VIANDE
Sommaire : La viande de mouton. — Aspect général du marché. — Consommations locales. — Les premières tendances des éleveurs. — Existence d*animaax de boucherie d'espèces ovine et bovine. — Exportation de viande. — Le pays n*est pas préparé. — Initiative. — Évolution en dix ans. — Première entreprise. — Résultat décevant. — Lettre de M. Drahle. — Réaction et prospérité en i88â.
— Un million de moutons argentins en Europe. — Entreprises exportatrices.
— Les éleveurs en action. — Notable amélioration des troupeaux et des moutons d'abattoir. — Résistances vaincues par nos viandes. — Bouchers anglais à Buenos Aires. — Anecdotes curieuses. — Les prix du mouton argentin en hausse pendant trente ans. — Leur augmentation annuelle et leur avenir. — Baisse de prix en Europe et en Amérique. — Crise universelle. — Excédent énorme de viande dans le monde comparé à la consommation. — Résistance opposée à nos viandes par la politique économique de l'Europe.
— L'Europe arriérée et routinière. — Crise agraire en Europe et aux États- Unis. — Ses causes générales et locales. — Nos viandes y sont étrangères. — Les classes pauvres ec leur situation désespérée. — Influence calmante d'une nourriture saine et bon marché. — Erreurs des hommes d*État européens
— Guerre à nos viandes* — Représailles funestes pour rindustrie européenne
Il n'y a pas, à proprement parler, excès de production de viande dans* la République Argentine par rapport à la consommation.
Nos éleveurs en produisant la brebis spécialement pour en exploiter la laine n'ont pas répondu au but exclusif de fournir les marchés à viande comme le font l'Angleterre et l'Allemagne de nos jours. L'exploitation de la laine permet de conserver le capital et d'en recevoir la rente annuelle. La
viande est le capital même que la consommation fait disparaître.
Cependant si nos éleveurs ne se sont pas préoccupés tout d'abord du mouvement transformateur de la fourniture des marchés européens, ils ne négligèrent pas pour cela les exigences de la consommation intérieure, et c'est de là que vint l'idée d'augmenter la taille des animaux dans les troupeaux produisant de la laine.
La dépense de viande de mouton est en effet très grande non seulement par la consommation du public mais encore par celle des administrations de la plupart des exploitations rurales.
Cette consommation intérieure chaque année plus grande, d'une part, et, d'un autre côté, le fait de ne tuer que des mâles châtrés et de vieilles brebis en bon état, en éloignant de l'abattoir le cheptel de brebis jeunes et fortes, expliquent que nous n'ayons pas encore eu à supporter un excès de viande de mouton dans le pays malgré l'augmentation immense du nombre de brebis en trente ans.
On ressent moins aussi l'excédent de bêtes de boucherie ovines que de bêtes bovines, car les premières que l'on ne vend pas donnent au moins une laine remarquable, tandis que les secondes sont une charge sans rendements.
Les brebis argentines étant abandonnées en général aux conditions de la nature, ni le développement des moutons, ni leur état d'engraissement, ne répondent le plus souvent aux exigences des consommateurs européens.
La viande de mouton que l'on sert ordinairement à Buenos Aires provient d'un animal tendre, d'un an le plus souvent, mal soigné, pas assez développé. Les terribles besoins d'argent expliquent le sacrifice de ces moutons non préparés encore.
En 1880 nous n'exportions la viande de mouton que par
curiosité, et quand l'industrie frigorifique fit Te^sai de cette entreprise, elle nous prouva que le pays n'était pas assez préparé pour assurer l'exportation d'un grand nombre de moutons de boucherie dans des conditions tolérables pour les marchés européens.
Voilà huit ans que l'on a posé le problème de porter nos viandes de mouton en Europe, la solution en a été complète malgré les contrariétés inhérentes à tout mouvement nouveau et audacieux. En 1880 nous n'exportions rien; en 1887 un million de moutons a été embarqué pour la France et l'Angleterre et, en 1888, nous arriverons à deux millions si les troupeaux ont suffisamment de matière première à ofi^rir, ce qui n'arrive pas toujours.
La Compagnie The River Plate Fresh Méat Company, Limited^ dirigée par MM. Drable Hermanos du commerce de Buenos Aires, mérite qu'on lui dédie un honorable souvenir comme ayant commencé la première cette industrie, supportant des pertes qui montèrent à Sy. 000 livres jusqu'à ce qu'elle arrivât enfin à résoudre le problème d'une manière satisfaisante.
De 1884 a 1888 cette entreprise a exporté annuellement les quantités suivantes de moutons : 120.410 en 1884; — 124.970 en i885; — 179.600 en 1886; — 282.007 en 1887, ce qui indique un progrès évident. M. Drable m'écrivait en 1886, sous l'impression des difficultés et des pertes qu il venait de subir, ce qui suit :
« Quant à l'année présente, l'état de maigreur du bétail, « causée par le mauvais temps que nous avons eu cet « hiver, nous fait croire que le résultat ne sera pas satis- « faisant non plus. La compagnie a dû lutter contre la con- « currence énergique de la viande des autres pays et même <» de l'Europe ; le résultat de cette lutte a été de faire desu cendre l'article à un niveau inconnu jusqu'à ce jour et de
« produire un fait curieux : la viande se vendait moins cher « en Europe que sur le marché exportateur. Pour conclure, « cette entreprise n'a pas donné les résultats qu'en espéraient « ses initiateurs et l'avenir ne sera certainement pas enchancc teur si nos estancieros ne se préoccupent pas d'améliorer « les races et de les mettre en conditions de lutter avec celles « d'autres pays en prix et en qualité. »
Une réaction s'est produite en 1887 par rapport aux entreprises et à l'affaire en elle-même ; c'est ce que révèle le tableau suivant indiquant les quantités de moutons embarqués par les maisons exportatrices pendant cette année :
Sansinena 36o.ooo têtes.
Drable Hermanos 282 . 007 —
Terrason 184.492 —
Nelson 170.000 —
Il faut faire observer que l'entreprise Nelson appartient à des bouchers connus en Angleterre qui, après s'être opposés à la consommation de nos viandes, ont fini par y appliquer leurs capitaux et par faire manger à leur clientèle britannique des moutons argentins.
Les premiers inconvénients pour pénétrer sur les marchés européens sont vaincus. En Angleterre le producteur local et colonial a combattu nos viandes avec succès tout d'abord en amenant la baisse de prix indiquée dans la lettre précitée.
Le public fut prédisposé contre les moutons galeux du Rio de la Plata. Ici on ne vend pas les immondices de r Amérique du Sud, avait inscrit à sa porte certain boucher ; et il faisait payer très cher à sa clientèle les moutons mêmes de Drable Hermanos acquis en secret à vil prix.
Un haut personnage de la City mangeait tous les jours de la viande de mouton de Buenos Aires, vendue en contrebande, et comme provenant de troupeaux anglais. Un jour il lut un
article sur la viande de la Plata et ordonna à son domestique de lui en servir à son déjeuner pour contenter sa curiosité. Il la trouva détestable. Les jours précédents elle lui paraissait excellente !
C'est ainsi que nos viandes de mouton se sont établies solidement sur les marchés anglais et français. En France, on a déjà établi l'entreprise de boucheries vendant au détail appelée La Argentina. Les éleveurs nationaux, de leur côté, déploient une grande initiative depuis dix ans pour la préparation d'animaux de boucherie. Nos moutons d'aujourd'hui sont de beaucoup supérieurs à ceux de 1880 et cependant c'est à peine si l'impulsion est donnée dans ce sens.
Si les prix obtenus en Europe ne sont pas aussi élevés que le désireraient les entreprises, ils sont toutefois lucratifs et sans s'élever, leurs profits s'amélioreront avec le perfectionnement de nos troupeaux.
D'un autre côté, la crise que subit la viande est universelle ; on calcule en effet qu'il y en a dans le monde un excédent d'un million de tonnes sur la consommation — calcul fait d'après la production annuelle — la raison de cet excédent est due à ce que la population européenne emploie une autre nourriture de préférence à la viande. '
La baisse de prix des bêtes de boucherie se ressent dans les pays d'élevage depuis cinq ans et malgré cela les éleveurs argentins peuvent se vanter de ce que le prix des moutons a toujours été en augmentant pendant trente ans. Les races bien développées et grasses valent aujourd'hui le double de ce qu'elles valaient il y a huit ans, grâce à la demande des entreprises exportatrices qui, malgré le prix élevé, gagnent suffisamment pour étendre leur action et faire produire leurs capitaux.
Le gouvernement argentin a consolidé cette nouvelle phase de notre exploitation de la brebis en accordant des
primes aux entreprises exportatrices de moutons. La prime n'était pas nécessaire car l'affaire marchait par elle-même. Elle recevra cependant une nouvelle impulsion et il est probable que bientôt les entreprises ne trouveront pas assez de moutons pour répondre aux besoins de l'exportation.
Les engraissements naturels, instables annuellement, seront remplacés par l'engraissement artificiel de petits troupeaux entre beaucoup de mains et alors l'aflFaire sera brillante pour le producteur et les prix actuels doubleront.
La politique économique européenne s'alarme et s'étonne devant l'apparition des viandes de la République Argentine.
C'est une erreur. L'Europe qui guidait le monde jusqu'à ce jour commence à rester en arrière, prise dans les filets de la routine.
La crise rurale et agricole européennene n'est pas récente. Ce seul fait est la preuve manifeste de l'injustice de la France invoquant la crise pour combattre l'introduction de nos viandes en les frappant de droits d'entrée considérables .
Il est démontré que le prix de la viande a baissé d'un 3o o/o de 1884 à 1888 et que, dans cette même période de temps, l'introduction de moutons étrangers qui, en France, forme un 42 0/0 de la consommation totale, suivant les marchés les plus importants, a diminué considérablement.
L'importation argentine entre pour un chilfre insignifiant dans cette proportion. La crise agraire de l'Europe a d'autres causes plus graves. Le militarisme, l'esclavage prétorien des principales nations, au milieu de leur culture, est une cause commune à elles toutes.
Puis il y a les grandes causes locales ou particulières à chaque organisme : l'abus du crédit hypothécaire et l'épuisement de la terre en France et en Allemagne où le revenu est
impuissant à soutenir les obligations contractées et à payer les engrais ; de profondes plaies de l'organisme politique et social en Angleterre; l'impôt exagéré et la pauvreté du paysan en Espagne; la lourdeur des impôts, les difficultés politiques du passé, les maladies des végétaux et la dépréciation des produits en Italie.
Cette déplorable et persistante crise agraire en Europe rend plus profond le malaise public et plus difficile la solution des graves problèmes sociaux qui ont pour base la situation pleine d'angoisse du prolétaire.
On ne s'explique réellement pas que dans des moments aussi solennels les hommes d'Etat européens ne comprennent pas le calmant providentiel qu'amènent, pour ces organismes sociaux usés, l'augmentation et l'affluence de denrées alimentaire saines et à bon marché.
La concurrence sur une grande échelle des viandes de l'Amérique, de l'Océanie et de l'Europe produira la baisse des prix et facilitera la vie, la rendant plus tolérable et plus hygiénique pour le pauvre qui, désespéré de voir les siens souffrir de la faim, saisit le drapeau rouge qui conduit à la perturbation', quelquefois au cataclysme.
Malgré tout cela, la France, comme les bouchers anglais, a déclaré la guerre à nos viandes et le tarif douanier leur sera appliqué comme le fut à nos laines celui des États-Unis, jusqu'à ce que la raison publique le supprime bruyamment, comme cela arrivera sans doute un jour à Washington.
La guerre des tarifs déclarée par TEurope à l'Amérique est imprudente. On ne joue pas impunément avec le feu quand on a de la poudre plein les mains et les Américains du Sud pourraient bien commencer les représailles en fermant leurs marchés aux superbes et détestables babioles des fabriques européennes, ce qui serait une conquête pour le bon goût et même pour le bien-être des familles.
L'Amérique du Sud pourrait s'entendre avec les États- Unis^ altérés de marchés pour leurs admirables et peu coûteuses fabrications, et appliquer ainsi une terrible représaille aux manufactures européennes en aggravant la crise sociale qui fait tituber les civilisations épuisées du vieux monde.
Oliapitr-e XI"V