XVI PREFACE
Le motif principal de la page est une miniature représentant saint Michel triomphant et maintenant le Démon vaincu. L'Archange est couvert d'une armure complète, du harnais blanc — semblable à celui que portaient les chevaliers français de la première moitié du xve siècle — et revêtu d'un long manteau blanc doublé de pourpre; les ailes brillantes sont abaissées; la tête nue aux longs cheveux blonds est nimbée et le front est sommé d'une croix; de la main gauche, il tient par l'oreille un grand diable velu, à tête de taureau, armé de cornes et de griffes rouges, et de la main droite il brandit horizontalement une large épée.
Cette miniature est de tous points remarquable, et je suis heureux de pouvoir la reproduire. Elle a sa place tout naturellement marquée en tête d'un livre sur le Mont Saint-Michel, dont les monuments, élevés avec tant d'art et de foi, sont couronnés par le magnifique sanctuaire, réédifié et modifié depuis saint Aubert, mais où, depuis onze siècles, est vénéré saint Michel.
Puisse le glorieux Archange couvrir comme d'une égide ce modeste ouvrage, et le tenir sous la sauvegarde de sa toute-puissante protection.
Paris, mars 1877.
e rocher qui s'élève, majestueux, au milieu de l'immense estuaire s' étendant des côtes de la Normandie, au nord, à celles delà Bretagne au sud et jusqu'à la mer au nord-ouest, fut nommé le Mont Saint-Michel dès le viue siècle. L'obscurité qui couvre ses origines historiques est trop profonde pour que les récits des annalistes anciens et modernes puissent être rappelés, même à l'état de légendes.
Il ne subsiste sur l'antique rocher aucune construction remontant plus haut que le xie siècle; par conséquent, il ne reste aucune preuve de l'existence d'édifices qui y auraient été élevés antérieurement à cette époque. Cependant, par respect pour les anciennes traditions qui doivent être conservées, il est intéressant de reproduire quelques passages des chapitres que Dom Jean Huynes, dans son
Histoire générale du Mont Saint-Michel au péril de la mer, a consacrés à la fondation du sanctuaire primitif, érigé par saint Aubert à l'Archange saint Michel, ainsi qu'aux principaux événements qui ont marqué les premiers temps de l'Abbaye, du commencement du vnie siècle jusqu'à la fmduxr9. Selon les écrits de Dom Jean Huynes, saint Aubert, Évêque d'Avranches, éleva dans les premières années du vme siècle une église à saint Michel, qui plusieurs fois lui était apparu en songe : « Cest Evesque avoit faict assembler ses chanoynes et leur avoit tenu les propos suivants en présence de plusieurs :
« Mes très chers frères, le sujet pourquoy je vous ay aujourd'huy faict assembler icy est pour ce pays tout plein de resjouissance, mais pour moy tout plein de frayeur et de crainte. Il y a quelque temps que, m'estant mis le soir sur le lict pour prendre quelque repos, je vis en songe devant moy l'Archange S1 Michel, lequel me dist que je luy édifiasse un temple sur le Mont de Tombe (1) et qu'il vouloit
i. Ce Mont est appelé dans les vieux titres, Tumba; Monasterium S. Michaelis in Tumbd. Le mot Tumba signifie dans la basse latinité tout lieu élevé, et dérive de Tumulus, à tumendo. De Tumulus s'est fait le mot français Tumble, comme de Cumulus, comble. De Tumble s'est fait Tumbe, et, de là, Tumba. Le Mont Saint-Michel s'appelle Tumba, dont on a formé un diminutif à la montagne qui lui est voisine, mais plus petite, Tumba, Tumbula, Tumbella, Tumbcllana, Tombelaine. Voyez les Origines de Caen, par P. Dan. Iluet. — Histoire de la Sainte-Chapelle royale du Palais, par M. Sauveur-Jérôme Morand, chanoine de ladite église (Notes, pages 138 et 139), à Paris, M.DCC.XC.
là être honoré et reclamé ainsy qu'il étoit au- Mont Gargan. M'ayant dit cela il disparut. Je m'esveillay soudain et demeuray tout pensif touchant cette vision, et après plusieurs agitations d'esprit, je conclus que je ne devois croyre à cette révélation; d'autant disois-je que ce pourroit estre quelque illusion. Après cela quelques jours s' estant escoulez, le mesme Archange m'apparut comme auparavant, mais d'un maintien plus sévère, me disant que sa volonté estoit que je luy fisse bastir un temple au lieu où il m'avoit dit la première fois et que je luy devois obeyr sans tant de delay. Ces paroles m'esmeurent grandement et ne puz reposer le reste de la nuict. Je me mis donc à prier Dieu et à le supplier qu'il ne permît que je fus trompé et que, si c'estoit sa volonté que je fis ce qui m'avoit été révélé, il me fit connoistre son désir plus clairement, puisqu'il nous enseignoit, par son apostre et évaDgeliste saint Jean, d'esprouver les esprits sçavoir s'ils sont de Dieu. Et, ne me contentant de prier plus fervemment sa divine majesté sur ce sujet, je commençay à jeusner et veiller plus que de coustume et à sustenter les pauvres avec un soin très particulier, ainsy qu'avez peu voir ces jours passez, espérant que par le moyen de leurs prières j'obtiendrois ce dont mes péchez me rendoient indigne. Enfin hyer m' estant couché j'eu beaucoup de peine à m' endormir, la pensée de ces visions précédentes me venant toujours en l'esprit ; néamoins, à la parfin, la lassitude du corps assoupit tous mes sens. Estant ainsy endormy voicy que je vis cet Ar-
cange qui me reprenoit très-aigrement de mon incrédulité et, me blasmant d'estre trop tardif à croire, me donna un coup de doigt sur la teste dont vous en voyez la marque. Alors tout tremblant de peur je luy demanday à quel endroict du Mont de Tombe il desiroit qu'on luy érigea cet oratoire. Il me dit qu'il vouloit que ce fût au lieu où je trouverais un taureau lié qu'un larron a desrobé depuis nagueres et caché en ce Mont, espiant l'occasion de le pouvoir mener au loin pour le vendre, et m'a engagé de le rendre à celuy auquel il appartient. Quant à ce qui touche la grandeur de l'oratoire, il m'a dit que ce seroit tout l'espace que je trouverois foullé des pieds du taureau. »
« Ces paroles si naifves du S* Evesque ne causèrent aucun doute es esprits des assistans, et de plus ils voyoient de leurs yeux en sa teste le trou que l'Arcange luy avoit faict, qui estoit une preuve très certaine de la vérité de son dire. Car un chacun sçavoit qu'il n'avoit auparavant ce trou et qu'humainement il ne pouvoit estre en santé comme il estoit et le fut l'espace de quinze ans qu'il survescut ayant une telle blessure (1) ».
En 708, e Sainct Aubert qui avoit applauy, assisté de
l'ayde divine, toutes les difficultez qui se rencontroient au lieu où il faisoit bastir Téglise et qui sçavoit de quelle
1 . Dom Jean lliiyncs (Histoire générale du Mont Saint-Michel au péril de la mer).
grandeur la vouloit l'Arcange S* Michel, commença à la faire
ériger, y aydant aussy luy mesme et la fit bastir, non
point superbement ou avec beaucoup d'artifice, ains simplement en forme de grotte, capable de contenir environ cent personnes, désirant qu'elle fût semblable à celle que le glorieux S* Michel avoit luy mesme creusée dans le roc du Mont-Gargan, et nous voulant montrer par là que ce n'est point tant aux temples extérieurs que Dieu requiert de la somptuosité et magnificence comme en nos cœurs, qui
sont les temples du Sainct-Esprit (1) »
Après la consécration de sa chapelle (le 16 octobre 709), saint Aubert fonda l'abbaye du Mont-Tombe en instituant un collège de douze clercs ou chanoines pour « s'employer à célébrer l'office divin lesquels il dotta de
rentes et revenus suffisants pour leur nourriture et vestière, leur donnant pour cet effect les villages d'Huynes et de Genest. Ayant pourveu au vivre des chanoynes par ce moyen, il restoit en peine pour leur boire, car durant sa demeure sur cette montagne il avoit reconnu que la disette d'eau douce, qui est la chose plus nécessaire pour la conservation de l'estre humaiu, y estoit continuellement et que ce seroit chose fort difficile, voire presque impossible à ceux qui y demeureraient d'en aller quérir une lieue loin. C'est pourquoi il se mit en prières et ceux qui estoient avec luy firent le mesme pour supplier Notre Seigneur,