Elles jsoat

causes d -épidémies et un foyer de germes dévastateurs comme le saguaypé {distoma) et Je lombric [strongulus^. Il est nécessaire dé les dessécher et d'y planter des saules, le saule donne de l'ombre et du bois, article qui se vend bien dans tous les centres peuplés.

Les fermiers sont plus soigneux dans les opérations qui ont l'agneau pour objet. Dans la première quinzaine qui suit sa naissance, on lui coupe la queue et on le marque. Ils choisissent alors les jours tièdes, tempérés, car ils craignent les vents à cause du spasme ou tétanos traumatique.

Le traitement de la gale à la main est une règle que de nombreux pasteurs considèrent comme plus efficace que les bains. Dans de nombreuses estancias ce dernier système est employé dans des endroits spéciaux: à la mode européenne ou australienne.

Quand les pasteurs soignent à la main les troupeaux, ils attendent le beau temps, soutenant que les pluies lavent le médicament et le neutralisent ; il arrive alors que, pendant qu'ils attendent que letempsse remette, la gale travaille libre-, ment, envahit le dos des brebis, déflore la toison et les malheureuses bêtes se traînent misérablement, montrant leurs plaies et leurs croûtes galeuses.

La gale croît précisément aux époques de pluies des mois de mai et de juin et, quand l'année n'est pas trop longtemps sèche, ceux qui tolèrent que leurs pasteurs attendent les jours chauds, que la boue des étables soit sèche et que le brouillard ne rende pas inutile le traitement, comme on le prétend, sont sûrs de trouver leurs troupeaux galeux et la production de la laine diminuée d'un lo o/o par la qualité inférieure due à l'épidémie et par la perte effective.

On doit donc utiliser le bassin à bain après la tonte, et quand il est possible de le faire, et guérir toujours à. la main ,

même quand le terrain est humide, avec des remèdes appropriés et en changeant les animaux de place.

Ce que nous disons pour les puesteros peut aussi se dire pour les petits fermiers établis à leur compte qui payent annuellement de 35o à 600 piastres monnaie nationale par ferme de 1 00 cuadras carrées dans beaucoup de nos grandes estancias.

L'influence de ces agents est nulle pour le raffinement et si les maîtres ou les majordomes n'usent pas de vigilance, les fermiers feront péricliter ce qu'on leur a confié.

Ils sont incapables de choisir des reproducteurs. Quand les pasteurs à solde deviennent fermiers et ont besoin de béliers, ils vont aux foires rurales et achètent des reproducteurs déplorables, restes de troupeaux communs, payant de 3 à 16 piastres monnaie nationale. C'est de cette façon qu'on perd du terrain.

Les propriétaires intelligents élèvent dans leurs administrations un troupeau-type qui, quand il est des races lainières, porte invariablement le nom de: les Rambouillets, les saxonnes, les Negretes, les Mérinos, etc. Ce troupeau, servi par des reproducteurs de Cavagne argentine ou de bergerie étrangère, fournit de béliers les troupeaux généraux.

Ce système est excellent et rationnel quand on a l'intelligence suffisante pour maintenir la noblesse du type pour élever et développer les pères sans les éliminer par une sélection sévère ; mais quand ces circonstances ne vont pas de pair avec le capital employé pour les Saxonnes et autres, le résultat est de même négatif dans les puestos (fermes) ou tout au moins stationnaire. C'est une idée très répandue que l'élève de la brebis est la tâche la plus facile du monde ; mais les personnes entendues apprennent davantage chaque jour et ne sont jamais sûres d'avoir épuisé la matière.

Les véritables raffineurs font des frais en béliers de

Cavagne et d'origînes notables, car sans dépenses on n'arrive pas à de grands profits. Ce sont ces raffineurs quî présentent des brebis donnant un rendement de 6 à 7 livres de laine dans les troupeaux généraux spéciaux.

Dans un cas semblable il faut prendre des précautions car les pasteurs négligents et ignorants laissent des reproducteurs remarquables dans un tel état qu'ils souffrent bientôt de la gale, du piétin, de l'amaigrissement, et même qu'ils meurent quelquefois faute de soins.

Cependant il n'est rien de plus facile que d'avoir du maïs et de la luzerne dans les fermes, de nourrir bien les reproducteurs pendant le jour et de leur taire faire la monte la nuit. Le résultat de ce système est d'obtenir un grand raffinement; il est rapide et possède des avantages économiques faciles à percevoir. C'est celui qu'emploie El Carmen^ qui m'appartient, qui possède cent cinquante béliers purs de diflFérentes races quî saillissent les troupeaux généraux et les purs élevés en liberté.

L'agnelage des troupeaux généraux est arrêté en mars et avril ainsi qu'en septembre et octobre, de manière que la brebis met bas par fractions une fois par an. Les béliers restent de un à deux mois dans les troupeaux selon l'organisation de chaque élevage et sont remis ensuite dans un troupeau commun dans lequel ils mènent une vie misérable ou bien ils sont soignés séparément.

La maison du pasteur a toujours été pauvre et triste. Une chaumière sombre, sans arbres, sans jardin, même sans culture autour, comme un point perdu dans la savane, révélant la misère et l'indolence de ses habitants.

Depuis quelques années la réaction semble faire du chemin et les fermiers commencent à cultiver des arbres et des céréales; il est nécessaire d'aller encore plus loin comme beaucoup le font déjà.

" Chaque pasteur doit avoir de la luzerne et j'y ajoute un hangar de sauvetage^ comme je le décrirai plus loin. Si le pasteur sème et trace un potager, il peut élever des volailles, engraisser des porcs, augmenter ses produits comme ceux du propriétaire et économiser de la viande dans sa nourriture, tuant quatre animaux au lieu de six par mois; mais l'indolence du pasteur, surtout quand il est célibataire, est telle qu'on trouve très difficilement le personnel nécessaire à une ferme-modèle. Avant de trouver un bon pasteur, beaucoup se sont retirés grognons et maussades. Le patron est trop exigeant, disent-ils.

Dans certaines administrations, le pasteur est obligé d'assister aux travaux ordinaires. La mesure est juste mais on ne doit pas en abuser.

Le pasteur a l'obligation de se consacrer à deux choses surtout : à son troupeau et à son champ. Soigner, laver et surveiller le premier ; éliminer les animaux, les herbes et les arbrisseaux du second ; avec ses petites cultures et l'entretien des clôtures, c'est un travail suffisant. Il lui laissera peu de •moments perdus pour se dédier à d'autres travaux généraux et, s'il remplit bien son devoir, l'administration doit en être infiniment satisfaite.

Mais tous les contretemps que subissent les troupeaux généraux ne doivent pas être considérés comme causés par les défauts des pasteurs. 11 y a par exemple des pertes annuelles produites par l'éfat spécial de certains champs dont la salubrité dépend des travaux de régularisation du régime des eaux dont j'ai parlé plus haut, et ces mortalités permanentes et. nombreuses procèdent surtout de l'administration.

Aux époques d'épidémies où le fourrage est rare, les bfebis sont maigres au moment doubleihent délicat dé supporter le froid et l'agnelage. Elles tombent .sans . chaleur et sans

force, exténuées p^r Tàgneau, et les éleveurs recourent au moyen héroïque de tuer le.s rejetons pour sauver les mères^ ce à quoi ils ne réussissent pas toujours.

D'autre part, dans tout troupeau il y a des animaux faibles, maladifs, qui sont exténués dans la vie commune et auxquels on pourrait rendre la santé et la vigueur en leur donnant des soins spéciaux.

Ces causes produisent chaque année une forte proportion de mortalité et empêchent fréquemment l'augmentation régulièrç des troupeaux par la mort de tous les produits. Ces pertes sont chaque année de plus de huit millions de têtes.!

Le ftioyen d'éviter le mal a été souvent conseillé : culture de' prairiQS artificielles. L'expérience m'autorise à appuyer ce conseit bien qu'en l'aijiplifiant d'autres mesures qui le complètent. Je le ferai par un exemple.

El Carmen ne paye plus de .tribut à la mortalité annuelle. Chaque puesto de brebis possède, d'après l'importance de son troupeau, de i à 8 cuadras de luzerne et un hangar économique. La luzerne et le hangar sont les sauvevies du bétail dans les situations extrêmes.

La plantation de la luzerne est d'un coût insignifiant relativement aux pertes de cheptel et de produit qu'elle évite, à l'amélioration générale qu'elle amène dans le troupeau, à l'augmentation de quantité et de qualité de la laine et, enfin, à la valorisation de l'établissement.

Le hangar est aussi économique et indispensable. Le modèle se trouve à la gravure de la page 177 et ses dimensions varient dans chaque puesto d'après les nécessités. De remarquables éleveurs ont visité mes/7i/^5/oj avec leur luzerne et leur hangar d'abri bon marché, voyant ensuite les troupeaux d'un aussi bel aspect, aussi gras et aussi vigoureux que ceux d'Europe. Certains d'entre eux ont envoyé leurs majordomes en prendre le modèle et d'autres m'en ont

demandé les plans et des photographies, ce qui prouve que ce système s'impose rationnellement.

D'après mes livres il résulte que le coût — pour un de mes hangars de la gravure de la page 177 monté en 1887 — est comme suit. L'entrepreneur-constructeur fournit les hommes et la paille du chaume. Les côtés reposent sur des pieux de bois imputrescible, le nandubay, d'une hauteur de i",25 au niveau du sol. Il y a deux pans coupés. Le toit a 3o centimètres d'épaisseur, l'extrémité de la paille en dedans afin que la partie la plus grosse reste en dehors. La corniche est en zinc et percée de trous pour abriter les pigeons; les dimensions sont de 35 sur 12 mètres ; hauteur au toit 4 1/2 à 5 mètres; sur les côtés de i à i",25. Capacité pour 3oo bêtes adultes en liberté. Avec un tiers de plus du budget suivant on a une amplitude suffisante pour 5oo brebis ou pour 800 antenaises.

Constructeur fournissant et posant toute la paille A '^/^ ^4^

28 pieux et demi-pieux nanduhay pour piquets » 2 3. 80

Bambous pour traverses, 40 paquets à ^ "*/a o,5o Tun »» 20

Tirants de peuplier bruts, 100 à )> 0,16 » » 16

14 tirants de sapin non saigné pour les côtés 3 X 3 de 6 if^varas 4 — — piliers 3X9de4i/2 —

3 ~ — toiture 3X5 de 8 —

2 — — pour les côtés 4X4 de 6 — ) » 70

20 petits tirants de — — 2X3 de 8 —

1 28 pieds sapin spruce pour les pans coupés 2X3

12 tirants sapin non saigné 3X4 de 5 1/2 — Menus frais, fil de fer, clous, transport et imprévu » 80

Coût total * s 457.80

Le coût effectif d'un hangar de 20 varas sur 10 dans les mêmes conditions est de 100 piastres monnaie nationale. J'en

I. A Lobos, Le bois acheté à Buenos Aires à MM. Spinctto et fils. — Le constructeur le travaille.

ai construit plusieurs. Les murs latéraux se recouvrent en planches de corral ou avec des douves de barriques ou enfin avec des joncs tressés.

Le hangar communique avec une prairie enclose. 11 y a des barreaux de bois sur les côtés et au centre pour former des râteliers à fourrage. Les animaux malades et exténués restent séparés dans un enclos [breté). Le hangar restant ouvert d'une façon permanente du côté de la prairie close (potrero), le troupeau cherche lui-même à se préserver en été d'un soleil de feu, qui commence dès dix heures du matin, et les animaux ne se hasardent à aller pâturer sans fatigue que grâce à la fraîcheur de l'après-midi, mais bien avant la tombée de la nuit. Par les nuits froides et pluvieuses ils retrouvent aussi dans les râteliers du hangar le supplément de nourriture que les champs n'ont pu leur donner dans la prairie grâce aux provisions de luzerne sèche coupée mûre en bonne saison.

Les brebis mères restent séparées des autres et, durant les douze premiers jours, séjournent dans la luzernière, la fumant directement ainsi et recevant en même temps une alimentation nutritive et assez propice à la sécrétion lactée, de façon que l'agneau abondamment nourri croît vigoureux pour entrer dans le milieu commun du troupeau .

Les brebis sont bien portantes, le troupeau présente un bel aspect et est composé d'animaux dans le même état d'engraissement donnant un très grand rendement en laine : c'est le résultat obtenu par le fait de dépenser d'un coup de 200 à 5oo piastres monnaie nationale dans un puesto qui rapporte souvent la même quantité par année pendant dix ans. Un argument fondamental est celui-ci. Le hangar, dira-t-on, avec son alimentation supplémentaire, élève un type artificiel qui résiste moins à Tinclémence du ciel. Le pays a besoin

d'animaux rustiques qui supportent la vie naturelle avec toutes ses privations.

Ce type n'est pas sans doute le type ovin de l'avenir dans un pays dont la population augmente plus rapidement que celle des États-Unis et qui, arrivant dans cinquante ans au chiffre de 40 millions d'habitants, devra amener la subdivision de la meilleure terre, qui est celle des moutons, et exigera plus de rendement d'un moins grand nombre d'animaux.

Les brebis rustiques qui meurent par centaines chaque année, emportant une partie de notre capital et privant la richesse publique et particulière d'une partie de ses revenus, ne donneront jamais plus de trois à quatre livres de laine et ne seront jamais préférables non plus pour la boucherie. La brebis de l'avenir doit donner de 8 à 10 livres de laine et 100 livres de viande au moins; et ces résultats ne s'obtiennent qu'avec l'alimentation et les soins particuliers. Mais si on accepte l'argument comme hypothèse, on le réfute facilement en analysant les faits.

Quel est l'animal rustique, sans en exclure les bêtes sauvages, qui, sans abri, maigre, malade et avec son petit derrière lui, résiste au manque d'aliments ou aux inclémences des saisons? — Il n'y en a pas dans la nature argentine.

Le tigre, le lion, legama, le lama sont les types propres de la rusticité de la pampa^ pour ne pas sortir du milieu où nous élevons les brebis. Comment vivaient-ils avant que nos troupeaux les expulsassent? Peu nombreux, relativemejit à l'immensité du désert, ils rencontraient une nourriture surabondante.

Les herbes fines, qui laissent le sol sans défense contre les tempêtes et les rigueurs du temps, n'existaient pas. A cette place se dressaient des forêts d'ajoncs aux troncs massifs formés de faisceaux de racines de plus d^un mètre de

diamètre chacun et d'une hauteur telle qu'un cavalier, et même plusieurs, y disparaissaient complètement.

Là cherchaient un abri et faisaient leur nid ces rustiques habitants de la savane, au milieu de pailles rudement entrelacées; là beaucoup de nous ont dormi et savent que le vent n'y pénètre pas et que les pluies s'y brisent. Là les gamas et les animaux sauvages trouvaient un abri pour leurs petits qui venaient de naître.

C'est le hangar d'abri que réclame, à plus juste titre que le lama et que les bêtes sauvages de la pampa, la brebis domestique et de race artificielle abandonnée dans un champ ouvert aux intempéries comme la page d'un livre. Nous avons transformé nos terrains en les dépouillant de l'abri dont la nature les avait dotés, rendons-leur cet abri sous une forme profitable.

Il y a deux moyens: remplacer le refuge des champs d'ajoncs et de paille dure par des bois ou des hangars économiques. La forêt est le fait du temps et elle conserve le froid et l'humidité en hiver ; or, l'humidité est nuisible aux brebis. Le hangar est l'œuvre d'un mois et oflfre un refuge tiède et sec aux organismes débiles.

Le procédé des Cavagnes pour conserver leur troupeau est européen avec les corrections que l'expérience locale suggère et en adoptant sans réserves des hangars amples et commodes.

Le développement et la conservation de l'agneau sont les points dominants dans la tâche de l'éleveur et le système est presque uniforme dans tous les établissements bien organisés. MM. Senillosa et Olivera Hermanos nous donnent leur procédé dans un autre chapitre. Claudio Stegman, l'éleveur accompli, le maître le plus compétent qu'il y ait dans la matière, et à qui je demandais en 1884 des règles fixes à ce sujet, m'écrivait :

w Les agneaux après six semaines accomplies doivent (( être nourris de fourrage sec, récolté tendre, de maïs bien « moulu ou même de vesce moulue qui est bonne aussi.

a Les agneaux ne doivent téter que trois fois par jour, « puis on les éloigne de leur mère.

« Les agneaux, une fois mis à part, restent dans le <( hangar en un endroit destiné à cet effet avec un râtelier « garni de fourrages pour qu'ils mangent pendant que les « brebis vont aux champs et puissent se nourrir tranquille- <c ment, ce qui leur permet d'être fortes et grasses tout à la a fois. »

Zo^ano, dans son précieux rapport, cité si souvent, ajoute :

« Les troupeaux se soignent aux champs, et sous hangars a quand le temps est mauvais ou pour les abriter contre les « rayons du soleil brûlant et les froids excessifs. On les sépare fi en plusieurs parts; l'une est formée de brebis mères et se c( subdivise elle-même, suivant la saison, en partie de brebis « ayant mis bas et partie de brebis à faire saillir.

<( L'autre part est formée des antenaises. On leur donne <i tous les matins, avant de partir pour les champs, une (( ration de maïs, de son et de luzerne sèche, dès qu'elles a ont trois semaines jusqu'à ce qu'elles soient âgées de deux a ans, époque où on les fait saillir.

« On donne aussi le matin aux brebis venant de mettre « bas, avant qu'elles partent pour les champs et tant que « dure rélevage de l'agneau, une ration de maïs, de son, de a lin et de fourrage sec ; le soir, de la luzerne verte. Le lin « est très bon pour que les brebis aient beaucoup de lait et (c que leurs agneaux deviennent gras.

(c Les agneaux mâles sont sevrés à l'âge de quatre mois,

«. plus ou moins, et sont élevés dans un hangar jusqu'à ce

« qu'on les vende; on les tond ordinairement en septembre.

« La monte des brebis se fait à la main après les avoir

« classifiées en choisissant le bélier convenable ; cette opérace tion se fait ordinairement avant de tondre les brebis.

« La monte se fait en octobre, novembre, décembre et « pendant une partie de janvier; ensuite, en mars et durant a une partie d'avril, se fait la seconde monte afin de faire « saillir les antenaises qui, à cette époque, accomplissent « leurs deux ans, ainsi que quelques brebis qui restent de la « première monte. Par conséquent la Cai^agne a deux agneaux « par an. »

Le régime alimentaire des agneaux suivi dans mes troupeaux du Carmen est analogue et il a pour base l'engraissement de la brebis par la luzerne et le maïs moulu dès que les animaux ont quatre semaines.

Les brebis dorment sous hangar en hiver, car elles-mêmes le recherchent.

Les maigres reçoivent une ration supplémentaire ; toutes ont une prairie à Therbe fine, abondante et, à la saison opportune, elles sont lâchées dans une luzernière tondue très bas.

Les brebis qui ont mis bas sont enfermées avec leur agneau dans des enclos de deux mètres carrés pendant les huit premiers jours. La brebis étant bien nourrie, son lait est abondant et crémeux. Dans un petit coffre il y a du sel commun pour Tagneau qui le lèche avec plaisir et dont laction digestive fortifie son faible estomac et en régularise l'appétit.

Le neuvième jour l'agneau sort au pré, joyeux et bondissant, portant un numéro rouge sur les deux flancs; d'un côté le numéro d'ordre dans le troupeau, de l'autre le numéro de la mère. Le* dernier sert à éviter les guachos ou rejetons abandonnés de leur mère. Le premier numéro passe à Toreille droite peu de jours après, imprimé à la machine et, à l'autre oreille, s'inscrit l'année de la naissance.

Cette numération ineffaçable correspond au livre de Registre du troupeau de réserve dont voici le modèle.

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