Voir le Cellier
land de cette place, il vint en ce Mont le vingt deuxiesme de rnay la susditte année la veille de l'Ascension, accompagné de cent maistres et se logea en la ville sans faire paroistre aucun mauvais dessein ains toute sorte de bienveillance envers le Gouverneur et ceux de ce Mont. Et le lendemain, entre neuf et dix heures du matin, commença à monter avec ses gens armez pour faire monstre, disoit-il, à la garnizon en qualité de Gouverneur de basse Normandie et aussy pour prier l'Arcange Saint-Michel. Mais d'autant qu'il estoit suivy de tous ses gens armez, Henry de la Touche Escuyer, sieur de Campsguet, frère puisné et Lieutenant du sieur Querolland en cette place, sortit du corpsde-garde et luy alla représenter qu'il trouvast bon que tous ses gens n'entrassent armez, crainte de desordre et suivant les droits de cette place. Que neanlmoins ledit sieur Marquis pourroit entrer avec ses armes et, pour son respect, partie de ses gens armez, pourvu qu'il luy plust en régler le nombre, ce qui fut trouvé bon et dit que six seulement le suiveroient. Lors Campsguet s'avança vers le corps- de-garde et Belle-Isle le suivant fut receu par le Gouverneur Querolland avec tous les honneurs possibles. Cependant tous les gens du susdit Marquis entroient avec leurs armes. Ce que voyant, le corporal ferma la porte, de quoy s'appercevant ledit Marquis, il dit au sieur Querolland qu'il desiroit que tous ses gens entrassent, qu'autrement il sortiroit. Et luy estant demandé quels des siens il desiroit faire entrer, ledit Querolland fit ouvrir la porte.
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Ce que voyant ledit Marquis fit geste de vouloir sortir et, descendant jusques à la porte, mit la main à l'espée, tua le corporal et se tournant vers le sieur de Campsguel luy fit la même chose. Incontinent ses gens mirent les mains aux espées et pistolets et attaquèrent ledit sieur Querolland et ses gens qui, ne se deffiant d'une pareille action, eurent du pis en ce premier combat et sept, outre les deux susdits, y perdirent la vie. Les autres, qui n'estoient encore que blessez, furent contraincts de se retirer. Cependant le marquis de Belle-Isle et ses gens se rendirent maistres du corps-de-garde jusques à ce que ledit sieur de Querolland, ayant rallié quelques uns des siens, retourna au combat où le marquis de Belle-Isle fut tué et le sieur de Villebasse, son confident, et plusieurs de ses gens blessez qui mirent les armes bas voyant leur chef par terre. Le gouverneur Querolland fut blessé de dix huict coups tant d'espée que de pistolet. »
« Ces deux adversaires, Boisuzé et Belle-Isle, estant en l'autre monde, les habitans de Pontorson, qui tenoient le party des Religionnaires et prétendus reformez, restoient à surmonter. Iceux plusieurs attentèrent contre ce Mont, mais toujours à leur confusion. Ils y estoient déjà venus l'an mil cinq cens nonante et un, le dix neufiesme de juin, environ demye-heure après mi-nuict, pour surprendre les gardes au despourveu, mais estant descouverts ils s'enfuirent plus vite que le pas. Ils reveinrent l'an mil cinq cens nonante quatre, le vingt septiesme de janvier, environ une
heure après mi-nuict et attachèrent un pétard à la fenestre de Tescurie des Trois-Roys et y ayant faict une bresche, entrèrent environ une quinzaine, qu'on repoussa incontinent et un d'entre eux fut tué sur la place. Or, nonobstant ces deux efforts inutiles, ils tentèrent encore l'an mil cinq cens nonante huict, le second jour de febvrier, à minuict, de le surprendre ; mais, estant montez par devers les poulins jusques au pied des bastimens et se voyant descouverts, ils en descendirent si hastivement qu'un d'eux s'y rompit le col et fut trouvé mort le lendemain sur les grèves. »
« .... La femme du marquis de Belle-Isle, grandement marrye de sa mort et ne pouvant procéder en justice contre ceux qui l'avoyent tué, d'autant que luy seul estoit coupable, se résolut défaire mourir par trahison le sieur Querolland. A cet effet elle convint avec un certain vaultrien, nommé Nicolas Le Mocqueur, qui s'introduisit en l'amitié dudit Querolland et demeura plus de deux ans avec luy en ce Mont, jusqu'à ce qu'un jour du moys de septembre, l'an mil cinq cens nonante neuf, le sieur Querolland estant sorty seul de la place et monté à cheval pour aller conduire sur les grèves un Gentilhomme de ses amys, ledit Le Mocqueur prit ce temps pour exécuter son dessein et, montant sur un bon cheval dudit Querolland, feignit d'aller au devant de luy. L'ayant rencontré sur les grèves, le sieur Querolland luy demanda où il alloit, il dit qu'il venoit audevant de luy et, l'ayant laissé passer
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deux ou trois pas devant, mit doucement un pistolet en la main et l'approchant, luy donna dans la teste et le tua, à la veue de ceux de ce Mont, puis fit sa retraicte chez une personne de qualité, ennemye dudit Querolland deffunct. Ainsi mourut le Gouverneur Querolland, le corps duquel fut apporté en ce Mont et enterré en la chapelle Saint- Roc Quant audit Le Mocqueur il fut condamné d'estre
roué et, ne pouvant lors estre pris, il fut mis en effigie sur la porte de la ville de ce Mont, et, sept ans après, pris en la ville de Paris et amené à Coustances, il fut exécuté le sixiesme de juillet mil six cens six. Pour la femme du Marquis de Belle-Isle, elle se repentit de son péché, fit de son gré plusieurs pénitences et, ayant passé cinq ans de veufvage, s'en alla rendre religieuse aux Feuillantines de Tholose et institua après la congrégation du Calvaire. »
« Pierre de la Luserne, sieur de Brevant, succéda audit Querolland au gouvernement de cette place et en vint prendre possession la mesme année (1599), le huictiesme
jour de décembre Durant sa vie, il fit condamner, à
Rouen, les paroissiens d'Ardevon qui refusoient de venir faire le guet en cette place » (1).
Avec le xvi6 siècle les guerres civiles et religieuses prirent fin. Si le Mont Saint-Michel eut encore quelques alertes pendant les premières années du siècle suivant, il n'avait plus à redouter les dangers que ses défenseurs
!. Dom Jean Huynes {Histoire générale, etc.).
avaient su conjurer en des temps périlleux. Une garnison assez nombreuse (1) tenait la ville ainsi qu'une partie du Monastère. Cette occupation fut cause de nombreuses querelles entre les soldats, les Religieux et les habitants de la Ville. En 1667, l'Abbé commendataire, Jacques de Souvré, obtint du Roi Louis XIV la restauration des anciens privilèges accordés à l'Abbaye par les Rois de France ; les Abbés firent garder eux-mêmes le Monastère ainsi que la Ville. « Après le deslogement de la garnison (21 décembre 1667), nostre R. P. prieur (Dom Mayeul Gazon), suivant le mandement de monsieur nostre Abbé
et Gouverneur (Jacques de Souvré) , prit le soin de
toutes choses comme Lieutenant de M. nostre gouverneur en son absence; fit diviser toute la bourgeoisie en six escouades, chacune composée de 9 à 10 hommes, dont une escouade mouleroit tous les jours en garde à la porte de la ville, dont trois hommes de cette escouade seroient
t. Sous les ordres des Gouverneurs — nommés par le Roi ou ceux qui achetèrent la charge à beaux deniers comptants — : Pierre de la Luserne, sieur de Brevant, 1599 à 1626 ; Richard, son fils, 1626-1636; Henri de Bricqueville, marquis de la Luserne et d'Aranville, 1636-1642; Gabriel de Bricqueville, son fils, âgé de treize ans; la marquise d'Alferac, qui acheta la charge pour son fils, âgé de quatre ans, et qu:elle revendit, en 1658, au marquis de la Garde, parent du surintendant des finances Fouquet, lequel céda son gouvernement en 1661, pour la somme de dix mille escuskM. de la Chastière, 1661-1666 (Tourangeau, de la maison de Condé) ; ce fut le dernier gouverneur. Il démolit en 1666 le fort de Tombelaine et Y Église Prieuré située dans ledit fort de Tombelaine.
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tirés pour garder jour et nuit la porte d'en haut du chasteau avec un de nos trois portiers que nous avons rétablis à la seconde porte, lequel à la manière accoutumée et suivant l'ancienne coustume, avant l'usurpation susditte du dernier Gouverneur la Chastière, apporte tous les soirs la moitié des clefs du chasteau, les portes estant fermées, à la porte du R. P. Prieur et le matin les vient quérir pour ouvrir les portes du chasteau. Mais, le Gouverneur n'estant résidant, on porte toutes les clefs à nostre R. P. Prieur, et, pour les clefs de la ville, en l'absence de monsieur le Gouverneur elles sont portées les soirs en la maison du Capitaine ou Sergent des habitants » (1).
Jusqu'à cette époque, les Remparts avaient été entretenus par les Gouverneurs de la place, mais dès la fin du xvne siècle ils furent à peu près abandonnés. Au commencement du xvme siècle, au milieu des querelles et des procès qu'ils soutinrent contre leurs envahisseurs, les Abbés ne songèrent guère à réparer leurs murailles dont l'existence n'était plus, d'ailleurs, absolument nécessaire pour assurer leur sécurité. Dans les premières années de son règne, Louis XV reprit possession d'une partie de l'Abbaye, dans laquelle il renferma des prisonniers d'État et imposa une garnison à la place; en
1. Dom Estienne Jobart, Ms. d'Avranches, n° 209 (publié par M. E. de Robillard de Beaurepaire).
1731, ce Monarque ordonna que des réparations fussent faites aux Remparts qui, d'après l'édit de 1681, faisaient partie du domaine de la Couronne.
Deux dessins au crayon teintés, conservés à la Bibliothèque nationale, indiquent l'état des murs de la Ville à cette époque. Ils représentent, l'un : le côté sud (1) constatant les défenses de la place en partie ruinées dans leurs couronnements; l'autre, vue du sud-est, porte pour titre: Aspect du Mont Saint-Michel en Normandie; les Tours du Roi, de l'Arcade et celle dite de la Liberté ont encore leurs crénelages et leurs toitures coniques. La Tour, qui se nomme aujourd'hui Tour basse, est découverte, maison voit encore son crénelage et ses mâchicoulis à la même hauteur que ceux des murailles adjacentes. Un devis des dépenses accompagnait ces dessins et nous reproduisons le procès-verbal (2) de la mise en adjudication des ouvrages nécessaires :
« Réparations ordonnées aux murailles du Mont Saint- Michel par arrest du 21 aoust 1731.
« Le ST de Caux, ingénieur en chef sur les costes de Normandie, a esté envoyé au Mont Saint-Michel pour y
i. Cette figure montre les bâtiments de l'hôtellerie avec sa triple toiture, au-dessus desquelles on voit la Tour sud du portail de l'Église, l'une des deux Tours de Robert de Torigni; la Tour du nord s'était écroulée en 1300 ; cette Tour du sud est crénelée à la base de la pyramide du clocher.
2. Conservé avec les dessins. — Bibl. nat., dépôt des Estampes — Topographie de la France — Manche.
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faire un devis des réparations nécessaires à faire aux murailles de lad0 ville.
« Ce devis a monté à la somme de 57,146 liv. et il a esté ordonné, par arrest du 5 avril 1731, qu'il seroit procédé à l'adjudication au rabais et que le payement de ces ouvrages seroit fait par les sous-fermiers des Domaines de la Généralité de Caen, auxquels il en sera tenu compte par Sa Majesté, sauf à estre pourvu au remplacement de ladQ somme en trois années sur la Province de Normandie.
« Ce remplacement a esté ordonné par arrest du 21 aoust suivant, et il a esté ordonné que cette somme sera imposée en deux années consécutives, à commencer de Vannée 1752, sur tous les habitons taillables des trois Généralités de la Province de Normandie, au marc la livre de leur taille. »
Il ne nous est pas possible de déterminer les parties des murs qui furent réparées vers 1731 ; mais c'est saus nul doute à cette époque que la Tour, dite Tour basse, fut abaissée, terrassée et disposée en batterie barbette, dont les épaulements et les embrasures ont tous les caractères des ouvrages militaires du temps (1).
A partir de 1731, si Ton ne trouve plus de traces des réparations faites aux Remparts, on voit beaucoup trop de preuves de l'état d'abandon dans lequel ils furent
1 . D'après le système des fortifications inventées ou perfectionnées par Vauban.
laissés; ils ne furent même pas compris dans le classement des places de guerre fait par la loi du 10 juillet 1791. Non-seulement on ne les entretient plus, mais encore, en 1797, les Commissaires du District d'Avranches vendirent, pour une somme minime, la Tour Gabriel à un des habitants de la ville. Aussi le temps a-t-il pu faire sans entraves son œuvre destructive, et, si l'enceinte de la ville existe encore de nos jours, elle doit uniquement sa conservation à la construction robuste de ses murailles.
Une ordonnance du 2 avril 1841 classa la ville fortifiée du Mont parmi les places fortes de la France, cependant nul travail n'y fut fait. Au contraire, les Tours du Nord et celle de la Liberté, dont les voûtes supérieures s'étaient effondrées, furent remplies de terre sans qu'on y fît aucune réparation. Un autre décret du 19 septembre 1 855 déclassa les Remparts; ils furent dès lors complètement oubliés, sauf par les habitants de la ville, qui firent leurs magasins dans une partie des murs et des embrasures des meurtrières, et qui transformèrent les terrasses des Tours et les escaliers ruinés en jardins ou en potagers.