DU GOUVERNEMENT
Le chef du gouvernement en Egypte était un pâchâ dont le pouvoir , limité par le grand et le petit dyoûân , consistait à présider ces assemblées, à sanctionner leurs résolutions, et à donner les ordres nécessaires pour qu'elles fussent exécutées1. Son kyâhyâ et le defterdâr prenaient ses ordres avant les délibérations, et lui rendaient compte des décisions dont elles étaient suivies. Il résidait dans la citadelle du Kaire; ses fonctions expiraient au bout d'un an , à moins qu'un firman du grandseigneur n'en prorogeât l'exercice.
Les Orientaux donnent le nom de dyoûân à toutes les assemblées qui s'occupent de gouvernement et d'administration. Solymân attribua au grand dyoûân le droit exclusif de statuer sur les affaires générales du pays, dont la direction ne fut pas réservée à la Porte ; il chargea le petit dyoûân , ou le dyoûân proprement dit , de
1 II assistait aux dyoùàns en se te- qui donnait sur le lieu de Passera nant derrière le rideau d'une fenêtre blée.
1 expédition des affaires courantes : toutes les parties de l'administration étaient de son ressort, à l'exception de celles que leur importance faisait traiter dans le grand dyoûân ; il s'assemblait tous les jours dans le palais du pâchâ. Le kyâhyâ de cet officier, le defterdâr, le rouznâmgy , un députe' de chacun des corps de l'armée, le commandant et les principaux officiers de ceux de Metfaraqah et de Tchâouchyeh , siégeaient à ce conseil ) ils étaient membres nés du grand dyoûân , qui se composait en outre de Pémyr hâggy , du qady du Kaire , des principaux cheykhs descendans de Mahomet, des quatre moufty u'iemâ1 , et d'un grand nombre tfogâqlu. Les ordres de la Porte s'adressaient au grand dyoûân ; mais ils étaient reçus par le pacha, qui avait seul le droit de convoquer cette assemblée.
Les troupes victorieuses que Selym laissa en Egypte , furent partagées en six ogâq; on en forma un septième* avec les Mamlouks échappés à la ruine de leur monarchie, qui promirent fidélité au sultan, et demandèrent à servir dans ses armées. Ces bandes , favorisées par des concessions importantes, formèrent à-la- fois la garnison et le peuple dominant en Egypte , s y fixèrent par des mariages qui transmirent leurs prérogatives à leurs descendans, de même que l'obligation du service militaire auquel elles étaient assujetties. Chaque ogâq avait
1 Chefs des quatre sectes ortho- Gâmoulyân; .
doxes de la communion d'CTmar. Tâfekgyân ;
* Les sept ogâq étaient désignés Sarâkseh;
par les dénominations suivantes: Moustqfazân, ou janissaires;
Metfaraqah ; A'zabân .
Tchâouchyeh;
un ou plusieurs effendy chargés de percevoir ses revenus, de payer sa solde, plus ou moins forte suivant son arme et la nature de son service, et d acquitter les dépenses générales du corps. Les affaires de logâq se traitaient dans un dyoûân ou conseil d'anciens, composé d'officiers et de quelques sous-officiers de tous les grades , qui recevait les comptes des e^jfe/ufy, disposait des places inférieures , présentait des sujets au pâchâ pour occuper les plus élevées , quand son choix devait être confirmé par ce magistrat. Les ogâqlu qui avaient entrée au dyoûân , devaient résider au Kaire , et ne pouvaient exercer aucune charge qui les /aurait éloignés du siège de ce conseil : ils étaient décorés , ainsi que les autres officiers , d'un costume qui variait suivant leur grade. La force réunie des ogâq aurait dû produire une armée de vingt mille hommes ; mais ce nombre , déterminé par le sultan Selym, fut rarement complet. Quoique l'Egypte dût être leur station habituelle , ils n'étaient pas dispensés de fournir des détachemens qui servaient passagèrement dans les armées et dans les autres provinces de l'empire. Logâq des janissaires était le premier en ligne pour marcher partout où le grand-seigneur jugeait à propos de l'employer; Faghâ qui en avait le commandement, général de l'armée plutôt que simple chef de corps, étendait son autorité sur toute la milice.
Soly mân créa vingt-quatre beys tableh hhâneh \ parmi
1 Tableh khaneh veut dire ayant autres parties de l'empire, le droit
droit d'avoir une musique. En Tur- d'avoir un corps de musique à sa
quie, ce droit est un des symboles suite. Des musiciens entretenus à ses
du pouvoir. Le pàchà du Kaire par- fraisluidonnaient,à certaines heures
tageait avec ses collègues, dans les du jour, des concerts proportionnés
DE L'ÉGYPTË. £5
lesquels douze reçurent des attributions spéciales et déterminées, tandis que les autres furent destines à remplir des missions extraordinaires , ou à relever ceux de leurs collègues dont les fonctions expiraient après un an d'exercice.
Les douze premiers étaient ,
Le kyâhyâ du pâchâ;
Les%ois capitans beys, commandans des places de Soueys, Damiette et Alexandrie; i Le defterdâr?** L'émyr hâggy; L'émyr khazneli ;
Les cinq gouverneurs des provinces de Girgeb, Bahyreh, Menoufyeh, Gharbyeh et Cliarqyèh.
Le kyâhyâ, le defterdâr et l'émyr hâggy , étaient les seuls beys qui entrassent au dyoûân.
La dignité de defterdâr rendait dépositaire du registre des propriétés. Les titres de possession conférés au nom du sultan n'étaient valables qu'après un visa de cet officier, constatant leur inscription sur son livre.
L'émyr bâggy portait à la Mekke et à Médine les présens qui y étaient envoyés annuellement au nom du grand-seigneur, et protégeait la caravane qui se joignait à lui pour arriver aux saints lieux avec sécurité.
L'émyr khazneh conduisait par terre, à Constantinople , la portion des revenus de TÉgypte qui devait être versée dans le trésor du sultan.
au rang qu'il occupait parmi lespà- les beys étaient traités comme les châs; car ils faisaient connailrc s'il fâchas à deux queues, était pâchà à deux ou à trois queues :
46 MÉiMOIRE SUR LES FINANCES
Les provinces de Qelyoubyeh, Mansourah, Gyzeh et Fayoum , étaient gouvernées par des Mchef, dont l'autorité avait la même étendue et la même durée que celle des beys ; les actes des uns et des autres devaient être munis du consentement des tchourbâ^y et antres ogâqlu qui formaient le dyoûân particulier delà province.
A l'exception du kyâhyâ et des commandans de Soueys, de Damiette et d'Alexandrie, les autres beys étaient désignés par le dyoûân , confirmés par le pâchâ et par le grand-seigneur. Les premiers, envoyés par la Porte , perdaient le titre de bey , quand le terme de leur mission les rappelait à Constantinople : ceux-ci le conservaient à perpétuité , parce que leur dignité était inamovible , quoique leurs fonctions , bormis celles du bey defterdâr, changeassent toutes les années.
D après une opinion généralement adoptée, on prenait les beys dans Togâq de Metfaraqah : ils cessaient d'appartenir à la milice, dès que le choix du dyoûân les avait élevés a cette dignité.
La Porte s était réservé le soin de pourvoir au commandement et à la défense des ports et des places de Soueys, Damiette et Alexandrie, parce que ces villes, situées de manière à ouvrir l'accès de l'Égypte, défendue sur le reste de ses frontières par des déserts qui la séparent de peuples peu redoutables, préservaient le pays de toute invasion dangereuse, en même temps qu'elles assuraient plusieurs entrées aux troupes ottomanes , en cas de révolte de la part de ses habitans : leurs garnisons , renouvelées tous les ans , étaient envoyées de Constantinople avec les trois gouverneurs
qui en avaient le commandement. Quoique ces officiers fussent au nombre des beys, ils n'appartenaient à l'Egypte que par le séjour qu'ils y faisaient ^ et par les subsides qu'ils recevaient du trésor public pour leur traitement et l'entretien de leurs troupes ; sous les autres rapports , ils étaient étrangers au pâchâ et au dyoûân du Kaire, et ne reconnaissaient que les ordres du grandseigneur.
La soumission et la tranquillité de l'Egypte justifièrent pendant deux siècles la sagesse des vues deSelym et de Solymân. Au bout de cette période , le pâchâ du Kaire , ayant osé se révolter, fut arrêté par le dyoûân, et traduit à Constantinople, où on le punit de mort. Cette preuve de fidélité valut à ce conseil le droit de déposer les pâcbâs. L'ambition d'Ibrâhy m et de Rodouân , kyâhyâs des ogdq des janissaires et des a'zab, ne tarda pas à menacer le pouvoir excessif que le dyoûân devait à cette concession. Parvenus à se perpétuer dans les places annuelles dont ils étaient pourvus, ils se servirent des ogâq pour dominer dans ledyoûân , et deleurs Mamlouks pour asservir les ogâq eux-mêmes. Jusqu'alors les Mamlouks, simples esclaves achetés par les beys et les ogdqlu, ne formaient pas une milice particulière; on n'en avait vu qu'un petit nombre qui, après avoir été admis dans les ogdq, étaient parvenus aux premiers emplois, lbrâhym et Rodouân éloignèrent les Turks de toutes les places importantes, pour les distribuer à ces étrangers. Les Mamlouks du premier étaient si nombreux et si puissans quand leur maître mourut, qu'ils détruisirent le parti de Rodouân , et s'arrogèrent
une sorte de souveraineté', en de'fe'rant à leur nouveau chef le titre de cheykh el-beledy ou de prince du pays'.
A'Iy-bey , revêtu de cette dignité' dix-sept ans après sa création3, prétendit à une indépendance absolue : ses talens et son audace la lui auraient peut-être acquise, sans les intrigues qui le rendirent injuste envers Mohammed-bey, son Mamlouk; celui-ci, forcé de se déclarer sou ennemi pour défendre sa vie, le combattit avec tant davantage, qu'il le réduisit à fuir du Raire et à se réfugier en Syrie. Le cheykh Dâher, qui commandait à Acre, uni d'intérêts avec A'iy , à qui il avait donné l'exemple de la rébellion contre la Porte, lui fournit un asile et des secours; mais A'iy-bey, trop pressé de réparer sa disgrâce , ne rentra en Egypte que pour périr des blessures qu'il reçut au combat de Sâlehyeh 3.
Son vainqueur gouvernait à peine depuis trois années, que ses ressentimens particuliers contre le cheykh Dâher , et les ordres de la Porte , le déterminèrent à envahir la Palestine, 11 était maître de Jafâ et d'Acre, quand une maladie contagieuse termina sa carrière.
Mourâd et Ibrâliym beys, héritiers de son pouvoir, dominèrent sans contradiction durant quelques années. Au bout de ce terme, Ismâ'yl-bey,. ancien Mamlouk d'Ibrâhym kyâhyâ des janissaires, mécontent d'être éloigné de l'administration , souleva contre eux un parti
1 II est important de ne pas con- interrompue depuis la conquête de
fondre ces Mamloulcs avec les Mam- l'Egypte par Selym.
loulcs plus anciens, connus dans a En 1180 de l'hégyre, 1767 de
Tliistoire sous le nom de Circas- notre ère.
siens, dont l'existence politique était 3 En 1773.
DE L'ÉGYPTE. ^9 qui les contraignit de se retirer dans le Sayd. Ismâ'yl les ayant poursuivis, Haçan-bey, chef des Mamlouks de la maison d'A'ly, qui jusqu'alors avait fait cause commune avec Ismâ'yl , passa du côté de ses adversaires , à qui cette défection fit recouvrer tout ce qu'ils avaient perdu. Ismâ'yl, forcé de fuir en Asie, eut recours à la Porte, qui le relégua à Brousse. Mourâd et Ibrâhym jouirent , après cette crise, d'une longue prospérité : ils en abusèrent pour éluder les ordres du grand-seigneur, usurper ses revenus, et tyranniser les peuples.
Leur souverain , lassé d'une conduite peu différente d'une révolte, chargea le capitan pâchâ de les punir'. Les deux beys n'attendirent pas son arrivée au Kaire. Une partie de la haute Egypte était occupée par lsmâ'yl-bey, qui s'était évadé de son exil, et par Haçanbey, qui avait rompu avec eux. Mourâd et Ibrâhym, attaqués du côté du Kaire par les troupes du capitan pâchâ, pris en queue par les Mamlouks d'Ismâ'yl et de Haçan , résistèrent aux uns et aux autres. Le capilan pâchâ , rappelé à Constantinople pour aller combattre les Russes , transigea avec ceux qu'il n'avait pas encore pu soumettre, en leur abandonnant la possession de plusieurs districts de la Thébaïde.
Ismâ'yl et Haçan beys , qu'il laissa maîtres du Kaire, du Delta et des provinces limitrophes, se concilièrent la bienveillance de la Porte par une soumission dont leurs prédécesseurs avaient perdu l'usage; mais, au bout de quatre ans, une peste, plus meurtrière que toutes celles dont on conserve le souvenir , fit périr la plus grande
■ En 1786.
É. M. xit. 4
5o MÉMOIRE SUK LES FINANCES
partie des Mamlouks du Kaire , et Ismâ'yl lui-même. O'smân bey tobal , son successeur , croyant avoir tout à craindre de Haçan bey , ne vit de salut pour les siens que dans le rappel de Mourâd et d'Ibrâhym : le pâchâ favorisa leur rétablissement, qui fut préparé avec tant d adresse, que les Mamlouks de Haçan, pris au dépourvu quand ces deux bey s parurent aux portes du Kaire, se virent réduits à fuir sans combat, et à chercher un asile dans le Sa yd.
Mourâd et lbrâhym , replacés à la tête du gouvernement , ne tardèrent pas à renouveler les abus de pouvoir qui avaient signalé la première époque de leur administration : ils semblaient avoir acquis le droit de braver leur souverain, d'opprimer l'Égyute, et d'insulter à tous les peuples , quand un grand capitaine mit un terme à leur domination.
On connaît actuellement les causes qui y en défigurant le gouvernement dont Selym et Solymân fondèrent l'existence, ont ramené les Mamlouks en Égypte.
Nous allons exposer les principes de propriété admis dans cette contrée.