LA NUBIE ET LES BARABRAS
Par M. COSTAZ,
Membre db l'Institut d'Égypte.
On donne ordinairement le nom de Nubie à la portion de la vallée du Nil qui est située entre l'Égypte et le royaume de Sennâr.
Nous n avons , en Europe , que des notions fort vagues et fort bornées sur ce pays. Les anciens même, qui ont mieux connu que nous l'intérieur de l'Afrique, ne nous ont transmis sur la Nubie que très-peu de renseignemens. Les Français n'y ont pas pénétré assez avant et ne s'y sont pas arrêtés assez long-temps pour que l'on soit en état de remplir le vide qui existe dans cette partie de nos connaissances géographiques. Je crois qu'il ne sera pas sans utilité de communiquer au public quelques faits que j'ai recueillis pendant le séjour que je fis à Philae, au mois de septembre 1799.
Les babitans de la Nubie diffèrent essentiellement de tous les peuples qui les environnent. Ils sont voisins des Egyptiens du côté du nord; ils ont au sud les Nègres
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du Sennâr; diverses tribus d'Arabes errent sur leurs flancs , dans les déserts situés à l'orient et à l'occident du Nil : cependant les Nubiens ne sont ni Arabes , ni Nègres , ni Égyptiens ; ils forment une race distincte , ayant sa physionomie et sa couleur particulières; enfin ils parlent une langue qui leur est propre, et dans laquelle ils se désignent sous le nom de Barâbras,
A quelques kilomètres au-dessus de Syène , principalement dans le voisinage de Philae, l'horizon est borne de tous côtés par des montagnes formées d'énormes masses de granit et de grès rouge, irrégulièrement entassées ; deux de ces montagnes , qui , dans leurs sinuosités , demeurent toujours à peu près parallèles l'une à l'autre, bordent le Nil et l'encaissent étroitement. Ce chaos de roches escarpées , leur couleur sombre et brûlée, donnent à toute la contrée un aspect de bouleversement et de désolation avec lequel contrastent de la manière la plus inattendue et la plus heureuse les masses régulières , les belles colonnades des édifices antiques que l'on aperçoit dans l'île de Philae : ces magnifiques monumens se détachent du site environnant par une teinte blanchâtre et douce, qui repose agréablement les yeux; après des milliers d'années d'existence, ils paraissent neufs comme les édifices de Paris les plus récemment construits.
Entre l'île de Philae et Syène, le Nil est parsemé d'une multitude innombrable de rochers de granit qui s'élèvent du fond de son lit comme autant d'îlots. Le fleuve court se briser contre ces écueils , ou s'engouffrer dans leurs intervalles avec une impétuosité et une agita-
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tion extraordinaires: toute sa surface blanchit; on dirait qu'il est entièrement réduit en écume. Le choc des vagues et le fracas des brisans produisent un mugissement continu , que l'écho des montagnes répète et prolonge au loin. Cet ensemble d'effets forme clans ces lieux déserts un spectacle qui émeut profondément les ames.
Ce point est fameux sous le nom de cataracte de Syène -T cependant, à proprement parler, ce n'est point une cataracte. Le Nil y est, à la vérité, rapide, tumultueux et bruyant : mais on n'y voit point de ces grandes chutes d'eau que l'on est accoutumé à désigner par le nom de cataractes ; une partie des eaux du fleuve s'écoule même dans un canal continu , que les barques peuvent remonter lorsqu'elles sont favorisées par un bon vent, dans la saison des hautes eaux. La véritable cataracte se trouve à plusieurs journées au-dessus de celle de Syène1 .
Au pied des rochers qui encaissent le Nil, on rencontre assez fréquemment des espaces où , l'atterrissement étant favorisé par des accidens de configuration , les dépôts annuels du fleuve ont formé et entretiennent un peu de terre cultivable. Partout où cette circonstance favorable se présente, les Barâbras ont planté des dattiers et établi des roues à chapelets qui servent à élever l'eau pour l'arrosement des champs , dans lesquels sont cultivées l'espèce de millet appelée dourah, et quelques plantes légumineuses.
• Pour connaître la cataracte de qui s'en est occupé d'une manière
Syène clans tous ses détails , il faut spéciale , et qui a traité ce sujet avec
consulter la Description Je Syène le Roin qui distingue toutes ses re-
et des cataractes, par M. Jomard, cherches.
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Il règne au milieu de ces rochers une chaleur accablante. Quoique nous fussions déjà à l'équinoxe d'automne , le thermomètre de Reaumur , place en plein air et à l'ombre, se soutenait pendant toute la journée à trente-cinq degrés. Cette chaleur est supérieure à celle du sang : le thermomètre descendait en effet de trois degrés lorsqu'on le plaçait sous les aisselles ou dans la bouche. La chaleur du sol se faisait sentir d'une manière incommode à travers la semelle de nos chaussures de maroquin. Quelques jours auparavant, un Barbarin qu'on avait chargé de porter une lettre, refusa de se mettre en route avant le coucher du soleil , parce que les pierres lui brûlaient les pieds.
On aperçoit de fort loin, auprès du village de Bâb , un long mur établi sur les flancs de la montagne orientale, qu'il occupe transversalement. Nous gravîmes sur cette montagne pour voir le mur de plus près ; il est fort épais , bâti de fragmens irréguliers de granit et degrés, sans aucune liaison de mortier. Il se prolonge fort loin ; nous ne pûmes en reconnaître l'extrémité la plus éloignée du Nil. 11 nous sembla qu'il avait été construit dans l'intention d'opposer une barrière aux incursions des peuples ennemis du pays.
Les Barâbras ont des embarcations avec lesquelles ils font , entre la petite et la grande cataracte, le transport des choses qu'ils tirent d'Égypte pour leur consommation '9 ce commerce borné consiste principalement en toiles qu'ils achètent à Esné, et qu'ils payent avec des dattes sèches. Dans leur navigation , ils font usage de la voile; leur voilure, semblable à celle des barquesou
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germes égyptiennes , donnant la facilite de courir fort près du vent , est très-propre à la navigation des rivières. Malgré cet avantage, comme les serpentemens
du fleuve sont très-multipliés au-dessus de Syène, le même vent n'y est pas long-temps favorable ; on est souvent obligé de tirer les barques à la cordelle, et la navigation y est nécessairement lente.
La police des villages est exercée par des magistrats qu'ils appellent sémélies , et qui ont à peu près la même autorité que les cbeykbs de villages en Égypte.
Tout le pays, jusqu'à la grande cataracte, est soumis à la domination ottomane, dont, à la vérité, l'autorité est assez souvent méconnue à cette grande distauce : cependant les Barâbras payent au grand-seigneur, ou du moins à ceux qui commandent en son nom, un tribut de dattes sèches et d'esclaves noirs. Ces esclaves sont achetés des caravanes du Sennàr; car les Barâbras ne font point le commerce des hommes de leur nation , et ils n'ont point le barbare usage de faire des eunuques.
Les Barâbras sont en général d'un caractère doux : autant qu'ils le peuvent, ils vivent en paix avec les Arabes leurs voisins; quand ils sont attaques, ils se réfugient dans les rochers et s y mettent en défense. Les Arabes semblent dégoûtés de faire des entreprises contre un pays impraticable à leurs chevaux, et qui fournit aux habitans des asiles assurés et des retranchemens que les agresseurs se sont souvent repentis d'avoir voulu forcer.
Beaucoup de Barâbras, fuyant la pauvreté de leur pays natal , descendent chaque année en Egypte pour y
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chercher de l'occupation, à peu près comme les Savoyards et les Auvergnats viennent à Paris. Comme ceux-ci, ils conservent toujours la passion de revenir finir leurs jours au milieu de leurs rochers : dès qu'ils ont acquis de quoi vivre avec une petite aisance, ils s'empressent d'y retourner pour se marier avec des femmes de leur nation. Les Barâbras sont très-nombreux au Kaire, où ils sont connus des nëgocians européens sous le nom de Barbarins : ils y jouissent d'une grande réputation de probité ; leur fidélité, qui ne s'est jamais démentie, inspire la confiance la plus absolue; la garde de la porte de presque toutes les maisons et celle de tous les bazars leur sont confiées. D'où vient à cette nation une supériorité de morale qui la distingue si avantageusement dés Arabes ses voisins, chez lesquels le métier de voleur est une profession honorée et en quelque sorte nationale? Il faut en chercher la cause dans les genres de vie auxquels ces deux peuples sont adonnés : les Barâbras sont cultivateurs, et les Arabes sont pasteurs. La vie agricole rend les hommes plus sensibles aux idées de justice , d'ordre et de propriété; ceux qui Pont embrassée sont plus aisément atteints par l'action des lois : dans la vie pastorale, au contraire, la facilité des déplacemens assure l'impunité de presque tous les crimes ; c'est pourquoi cette vie , si chère aux poètes et tant regrettée par des hommes qui n'avaient pas observé la nature humaine, incite au brigandage. Si la vérité de cette observation avait besoin d'être confirmée par des exemples, on citerait les Tartares et les Kourdes, qui vivent sans demeure fixe, conduisant,
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comme les Arabes , leurs troupeaux de pâturage en pâturage , et qui ont les mêmes habitudes de vol et de pillage.
Les Barâbras sont mahométans, et paraissent trèsze'lés pour leur religion. Malgré leur douceur, ils ont beaucoup d'aversion pour les étrangers ; c'est toujours avec peine qu'ils les ont vus arriver dans leur pays. L'un de ceux avec qui j'eus des rapports à Philœ, me dit : Ce sont ces monumens qui attirent ici les étrangers; dès que vous serez partis , nous les démolirons , afin qu'on nous laisse tranquilles citez nous. Heureusement ils ne sont ni assez forts ni assez habiles pour exécuter ce projet absurde. Cette disposition ombrageuse des Barâbras n'avait rien d'inquiétant pour nous, parce que nous étions protégés par une force suffisante : mais les voyageurs isolés qui seront dans le cas de visiter les monumens situés à Philae et au-dessus , ne pouvant pas jouir de la même sécurité, feront bien de prendre, pour leur sûreté, toutes les précautions possibles.
La couleur des Barâbras tient en quelque sorte le milieu entre le noir d'ébène des habitans du Sennâr et le teint basané des Égyptiens du Sa'yd : elle est exactement semblable à celle de l'acajou poli foncé. Les Barâbras se prévalent de cette nuance pour se ranger parmi les blancs. Je demandais un jour -à l'un d'entre eux si une peuplade dont il venait de me parler, était noire; il me répondit : Non , non; ils sont aussi blancs que nous. Les traits des Barâbras se rapprochent effectivement plus de ceux des Européens que de ceux des Nègres : leur peau est d'un tissu extrêmement fin; sa
couleur ne produit point un effet désagréable , la nuance rouge qui y est mêlée leur donne un air de santë et de vie. Leur physionomie expressive et animée respire la bonté; celle des jeunes gens surtout est pleine de douceur. Ils diffèrent aussi des Nègres par leurs cheveux, qui sont longs et légèrement crépus , sans être laineux. J'ai remarqué plusieurs enfans dont la chevelure était mélangée de touffes noires et de touffes blondes : mais la nuance de ce blond n'est pas la même que chez les Européens; elle se rapproche beaucoup de la couleur de cheveux roussis par le feu : rien n'annonce cependant qu elle ait été produite artificiellement.
A leur première entrée dans l'île de Philac , les Français trouvèrent une jeune fille barbarine, que sa famille avait abandonnée 7 après avoir pris , pour conserver sa virginité , la précaution la plus cruelle , celle d'une suture complète de l'organe de la génération. Ce fait annonce un peuple en proie à la plus excessive jalousie: cette passion se manifeste d'ailleurs par le soin avec lequel les Barâbras dérobent leurs femmes aux regards des étrangers. Dans une visite que nous fîmes à quelques villages barâbras voisins de Phike, nous étions suivis par une foule nombreuse : nous vîmes des hommes armés de bâtons , sans cesse occupés à chasser les femmes que la curiosité attirait près de nous. L'usage de se voiler, si universel eu Egypte, n'est cependant pas établi parmi les femmes barâbras; elles paraissent avec le visage découvert : leur chevelure est distribuée en une multitude de petites boucles, frisées en tire-bouchon, qui flottent sur le front et sur tout le contour de la tête.
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Elles ont un vêtement qui couvre entièrement le corps. Nous en avons vu qui étaient drapées de manière que le bras droit et l'épaule demeuraient à découvert : sous cette draperie, leurs mouvemens et leurs poses ne manquaient ni de grâce ni d'une sorte de noblesse.
Le vêtement des filles impubères est compose' d'une ceinture faite de cordons tresses entre eux, dont les bouts descendent comme une frange jusqu'au tiers des cuisses. Leur nudité n'a pas d'autre voile. Cet usage, quelque peu conforme qu'il soit aux idées de pudeur qui existent parmi les nations policées, s'en éloigne pourtant moins que la nudité absolue, qui est assez commune dans les villes d'Egypte et même au Raire.
Les hommes faits sont vêtus d'une chemise bleue ou rousse, comme les paysans égyptiens. Les enfans demeurent nus jusqu'à lâge de la circoncision; alors ils prennent un vêtement. Nous en avons vu plusieurs avec une écharpe blanche qui descendait de l'épaule droite à la hanche gauche, et revenait à droite en enveloppant les reins et les parties sexuelles j cette draperie produit un effet assez agréable.
La langue des Barâbras est douce ; elle n'a point de ces sons gutturaux qui sont si communs dans la langue arabe, et qui paraissent si étranges à une oreille française qu'ils frappent pour la première fois. Elle peut être écrite avec le seul alphabet français, sans que la prononciation des mots soit altérée : j'en ai fait l'expérience plusieurs fois; et j'ai toujours réussi, au jugement des Barâbras mêmes. Ils ont remarqué l'identité de leurs accens et des nôtres. L'un d'eux me disait : La E. M. xii. 11
première fois que j'ai entendu les Français, fai cru que c'étaient des gens qui parlaient ma langue sans que je pusse les comprendre.
M. Vincent, membre Je la Commission des arts en Egypte1, qui s'était rendu très-habile à parler arabe, avait la complaisance de me servir d'interprète pour recueillir les diverses informations consignées dans ce mémoire : nous ne pouvions converser qu'avec ceux d entre les Barabras qui savaient l'arabe. Les aspirations fortes de cette langue s'adoucissent dans leur bouche: les Arabes en prennent sujet de les railler; car chaque nation voit dans ses habitudes la règle des convenances et le modèle du beau.
Le séjour que nous avons fait parmi les Barabras n'ayant été que de quelques jours, presque entièrement remplis par l'étude des monumens antiques , je n'ai pas eu le temps de recueillir sur la langue barbarine des renseignemens suffisans pour mettre en étal de juger de son mécanisme et des affinités qu'elle peut avoir avec les autres dialectes en usage parmi les différens peuples de l'Afrique; cependant je crois pouvoir affirmer qu'elle ne se confond avec celle d'aucun peuple connu jusqu'à ce jour.
Quelques personnes ont pensé que les Barabras pourraient bien être une colonie des Berbères, peuple qui habite le mont Atlas , et qui parle aussi une langue distincte de celle de tous ses voisins : mais cette conjecture, suggérée par l'analogie des noms , est destituée de fondement; il est facile de s'en convaincre, en compa-
1 M. Vincent est aujourd'hui capitaine du génie royal.
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rant les noms qui désignent les premiers nombres cardinaux dans les deux langues. Ceux de la langue barba* riue m'ont ete' donnes sur les lieux par un homme de cette nation ; les noms berbères m'ont ete' fournis par le savant M. Langlès, qui a imprime, à la suite de sa traduction du Voyage de Hornmann,, un extrait du grand Vocabulaire berbère de M. Venture , dépose en manuscrit à la Bibliothèque royale.