‹ Description de l'Égypte, ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (volume 3)Chapitre 58 sur 95 · ARABES GUERRIERS ET PASTEURS, OU ARABES ERRANS · texte numérisé non relu

ARABES GUERRIERS ET PASTEURS, OU ARABES ERRANS

Cette seconde classe comprend les Arabes qui campent dans l'intérieur du désert ou sur les limites de l'Egypte, et qui sont tantôt en guerre et tantôt en paix avec le gouvernement du pays. Elle n'a point de terres et ne paye point de tribut, C'est la plus nombreuse et la plus forte en chevaux, en armes, ainsi qu'en ebameaux et en bestiaux ; c'est elle aussi qui fournit aux caravanes les chameaux dont elles ont besoin pour les relations de commerce.

Le déplacement continuel de ces tribus, qui se succèdent souvent dans un même lieu , ne permet pas de connaître exactement leurs noms. A l'époque où je voyageais dans la moyenne Egypte, la tribu des Aoulâd-A'ly était la plus forte; son camp était situé à Edmou près de Minyeh , et contenait plus de mille chevaux : les Faoujd étaient au nombre de mille hommes,

dont trois cents cavaliers; diverses tribus nouvelles

étaient à Abou el-Hedr , à el-Badramân, à Darout, auprès de Samalout dans la province de Beny-souey f , et dans les environs du Fayoum.

Ces Arabes changent de canton , selon qu'il s'en présente un plus avantageux pour faire paître les bestiaux, ou plus abondant en eau , ou enfin plus favorable à

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leurs desseins et à leurs vues de rapine. En effet , qu'ils vivent en paix ou en guerre, ils n'en exercent pas moins de violences et de pillages , sauf à le faire un peu loin de leur résidence connue et avec plus de circonspection. Ce n'est jamais près de leur camp que les Arabes en paix commettent des vols et des assassinats, mais à plusieurs lieues au-delà.

Plusieurs de ces tribus errantes , n'ayant point encore de liaisons dans le pays, ne commettent pas toujours leurs voies de fait impunément, de manière qu'elles sont forcées de se tenir assez loin dans le désert , où elles nourrissent leurs bestiaux comme elles le peuvent; mais le plus souvent elles campent auprès de la lisière de l'Égypte. Là , il se trouve beaucoup de 'terrains anciennement cultivés (comme on le voit par les puits qu'y pratiquent les Arabes) , et que les sables gagnent chaque jour de plus en plus. Souvent l'inondation y arrive; il y pousse alors un tout petit trèfle à feuilles très-fines et crénelées et à fleurs jaunes , qu'ils appellent ketteh : ce fourrage est aussi bon pour les bestiaux que le barsym, et meilleur même, suivant les habitans du paj7s, que j'ai vus souvent en aller couper pour leurs chevaux; il est peu élevé, mais très-touffu. Dans les grandes inondations (telles que celle de 1800) , il pousse en si grande abondance, que les Arabes y font paître largement leurs chevaux, leurs chameaux et leurs bestiaux, et sont dispensés d'aller dévaster les fourrages des fellah. Une pareille année est une année de bénédiction pour les tribus arabes , qui viennent alors inonder de leurs tentes tous les bords du désert : ainsi ,

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en 1801 , Ton a vu arriver de l'Afrique plusieurs tribus nouvelles, attirées par le bruit du grand débordement du Nil. Outre ce fourrage, il pousse dans ces mêmes

endroits beaucoup de joncs, et il y fleurit une quantité

de petites plantes odoriférantes, qui font un excellent pâturage pour les moutons et les chèvres : par suite les bestiaux engraissent ces terres, qui devraient ainsi retourner à l'agriculture, sans la misère et la paresse des fellah, ou plutôt l'insouciance des propriétaires. La terre qui produit ces plantes, est , à la vérité', trop dure pour que la charrue égyptienne puisse y pénétrer; mais pourquoi ne pas approprier les charrues à cette espèce de terrain ? Il est noir comme la terre végétale, mais plus compacte ; et il me semble qu'il le doit à un limon très-fin qui s'accumule tous les ans et s'endurcit de plus en plus , car c'est la partie la plus fine du limon * que l'inondation dépose le plus loin du Nil. Les terres de cette espèce forment quelquefois de longues prairies qui s'étendent jusque dans la campagne et rendent incertaines les vraies limites du terrain cultivé. Ces prés sont émaillés de fleurs roses et violettes , dont l'aspect et l'odeur sont également agréables : aussi les bords du désert sont-ils dans certains endroits, tels que Meyr, el-Ensâret ailleurs, beaucoup plus gais qu'aucune partie de l'Égypte, où l'on sait qu'il n'y a point de gazon.

Les Arabes qu'on chasse des terres cultivées, se bornent donc à fuir sur la limite du désert ou un peu au-delà; on les croit souvent fort loin, quand ils sont tout près de l'Égypte et de ceux qui les poursuivent, cachés derrière une colline sablonneuse : ils connaissent

3ia OBSERVATIONS SUR LES ARABES

les puits et tous les étangs que forme l'inondation , lorsqu elle pénètre jusque dans les sables ; et si vous suivez les traces de leurs chameaux , vous serez conduit infailliblement à des endroits où il y a de l'eau potable. Qu'on n'imagine donc pas nuire aux Arabes en leur faisant la guerre comme on l'a faite jusqu'ici. Ils savent d'avance qu'une colonne de fantassins marche à leur poursuite j alors ils chargent leurs grains, leurs tentes, leurs bagages , leurs familles, sur des chameaux, et les font partir en avant ; puis ils se rassemblent tous à cheval et les suivent, et ils sont hors de votre portée avant que vous sachiez ce qu'ils sont devenus. Si on les atteint , ils se défendent facilement contre des gens harasses et en petit nombre; ils font plus de mal qu'on ne leur en fait , et ils lassent bientôt des piétons à moitié vaincus par la soif. Enfin , si l'on est eu état de les repousser , ils fuient et vont rejoindre leurs chameaux au rendezvous, c'est-à-dire beaucoup trop avant dans le désert pour pouvoir les y poursuivre. Ce n'est pas tout : quand ils ont appris que la colonne est passée, ils reprennent leur poste avec confiance, sachant bien qu'on ne les attaquera pas une seconde fois; si cela arrivait, ils sont tout prêts à faire le même manège, qui n'a rien de fatigant pour eux, et ils se dérobent à une seconde recherche avec encore plus de facilité.

J'ai vu plusieurs tribus en agir ainsi dans la haute et dans la basse Égypte : ni la cavalerie ni l'infanterie ne leur ont fait le moindre tort , et l'on n'a rien pu faire contre eux que de détruire quelques huttes et brûler des tas de chaume. Les Arabes ont un avantage inappré-

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ciable, c'est d'avoir dans les villages mêmes des dépôts assures pour les grains et les autres provisions qui les embarrasseraient dans leur fuite : ils obtiennent sans difficulté ce service de la part des chevkhs de village, et

l'on n'a aucun moyen de reconnaître les dépôts.

La tribu Aoulâd-A'ly, chassée des environs d'Alexandrie pendant l'hiver de 1800, s'est retire'edans la haute Égypte sans qu'on s'en doutât; pendant qu'on la croyait dans la Libye, plus de mille cavaliers sont venus s'établir à Edmoû, avec un nombre considérable de chameaux. A Samalout, on a voulu surprendre un grand parti ennemi ; mais il a ete averti à temps , et a presque tout sauve', sans perdre un seul homme.

Est-il donc impossible d'atteindre une tribu ennemie? Si l'on avait plusieurs corps d'hommes bien équipes et bien armes, montes sur des dromadaires, et portant avec eux des vivres et de l'eau , de manière à poursuivre , au besoin, les fuyards jusqu'à cinq à six journées dans le désert, si l'on entretenait en outre des espions fidèles, il n'y a pas de doute que l'on n'atteignît à la fin les chameaux charges. L'appât du butin est assurément plus qu'il ne faut pour soutenir les soldats dans ces courses fatigantes. Il n'y aurait point de tribu arabe, quelque forte qu'elle lût, qui ne pût être détruite en plusieurs jours, ou au moins dispersée et privée de ses femmes, de ses enfans, de chameaux, de lentes et <1e provisions, si elle était poursuivie par cinq cents cavaliers-dromadaires bien commandes et bien éclaires dans leur marche1.

1 On peut juger de cette assertion par les premiers résultats que les

3it OBSERVATIONS SUR LES ARABES

Il se présente ici une autre question. Doit-on faire la paix avec quelques-unes des tribus errantes? ou bien doit-on les traiter toutes en ennemies, sans même en excepter les Arabes propriétaires qui campent dans l'intérieur de l'Egypte?

Quand on considère qu'on ne tire nul avantage de la présence des Arabes , qu'au contraire ils sont à portée de nuire à chaque instant, en partageant et soutenant les révoltes, et en grossissant le parti d'un ennemi qui viendrait se présenter , il est incontestable qu'il faudrait ne laisser en paix ancune tribu, si l'on n'était retenu par la crainte de manquer bientôt de chameaux et de chevaux dans les marchés d'Egypte. On pourrait, à la vérité, encourager l'éducation de ces animaux dans les campagnes, et s'en procurer à une certaine époque une quantité suffisante ; mais cette époque est bien éloignée , et l'on courrait le risque d'en manquer subitement. Toutefois il y a d'excellentes raisons pour ne permettre à aucune des nouvelles tribus qui se présentent annuellement en Egypte , de mettre le pied sur le sol. En effet, des étrangers campés aux portes d'un pays ne peuvent être que des voisins pernicieux ; et quel fléau n'est-ce pas que de pareils hommes dans une vallée aussi étroite que l'Egypte î Est-il d'une saine politique de souffrir au sein même de la contrée une troupe ennemie, de demeurer tributaire de ces marchands de chevaux, et de leur laisser enlever une grande partie de l'argent du pays? Qu'annoncent toutes ces émigrations de la Bar- Français ont obtenus d'une institution pareille, pendant l'expédition d'Egypte.

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Larie , si ce n'est la pauvreté des familles qui en sortent, et le dessein qu'elles ont de s'enrichir aux dépens de l'Egypte, ce qui ne leur est que trop facile par la mollesse du gouvernement? Tout bien pesé', l'on ne devrait jamais traiter avec ces tribus nouvelles, puisqu'il n'y a point de traite sans avantages réciproques.

Quant aux Arabes moultezim , s'il était bien reconnu que leurs propriétés fussent toutes ducs à des invasions , et que celles-ci fussent assez récentes pour que les vrais propriétaires pussent en réclamer la restitution et les recouvrer eux-mêmes, on devrait sans doute chasser de l'Egypte, sans exception, tous les Arabes qui y campent, ou au moins leur enlever leurs terres, les réduire à la condition de simples cultivateurs, les faire renoncer à leurs armes, à leurs chevaux, à leurs chefs, à leur régime de tribu , enfin les confondre avec la population. Mais il n'en est pas ainsi, beaucoup de villages appartiennent en piopreà des Arabes. Il y a, depuis un temps immémorial , dans la haute Egypte, des cheykhs arabes propriétaires et même independans; ils ont toujours gouverne' dans leur canton en même temps que les Mamlouks; et même plusieurs s'y sont fait estimer par les soins qu'ils donnaient à l'agriculture.

On ne pourrait donc que faire restituer les usurpations connues et récentes, et laisser aux Arabes les terres qui leur appartiennent par droit d'une ancienne possession ; mais , dans tous les cas , il faudrait proscrire de la manière la plus rigoureuse l'usage des tentes. Une fois ces cavaliers repartis dans les villages et adonnes a la culture, on verrait cesser tous les pillages partiels,

3i6 OBSERVATIONS SUR LES ARABES

et surtout cette funeste distinction des Arabes et des feUâh. ]} n'y aurait pas d'injustice à empêcher ces hommes de camper, et, en cas de résistance , à les expulser tout-à-fait ; car un pays civilise' , un pays de plaine, aussi facile à piller par la cavalerie, ne doit point tolérer ce grand nombre d'oisifs sans siège fixe, libres de toutes leurs actions , et au-dessus des lois.

Quoi qu'il en soit, on ne peut se dispenser de faire attention à l'accroissement successif de cette cavalerie ambitieuse autant qu'indocile, qui menace d'envahir insensiblement toutes les terres ou même l'empire du pays. Peut-être un jour sera-t-il trop tard pour re'sister à cent tribus qui fourniraient chacune cinq cents cavaliers. Une pareille armée, si elle venait à se réunir, ne serait-elle pas assez puissante pour se rendre maîtresse dcl'Égypte?

Qu'on ajoute à cette puissance militaire celle de l'argent qui s'accumule sans cesse dans leurs mains, comme on l'a déjà dit des Arabes cultivateurs. En effet , la vente de leurs bestiaux, les loyers des caravanes, le produit de leurs chevaux et de leurs chameaux , et le reste de leur commerce, font passer dans leurs camps une grande quantité de numéraire , dont il ne rentre pas la dixième partie en Egypte par l'achat des objets nécessaires à la vie ; car les Arabes n'ont presque pas de besoins \

L'avidité' pour l'argent est chez les Arabes la pre-

1 1 / argent que les Arabes ont sionnement de Rosette, ni par mer

gagné à Alexandrie pendant six mois ni par terre. En contournant le lac

de siège, est énorme. Étroitement Maréotis, les Arabes vinrent à bout

bloquée par les Anglais, cette place d'y introduire des grains. Comme

ne pouvait recevoir aucun approvi- on n'y consommait que des vivres

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mière passion. La vue seule d'une pièce d'or les déride et les fait sourire. Ils n'estiment un homme que par

l'argent qu'il a ou qu'ils peuvent en espérer; et s'il en manque, il trouve en eux des hommes inaccessihles cl impitoyables. J'ai vu les malheureux Alexandrins, livres à une horrible famine , implorer d'eux, presque à genoux et l'argent à la main, quelques mesures de hle' pour faire vivre leurs familles à peine pendant deux jours; mais les Arabes refusaient pour un mëdin. Le cœur d'un Bédouin est un rocher que l'or seul peut amollir.

Les Arabes errans, en guerre ou en paix avec les maîtres du pays, conservent toujours avec quelques cheykhs de village certaines relations qui leur assurent des subsistances et des secours caches; c'est-à-dire que ceux-ci se prêtent; à receler leurs bagages, leurs grains et leurs effets. Peut-être un cheykh garde-t-il chez lui ce que ces Arabes lui ont pris la veille à lui-même; mais c'est ainsi que les fellah sont forces de baiser la main qui les assassine. Je les ai entendus appeler bons , honnêtes, ceux des Arabes qui ne les tuent pas et se contentent de les piller.

Cet abus des dépôts secrets que reçoivent les cheykhs , est un des plus importans à détruire. J'ai vu de ces hommes, assez aveugles pour être martyrs de leur parole, conserver le bien des Arabes au prix de leurs

de première nécessité, et que ce trouvait pJus de deux mille per-

sont les Arabes seuls qui les ont sonnes dépensant un scqnin par

procurés à un prix excessif , il est jour : en outre, Ton délivrait treize

clair qu'ils auront emporté de cette mille rations journellement, place plus de deux millions ; car il s'y

3i8 OBSERVATIONS SUR LES ARABES

propres biens , au prix de leur liberté ; j'en ai vu même braver une peine infamante, recevoir long-temps le supplice delà bastonuade, avant d'avouer les dépôts dont ils étaient chargés. Ce n'est pas là de l'héroïsme , et je n'admire point cette fidélité à des promesses arrachées par la terreur : mais je plains leur erreur et leur faiblesse ; je les plains de se trouver presque obligés par leur situation précaire à desservir le gouvernement et à protéger ses ennemis. On souffre à voir des punitions si cruelles et si humiliantes infligées à des vieillards vénérables, à des hommes qui sont juges, prêtres et seigneurs à-la-fois dans le lieu où ils commandent. Me trouvant le témoin de pareilles scènes, j'espérais du moins que des exemples de sévérité désabuseraient les cheykhs , et pourraient les éclairer sur leur véritable intérêt : cet intérêt n'est pas de secourir des vagabonds qui se succèdent et qui viennent les piller tour à tour, mais de s'attacher au gouvernement qui est toujours le même , et de réclamer ensuite son appui contre les brigands; les impositions quils acquittent leur donnent droit à cette protection.

Mais tel est l'état des choses , qu'un cheykh el-beled fait successivement bon accueil aux troupes qui passent dans son village pour aller à la poursuite des Arabes, et à ces mêmes Arabes qui y repassent ensuite; trop heureux s'il n'est pas puni par les deux partis de les avoir accueillis l'un après l'autre ! Je trouvai une fois à Echment une vingtaine d'Arabes connus par leurs pillages; quand ils virent arriver nos premiers soldats, ils sortirent du village et remontèrent tous à cheval : on

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était trop près pour ne pas se disposer au eombat ; ils se serrèrent entre eux, tirèrent leurs fusils de derrière le dos et les posèrent droits sur legenou en signede guerre; puis ilsdéfilèrent avec fierté deux à deux. Comme il n'y avait

alors que sept à huit soldats de reunis et que l'on était embarrasse des bagages, on fut contraint de les laisser partir sans les poursuivie, et d'attendre une autre occasion pour châtier ces maraudeurs. Les cheykhs du village vinrent aussitôt vers nous, et nous firent une excellente réception, la même qu'ils venaient de faire aux Arabes ; et ils nous dirent d'eux autant de mal que sans doute ils leur en avaient dit sur notre compte.

On a vu que les Arabes errans nourrissent le plus souvent leurs chevaux et leurs bestiaux, sur le bord du désert, avec les herbages qui s'y trouvent ; mais c'est quand ils ne peuvent pas piller les fourrages de la campagne, qu'ils ne sont pas assez nombreux pour s'y établir , et qu'ils craignent quelque résistance. Dans l'autre cas, ils ne manquent jamais de fourrager, ils ne respectent rien ; ils font passer leurs chevaux sur les grains jeunes ou en épi , et leur font manger le blé ou l'orge en herbe : c'est un contraste singulier que de voir le dégât que font leurs jumens lâchées dans les blés et le trèfle , et un peu plus loin , le cheval d'un cheykh de village attaché à un pieu auprès des broussailles. Il arrive quelquefois que cette tyrannie indigne les habitans : alors, s'ils ont dans leur village quelques cavaliers, ils fondent sur les Arabes, et ceux-ci ne manquent presque jamais de fuir. Mais , si les Arabes ont perdu un homme dans l'affaire, voilà une querelle interminable; les pa-

3ao OBSERVATIONS SUR LES ARABES rens du mort viennent en force demander justice : on la refuse ; on, en vient encore aux mains , et ensuite , de part et d'autre , suivant l'occasion , on s'assassine individuellement. Le meurtre d'un seul Arabe dans un village peut mettre celui-ci en butte à la persécution de toute une tribu pendant plusieurs années; et il faut qu'il la satisfasse promptement, s'il ne veut pas se voir anéanti. Combien ai-je vu de villages dans ce cas-là, qui aujourd'hui ne présentent plus que des ruines et sont sans babitans , pour avoir osé soutenir une querelle où les Arabes étaient les agresseurs !

Quand vient l'inondation, les Arabes errans se retirent tout-à-fait delà plaine durant trois mois; ce qui fait pour eux le temps le plus misérable et le plus triste de toute l'année. La grande chaleur du désert, d'où ils ne peuvent plus sortir, n'est tempérée par rien : il faut que leurs bestiaux broutent les tamariscs ; encore n'y ena-t-il pas toujours. Ils sont forcés, pendant ce temps, de donner de l'orge à leurs chevaux ; mais sur les douze mois de l'année , il y en a plus de huit où cela n'arrive pas.

Après l'inondation finie , le dourah ne tarde pas à mûrir; c'est alors que commencent les excursions. Malheur aux villages trop faibles pour défendre leur récolte ! car le dourah étant le pain des Arabes aussi bien que des fellâh, c'est aux premiers, comme aux plus forts, qu'il finit par appartenir, au moins en partie.

La nourriture des Arabes errans est, en général, plus mauvaise que celle des autres. Pour la plupart, ils sont mal vêtus , leur teint est plus hâlé , ils sont aussi

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plus durs à la fatigue 3 en général , ils ont la physionomie plus ingrate , toujours fausse et méchante. Les cavaliers sont tous habillés en blanc, les femmes et les piétons en brun. On voit dans leurs camps beaucoup d'hommes qui ont un bandeau sur les yeux, comme dans les villes de l'Egypte : car c'est une erreur de croire qu'ils ne sont pas sujets à l'ophthalmie. Ils ne font rien pour s'en guérir, et ils continuent de monter à cheval et de coucher à la rosée, comme à l'ordinaire. Ces Arabes n'ont point d'occupation fixe, étant toujours en mouvement , toujours en marche. Semblables aux bêtes fauves, ils s'en vont toujours cherchant leur proie, et ne s'arrêtent que là où la rapine les retient.

Leurs mœurs et leurs habitudes sont d'ailleurs les mêmes que celles des autres Arabes. Ils vivent contens de leur sort , heureux de ce qu'ils possèdent. De même qu'un cheykh est vénéré dans sa tribu, ainsi un chef de famille est respecté des siens. S'il a en propriété deux chevaux, autant de chameaux, quatre moutons, un fusil, une tente, le voilà au comble de ses désirs. Comme parmi eux il n'existe guère d'autres lois que les lois domestiques, et qu'il n'y a point d'impôt ni d'autre obligation , leur camp est la véritable image de la lil>erlé, telle qu'aucune société n'en jouit. Chaque Arabe ne rend compte qu'à lui-même de ses gains, de ses affaires , de ses actions : quand il se prépare une caravane, il loue ses chameaux à un marchand, et fait son prix comme il l'entend, sans avoir rien à démêler ni avec son cheykh ni avec personne. Il grossit son pécule par la vente des jeunes chameaux , des petits de ses ju- É. M. xit. 21

3aa OBSERVATIONS SUR LES ARABES

mens, de la laine de ses moutons, et par le reste du commerce qu'il peut faire. C est ainsi qu'il arrive à une grande vieillesse, honore et chéri de ses enfans, et meurt après avoir joui toute sa vie des premiers Liens de l'homme, la santé et la liberté; en mourant il laisse ses fils mariés et déjà pères de famille, riches de sa fortune et de celle qu'ils ont acquise.

Les Arabes les plus pauvres sont ceux qui n'ont point de chevaux ni de chameaux à eux , ni même de tentes; mais ils ont au moins quelques ânes dont ils font des élèves et qu'ils vendent dans les marchés. Ces hommes ne paraissent pas malheureux : l'habitude des privations leur en déguise l'incommodité ; ils ne désirent pas des biens qu'ils ignorent, ou qu'ils croient du moins au-dessus de leur fortune; mais bientôt ils se tirent de cette condition. Comme leur ambition principale est de devenir maîtres d'une jument , ils ne tardent pas à en trouver le prix dans la vente de quelques moutons et de quelques ânes; un fusil et un sabre sont, après la jument , ce qu'ils se procurent le plus tôt qu'ils le peuvent. Au reste, on voit ces hommes, dans l'état le plus misérable , partager avec les cheykhs des plus anciennes familles la fierté du nom de Bédouin , le mépris pour les Européens et pour tout ce qui n'est pas arabe.

En général, on ne trouve chez les simples Bédouins que les choses de première nécessité1. Mais il ne faut

1 Parmi les objets de première sèment le tabac a priser : j'ai vu des

nécessite , il faut compter le tabac : Arabes descendre, pour en obtenir ,

mais beaucoup d'eux en manquent; jusqu'à causer familièrement avec

ils recherchent même avec empres- nos soldats.

DE L'ÉGYFTE MOYENNE. 3^3

pas juger par eux des chefs de tribu , dont les ressources ne le cèdent pas à celles des Arabes propriétaires. Les grands cheykhs et leurs familles, et les autres chcykhs secondaires, sont riches, relativement aux Egyptiens; ils tirent de gros revenus des caravanes; Mont plusieurs femmes et beaucoup de domestiques. La nourriture est frugale chez eux, mais saine et abondante : les belles armes et les beaux chevaux n'y sont pas rares. Quelquefois ils achètent des esclaves noirs pour en faire des I cavaliers.

Les Bédouins manquent rarement de poudre à t,ircr; ! ils se la procurent dans des villages où elle se fabrique secrètement : cette poudre est, au reste, d'assez mauvaise qualité. Le gros village d'Achmouneyn leur en fournit beaucoup , parce qu'il s y fabrique plus de salpêtre qu'ailleurs , à raison de l'étendue des ruines d'Hermopolis magiia x, où le village est bâti.

Quoique les Arabes errans soient inquiets et soupçonneux, il arrive pourtant quelquefois qu'ils sont surpris : alors, aussitôt qu'ils aperçoivent des troupes, s'ils n'ont pas assez de temps pour lever le camp, ils se bornent à faire partir en toute hâte les chevaux et les chameaux; il ne reste dans les tentes que des femmes, des vieillards et des enfans; ceux-ci vous reçoivent bien, et vous croyez être dans un camp ami, au lieu des ennemis que vous cherchiez. Cependant il serait facile parfois d'enlever de grandes troupes de chameaux , parce que ces tribus ne sont jamais sur leurs gardes quand

' Ces ruines fournissent une poussière dont on a déjà parlé, qui ren- \ ferme beaucoup de nitre.

3a4 OBSERVATIONS SUR LES ARABES elles ne savent pas être poursuivies : souvent ils en confient des centaines à trois ou quatre hommes qui les mènent an pâturage; quelquefois tous les chameaux d'une tribu , au nombre de deux mille, s'en vont paître à une lieue dtifcarnp, sans aucune escorte.

Quelques-unes de ces tribus errantes sont fixées depuis assez long-temps en Ëgypte , et demeurent presque toujours en paix avec le gouvernement ; elles lui prêtent des secours, et leur conduite est à peu près sans reproche , tout le temps qu'une bonne conduite n'est pas en opposition avec leurs intérêts. Les Terrâbins, les Houahyidt et aussi les Bify peuvent être cites en exemple. Ils font toutes les caravanes de Soueys et de Syrie, et sans eux le commerce de la mer Rouge par Soueys aurait lieu difficilement.

La prononciation de la langue arabe dans la bouche des Bédouins est bien différente de ce qu'elle est dans la bouche des Égyptiens. Loin d'être aussi dure, elle n'est pas sans agrément; elle a quelque chose de doux, des inflexions plus molles et des aspirations moins prononcées : mais elle a l'inconvénient d'être plus brève et plus difficile à saisir. Ils prononcent presque toujours à voix basse et les dents serrées. Leurs intonations sont variées, leur voix modulée et chantante dans le simple discours et dans la conversation ordinaire; la plupart élèvent la voix jusqu'à la haute-contre* Je n'ai jamais entendu articuler plus purement que chez eux la lettre r, et plus agréablement IV grasseyée ; et ils le font sans que jamais ces deux lettres se confondent. Enfin toutes les articulations propres à la langue arabe, même le kh £

et le son guttural, prennent dans leur bouche une douceur particulière qui approche de celle des langues d'Europe , et qui surprend en Egypte. Cela est surtout remarquable dans la prononciation du gim £ que plu-

sieurs prononcent , non pasgzuz , gué, comme au Rairc , ni dja, djé , comme les Arabes en général, mais ja,jé, presque comme un z, à la manière des enfans ou des personnes efféminées. Ils font entendre le the o fort doucement dans les mots où il se trouve. Je les ai plusieurs fois ouïs chanter, dans leurs marches de cheval, un air monotone et nasillard , dont les mots n ont pas de sens , et presque sans ouvrir les lèvres ; on n'y distingue que la syllabe dia qui revient toujours : tous les Bédouins ont de commun cette manière de chanter entre les dents. Au reste, ils témoignent beaucoup de mépris pour manière dont les Égyptiens parlent et prononcent l'arabe.

Les observations qui font le sujet de ce mémoire, faites primitivement dans le pays ajejc le seul dessein d'étudier les Arabes et leurs mœurs , pourraient paraître sans but, si elles ne se rattachaient pas à un lien commun, et si elles ne fournissaient quelques conséquences nui auront deià Iranue l esnrit du lecteur iudicieux. # Pour se borner ici à la plus importante de toutes , il est aisé de conclure de ce qui précède, que les Arabes établis en Ëgypte s'accroissent de plus en plus en nombre et en puissance, et qu'ils s'empareront un jour de l'autorité, si l'on ne met un frein à leurs invasions. Quelles que soient en effet l'origine et la condition de

nt

ces Arabes, soit qu'ils habitent des tentes ou des villages ; soit qu'ils cultivent et fassent cultiver des terres, ou bien qu'ils ne s'occupent que des caravanes et du / commerce des bestiaux et des bêtes de somme; soit qu'ils appartiennent aux anciennes tribus de l'Asie, ou qu'ils viennent de l'Afrique et des bords de la Méditerranée; soit enfin qu'ils vivent en paix ou en guerre avec les maîtres du pays , on voit qu'ils sont tous animes du même esprit , qu'ils se croient supérieurs aux naturels I et nés pour commander sur les bords du Nil , et qu'ils regardent l'Egypte comme leur bien propre. Le salut du pays est dans la division actuelle de toutes ces tribus , et tient uniquement à l'absence d'un chef assez puissant, assez habile, pour se mettre à leur tête. Si quelque événement important venait à distraire l'attention des souverains de l'Egypte, le premier signal suffirait pour allumer l'étincelle; et s'il est permis de peser les vrai- \ semblances quand il s'agit de l'avenir , on doit regarder l celte révolution comme une des plus probables dont l'Orien/t soit menace.

Quant au caractère des Arabes tel que je l'ai représenté, on pourra trouver que cette peinture s'accorde peu avec la réputation de loyauté et de franchise qu'ont donnée à cette nation la plupart des voyageurs; mais j'ai voulu transmettre au lecteur, avec fidélité, l'impression même que j'ai reçue au milieu de leurs camps. J'ai dû montrer les Arabes tels que je les avais vus en Egypte , non comme ils sont ailleurs : les réflexions qui me sont venues à la pensée en les voyant agir, les expressions mêmes qui mont servi à retracer ces ré-

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flexions , je les ai conservées , persuade' qu'un voyageur a un autre but qu'un historien , et qu'il doit, avant tout , rendre un compte naïf des sentimens qu'il a éprouves. Sans doute les Be'douins du désert proprement dit , et surtout ceux de la presqu'île Arabique, présentent des traits un peu différens; et je veux croire que non-seulement ils sont moins avides et de mœurs plus douces, mais qu'ils pratiquent l'hospitalité , la foi à leurs engagemens et d'autres vertus : ceux mêmes que j'ai vus en Égypte ne manquent point des vertus domestiques. Mais ceux-ci se trouvent dans une situation différente de celle des premiers : la richesse du pays qu'ils fréquentent, en opposition avec le dénuement du désert, excite chez eux davantage la cupidité et l'avarice , mères de la perfidie et de tous les crimes. D'un autre côte', l'exemple des Égyptiens et des Mamlouks n'a fait qu'ajouter à leurs vices ; il a fait naître parmi eux des besoins qu'ils ignoraient dans leurs de'serts, et des goûts étrangers à ces mœurs simples et patriarcales qui forment le caractère distinctif des Arabes : caractère d'autant plus remarquable, qu'il s'est conserve' avec peu d'alte'ration depuis un temps immémorial, quoique la religion de Mahomet ait fait asseoir cette nation sur plusieurs trônes de l'Asie , de l'Afrique et de l'Europe.

MÉMOIRE

Par M. DU BOIS- AYMÉ,

Membre de la Comvission ses sciences et ses arts d'Egypte.

L'Egypte , depuis Syène jusqu'au Kaire, est «ne longue et étroite vallée ', bordée de montagnes stériles, dont le roc ne présente même que fort rarement ces mousses imperceptibles qui, en Europe, recouvrent et colorent les pierres exposées à l'air : aucune rivière , aucun ruisseau , ne les sillonnent 5 car on ne peut donner ce nom aux torrens e'phemères causes par des pluies extrêmement rares : ce n'est que dans le fond des vallées que l'on rencontre quelques plantes ëparses, et que l'on trouve, à de grandes distances les uns des autres, . des puits qui ne sont souvent que des trous peu profonds , creuses dans le sable, dont l'eau, quoique potable, est presque toujours légèrement salée, et jamais assez abondante pour servir à établir quelques cultures. Ces vallées se coupent en plusieurs sens; celles qui aboutissent à la

1 Sa largeur moyenne est d'environ trois lieues.

33o MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

vallée du Nil, s'élargissent en s'approchantdc l'Egypte, et forment alors des plaines de sable, qui vont joindre le terrain cultive et quelquefois même le Nil. 11 n y a de végétation active que sur les terres arrosées naturellement ou artificiellement par ce fleuve , et leur extrême fertilité contraste fortement avec le cadre aride dont elles sont entourées.

Au-dessous du Kaire, le Nil se divise en plusieurs branches ; l'Egypte s'agrandit; les montagnes s'abaissent et se terminent bientôt en de vastes plaines de sable , qui, au nord, aboutissent à la Méditerranée, se lient vers Test aux déserts de la Syrie et de l'Arabie, et s'étendent à l'ouest dans l'intérieur de l'Afrique.

Ces montagnes arides , ces vallées stériles , ces plaines de sable qui pressent l'Egypte de tous côtés , et semblent exclure de dessus leur sol tout être vivant, sont cependant habitées par des hommes belliqueux , nommés A'rab Bedaouy %, qui , divisés par familles , errent avec leurs troupeaux dans ces vastes solitudes. Chez eux , les villes sont des camps, les maisons sont des tentes : quelques broussailles, quelques plantes épineuses, éparses çà et là, sont les seuls pâturages de leurs troupeaux, et ceux-ci peuvent fournir à tous leurs besoins. Mais la guerre et le piilage leur offrent encore d'autres ressources, d'autres moyens d'exister; on les voit rôder autour de l'Egypte, comme des animaux affamés autour d'une riche proie : tantôt ils tâchent, par des traités avec les souverains de l'Égypte, d'obtenir la permission

1 Ce mot aiguille homme du désert; les Français en ont fait Arabe Bédouin.

de s'établir dans des cantons fertiles; tantôt ils y pénètrent à main armée, enlèvent les troupeaux , les moissons, et se retirent promptement dans leurs déserts. Y sont-ils poursuivis, l'habitude de supporter long-temps la soif, de braver les plus grandes fatigues, les dérobe à un ennemi accoutumé à une vie moins dure : le désert est pour eux comme une forteresse inexpugnable , qui protège leurs conquêtes et où ils se réfugient dans les grands dangers.

En Europe , lorsque l'ennemi fuit, nous nous emparons de ses champs , de ses villes; nous nous enrichissons de ses revenus, de ses trésors : il laisse derrière lui des parens , des amis, des propriétés qu'il regrette. Les Bédouins ne laissent derrière eux qu'un sable inculte; et sont-ils obligés d'abandonner quelque chose , ils s'en dédommagent bientôt par de nouveaux pillages : car, tandis qu'on croit les chasser devant soiloindel'Égypte, ils y sont souvent rentrés par une contre-marche. Ils ont des fosses secrètes où ils enterrent des dattes, du grain , et jusqu'à de la paille pour leurs troupeaux. Le vaste horizon qui les entoure , et la blancheur du sable sur lequel les hommes et les animaux se détachent comme des points noirs, leur font découvrir l'ennemi presque d'aussi loin que la vue peut s'étendre en mer ; ils n'ont à craindre que les surprises nocturnes : maîtres , en un mot , de donner ou de refuser le combat, sont-ils les plus forts, un prix certain les attend; sont-ils les plus faibles, ils fuient , et l'ennemi ne gagne rien à leur fuite. Aussi toutes leurs guerres avec l'Egypte se terminent-elles assez ordinairement à leur avantage, et les souverain*^

niiliti-T

33a MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

de ce pays finissent presque toujours par leur abandonner quelques terrains fertiles sur la limite du désert. Les Bédouins , de leur côte , s'engagent alors à ne plus piller les campagnes , souvent même à payer une redevance pour les terres qu'on leur cède; mais, toujours en armes, toujours campes sur le bord du désert, ils veillent au maintien d'un traite que la fatigue ou la crainte a seule consenti , et que la trahison est toujours prête à rompre.

Il est cependant quelques tribus qui , amollies par une longue paix, ont fini par s'éloigner du désert, s'e'tendre dans l'intérieur de l'Egypte, et passer insensiblement de l'état de pasteur à celui de cultivateur; la^ perte de leur indépendance en a toujours été la suite. La haute Egypte en offre un exemple récent. La tribu des Haouârah, venue des environs de Tunis quelque temps après la conquête de l'Égypte par Selym, s'était établie dans le Sa'yd ; d'abord sur la limite du désert, elle s'empara ensuite, par force et par adresse, dune grande partie de la haute Égypte, et consolida son établissement en payant une redevance au gouvernement du Kaire. Devenus de riches propriétaires, les Haouârah perdirent insensiblement leurs habitudes nomades; les tentes se changèrent en maisons , et l'amour exclusif de la liberté en amour de la patrie. Ces Arabes semblaient, dans leur abondance, plus heureux que les tribus du désert, lorsqu' A'iy-bey , jaloux de leur puissance, avide de leurs richesses, leur déclara la guerre et les battit en plusieurs rencontres : attachés au sol qu'ils possédaient, n'osant plus braver ni les sables brûlans,

ni les privations du désert, ils ne purent éviter le joug des Mamlouks.

Le nombre des tribus indépendantes est considérable ; voici celles que j'ai connues pendant mon séjour en Égypte : les grands Terrâbyn, les Ta hâ, les Anageyr, les Toumylât, les Nefahat, les Ayaydeh, les Bily ou Billis,les Haouâtat et les Antouny , les petits Terrâbyn, les Geouâby, les Hennaây, les Soliarât, les Mehaz, les Beny-Ouâsel , les S amenlhous , les Forgdn, les Tarfch, les Azayzy , les Ben-Ouâfy

On prétend que, reunies, elles pourraient mettre sous les armes trente à quarante mille cavaliers.

A chacune d élies sont ordinairement attachées trois classes d'hommes bien distinctes : les prisonniers faits à la guerre , les esclaves achete's , et les jellâh ou paysans. Les deux premières sont fort peu nombreuses, et la dernière l'est plus ou moins, selon la population des terrains fertiles occupes par les Bédouins , et le nombre des malheureux qui viennent chercher dans leurs camps un asile contre la tyrannie des Turks ou des Mamlouks»

Malgré les guerres fréquentes, les haines héréditaires qui divisent ces hordes errantes , on doit cependant les considérer comme formant une seule nation; leur langue, leurs usages, leur origine commune, tout le démontre.

Je n'entreprendrai point de faire le récit de leurs guerres, de leurs conquêtes, de leurs traités; je n'en-

1 Les Abâhdeih et les Ichtyopha- parle point ici, et renvoie à ce que

ges des côtes de la mer Rouge ayant j'en ai dit dans mon Mémoire sur la

une origine et des usages differens Tille de Qoceyr, toi». XI, É. M. Mé-

des autres tribus nomades, je n'en moires.

trerai dans aucun détail chronologique sur les événemens et les personnages célèbres : je me bornerai à tracer quelques traits qui pourront peut-être servir à faire connaître leurs mœurs et leur ëtat politique.

Toutes les tribus nomades établies en Égyptc sont d'origine arabé, à l'exception des Ahâbdeh1 ; et s'il en est d'au très qui, venues de l'Occident, semblent détruire cette assertion , il faut se ressouvenir qu'elles avaient passe dans les Mauritanies sous le règne des premiers khalifes. La plupart des paysans de l'Egypte que l'on désigne sous le nom de fellah, ont une semblable origine : ils s y établirent en vainqueurs lorsque cette province faisait partie de l'empire des Arabes , et ils en formèrent la nation dominante jusqu'au jour où elle passa au pouvoir des Mamlouks et des Turks. Les Arabes qui, à cette époque, conservaient encore les usages nomades de leurs pères, purent se soustraire à la loi du vainqueur; mais ceux qui, s'adonnant à la culture des terres ou aux arts et métiers, habitaient les villes et les villages, furent contraints de se soumettre, et réduits insensiblement à un état qui, aujourd'hui, diffère peu de l'esclavage.

Les Arabes Bédouins avaient déjà fait, à une époque bien antérieure, la conquête de l'Egypte : car on ne peut pas douter que ce ne soient eux que les auteurs anciens ont voulu désigner en parlant de ces peuples pasteurs qui soumirent l'Égypte, la gardèrent plusieurs siècles, et en furent chassés environ trois cents ans avant le règne de Sésostris'.

' Voyez la note prcccdeole. * Voici, à ce sujcl, un fragment

Il est une tradition conservée chez les Arabes et consacrée par le Qorân, qui les fait descendre d'Ismael, de ce fils d'Abraham dont le Seigneur a dit : « Ce sera un homme fier et sauvage; il lèvera la main contre tous, et tous

fort intéressant de Manétbon; et et la revue de ses troupes, et les l'on se rappellera que cet historien, maintenir dans un tel exercice et né en Égypte , dans la classe saccr- une si grande discipline, que les dotale, a pu mieux que personne étrangers n'osassent entreprendre consulter les annales et les livres de le troubler dans la possession de sacrés de sa nation. « Sous le règne son état. Il régna dix-nenf ans. Bœon de Timaûs, l'un de nos rois, Dieu, lui succéda et en régna quaranlcirrité contre nous , permit que , lors- quatre. Apachnas succéda à Bœon qu'il ne paraissait point y avoir su- et régna trente-six ans sept mois, jet d'appréhender, une grande armée Apophis, qui lui succéda, régna d'un peuple qni n'avait nulle répu- soixante-un ans. Janias, qui vint à talion , vint du côté de l'orient, se la couronne après lui, régna cinrendit sans peine maître de notre quante ans un mois; et Assis, qui pays, tuât une partie de nos princes, lui succéda, régna quarante-neuf mit les autres a la chaîne, brûlât ans deux mois. Il n'y eut rien que nos villes, ruinât nos temples, et, ces six rois ne fissent pour tâcher traitât si cruellement les habitons , d'exterminer la race des Égyptiens ; qu'il en fit mourir plusieurs , rédui- et on les nommait tous Hycsos , sit les femmes et les enfans en ser- c'est-à-dire rois pasteurs: car hyc% vilude, et établit pour roi un de sa en langue sainte, signifie roi, et nation , nommé Siilatis. Ce nouveau sos, en langue vulgaire, signifie prince vint a Mcmphis, imposa un pasteurs. Quelques-uns disent qu'ils tributaux provinces tant supérieures étaient Arabes.» (Josephe, Héqu'inférieures, et y établit de fort es pnnse à Appion (traduction d'Argarnîsons, principalement du côté nauld d'Andilly ) , liv. i , chap. 5.) de l'orient, parce qu'il prévoyait Flavius Josephe, qui nous a conque lorsque les Assyriens se trouve- servé ce passage de Manéthon, raient encore plus puissans qu'ils ne ajoute que cet historien rapportait l'étaient, l'envie leur prendrait de que les rois de la Thé baïde, n'ayant conquérirce royaume. Ayant trouvé point été domptés, firent une guerre dans la contrée de Saïtc, à l'orient fort longue à ces pasteurs, les vaindu fleuve Bubasle, une ville nom- quirent et les chassèrent enfin de mée Avaris, dont la situation lui l'Egypte, qu'ils occupaient depuis parut très-avantageuse , il la fortifia cinq cent onte ans; que ces pasextrémement , et y mit aux environs teurs se retirèrent dans le désert, lant de gens de guerre, que leur se jetèrent sur la Syrie, et finirent nombre était de deux cent quarante par s'emparer d'un canton nommé mille. Il y venait au temps de la Judée, où. ils fondèrent la ville de moisson, pour faire faire la récolle Jérusalem.

lèveront la main contre lui ; et il dressera ses pavillons vis-à-vis de tous ses frères : je le bénirai, et lui donnerai une postérité très-grande et très-nombreuse1.» Dans ce portrait d'Ismaël, on reconnaît les Bédouins; des fils ne peuvent pas ressembler davantage à leur père , et Ton est porte à croire qu'ici la tradition n'est point trompeuse : mais ce que Ton peut au moins penser avec plus de certitude, c'est que les Arabes et les He'breux ont une origine commune. Qu'on lise attentivement la Bible , on sera étonne de la ressemblance des mœurs des anciens patriarcbes avec celle des Arabes Be'douins ; et cette lecture sera surtout pleine d'intérêt si, comme moi, on peut la faire dans la terre de Gessen, sur les bords de la mer Rouge, aux fontaines de Moïse, ou au milieu des déserts que termine à l'horizon la chaîne des monts d'Horeb et de Sinaï*.

* Gen. c. xvi, v. 19, et c. xvn, geance dévola aux plus proches pav. ao. rens, le rachat du sang, raittorilé

* La Bible, trop mépriséeou trop des vieillards, la puoitioo des blasvénérée par quelques personnes qui phémaleurs, la circoncision, les sane l'ont considérée que comme la criiïccs sur les hauts lieux , les preubase de nos croyances religieuses, ves de la virginité des Glies exigées mérite l'attention de tout le monde au jour de leur mariage , la stérilité sous le rapport historique; car, si regardée comme une malédiction du la physique en parait absurde, la ciel, le désir d' une nombreuse poschronologie incertaine, les faits térité, les droits de propriété et douteux, on conviendra du moins d héritage, la préparation des aliqu'il était impossible de peindre mens, l'horreur pour la chair de avec plus de vérité le tableau de la porc, les bijoux, les vétemens, la vie privée des familles errantes du manière de faire la guerre, le pardésert: nous retrouvons encore parmi tagedes dépouilles enlevées sur l'enelles les mêmes usages, la même nemi; l'usage d'habiter sous des ten» manière de vivre, les mêmes ma xi- tes , même dans les pays fertiles courues de droit public, les mêmes arts, verts de villes et de villages; celui les mêmes ustensiles, et presque la de jeter de In poussière en l'air dans même langue. les grands dangers, dans les grands

La loi du talion , le droit de vco- chagrins; tout cela est aussi com-

Tout concourt donc à accorder aux Arabes une origine des plus anciennes , et il n'existe peut-être aucun peuple qui puisse se vanter d'avoir aussi bien qu eux conserve' son antique physionomie1. Dès les temps les

mun aux deux peuples, et il existait qu'ils ont reçus des habitans de encore, au temps de Mahomet, un l'Arabie Heureuse. Us sont, d'ailgrand nombre de tribus indépen- leurs, extrêmement jaloux de leur danles qui suivaient la religion de liberté; et quand ils ont nom clic Moïse. lue quelque armée s'approche d'eux, 1 Voici ce que Diodore de Si- ils se réfugient au fond du désert, c.ile, qui écrivait il y a dix-huit dont les bords, par leur étendue, siècles , rapporte sur les Arabes du leur tiennent lieu de rempart : car désert : «Ils habitent en pleine les ennemis, n'y apercevant point campagne, sans aucun toit. Usap- d'eau, n'oseraient le traverser; au pellent eux-mêmes leur patrie une lieu que les Arabes, s'en étant foursolitude; et ils ne choisissent point nis dans des vaisseaux cachés sous pour leur séjour les lieux pourvus terre et dont eux seuls savent les de rivières et de fontaines, de peur indices, se sont mis à l'abri de ce que cet appât même n'attire les en- besoin. Tout le sol n'étant formé nemis dans leur voisinage. Leur loi que d'une terre argileuse et molle , ou leur coutume ne leur permet ni ils trouvent moyen d'y creuser de de semer du blé, ni de planter des profondes et vastes cavernes, en arbres fruitiers, ni d'user de vin, forme carrée, dont chaque côté est ni de vivre sous des toits; et celui de la longueur d'un arpent, et dont qu'on surprendrait en quelqu'une l'ouverture est extrêmement petite, de ces pratiques, serait infaillible- Ayant rempli ces cavernes d'eau de ment puni de mort, dans la persua- plnie, ils en bouchent l'entrée, sion où ils sont que ceux qui se sont qu'ils rendent uniforme à tout le assujettis à de pareilles commodités, terrain qui l'environne, et sur las'assujettissent bientôt à des maîtres quelle ils laissent quelque indice impour les conserver. Quelques-uns perceptible et qui n'est connu que d'entre eux font paître des chameaux d'eux seuls. Us accoutument les et d'autres des brebis en pleine cam- troupeaux qu'ils enlèvent, à ne pagne. Entre tous les Arabes , il boire que tous les trois jours , afin n'y en a point de plus riches que que , dans le cas où il faudrait fuir ces derniers ; car , bien qu'ils ne un peu loin à travers des plaines soient pas les seuls qui aient des arides, ils fussent habitués à soutetroupeaux en des campagnes dé- nir quelque temps la soif. Pour eux, sertes, ceux dont nous parlons, qui ils vivent de chair, de lait, et de ne passent pas le nombre de dix fruits communs et ordinaires; ils mille, portent encore vendre aux ont dans leurs champs l'arbre qui bords de la incr, de l'encens, de la porte le poivre, et beaucoup de ce myrrhe cl d'autres aromates précieux miel que l'on appelle sauvage, et

plus recules, divises en tribus, soumis au chef de la famille, habitant sous des tentes , ils errent avec leurs troupeaux des rives de l'Euphrate jusqu a celles du Nil , et des bords de la Méditerranée jusqu'au golfe Persique et à la mer des Indes: jamais irruption d'étrangers n'envahit leur territoire, et ne changea leur langage et leurs mœurs , et ce fut en vain que les nations les plus puissantes et les plus célèbres par leurs conquêtes , les Perses, les Grecs, les Romains , voulurent les soumettre à leur domination. Devenus conquérans sous les khalifes, ils couvrirent de leurs armées le nord de l'Afrique, les Espagnes, le midi de la France, la Syrie , la Perse, l'Asie mineure : chassés depuis de leurs conquêtes, ils surent du moins toujours conserver leur ancienne patrie. Fiers de la pureté de leur race , fiers d'avoir su défendre leur liberté, les Bédouins regardent avec mépris les nations d'esclaves dont ils sont entourés.

L'amour paternel et le respect filial ont déterminé la forme de leur gouvernement , et sont les liens de leur société. Chaque famille obéit à celui de ses membres qui, par sa sagesse, sa valeur, ses richesses , s'est attiré le plus de considération. C'est ordinairement un homme âgé : il prend le titre de chejkh , et ce mot signifie vieillard

Quand la famille n'est pas assez nombreuse pour se

qu'ils boivent avec de Teau. Il y a dore de Sicile, liv. xix, traduction

d'autres espèces d'Arabes qui tra- de l'abbé Terrasson.) vaillent à la terre ; ils sont tribu- ' Le mot cheykh signifie littéra-

taires comme les Syriens, et ont lement vieillard; mais on peut don-

avec eux plusieurs autres conformi- ner ce titre à un jeune homme,

tés, cxccplé néanmoins qu'ils n'ha- comme le senior des Latins dont

bilcnt pas dans des maisons. » ( Dio- nous avons fait seigneur.

défendre seule, elle se joint à d'autres familles : le plus puissant des cheykhs donne son nom à la tribu que forment ces familles réunies, et il exerce sur toutes le pouvoir qu'il n'avait d'abord que sur ses parens. Son autorité est fort bornée quant aux individus; mais il a une assez grande influence sur les affaires d'un intérêt général : il ordonne] les déplacemens de la horde et désigne les campemens; il fait même la guerre ou la paix; droit dangereux, si son propre intérêt, lié intimement à celui de sa tribu , ne l'empêchait d'en abuser. Aucun traitement particulier n'est attaché à sa dignité; ses revenus , comme ceux des autres Arabes, consistent dans le produit de ses troupeaux, la culture momentanée de quelques terres, sa part dans les pillages et dans les droits de péage que payent les caravanes qui passent sur . le territoire de sa tribu. Son pouvoir se règle sur l'usage; il n'y a point de lois qui le déterminent d'une manière fixe ; et si ses richesses , si le nombre de ses amis , de ses domestiques, le portaient à en abuser et pouvaient le garantir de la vengeance que la vie du désert rend facile <xux opprimés , on verrait bientôt une foule de familles se détacher de lui et s'incorporer dans d'autres tribus. C'est ainsi que des tribus nombreuses ont fini quelquefois par disparaître totalement , tandis que d'autres , à peine connues, s'accroissaient avec rapidité.

Plus on y réfléchit , moins on voit de moyens d'oppression dans le gouvernement des cheykhs; il n'existe point dans leurs camps de prisons où l'innocence abandonnée puisse gémir confondue avec le crime; il n'y a point là de sérail où le souverain puisse cacher ses ac-

34o MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

tions à tous les regards : le cheykh arabe, sans gardes , sans cortège, passe sa vie en plein air; ses actions, ses discours , ont pour témoins tous les hommes de sa tribu ; il ne peut rien dérober à la censure de l'opinion , il ne peut pas couvrir un abus de pouvoir du masque de l'intérêt public, et ses sujets ne sont pas assez nombreux pour qu'il puisse, en les divisant d'intérêts, les subjuguer les uns par les autres.

La vie privée d'un cheykh ne diffère de celle des autres Arabes que par une nourriture un peu plus abondante, des vêtemens meilleurs, des armes plus choisies : quoiqu'il ait des domestiques , on le voit nettoyer ses armes , donner à manger à ses chevaux et les seller lui-même. Ses femmes et ses filles préparent ses repas , filent ses vêtemens, les lavent au milieu du camp ; elles vont, la cruche sur la tête, chercher l'eau à la source voisine, ou traire leurs troupeaux. Telles étaient ces mœurs antiques dont le divin Homère n'a pas dédaigné la peinture fidèle; telle était encore cette vie patriarcale dont la Genèse nous a conservé les naïfs et intéressans tableaux.

Nous avons dit que chaque tribu portait le nom de son cheykh , mais c'est en la considérant au moment de sa formation ou à quelque autre époque remarquable : car ce nom ne change point à chaque génération ; il reste le même jusqu'à ce qu'un cheykh, par sa sagesse, par ses talens militaires, se fasse une telle réputation qu'elle efface celle de ses prédécesseurs. Sous son gouvernement, ses sujets deviennent plus riches, plus nombreux , plus redoutables ; il en a fait , en quelque

DES DÉSERTS DE L'EGYPTE. 34 f

sorte, un peuple nouveau; ou s'habitue insensiblement à les designer par le nom de celui qui les a tires de l'obscurité', et ce nom finit bientôt par remplacer toutà-fait celui que l'on employait précédemment.

On met ordinairement devant le nom de la tribu celui de heny^ qui signifie enfans : ainsi , au lieu de dire la tribu des Ouâsel, on dira la tribu des Beny-OuâseV. Ce titre d'enfant que prennent indistinctement tous les Arabes, est encore une suite du gouvernement paternel auquel ils sont soumis : quelle distance de ce mot à celui d'esclave dont se servent la plupart despeuples !

Les diffe'rens de tout genre sont portes au tribunal du cheykh : mais son pouvoir est plutôt celui d'un arbitre que d'un juge; et quelque grave que soit le crime, il prononce rarement la peine de mort. Voici les formes usitées. On se rend auprçsdu cheykh , et on lui demande justice; le cheykh s'assied sur ses talons, à la manière du pays; les contestans se placent devant lui et en font autant : le cheykh leur demande le poignard qu'ils portent habituellement à leur ceinture , et il le pose à terre; ensuite il écoute les prétentions de chacun. L'arrangement qu'il propose est-il rejeté', il appelle auprès de lui une ou deux personnes respectées par leur âge et leur caractère; il leur expose l'affaire et les engage à émettre leur opinion ; il consulterait encore d'autres vieillards, si cela devenait nécessaire : mais il est rare que la séance se prolonge autant ; les spectateurs que la

1 ISenjr- Ouâsel, enfans cTOuâscl. Les Israélites s'appelaient aussi Beny-lsraét.

34a MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

curiosité a attires vers le lieu des débats, s'emparent ordinairement du plaideur obstiné et l'emmènent avec eux, en lui disant : Allons , ta as tort, tu as tort; cède, cède. Ils ont l'air d amis caressans qui veulent obtenir par la douceur ce que la sage vieillesse a décidé 5 mais, s'il persistait dans sa résolution, s'il refusait d'obéir à l'opinion publique, qui, cbex eux, est le juge suprême, il serait chassé de la tribu, et ses propriétés confisquées.

Voilà pour les affaires purement civiles. S'ils'agissait de vol ou de tout autre délit qui, sans effusion de sang, eût cependant troublé la tranquillité publique, on procéderait de même , avec cette seule différence que, la faute constatée, la sentence serait exécutée de suite. Le coupable est ordinairement condamné à paver une amende, ou à recevoir un certain nombre de coups de bâton , que le cheykh ne répugne pas à donner quelquefois lui-même. Tous les spectateurs s'empressent de l'aider : ils couchent l'homme condamné sur le ventre; ses pieds sont passés dans deux anneaux de fer fixés vers le milieu d'un bâton; deux hommes en saisissent les extrémités et relèvent les jambes du patient; ses genoux touchent à terre, et le dessous de ses pieds se présente en l'air horizontalement, dans une position fixe. C'est sur cette partie que l'on frappe avec un bâton i>n peu souple , ou une espèce de fouet nommé kourhfy, formé d'un morceau de peau d'éléphant ou d'hippopotame.

Les boissons fermentées, les substances enivrantes, sont , chez les nations qui en font usage, la source d'une foule Je délits. Les crimes ont cette cause de moins

chez les Arabes, et cela contribue beaucoup à maintenir la tranquillité dans leurs camps.

A l'ardeur avec laquelle ils se disputent pour les moindres choses, on est toujours étonné que les coups ne succèdent point aux paroles; mais leurs querelles se passent presque toutes en criailleries , et cela doit être : des hommes toujours armés ne se battraient pas impunément; et les suites d'un meurtre sont si graves! Les parens du mort doivent le venger, et l'assassinat est alors permis : le talion devient une loi sacrée, à laquelle le chevkh lui-même ne pourrait se soustraire; et ce qu'il y a de terrible, c'est que le meurtrier n'est pas seul poursuivi, mais encore ses proches parens. Quand une famille a de pareilles vengeances à exercer envers une autre, on dit qu'il y a du sang entre elles; elles sont forcées de se séparer, et vivent dans un état de guerre qui se continue quelquefois pendant plusieurs générations , parce qu'une vengeance en nécessite d'autres. La mort même du meurtrier ne ramène point le calme; et si un de ses parens périt pour lui , les haines s'accroissent au lieu de diminuer. Ces querelles intestines sont surtout interminables , quand les familles ennemies appartiennent à deux tribus différentes ; car celles-ci prennent assez ordinairement la défense de leurs concitoyens, et il en résulte une guerre générale : il y en a de ce genre qui existent depuis un temps immémorial. Cependant, avant que les dissensions se compliquent trop, on peut quelquefois apaiser la famille offensée par des presens qui consistent principalement en bestiaux ; et le traité qui se conclut alors , se nomme àyeli ,

ou rachat du sang. Nous voyons dans la Bible 1 que , dès le temps de Moïse , ce rachat était connu des tribus errantes dont il fat le législateur.

Lorsque les deux familles ennemies sont de la même tribu, le dyeh est plus facile à conclure; le cheykh et les anciens de la tribu y emploient toute leur influence.

Le talion et le rachat du sang ont également lieu pour les blessures.

Les hommes ont droit de mort sur leurs enfans , et ils punissent de cette peine capitale celles de leurs femmes , de leurs filles ou de leurs sœurs, qui ont cessé d'être sages.

Le duel n'est pas connu des Arabes ; ils y suppléent , comme on vient de le voir , par des assassinats , et l'on remarque la même chose chez la plupart des peuples anciens ou modernes. Ce n'est que chez les nations du nord de l'Europe , que la noble coutume de défier son ennemi et de le combattre à armes égales a su embellir la haine odieuse et la vengeance cruelle des couleurs de la loyauté et du courage. On rencontre, à la vérité, en parcourant l'histoire arabe, de ces combats singuliers qui eurent lieu chez tous les peuples , soit entre un petit nombre de guerriers chargés , par un commun accord , de défendre seuls les intérêts de leur parti; soit entre deux braves , à la vue des armées ennemies, par simple ostentation de courage. Mais ces faits d'armes ne peuvent se confondre avec le duel tel qu'il existe chez nous depuis un temps immémorial, pour des injures personnelles. •

1 Nombres, chaj». xxxv.

L'intérêt de leur sûreté' porte les cheykhs arabes à e'tudier le caractère des souverains des nations voisines, et nous avons été' souvent étonnés de la justesse de leurs jugemens. Ils négocient avec une sorte de dignité, et savent défendre leurs droits avec une adresse, une finesse diplomatique, que ne désavoueraient pas nos politiques consommés. Nous les avons souvent accusés de mauvaise foi ; mais sait-on si quelque acte hostile de notre part envers des tribus amies , toujours très-difficiles à distinguer de celles qui étaient encore en guerre avec nous, ne leur donnait pas de justes raisons de reprendre les armes? J'ai plusieurs fois été témoin de ces malheureuses méprises , et je me souviens , entre autres , que , traversant rOuâdy-Toum ylât avec un détachement d'infanterie, notre avant-garde rencontra , vers la fin du jour, un Arabe Bédouin assis à terre avec deux femmes. Auprès de lui étaient son cheval et ses armes , et non loin de là paissaient quelques bœufs et quelques moutons. Surpris à l'improvisle , cet Arabe eut encore le temps de sauter sur son cheval : mais il ne se sauva point ; il s'empressa de faire à nos soldats ce signe d'amitié qui consiste à rapprocher l'index de chaque main , en prononçant saouâ i saouâ ■ . Ce fut en vain : nos soldat s, excités par un janissaire turk qui nous servait de guide, insultèrent ses femmes, coururent après ses bestiaux , et un coup de fusil dirigé contre lui le décida à la fuite. Piquant des deux , il s 'élança dans le désert, en écartant de sa lance ceux qui l'entouraient : on lui tira plusieurs coups de fusil; aucun ne l'atteignit.

1 Ensemble, ensemble.

Le bruit de cette fusillade fit hâter le pas au reste de la troupe; j étais à cheval, je devançai tous les autres , et j'atteignis bientôt l'avant-garde.

Pendant que je m'informais de ce qui s'ëtaït passe', mon domestique égyptien me montrant de la main aux deux femmes arabes , leur dit : « Adressez-vous à celui-là , il vous protégera ; » et à l'instant elles se pressèrent autour de moi , baisant en suppliantes les pans de mon habit. Je les rassurai , et parvins, avec les autres officiers qui arrivaient , à rétablir Tordre. Le janissaire dont j'ai parlé nous ayant assuré que le Bédouin qui s'était sauvé appartenait à une tribu ennemie , nous nous emparâmes de son troupeau, et emmenâmes ses femmes pour les remettre au cheykh du premier village que nous rencontrerions. Durant le reste de la marche, je m'aperçus que notre janissaire excitait les soldats à être sans pitié pour leurs prisonnières , et voulait enlever à ces infortunées le peu d'effets qu'elles avaient conservés : je fus obligé de le menacer d'un châtiment sévère, pour lui faire cesser sa lâche persécution. La nuit venue, nous nous arrêtâmes , et le lendemain , comme nous nous disposions à quitter notre bivouac, nous vîmes arriver les cheykhs des Toumylât, tribu alors en paix avec nous : ils avaient avec eux le Bédouin que nous avions attaqué la veille, et ils se plaignirent à nous de notre injuste agression, avec plus de modération que nous n'étions en droit de l'attendre. On s empressa de leur donner toutes les satisfactions possibles : la plupart des bijoux volés aux deux femmes furent retrouvés sur le janissaire, qui reçut de suite, en présence des Bé-

douins, un certain nombre de coups de bâton; les bestiaux furent rendus ou pa vés , et les cheykhs arabes , après avoir pris avec nous quelques tasses de café , s'en retournèrent fort contens. Mais , je le demande , si ces Bédouins , au lieu de venir franchement nous parler de leurs griefs, avaient massacre ceux de nos soldats qu'ils auraient rencontrës isoles, ne les eussions-nous pas accuses de trahison , tandis qu'ils n'auraient fait qu'user de représailles?

Lorsque la paix se conclut entre deux tribus, les cheykhs se font réciproquement des cadeaux : cette formalité est de rigueur; et lorsque des princes étrangers traitent avec les Arabes, ils ont soin de s'y conformer. Il est aussi d'usage, en pareille occasion, de manger ensemble; c'est ce qu'on appelle l'alliance du pain et du sel : car l'on ne mange point avec ses ennemis. Partager son repas est , chez ce peuple , la preuve d'une inviolable amitié; et quiconque a reçu d'un Arabe la moindre nourriture , est sûr d'être respecté par toute la tribu. Nous en avons eu maint exemple dans les prisonniers qu'ils nous firent; ils ne furent plus maltraités dès l'instant qu'ils eurent mangé avec eux; et je rapporterai, à ce sujet, un fait que M. Denon a consigné dans son ouvrage1, et dont j'entendis parler sur les lieux peu après l'événement. Depuis plusieurs mois, des Arabes avaient pour prisonnier un officier français ; un de nos détachemens parut à l'improviste à la vue de leur camp: les Bédouins , frappés de terreur , se dispersèrent aussi-

1 Voyage dans la basse et dans la haule Egypte pendant les campagnes du général Bonaparte.

tôt dans le désert; tout ce qu'ils possédaient devint la proie du vainqueur. Leur cheykh , après avoir erre à l'aventure, se trouva seul avec son prisonnier, au milieu du désert, n'ayant plus qu'un pain pour toute ressource : son cœur devait être ulcère contre les Français, auteurs de tous ses maux ; et cependant il partage avec celui qui est en son pouvoir , le seul morceau de pain qui lui reste! Demain, lui dit-il, j'en aurai peutêtre besoin ; mais je n'aurai pas à me reprocher de t'avoir laissé mourir de faim pour assurer mon existence.

De pareils traits honorent l'humanité, et nous ne devrions pas autant médire d'une nation qui compte des hommes si généreux parmi ses citoyens. Mais les vices nous frappent, les vertus nous échappent; celles-ci, d'ailleurs, ne peuvent être les mêmes chez tous les peuples : une action vertueuse est celle qui directement ou indirectement est utile à la société qui la prône, et il n'en est qu'un petit nombre qui puissent être louées par tous les hommes indistinctement. Ainsi , chez nous, par exemple , un voyageur né dans un pays avec lequel nous sommes en guerre, est sûr de n'être point tué ni dépouillé, parce que notre intérêt nous porte à accueillir les étrangers, à les protéger et à étendre nos relations avec eux : dans le désert, au contraire, tout homme qui ne sera point allié de la tribu , sera dévalisé et quelquefois tué par les Arabes qui le rencontreront; et le plus estimé parmi eux sera celui qui aura enlevé le plus de dépouilles, parce que le butin forme un des revenus de l'État. Mais, exposés à leur tour aux mêmes périls, réduits à avoir quelquefois besoin d'un refuge,

même chez leurs ennemis , les Bédouins ont fait de l'hospitalité le premier des devoirs 5 et il faut convenir qu'ils l'exercent avec une générosité inconnue partout ailleurs : l'étranger qui a pu parvenir dans leurs camps , qui a touché le seuil de leurs tentes , non-seulement ne court plus aucun risque, mais encore, comme au temps d'Abraham, il sera nourri sans donner aucun salaire, et la tribu entière soutiendrait plutôt une guerre dangereuse que de le livrer à ses ennemis. 11 m'est arrivé plusieurs fois , ainsi qu'à d'autres membres de la Commission d'Égypte, de voyager seuls avec des Arabes, de rester parmi eux des mois entiers , et jamais nous n'avons eu à nous repentir de notre confiance.

Outre les alliances particulières de tribu à tribu, il existe encore de grandes ligues qui reconnaissent pour chef unique un des cheykhs de l'association. Ces ligues portent un nom distinct : ainsi , par exemple , dans la * basse Égypte , où il en existe deux , l'une se nomme Sat et l'autre Harân.

L'Arabe Bédouin ne combat guère qu'à cheval : il est ordinairement armé d'un sabre très-courbe, d'un poignard et d'une longue lance, souvent aussi de javelots et d'une masse d'armes suspendue à l'arçon de sa selle. Quelquefois il substitue à sa lance un grand fusil, dont il se sert avec adresse, même au galop, en relevant la main gauche sans abandonner les rênes, de façon à appuyer son arme et à mettre en joue comme un fantassin. Exercé à jeter sa lance fort loin et avec justesse, il est cependant rare qu'il s'en dessaisisse dans le combat : il la tient ordinairement près du fer, la darde avec force

35o MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

en la laissant glisser dans la main, sans l'abandonner tout-à-fait , et par un mouvement contraire il la ramène rapidement à sa première position. Meilleur écuyer qu'adroit à parer avec ses armes , l'Arabe s'attache à prendre la gauche de son adversaire : il voltige autour de lui, et se dérobe à ses coups en écartant son cheval , dont Tétonnante souplesse lui sert merveilleusement dans les combats corps a corps.

Les Bédouins fabriquent eux-mêmes la poudre dont ils se servent : elle est mauvaise , le charbon y domine toujours trop. Ils n'ont point d'artillerie, et, d'après leur manière de combattre, elle leur serait inutile : toujours attaquant en tirailleurs, s'ils sont forcés de se réunir, c'est sans aucun ordre; chacun se place à son <jré. Leurs batailles ne sont que des mêlées : le plus brave s'élance le premier sur l'ennemi, et excite ses compagnons par son exemple ; c'est là le devoir du général et le seul commandement qui soit bien entendu. La victoire est promptement décidée; les vaincus se dispersent dans le désert, et la nuit les dérobe à la poursuite de leurs ennemis.

Si le combat se livre à la vue d'un camp , ou si les deux partis ont avec eux leurs familles , on voit les femmes et les fdles, disposées par groupes, frapper sur leurs tambourins et exciter par leurs cris et leurs chants la valeur des guerriers : au milieu du tumulte, elles n'ont rien à craindre; tout le monde respecte leur faiblesse.

Les Arabes n'attaquent jamais la nuit; leur tactique consiste à surprendre l'ennemi par des marches rapides et des attaques inattendues, à lui dresser des embus-

DES DÉSERTS DE L'EGYPTE. 35i

cades et à le harceler quand il est le plus fort : ils ne rougissent point alors de fuir ; ils rechargent leurs armes au galop , et reviennent au comhat lorsqu'on s y attend le moins : malheur à ceux de leurs ennemis qui s'écartent un peu de la troupe! Nous avons vu des Français, en-f levés à demi-portée de fusil de leurs camarades, être dépouilles, massacrés devant nos bataillons avant què l'on eût le temps de les secourir.

Nous avons plusieurs fois été étonnés de les voir fuir devant nous , quoique bien supérieurs en nombre , tandis que d'autres fois , au contraire , ils nous attaquaient avec acharnement, malgré leur infériorité; c'est que, dans le premier cas, nos soldats n'avaient aucun bagage qui pût tenter un ennemi qui ne combat que pour s'enrichir, et que, dans le second, ils escortaient des convois qui excitaient son avidité : car il n'en est point des Arabes comme des nations européennes; elles appellent vainqueur le maître du champ de bataille, et chez les Arabes on peut remporter la victoire en fuyant, pourvu que l'on ait perdu moins de monde que l'ennemi et fait sur lui quelque butin. Nous nous y sommes souvent trompés : nous appellions lâche celui qui fuyait devant nous, et on le regardait peut-être comme un héros dans son camp.

Comme ils n'ont ni artillerie ni infanterie, la moindre ! enceinte les arrête : aussi, en Egypte, beaucoup de vil- ! lages , pour se mettre à l'abri de leurs courses , se sontils entourés d'un mur crénelé d'une seule brique d'épaisseur, et cela suffit pour en faire aux yeux des Arabes des forteresses imprenables de vive force; contraints

35a MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

alors d'en former le blocus , genre d'attaque qui ne convient point à leur impatience , ils consentent facilement à s'éloigner, moyennant quelques présens.

C'est dans le même but que les paysans de cette contrée élèvent çà et là , au milieu des champs cultivés, des massifs de terre en forme de tours, surmontés d'une petite plate-forme avec un parapet: ces malheureux, l'œil au guet et ne quittant point leurs armes, cultivent en tremblant la terre qui doit les nourrir. Aperçoiventils des Bédouins ennemis , ils chassent promptement leurs bestiaux auprès de la tour la plus voisine ; ils grimpent dessus, au moyen de petites entailles creusées dans le revêtement extérieur, et, du sommet, ils protègent leur propriété en éloignant l'ennemi à coups de fusil.

Dans leurs guerres de tribu à tribu , les Arabes ne font point d'esclaves : ils renvoient les prisonniers après les avoir dépouillés ; et s'ils en gardent quelques-uns , c'est seulement comme otages. Ils n'agissent pas toutà-fait de même avec les autres nations ; ils gardent également peu de prisonniers : mais ceux-ci sont esclaves et employés aux travaux du ménage, principalement à moudre le grain ; et ce genre d'occupation les place plus I immédiatement sous l'autorité des femmes de la tribu: on les distingue des esclaves achetés , qui sont aussi en fort petit nombre.

Ces derniers sont Nègres pour la plupart : achetés fort jeunes , ils sont traités avec autant de douceur que s'ils appartenaient à la famille par les liens du sang ; devenus grands, ils suivent leurs maîtres à la guerre, et

obtiennent souvent, pour récompense de leur courage, la liberté, et le don des biens nécessaires à leur nouvel état ; quelquefois même ils partagent la succession de leur patron avec ses enfans, et sont souvent, à défaut de ceux-ci, reconnus comme seuls héritiers, bien que lç défunt ait laisse de nombreux païens'. De venu s membres de la tribu , ils peuvent parvenir, eux ou leurs descendans, à la dignité de cbejkh. Tout cela ressemble bien plus à l'adoption qu'à l'esclavage. Enfin les Bédouins ne forcent point à embrasser l'islamisme les esclaves qu'ils ont faits à la guerre, mais ils y obligent ceux qu'ils ont achetés.

Ce n'est pas qu'ils soient fort scrupuleux en matière de religion ; ils ne sont guère mahometans que de nom, et les autres peuples attaches à ce culte les regardent presque comme des infidèles. La circoncision est la seule pratique religieuse respectée parmi eux, et l'on sait qu'elle y e'tait en usage bien avant la naissance de Mabomet. Les ablutions ordonnées par ce prophète ne peuvent être faites exactement dans des déserts où l'eau est si rare et si précieuse; et quoique le Qorân prescrive d'adorer Dieu à cinq heures différentes de la journée , ce n'est guère qu'au lever et au coucher du soleil que les Arabes font la prière. Peut-être même y mêlent-ils encore un peu de cette vénération qu'ils ont pour tous les astres , reste probable de leur ancienne religion , qui fut aussi simple que naturelle; ils adoraient un Être

1 On retrouve dans la Bible des Peut rendu père (Genèse, ch. x,

usages semblables; Abraham regar- v. 3^ ) , et cependant il tenait à une

dait le fils de son serviteur comme famille nombreuse, son seul héritier, avant cpTAgar

É. M. xii. 23

suprême, et regardaient comme des rae'diateurs entre eux et lui les corps célestes , qui , « sous un ciel si beau et si pur , semblaient leur annoncer la grandeur de Dieu avec plus de magnificence que le reste de la nature \»

On ne voit point dans les camps arabes de lieu consacre à la prière; chacun la fait où il veut, et agit à cet égard 'comme il l'entend. Il n'y a point de prêtres ou imans, mais seulement un cadi; et ce docteur, qui devrait savoir le Qorân , les lois , les commentaires , ne sait pas même lire : le cheykh dit à un Arabe, Tu es cadi, et il l'est; c'est par politique, et pour complaire à leurs voisins, qu'ils se sont soumis à cette formalité'. Mais ce qui les distingue surtout des vrais croyans, c'est qu'ils n'ont ni haine ni mépris pour les autres religions : il existe même encore, dit-on, dans l'intérieur de l'Arabie, des tribus juives, que les Bédouins musulmans regardent comme leurs frères.

Quelquefois, et pre'fe'rablement sur les lieux e'ieve's, un Arabe immole un mouton ou un jeune chameau en invoquant le nom du Seigneur , et distribue aux pauvres une partie des chairs de la victime2,

La vénération des mahometans pour leur barbe est connue ; les esclaves ne peuvent la porter ; et la couper à un homme libre, c'est le deshonorer : aussi les Be'douins jurent-ils par elle en la prenant avec la main. Quelquefois aussi ils jurent par leur tête; mais de tous

1 Voltaire, Essai sur les mœurs, anciens cheykhs conduisit son fils

a Les sacrifices sur les hauts lieux pour l'immoler à Dieu. (Genèse,

sont usilés chez les Arabes depuis chap. xxn.) La Bible présente en-

les temps les plus reculés ; c'est sur core une foule d'autres exemples

une montagne qu'un de .leurs plus semblables.

leurs sermens, le plus saint , le plus redouté, celui qui est réserve pour les cas d'une importance extrême, se prononce en levant sa robe et saisissant son phallus. Cet usage de jurer par les organes de la génération remonte à la plus haute antiquité : «Mets la main sur ma cuisse,» dit le vieil Abraham à son serviteur, «et jure d'aller en Mésopotamie prendre une femme pour mon fils Isaac. »

Les talismans ont un grand pouvoir sur l'esprit crédule de ces hommes simples; la plupart portent suspendu au cou ou attaché au bras, au-dessous du coude, un petit sachet de cuir qui renferme un morceau de papier sur lequel des paroles mystérieuses ont été écrites par quelque derviche, et plus souvent encore par des chrétiens ou des juifs, qu'ils regardent comme plus sa» vans que les musulmans en matière de sorcellerie. J'en ai vu qui portaient ainsi de petites pierres gravées en caractères koufiques qu'ils ne comprennent point , et de petites idoles égyptiennes. Enfin ils ont plus deconfiance en un talisman fait exprès pour la maladie dont ils sont atteints , qu'en tous les secrets de la médecine , et ils ont soin de l'appliquer sur la partie souffrante. Ces opinions sont bien ridicules, je l'avoue; mais doivent-elles nous étonner lorsque , malgré notre civilisation , nous sommes encore sujets à des superstitions assez semblables?

Un arbre né près d'un tombeau , ou que toute autre circonstance peut envelopper d'un certain merveilleux , porte quelquefois les Bédouins à croire qu'il est animé par un génie; et ce serait dès-lors un sacrilège que d'en couper une branche, ou même de le frapper : ils y at-

tachent des cheveux , du poil, et des morceaux d e'toffe ou de papier sur lesquels sont tracés des caractères bizarres, des paroles magiques; et selon les cérémonies dont cette action est accompagnée, cela doit disposer le sort en leur faveur, ou déterminer quelque maléfice contre leurs ennemis. J ai vu au milieu du désert, entre Soueys et le Kaire, un énorme acacia couvert de lambeaux d étoffe, près duquel campe la grande caravane qui se rend tous les ans à la Mekke. Les Arabes l'ont en grande vénération, et les pèlerins manquent rarement de faire le vœu de suspendre à ses branches une partie de leurs vêtemens, s'ils échappent aux dangers du voyage.

Je voudrais pouvoir donner des détails sur les cérémonies religieuses qui, chez tous les peuples, accompagnent quelques époques remarquables de la vie; mais, m'étant restreint, dans ce mémoire, aux seuls faits observés ou vérifiés par moi-même, je ne parlerai du mariage et des naissances que sous le rapport de la morale et des usages civils.

Les Arabes se marient fort jeunes : extrêmement jaloux de leurs femmes, le poignard les venge de la plus légère infidélité, et néanmoins ils ne se font aucun scrupule de reprendre celles qui, par les événemens de la guerre, ont passé dans les bras du vainqueur. La jeune fdle qui a éprouvé un tel malheur, trouve un mari comme si rien ne lui fût arrivé; mais, dans tôut autre cas, celle qui, au jour de son mariage, ne serait poin t reconnue vierge , serait renvoyée ignominieusemen t à ses parens : ceux-ci attendent avec impatience dans la

tente de l'époux le voile ensanglante qui doit attester la sagesse de leur fille ; on l'expose même quelquefois en dehors de la tente aux regards du public; puis la jeune épouse le serre soigneusement et le conserve toute sa vie.

Les jeunes gens ne connaissent point ce vice malheureusement si répandu en Europe, qui détruit les forces naissantes, et change le plaisir qui doit rapprocher les êtres et embellir la vie, en une habitude dégoûtante, qui isole, rend sombre, égoïste, méchant, et conduit à des infirmités cruelles, à une mort douloureuse, si l'amour des femmes n'y apporte un prompt remède. Ce vice est remplace ici par un autre connu autrefois en Grèce et commun à toutes les nations nomades; ils s'aiment entre eux ; et souvent même , dans leurs courses lointaines, n'ayant pour société que leurs troupeaux, ils se livrent à des excès honteux.

Le mariage fait disparaître ou calme du moins ces goûts monstrueux, et, comme je l'ai déjà dit, les Arabes se marient fort jeunes. Ils ne désirent rien tant que d'avoir beaucoup d'enfans ; c'est chez eux un moyen certain de considération et de richesse. La naissance d'un fils est un événement qui les comble de joie, et c'est par suite de cet amour paternel, qu'ils ajoutent à leur nom celui de leur premier né : ainsi le père s'appelle-t-il Mahammed et l'enfant A'iy , le nom du premier devient Mahammed-aboa-A'ly , ou simplement Abou-A'ty , qui signifie père d'A'ty.

Les jeunes gens, de leur côté, ont le plus grand respect pour les auteurs de leurs jours, et en général pour tous les vieillards: ils se lèvent devant eux, les écoutent

attentivement, et cessent même de fumer en leur présence, à moins qu'ils ne soient invités à continuer. C'est sur cet hommage volontaire de la force à la sagesse et à l'expérience des années , et sur l'amour des pères pour leurs enfans, qu'est fondé le gouvernement des tribus, ainsi qu'on a déjà pu l'observer dans ce que nous en avons dit précédemment.

Plutôt agiles que vigoureux, les Arabes sont maigres; mais c'est la maigreur de la santé. Il règne une grande uniformité dans leur taille, qui ne varie guère que de cinq pieds deux pouces à cinq pieds quatre pouces : on ne voit point, comme parmi nous, de pygmées à côté degéans, d'avortons à côté d'athlètes ; on ne rencontre point d'estropiés de naissance : les forces physiques, comme les forces morales et politiques , ne se rapprochent nulle part autant de l'égalité.

Les Arabes sont blancs , mais extrêmement hâlés par le soleil , dont l'action s'augmente encore de la réverbération des sables : ils ont la barbe , les cheveux et les yçux noirs, les dents extrêmement blanches et bien rangées, les traits généralement beaux, la physionomie spirituelle, le cou musculeux, les épaules et la poitrine larges, les genoux un peu gros ; ce qui provient peut-être de leur manière de s'asseoir à terre les jambes croisées sous eux.

Les femmes ont les yeux plus grands que les hommes et de même couleur; les dents blanches et bien rangées ; la taille souple et svelte; les bras, les mains, les jambes et les pieds d'une beauté à servir de modèles : mais leurs traits, à l'exception des yeux, ont peu d'expres-

sion, peu de mobilité; ce qu'on doit attribuer, sans doute, à l'usage de voiler leur visage plus soigneusement qu'aucune autre partie du corps : elles ont le nez gros, la bouebe grande, et beaucoup d'entre elles s'enlaidissent en se tatouant la figure comme les sauvages de l'Amérique.

Le sein, qui est parfaitement placé et d'une belle proportion chez les fdles de dix à douze ans, tombe bientôt ; et à mesure qu'elles font des enfans , il s'allonge considérablement : ce qui les dépare d'autant plus, qu'elles ne prennent aucun soin pour le soutenir ou le cacber. Les jolies femmes sont donc très-rares 5 cependant on en rencontre parmi celles surtout dont l'âge touche presque à l'enfance.

Elles sont toutes extrêmement fécondes , et une femme mariée qui n'aurait point d'en fans tomberait dans le mépris : son mari ne tarderait pas à la répudier , ou tout au moins à en prendre une autre; car le divorce et la polygamie sont autorisés.

Les vieillards arabes sont plus recherchés que les jeunes gens dans leur habillement; les étoffes les moins grossières leur sont principalement réservées : ajoutez à cela que le costume ne varie jamais, qu'il est ce qu'il était dans les temps les plus reculés ; et Ton sera persuadé que cela doit contribuer à la considération dont jouit la vieillesse. Chez nous, au contraire ,011 les modes changent tous les jours , il arrive un âge où l'habitude l'emporte sur le goût des parures nouvelles : on se fixe à un costume que l'on ne change plus pendant les derniers inslans de la vie, et qui devient bientôt ridicule,

3Go MÉMOIRE SUR* LES TRIBUS ARABES

lorsque la jeunesse , qui embellit tout de ses grâces , a cesse' de s'en servir. La mode, d'ailleurs, en Europe, ne fait pas varier seulement le costume ; elle porte encore son empire sur tous les usages de la vie , et il en résulte trop souvent une opposition pénible entre la jeunesse et la vieillesse : les coutumes des pères paraissent ridicules aux enfans ; les pères critiquent le temps présent , en regrettant l'ancien , et Ton s'aigrit mutuellement. Autrefois on faisait de telle manière, disons-nous ; et ces mots prononces avec ironie par les uns , avec regret par les autres, semblent rappeler une époque antérieure de plusieurs siècles , lorsqu'il ne s'agit le plus souvent que d'une vingtaine d'années. 11 n'en est pas de même cbez la plupart des nations de l'Orient; les usages y sont immuables. On faisait ainsi du temps de nos pères , disent les Arabes; nous devons faire comme eux. 11 faut convenir cependant que, si cela est souvent plus raisonnable que de changer sans cesse , rien aussi ne se perfectionne.

Les Arabes portent une tunique fort ample , en fil ou en laine, qu'ils serrent autour des reins avec une large ceinture, et ils ont par-dessous un caleçon de toile. Ils se rasent la tête et la couvrent d'un turban , laissent croître leur barbe, et ont le cou, les bras et les jambes nus. Ceux qui habitent à l'occident de l'Egypte, dans les de'serts de la Libye, mettent assez souvent par-dessus leurs vetemens un manteau blanc d'une étoffe de laine très-légère. J'en ai vu d'autres, aux environs de Soueys , qui , pendant l'hiver , jetaient sur leur dos une grande peau de mouton , les deux pattes de devant étaient

nouées sur la poitrine , et la queue pendait à terre, absolument de la même manière que l'on nous représente Hercule couvert de la peau du lion de Neme'e : ce manteau de sauvage a quelque chose d'extrêmement pittoresque.

Une longue chemise qui sert en même temps de robe, un caleçon , un turban , deux voiles , l'un plus large jeté' sur la tête, l'autre plus étroit placé sur la figure immédiatement au-dessous des yeux , et fixé par deux cordons qui se nouent derrière la tête, forment l'habillement des femmes. Des anneaux d'argent , ou plus souvent de verre bleu , passés aux bras et aux jambes ; des bagues et des boucles d'oreille en cuivre ou en argent, rarement en or, sont les bijoux dont elles se parent. Quelquesunes se percent aussi une narine et y passent un anneau qui retombe sur leur bouche.

Je ne parle ici que du commun des Arabes; les cheykhs et leurs femmes se rapprochent davantage, dans leur costume , de celui des gens riches de l'Egypte.

Les femmes de tout rang croient s'embellir en se teignant en jaune le dessous des pieds et des mains; ce qui m'a toujours paru fort laid : mais je dirai le contraire de l'usage où elles sont de border leurs paupières d'une ligne noire qui se prolonge un peu vers les coins; l'effet

Mi

ÉÉL

vivacité, il semble plus grand et plus fendu. Il est à présumer d'après les traits que l'on voit sculptés autour des yeux des statues égyptiennes , que cette coutume était pratiquée par les femmes de l'antique Égypte. Le mobilier d'un ménage arabe est, comme on l'ima-

36a MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

gine bien , réduit au plus strict nécessaire : un moulin à bras , une plaque de fer pour faire griller des grains de blé ou cuire le pain , une cafetière, un sac de cuir pour puiser l'eau, quelques outres, des écuelles de bois, de petites tasses pour le café, une marmite, une natte qui sert de tapis et de lit , quelquefois un métier à tisser des étoffes grossières , les armes dont nous avons parlé , une pipe de quatre à cinq pieds de long, peu de vêlemens, une espèce de mandoline ou de violon1, un tambourin formé ordinairement d'un vase de terre cuite, sans fond , recouvert d'un seul côté par une peau fortement tendue ; voilà tout ce que renferme à peu près la tente d'un Arabe. Celle ci a cinq à six pieds d'élévation; elle est de forme quadrangulaire, et faite d'une étoffe brune et grossière, que les Arabes fabriquent euxmêmes avec le poil de leurs chameaux ; la partie supérieure de la tente, qui en forme le toit, est peu inclinée et souvent même horizontale : une cloison de même étoffe sépare dans l'intérieur l'appartement des femmes de celui des hommes.

Toutes les tentes sont placées sans ordre, les unes auprès des autres, mais de façon cependant à renfermer ordinairement au milieu d'elles un grand espace vide qui sert de place publique et de parc pour les troupeaux. Faut-il décamper, chaque ménage enveloppe son léger

• Je me sers des mots de mando- bois, et violon, celui que Ton fait

line et de violon , bien que ces ins- résonner avec un archet. Les per-

trumens diffèrent beaucoup de ceux sonnes qui désireront sur cet objet

auxquels uous donnons ces noms en des détails plus précis, pourront

France. J'ai appelé mandoline celui consulter les Mémoires que M. Vil-

dont on fait vibrer les cordes avec loleau publiera sur la musique dans

un petit morceau de corne ou de cette collection.

mobilier dans les toiles de sa tente , et le charge sur ses chameaux ; les troupeaux sont chasses en avant ; femmes, enfans , vieillards, les uns à pied , les autres montes suides chameaux ou des ânes, suivent en un instant; des hommes à cheval éclairent et protègent la marche; rien ne reste en arrière , et le vent a bientôt lait disparaître jusqu'à la dernière trace de cette ville d'un moment.

Les Arabes sont extrêmement sobres ; quelques dattes , une poignée de blé ou d'orge grillée, leur suffisent pour toute une journée : j'en ai vu même dans le désert se contenter de quelques fèves crues qu'ils prenaient sur la ration de leurs chameaux, et qu'ils mangeaient sans autre préparation que de les casser en plusieurs morceaux avec une pierre , afin de pouvoir les mâcher plus facilement. Six à sept onces de nourriture , c'est tout ce qu'ils consomment par jour clans le désert : ils mangent un peu plus lorsqu'ils occupent des terrains fertiles; néanmoins nos anachorètes les plus habitués à labstinence n'approchent point encore de leur frugalité : ils boivent fort peu, et supportent la soif des journées entières. C'est par suite sans doute de cette excessive so-

Voici ce qu'ils mangent ordinairement : de petites galettes de dourah (holcus Lin.) ou de blé, à peine

1 Leur manque presque absolu de avec des vêtemens fort légers, leur

transpiralion pourrait cependant, peau se dessèche, se durcit; les

je crois , être aussi bien une des porcs se resserrent et se ferment

causes qu'un des résultais de leur presque tout-a-fait : perdant dès-lors

sobriété : car, s'ils ne transpirent fort peu parles sueurs, ils ont moins

point , ce n'est peut-être pas seule- besoin de nourriture pour réparer

ment parce qu'ils mangent peu, mais leurs forces. Je laisse au surplus la

parce qu'exposés à un soleil bxûlant question àdécideraux physiologistes.

cuites; du riz, des dattes, des lentilles, des fëves, rarement de la viande, du lait frais ou caille', du beurre; du fromage extrêmement dur , aigre et salé , qu'ils font indifféremment avec le lait de leurs jumens, vaches, buffles, chameaux, ânesses, chèvres ou brebis. Ils ne boivent que de l'eau et du café sans sucre. Ils réduisent le blé en farine au moyen de moulins à bras, garnis de petites meules de pierre, ou bien le broient tout simplement sur une pierre concave, avec une autre en forme de molette, comme font les peintres pour leurs couleurs.

La farine pétrie et mise en pâte , est étendue sur une plaque de fer chauffée d'avance et placée sur du feu, au fond d'un trou creusé dans le sable. Le tout est recouvert de cendres chaudes , et le pain est retiré de là bien avant d'y avoir acquis le degré de cuisson que nous lui donnons en France. Cet usage se conserve dans le désert depuis un temps immémorial. «Faites cuire du pain sous la cendre, » disait Abraham à Sara

La même plaque de fer sur laquelle on cuit le pain , sert aussi à faire griller des grains de blé ou d'orge, que les Arabes mangent souvent ainsi en guise de pain.

La fiente des bestiaux , séchée au soleil , est presque le seul combustible qu'ils emploient, et il est difficile dans le désert de s'en procurer d'autres.

Dans les repas de cérémonie, on sert ordinairement un mouton entier.

J'ai dîné un jour avec des Bédouins, et ils employèrent, pour m'y engager, des manières que n'au-

« Gen. cap. xtiii, t. 6.

raient pas désavouées les plus polis de nos Européens. Je vais reprendre cette anecdote d'un peu plus loin ; elle servira à faire connaître mes hôtes sous plus d'un rapport.

Chargé, durant l'hiver de l'an vu, de iparcourir la vallée de V Égarement, où personne de notre armée n'avait encore pénétré, je partis du Kaire avec un détachement de vingt-cinq hommes d'infanterie; chaque soldat avait du biscuit pour quatre jours ; deux chameaux portaient l'eau dont nous présumions avoir besoin. Parvenu , au coucher du soleil, vis-à-vis l'entrée de la vallée, sur la lisière du terrain cultivé, je me décidai à passer la nuit en cet endroit : les soldats s'étendirent sur le sable; et pendant qu'ils mangeaient leur biscuit trempé dans un peu d'eau , et que leur imagination , frappée du nom de la vallée, les faisait s'entretenir de mille dangers chimériques, je voulus essayer si, en me rendant dans un village dont nous étions peu éloignés, je ne pourrais pas m'y procurer un guide : je pris mon fusil et partis seul. Mais bientôt le désir de reconnaître en même temps l'entrée de la vallée me fit faire un grand circuit; je m'éloignai insensiblement de ma troupe; et ayant gravi quelques collines qui m'en dérobèrent toutà-fait la vue, je me trouvai à limproviste devant un camp arabe. Je songeais à me retirer , lorsque je m'aperçus que toute retraite m'était ôtée par plusieurs Bédouins à cheval. Je me décidai à vendre chèrement ma vie : j'étais bien armé; j'avais, outre mon fusil de munition et sa baïonnette , une bonne paire de pistolets , et il m'arrive rarement de manquer le but où je vise.

J'armai mon fusil : mais je voulus en même temps essayer si , en payant d'audace et de ruse , je ne pourrais pas éviter un combat trop inégal ; je fis signe aux Arabes qui m'observaient de s'approcher de moi, cl je me dirigeai en même temps vers eux avec l'air de la confiance. Aussitôt que j'en fus assez près pour me faire entendre, je leur demandai de me conduire au chcykh de leur tribu, auquel j'avais à parler. Ils parurent surpris, se regardèrent entre eux; je leur répétai ma demande d'un ton ferme, et ils me repondirent de les suivre. Nous fumes bientôt dans leur camp; des cbiens aboyèrent à notre approcbe ; ou voyait çà et là plusieurs chevaux sellés et attachés près des tentes. Je remarquai avec étonnement que plusieurs femmes ne se cachaient pas la figure avec autant de soin que l'auraient certainement fait des femmes de fellâh. Nous nous arrêtâmes devant la tente du cheykh : elle ne différait des autres qu'en ce qu'elle était un peu plus spacieuse. J'y entrai avec précaution ; j'y trouvai le clieykh et deux autres Arabes occupés à fumer et à boire du café : ils étaient assis à terre autour d'un peu de feu sur lequel était placée la cafetière. La fumée de ce foyer, celle des pipes, la figure dure et sérieuse de ces trois hommes, les pistolets et poignards dont ils étaient armés, tout cela ressemblait assez à l'idée que nous nous faisons d'un antre de voleurs. Je leur fis le salut des musulmans, le salâtp. alekoum; ils me le rendirent sans se déranger, et ajoutèrent, en me présentant du café : « Assieds-toi et bois. » Je ne me le fis pas répéter; je savais que c'était une espèce de sauve-garde que de boire ou manger avec eux ,

et je dis au cheykh : « J ai appris que tu étais campe ici; j'ai laisse mon escorte à quelque distance, et suis venu seul avec confiance te demander un guide pour me conduire jusqua la mer Rouge par la vallée de l'Égarement : tu peux être sûr qu'il sera bien payé;» et j'ajoutai, à dessein, que je n'avais pas d'argent sur moi, mais que je lui remettrais d'avance la moitié du prix dont nous conviendrions, aussitôt que j'aurais rejoint mon détachement. Il me répondit : « Tu auras un guide , j'ai fait la paix avec les Français. » Il m'apprit ensuite qu'on lui avait cédé le territoire et le village de Baçâtyn , auprès duquel il était campé, et que sa tribu était celle des Tenâbins.

Pendant que nous causions , je m'aperçus que les femmes du cheykli écartaient un peu, pour me voir, la cloison d'étoffe qui séparait leur chambre de la nôtre. Ce devait être, en effet, pour elles un spectacle curieux que la vue d'un de ces Français, dont leurs guerriers leur avaient sûrement fait des récits extraordinaires , et dont le costume, le langage, les armes, les manières, étaient si différens de tout ce quelles connaissaient.

Je pris congé de ces Arabes , après être convenu que le lendemain un guide viendrait me joindre dans l'endroit que je leur indiquai , et je m'en retournai fort satisfait de m'en être tiré si heureusement.

De retour au Kaire, un mois après, je racontai mon aventure à plusieurs de mes camarades, qui formèrent avec moi le projet d'aller voir ce camp. Le jour de celte nouvelle course, nous nous trouvâmes environ une douzaine , tous bien armés , montés sur debons chevaux ,

et précèdes de nos sâys l, qui , suivant l'usage du pays, couraient a pied , armés de grands bâtons. Je pris seul les devants, pour ôter toute inquiétude aux Tcrrâ- Lins sur l'objet de notre visite; ils me reconnurent de suite, et mes camarades, arrivant peu après, furent trèsbien reçus.

Après nous être reposés, après avoir parcouru leur camp et bu avec eux quelques tasses de café, nous nous disposâmes â partir , malgré les instances des principaux de la tribu, qui voulaient nous retenir pour manger avec eux d'un mouton qu'ils avaient tué à notre arrivée; mais nous, en Européens cérémonieux , nous les remerciâmes , en prétextant des affaires qui ne nous permettaient pas de nous arrêter plus long-temps. Je m'aperçus que notre refus ne leur faisait pas plaisir : cependant, après s'être dit quelques mots à voix basse, ils reprirent l'air affable qu'ils avaient eu jusque-là': et le cbeykh, montant à cbeval avec quelques Arabes, nous dit qu'il allait nous indiquer une route plus agréable que celle que nous connaissions.

A peine hors du camp, les Arabes simulèrent un combat, et nous nous amusâmes quelque temps à remarquer avec quelle adresse ils maniaient leurs chevaux et se lançaient \egerjd\ Je m'y étais déjà exercé plu-

1 Les sâys sont des domestiques Les Arabes préfèrent ordinairement

égyptiens qui sont à-la-fois palefre- les branches fraîches de palmier,

niei8 et coureurs. Ils sont infatiga- parce qu'elles sont fort pesantes,

bles, et portent souvent, outre leur Un homme à pied peut pousser le

bâton, le fusil de leur maître. geryd à plus de cinquante pas; à

a Le geryd est un bâi on d'environ cheval et au galop on le jette beau-

quatre à cinq pieds de longueur, coup plus loin. II y en a qui le lan-

d ont on se sert comme d'un javelot, cent avec une si grande roideur,

sieurs fois; et aimant avec passion ces sortes de jeux, je ne pus résister au de'sir cl y prendre part ; je me mêlai parmi eux : tout cela retarda notre marche. Nous arrivâmes enfin sur les bords du Nil, dans un petit bois de palmiers, où nous fûmes surpris de trouver un repas très-proprement servi sur des nattes étendues à terre. «Ce repas se trouve sur notre route , dit lecheykh ; nous pouvons le prendre ensemble , sans vous faire perdre trop de temps. » Nous descendîmes de cheval, et Français et Arabes, assis par terre, nous nous mîmes à manger de bon, appétit. Il y avait du lait dans de grands vases, des poules, du fromage blanc, du miel, des dattes, quelques gâteaux , du pain, et au milieu de tout cela, un mouton entier sur un monceau de riz à peine cuit. Sans fourchettes ni cuillers , nous servant de nos mains comme les Arabes , nous arrachions des morceaux de viande et mangions pêle-mêle dans les mêmes plats. Si plusieurs fois nous nous étions amuses de la maladresse avec laquelle les Arabes se servaient de nos fourchettes, ils purent ce jour-là rire de la manière gauche dont nous les imitions : quelques-uns d'entre eux trempaient de la viande dans du miel ; nous voulûmes en faire autant, et trouvâmes cela fort mauvais. Nous buvions d'excellente eau du Nil que l'on avait fait rafraîchir dans des qoulleh1; et notre repas fut fort gai,

qu'ils peuvent blesser dangereuse- je reçus dans le bras un coup décernent, et même tuer celui qui ne ryd qui m'empêcha pendant près l'éviterait pas. Il m'est arrive une d'un mois de me servir de mon bras, fois de renverser à terre sans con- . 1 Les qoulleh sont des vases non naissance une des personnes avec vernissés, qui laissent suinter l'eau lesquelles je jouais , et le même jour à travers leurs pores ; on les place à

E. M. xii. ->\

37o MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

bien que la moitié des convives eût de la peine à comprendre l'autre.

Nos hôtes eurent plus tôt fini que nous : à mesure que l'un d'eux n'avait plus faim, il se levait en disant, anâ chabaân, c'est-à-dire je suis rassasie ; ou bien, elhamd lellah, qui signifie gloire à Dieu.

Quand nous nous fûmes tous levés , nos domestiques et ceux des Arabes prirent nos places; et le cheykh dit à haute voix, suivant l'usage des Arabes : «Enfans du pays, approchez et mangez.» Alors de pauvres fellah que la curiosité ou la faim avaient attires, se mirent, autour des nattes. Je remarquai que peu de chose les rassasiait , et qu'ils faisaient promptement place à d'autres; tout eut bientôt disparu. Nous remontâmes à cheval avec les Be'douius , et nous nous séparâmes comme d'anciens amis, après nous être fait ce salut arabe, signe de bienveillance, qui consiste à se toucher plusieurs fois la main droite, et à la ramener autant de fois sur la poitrine, en disant : «Porte-toi bien; Dieu te garde! Dieu soit loue! etc.» compliment que Ton ne craint point de répe'ter jusqu'à satie'te'.

Depuis ce jour , je retournai souvent voir les Terrâbins , et je pris chez eux la plupart des notes que je transcris aujourd'hui. Charge ensuite de plusieurs ope'rations qui me firent parcourir les déserts de la basse et de la haute Egypte, j'eus occasion de connaître d'autres tribus, et je remarquai partout les mêmes usages et le même caractère, comme les mêmes richesses et les

l'ombre, dans un courant d'air, et rieur du vase rafrajehit Tcau qu'il révaporation qui se fait à resté- contient.

DES DÉSERTS DE L'ÉGYPTE. 37i

mêmes besoins. Toutes ces courses étaient fatigantes : mais le de'sir de bien connaître ce peuple singulier me les faisait entreprendre avec plaisir ; et j'ajouterai que je me suis toujours mieux porte dans le désert, manquant presque de tout, ne mangeant qu un peu de biscuit de mer et quelques dattes , n'ayant d'eau que ce qu'il en fallait pour ne pas périr de soif, qu'en Egypte au milieu de l'abondance : car le désert est extrêmement sain , la peste y pe'nètre rarement , les ophthalmiesy sont peu fréquentes 5 la petite vérole est presque la seule maladie que l'on ait à y redouter. Maigre cette salubrité, d'autant plus précieuse qu'elle n'existe point dans les pays circonvoisins, on a de la peine à se persuader que des sables arides soient divises en propriétés distinctes: cependant les tribus arabes se les sont partage's , et elles ont pour ces affreuses solitudes le même amour qu'un Français éprouve pour les beaux champs, les doux ombrages de sa patrie j elles les disputent à l'ennemi avec autant de chaleur que d'autres nations en mettraient à deTendre les terrains les plus fertiles : la possession d'un puits est surtout, comme au temps des patriarches, un objet dune haute importance. Oh sent bien que danè un pays qui n'est ni plante, ni entrecoupe' de rivières, ni couvert d édifices, les limites sont difficiles à déterminer : aussi naît-il souvent, entre les tribus, des guerres pour les pâturages et pour les droits sur les caravanes.

Le ciel y est etincelant de lumière pendant le jour, et du plus bel azur durant le calme des nuits. Cependant les pluies sont un peu moins rares dans les parties mon-

tueuses qu'en Égypte, et le semoum trouble aussi quelquefois la sérénité de l'air.

Le semoum, ou vent empoisonne, souffle du sud- "* ouest : sa vitesse n'est point uniforme ; elle s'accélère et se ralentit d'instant en instant. 11 élève à une grande hauteur des tourbillons de sable qui, plus d'une fois, ont enseveli des caravanes et jusqu'à des armées entières. La perte de celle que Cambyse envoya contre les babitans de l'oasis d'Ammon, fut, comme on le sait, attribuée à un de ces ouragans. Ces immenses tourbillons, heureusement rares, sont moins frëquens dans les déserts à l'est de l'Egypte, que dans ceux de l'ouest , où le terrain est plus mobile. Mais le semoum, lors même qu'il ne pousse aucun tourbillon devant lui , est encore un fléau redoutable} toujours charge' d'une poussière subtile et brûlante, il obscurcit l'éclat du soleil, donne à l'atmosphère une teinte livide, porte la chaleur à un degré' insupportable , dessèche les plantes , et tue même les hommes et les animaux, si, au moment des rafales, ils n'évitent de le respirer en se couvrant la figure ou en détournant la tête. Ses propriétés malfaisantes l'ont fait nommer dans le désert semoum (poison) ; en Ëgy pte, où il est moins dangereux , on l'appelle khamsjn (cinquante) , parce qu'il se fait sentir plus fréquemment pendant les cinquante jours qui avoisinent l'équinoxe du printemps.

Il est un autre phénomène que présente le désert, et que M. Monge a décrit et expliqué avec cette clarté qui distingue toutes les productions de ce savant célèbre. On croit voir, à une lieue environ, une étendue d'eau

DES DÉSEKTS DE LTÉGYPTE. 373

considérable. Les corps que Ton aperçoit à cette distance, présentent au-dessous d eux leurs images renversées : l'illusion est complète; et plus d'une fois de malheureux voyageurs, entraînes par cette apparence trompeuse, ont péri d'une mort cruelle en cherchant à étancher leur soif à ce lac fantastique, qui se reculait devant eux, tandis que leurs compagnons restés en arrière les croyaient arrivés au terme de leur désir et enviaient leurs jouissances. Ce phénomène est dû à la lumière qui se réfracte en traversant les couches inférieures de l'atmosphère, raréfiées à la surface de la terre par la chaleur des sables.

La gazelle, dorit la timidité gracieuse, l'œil noir et vif, servent souvent d'images à l'amant arabe qui peint sa douce amie, l'autruche rapide et le lent caméléon, sont les seuls animaux sauvages que j'aie rencontrés dans le désert \ On trouve encore assez communément, aux environs des camps, des chiens de forte taille et de poil roux; ils n'appartiennent à personne en propre, et vivent dans un état presque sauvage. Jamais ils ne sont atteints de la rage, malgré les chaleurs excessives et la privation presque absolue d'eau : ils se nourrissent des bestiaux morts et des immondices, ce qui contribue à maintenir la salubrité de l'air autour des camps; enfin , sachant distinguer les étrangers des individus de la tribu, ils servent, en quelque sorle, de vedettes avancées, prêts à donner par leurs aboiemens l'alarme au

■ Il y a dans le désert d'autres mais je ne parle ici que de ceux que

animaux sauvages, tels que le chacal j'y ai vus moi-même, ou loup d'Afrique, Diyèue, etc.;

moindre danger. Il existe aussi , chez quelques hordes , des chiens lévriers dune belle race : mais ceux-ci ne vivent point en liberté' comme les premiers; ils ont des maîtres qui les tiennent presque toujours à l'attache, et qui s'en servent pour forcer à la course les gazelles et les autruches.

Les caravanes qui traversent le désert sont obligées de payer un droit aux tribus sur le territoire desquelles elles passent, sous peine d être attaquées, dévalisées, et réduites en esclavage ou dispersées sans ressource dans le désert; et , quoique nous nous soyons souvent recriés contre cet usage, il n'en est pas moins conforme aux droits des nations. N'avons-nous pas aussi des lois sévères sur les passe- ports, et des douanes pour les marchandises étrangères qui traversent notre territoire? ne punit-on point par la conûscation, l'emprisonnement, les fers et la mort même, ceux qui emploient la ruse ou la force pour s y soustraire?

Le territoire dune tribu appartient en commun à tous ceux qui la composent. Est-il sablonneux, aride, chacun conduit ses troupeaux où il veut; est-il fertile, ils le font cultiver par les anciens fellâh, et, à défaut de ceux-ci, par leurs prisonniers, leurs esclaves ou leurs domestiques; et les bénéfices se partagent, avec une grande équité, entre les différentes familles.

Outre le désert qui est à eux en toute propriété, les Bédouins se regardent encore comme les souverains légitimes de l'Egypte, et traitent d usurpateurs les Mamlouks et les Turks; ils se sont en conséquence partagé

cette contrée , et chaque tribu lève, dans le canton qui lui est dévolu , quelques contributions en nature. Les malheureux fellâh achètent par-là des défenseurs contre les autres tribus qui voudraient les piller, et souvent aussi un refuge contre la tyrannie du gouvernement et l'avarice insatiable de leurs maîtres.

Les propriétés personnelles sont, chez les Arabes, les meubles et ustensiles, les troupeaux, et les produits de leur industrie, qui consiste dans la fabrication de quelques étoffes grossières, la préparation du beurre et du fromage, la vente de leurs chevaux et de leurs chameaux, le louage de ces derniers pour les caravanes, et, selon les localités, dans le commerce de quelques autres objets , tels que le charbon , le séné , le sel marin , les poissons secs, le natron, la soude, l'alun, les joncs propres à faire des nattes , etc.

Les Arabes élèvent beaucoup de chameaux, et cet animal leur est de la plus grande utilité ; sans lui, ils ne pourraient habiter le désert, pt seraient bientôt subjugués : aussi a-t-on souvent dit que Dieu ou la nature l'avait créé exprès pour rendre le désert habitable à l'homme; pensée aussi fausse qu'orgueilleuse

1 Lrs chameaux rivent comme— listes distingués , qui se laissent cndément dans le désert, parce que traîner par l'ascendant du sentileur organisation ne leur donne au- ment sur la froide vérité. Obsercun besoin qu'ils n'y puissent salis- vent-ils dans ses détails l'admirable faire ; mais dire qu'ils ont été créés conformation d'un animal, d'une expiés pour le désert, et qui plus plante, ils s'écrient : La nature bienest, pour le rendre habiablc à faisante lui a donné tel organe pour l'homme, c'est une peutée d'un or- remplir telle fonction essentielle a gueil extrême. Cette manière de la vie! elle lui a donné tel moyeu s'exprimer est cependant adoptée de défense pour l'empêcher d'être par des philosophes, des nalura- détruit par ses ennemis! Ne serait-il

Lorsque, sans eau, sans grain , sans fourrage, chassé dans le désert , l'Arabe voit ses chevaux , ses bœufs , ses moutons, expirer de fatigue ou de besoin , ses chameaux lui restent et lui suffisent; ils le portent sur leur dos, le nourrissent de leur lait; et supportant et la faim et la soif, affrontant d'immenses solitudes, ils le dérobent à ses ennemis.

Les chameaux n'ont presque pas besoin de repos ; ils broutent , en cheminant , quelques plantes épineuses , que tout autre animal dédaignerait. On les nourrit ordinairement avec de la paille hachée, des fèves, et des noyaux de dattes pilés. Dans un trajet que je fis à travers le désert , ceux que j avais ne burent que le septième jour.

Les gros chameaux nommés gemel n'ont qu'une bosse : leur allure habituelle est le pas; leur trot est lourd, et ils ne pourraient le continuer long-temps. Les Arabes les conduisent avec un licou, et, lorsqu'ils marchent en caravane, ils les attachent à la queue les uns des autres; un homme alors en soigne ordinairement six. On les emploie à porter à dos toute espèce de fardeaux; car l'on ne connaît dans le désert ni voitures ni traîneaux. La charge se répartit des deux côtés du chameau, au moyen d un bât garni de cordes, et il est rare qu'elle soit de plus de deux cents kilogrammes, à moins qu'il ne s'agisse d'un trajet fort court. La vitesse

pas plus simple de dire : C'est parce terre , ou en aurait bientôt disparu ?

qu'il a cet organe qu'il existe, c'est Qnc devient en effet cette prétendue

parce qu'il a ce moyen de défense bienfaisance de la nature envers 1rs

qu'il peut résister à ses ennemis; espèces qui ont été entièrement dé-

sans cela il n'eut jamais paru sur la truites?

moyenne dîme caravane composée d'une centaine de chameaux ainsi charge's et allant au pas, est d'environ trois mille cinq cents mètres par heure : un seul chameau ferait à peu près un quart en sus dans le même temps.

Il est une autre espèce plus faible, plus svelte, plus légère à la course, appelée hagjn par les Arabes, et dromadaire par les Européens. Cet animal ne sert que de monture; on le conduit au moyen d'un cordon attaché à un anneau passé dans la narine. Il n'a qu'une bosse comme le chameau , et c'est sur elle que l'on place la selle : son trot est en général plus doux et aussi allongé que celui $xm cheval; et quelque rapide que soit le galop de celui-ci, un dromadaire l'atteindra à la longue par la continuité de sa marche.

Quand on veut charger un chameau ou le monter, on est obligé, à cause de sa hauteur, de le faire coucher , et pour cela on l'habitue à obéir à un certain commandement qui consiste à pousser du gosier un son rauque , presque semblable à celui de quelqu'un qui se gargarise. L'animal commence d'abord à plier les genoux, ses jambes de devant se placent sous lui; il laisse glisser en avant celles de derrière, qui viennent se ranger de chaque côté, et son ventre pose à terre.

Quand on le monte, il faut se placer lestement en selle , se pencher en arrière , et ensuite en avant ; car à peine met-on le pied à l'étricr, qu'il se dresse promptement sur les jambes de derrière, puis sur celles de devant, de façon à vous faire passer d'abord pardessus sa tête, ou à vous jeter ensuite en arrière. Il

faut savoir saisir avec précision ces deux mouvemens opposes, qui sont fort brusques et se succèdent rapidement.

La chair du chameau est assez bonne ; elle a presque le goût de celle du bœuf, et est surtout bien préférable à celle du cheval.

Les chevaux arabes jouissent, à juste titre, dune grande réputation : ils se divisent en deux races bien distinctes , les communs et les nobles. Ces derniers , appelés hoheyl, sont plus rares dans les déserts de l'Egypte que dans ceux de l'Hcgâz et de la Syrie. Un cheval n'est point réputé noble , si son père et sa mère ne le sont pas tous deux; et comme cette valeur d'opinion établit une grande différence dans les prix , on a soin , lorsque l'on fait couvrir des jumens nobles par des chevaux de même race, d'en dresser acte en présence de témoins : cette pièce accompagne toujours la vente des chevaux, et on la leur suspend au cou dans un petit sachet de cuir, qui renferme souvent encore un écrit mystérieux destiné à porter bonheur au cheval et à son cavalier. Les Arabes ne sont poiut dans l'usage de hongrer leurs chevaux , ni de leur couper la queue et les oreilles; ce n'est qu'en Europe que l'on mutile ainsi ce noble animal : la mode, qui règne en despote sur cette partie du monde, a soumis les animaux mêmes à ses bizarres caprices.

A dix-huit mois, les Arabes commencent à habituer leurs chevaux à la selle; à deux ans, on les lait monter par des enfans : on ne leur donne que deux allures, le pas et le galop. Ils mangent dans la journée de la paille hachée , et au coucher du soleil cinq où six livres d'orge,

jamais de foin ; ils ne boivent qu'une fois , vers midi , et trois fois moins qu'un cheval français.

Les chevaux arabes deviennent de bonne heure faibles des jambes de devant, et il y en a deux causes principales : la première est la position très-avancée de la selle; la seconde est la manière dont les Arabes les arrêtent lorsqu'ils galopent : ils firent fortement la bride; le cheval roidit les jambes de devant, se laisse traîner sur celles de derrière, qui viennent se ramasser contre les premières, et s'arrête ainsi brusquement au moment de sa plus grande vitesse.

Les Arabes emploient. des mors extrêmement durs : aussi, lorsqu'ils poussent leurs chevaux au galop, sontils obliges de rendre tout-à-fait la main; en les soutenant, ils les gêneraient.

Les selles des Arabes ont, comme celles des Mamlouks , un dossier de huit à dix pouces de haut , assez semblable à celui d'un fauteuil; elles ont sur le devant un pommeau de la grosseur du bras , qui s'élève perpendiculairement de cinq à six pouces. Les ëtriers sont formes d'une plaque de cuivre recourbée des deux côtes, de façon à donner pour appui au pied une sur- ^ face plus longue et plus large que lui, un peu convexe et de forme quadrangulaire; les angles, qui avoisinent les flancs du cheval, sont acérés et tiennent lieu d'éperons.

Ces sortes de selles sont fort commodes : le cavalier, les jambes ployées sur des étriers attachés fort court, se dresse sur eux dès qu'il galope ou combat; et le dossier de sa selle lui offrant un appui , il se trouve , fût-il mau- ;

38o MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

/ vais cavalier, parfaitement d'aplomb et maître de tons ses mouvemens1.

Lorsque les Arabes viennent de faire une course, ils ont soin, avant d'attacher leurs chevaux, de les promener au petit pas une demi-heure, lors même qu ils n'ont pas chaud, et de les laisser ensuite une heure sans manger.

On ne voit ni grands ni petits chevaux; ils sont presque tous de la taille de quatre pieds huit à neuf pouces. On en rencontre, comme partout ailleurs , auxquels l'âge ou les maladies ont ôté toute vigueur; mais on n'en trouve pas, comme chez nous, de vicieux, ou de mous qui, avec de la santé et de la force, ne savent point galoper, sont lourds , et bons seulement à traîner ou porter des fardeaux. Qu'on place une selle sur le vieux cheval arabe qui tourne au moulin depuis plusieurs années , et on pourra le lancer de suite au galop, le faire changer de main, enfin s'en servir, tant qu'il aura un souffle de vie, comme du cheval Je mieux dresse'.

Le cheval arabe, quoiqu entier , est extrêmement doux; je crois que sa docilité est due en partie aux entraves multipliées dont ses jambes sont chargées dès son plus bas Age. J'ai vu souvent un Arabe accroupi devant son cheval, le tenir légèrement d une main au paturon , et fumer tranquillement sa pipe, tandis que le cheval , excité par le voisinage de quelque jument, restait im-

1 Les Mamlouks durent en grande mens de notre séjour en Égyple.

partie à la forme de leurs selles la Nous étions en quelque soru* assis,

supériorité que leur cavalerie eut eux debout; le combat n'était pas

sur la nôtre , dans les commence- égal.

DES DÉSERTS DE L'ÉGYPTE. 38i

mobile, et témoignait seulement son impatience par ses liennissemens.

Les chevaux arabes sont remarquables par la finesse de leurs jambes , la petitesse de leurs sabots, la légèreté de leur tête. Avec moins de vélocité que nos chevaux de course, ils ont incomparablement plus de souplesse : ils partent subitement au galop; on peut les placer à*ix*ou sept pas d'une muraille, et leur faire parcourir au galop ce court espace. On les fait volter avec la plus grande aisance dans tous les sens, et décrire des cercles dont la petitesse étonne, sans rien diminuer de leur vitesse. Cette étonnante souplesse, et l'extrême facilité avec laquelle on les arrête court lorsqu'ils sont lancés ventre à terre , les rendent infiniment précieux pour les combats corps à corps. Aussi sont-ils recherchés des nations voisines, et le commerce qui s'en fait est un des plus importans pour les Arabes : c'est pour cela qu'ils gardent de préférence les jumens. On prétend aussi qu'ils les montent plus volontiers que les chevaux, parce qu'elles hennissent moins et que leurs courses nocturnes en sont plus silencieuses; avantage qui n'est point a négliger chez un peuple où la guerre consiste principalement en ^ surprises. ,

Les Bédouins sont peu instruits; à peine rencontre-t-on quelques cheylhs qui sachent lire : mais ils ont les connaissances que donnent de longues observations. Ainsi, par exemple, ils savent, au moyen des étoiles, se diriger la nuit dans leurs plaines rases et uniformes, où aucune route n'est tracée; ils déterminent l'instant où le soleil passe au méridien , et quelques autres divi-

38a MÉMOIRE SUR LES TRIBUS ARABES

sions de la journée, au moyen de la longueur de leur ombre ; et la règle qu'ils emploient selon les diverses saisons, cadre assez avec la latitude du pays qu'ils habitent : ils ont des pratiques en médecine et dans l'art vétérinaire, qui ne sont point à dédaigner; ils connaissent les mœurs des animaux du désert, et les plantes qui jouîssênt de quelques propriétés utiles. Bien avant que nos botanistes eussent découvert les sexes des plantes, les Arabes employaient déjà les dénominations de mâles et de femelles pour distinguer les dattiers qui portent des fleurs seulement, de ceux qui portent des fleurs et des fruits : ils savaient que la poussière des premiers est nécessaire pour féconder les autres; et lorsque, dans leurs expéditions rapides, ils veulent faire du tort a leurs ennemis, ils se bornent à couper les palmiers mâles, qui sont toujours en petit nombre.

Les Arabes Bédouins sont doués d'une imagination vive et ardente : toujours ils parlent en style figuré. Ce langage est celui de l'enfance des peuples, comme de l'enfance de l'homme; peu d'abstractions, beaucoup d'images. Chez les peuples que nous nommons sauvages, l'homme n'est gêné que par les événemens; une foule de lois, de réglemens, d'entraves de tout genre, ne lui ôte point l'usage de ses facultés : il n'est pas même obligé d'obéir à la majorité; ayant peu de besoins, il fuit s'il est mécontent , et trouve partout un asile. Le sentiment n'est point émoussé, comme chez nous, par l'uniformité d'une vie qui , si elle n'est point exempte d'inquiétudes, l'est au moins de grands dangers , et que nous parcourons sans avoir le choix de nos actions. Chez

nous, les uns veillent à la défense commune; d autres cultivent ; d'autres préparent le pain qui doit nous nourrir, les étoffes qui doivent nous couvrir : en nous partageant ainsi le travail , nous nous sommes procuré sans doute des jouissances de plus ; mais nous nous sommes asservis. L'homme de la société primitive, au contraire, compte peu sur ses compagnons; il éprouve à chaque instant de grands besoins, de grands dangers; son esprit est plus inquiet, ses passions plus violentes : comment son langage ne se ressentirait-il pas de sa manière d'être? Rarement il emploiera le mot propre , le mot abstrait; mais il accumulera les images, les comparaisons , parce que c'est ainsi que les passions s'expriment, et qu'il est peu accoutumé à réprimer les siennes. Il ne dira point : « Cette femme est belle, elle réunit telle et telle qualité; je la défendrai contre ses ennemis »; il s'écriera : u Elle est belle comme le premier rayon du jour, comme la lune quand elle réfléchit son image sur les mers : sa douceur est celle du zéphyr dans les chaleurs de l'été; ses cheveux tombent sur ses épaules d albâtre en flots ondoyans ; ils sont semblables aux jeunes branches du palmier, ses yeux à ceux de la gazelle, et son sein à deux chevreuils jumeaux qui paissent parmi des lis : je serai près d'elle comme une lionne furieuse qui défend ses petits; mon épée l'entourera comme un rempart impénétrable, etc., etc. »

Ce langage n'est, chez les peuples policés, que celui d'un petit nombre d'hommes doués d'une imagination ardente; il est celui de la multitude chez les Arabes, qui, malgré l'antiquité de leur origine, sont encore dans

l'enfance de la civilisation, et dont la vie ressemble à celle des premiers peuples.

On m objectera , sans doute , que le style figure est encore celui de toutes les nations de l'Orient, arrive'es à la décrépitude de la civilisation et soumises au despotisme le plus absolu. Cela est vrai , et ce n'est pas la première fois que la vieillesse ressemble à l'enfance, avec les modifications propres à ces deux états de la vie; les bégaiemens de tous deux sont faciles à distinguer : c est bien le même vague d'idées qui amène l'accumulation des images ; mais les unes sont vives et riantes , les autres faibles et tristes. Il en est de même des élans desordonnes de l'imagination fougueuse de l'homme libre, que l'on distingue aisément du langage ampoule' de la flatterie et des détours de la crainte : l'un , dans ses comparaisons, franchit le but qu'il veut. atteindre ; l'autre tourne autour sans oser l'approcher.

L'amour des Be'douins pour la poésie est une conse'quence naturelle de ce que nous venons de dire. Leurs poètes jouissent de ce respect, de cette vénération que nous avions jadis pour nos bardes; car ils sont ce qu'étaient ceux-ci, les dispensateurs de la gloire : et quel homme n'en serait e'pris? Quelquefois aussi leurs chants sont consacres à l'amour. Souvent l'un deux s'assied devant sa tente vers l'heure où la fraîcheur vient ranimer les esprits et inviter à des plaisirs simples, de'Iassemens d'une journée pénible. Aux accords de sa mandoline, les Arabes accourent en foule et s'asseyent autour de lui les jambes croisées sur le sable; tous prêtent une oreille attentive; et lui, après avoir prélude quelques instans,

les yeux tantôt fixes vers le ciel , tantôt ramenés vers la terre, dans le recueillement de l'homme qui cherche à se rappeler les faits des temps passés, chante les victoires de sa tribu, les exploits d'un brave, ou les malheurs de deux jeunes amans1. Combien de fois, assis avec eux , n'ai- je pas vu le soleil disparaître à l'extrémité du désert! les derniers rayons du crépuscule éclairaient la figure animée du barde et ses gestes expressifs; les spectateurs, le corps en avant, écoutaient en silence; tout entiers au récit, ils quittaient insensiblement leurs longues pipes sans s'en apercevoir, et l'attendrissement, l'admiration, la fierté courageuse, venaient se peindre sur leurs visages basanés. Que Ton se représente tous ces hommes drapés de la manière la plus pittoresque, leur barbe noire, leurs dents blanches comme l'ivoire, leurs yeux noirs et vifs, le vent frais de la nuit agitant leurs schâls et leurs longues robes; auprès d'eux sont leurs armes ; le désert morne et silencieux les environne; le calme de la nature n'est troublé que par la voix de l'homme inspiré, et de loin en loin par le hennissement des chevaux qui, sellés et prêts pour les combats, frappent du pied la terre, impatiens de leurs liens, tandis que des chameaux , couchés patiemment sur leurs ge-

1 C'est ainsi que, par des chan- les peuples transmettaient leur hissons qui se répétaient d'âge en âge, toirc avant que Ton eût inventé *

cet art ingénieux

De peindre la parole et de parler aux yeux.

Aussi les premiers écrits furent-ils tées comportent toujours une me-

en vers , parce qu'on dut commen- sure qui n'est autre chose qu'une

cer par transcrire ce que l'on savait versification, de mémoire , et que les paroles chan-

noux , broyant lentement et avec gravite quelques plantes épineuses, font entendre leurs sombres et plaintifs grommellemens : qu'on se représente encore un Français dans le costume de son pays , admis avec confiance aux plaisirs de la tribu, et Ton aura une idée dune scène du désert , qui ne fut jamais sans intérêt pour moi. Lorsque les chants sont suspendus , on rallume sa pipe au foyer qui est place au milieu du cercle; c'est là que, dans une grande cafetière, le cafë est prépare : des tasses remplies de cette boisson passent de main en main ; elle repare les forces épuisées , procure une douce ivresse , et, loin d'engourdir, comme nos liqueurs fermentées, elle ranime les sens et l'imagination. La veillée se prolonge quelques instans encore, et Fon.se sépare avec des idées de gloire et d amour qui embelliront le sommeil.

Les Arabes ont une foule de contes dans le genre des mille et une nuits x, où les génies et les fées jouent un grand rôle, et Fon ne doit point s'en étonner; la vie des guerriers est féconde en aventures , cela détermine leur goût pour les histoires merveilleuses : les soldats français n'ont-ils pas aussi les leurs, où le diable et les magiciens ne sont pas oubliés * ?

1 Si les contes arabes désignes servir d'oreiller, on se couche, et

sous ce titre amusent le commun un soldat prononce à haute voix un

des lecteurs, ils intéressent bien da* cri convenu; c'est comme s'il di-

vantage ceux qui ont voyagé dans s.iit: Voulez-vous m' écouter? Si de

l'Orient : les mœurs, les usages , les tous côtés se fait entendre le cri qui

meubles, Je pays môme, y sont dé- annonce le consentement, alors le

crits avec la plus grande vérité. conteur commence par un 11 y avait

a Dans nos bivouacs, lorsque autrefois. Dans ces sortes d'his-

tout le monde a choisi le lieu ou il toires, il est asse* ordinairement

passera la nuit , que le sac ou le question d'une jeune et jolie prin-

portc-manteauestplacéà terre pour cesse qui, méprisant tous les élégans

On pourrait, au premier abord, être étonné du feu et de la délicatesse que les poëtes arabes mettent dans leurs expressions lorsqu'ils chantent l'amour. Quoi! dira-t-on , chez une nation où l'état des femmes diffère peu de l'esclavage , peut-on leur payer ce tribut d'hommages? Soumise à l'homme, peut-il en faire, comme chez nous, l'arbitre de sa destinée? Ces observations paraissent fondées ; mais la réflexion les fait bientôt disparaître. Les femmes, chez les nations orientales, vivent, il est vrai, dans une retraite absolue; la société des hommes leur est interdite; et quand elles sortent, un grand voile les cache à tous les regards : les intrigues d'amour doivent donc y être plus rares. Mais tant de réserve, tant de précautions contre la plus forte, la plus indomptable des passions, doivent la rendre plus vive; et lorsque, par une rencontre fortuite, un jeune homme apercevra les traits d'une belle femme , ou que son imagination lui en aura créé le portrait enchanteur, les obstacles irriteront ses désirs, et les expressions les plus brûlantes peindront mal tout ce qu'il éprouvera.

petils-maitrcs de sa cour et les plus multipliés. Voilà ce qui plaît aux

puissans monarques , devient a mou- soldats j leur imagination les flatte

reuse d'un simple soldat, d'un la un instant d'un sort semblable à

Tulipe , l'épouse et le comble d'hon- celui d'un homme qui leur ressemble,

neurs et de richesses. L'orateur s'é- Mais , avec des personnes fatiguées ,

tend avec complaisance sur la bra- le sommeil peut l'emporter sur l'in-

voure et les antres qualités de son térétdc la narration; aussi le con-

héros ; il lui fait combattre et vain- teur a-t-il soin de s'assurer qu'on

cre jusqu'au diable , boire des ton- l'écoute, en poussant de temps à

neaux de vin sans s'enivrer, et égaler autre son premier cri : ceux de ses

Hercule dans ses travaux amoureux ; auditeurs le rassurent; el lorsqu'ils

les charmes de sa belle amie sont deviennent rares, ou ne se font plus

décrits d'un style énergique qui ne entendre, il imite ses compagnons,

gaze rien , et tout cela s'assaisonne et s'endort auprès d'eux, encore de jure mens aussi forts que

Qu'importe, en effet, que les femmes soient plus ou moins dépendantes de leurs maris , qu'elles soient plus ou moins considérées dans l'intérieur de leur famille? ce n'est point le possesseur, mais celui qui envie la possession , qui en exagère le prix et en parle avec enthousiasme.

Chez nous , l'habitude de voir un grand nombre de femmes , de vivre dans leur société, nous aguerrit contre leurs charmes ; nous avons des désirs , mais ils sont plus vagues : et si une seule personne en est quelque temps l'objet , cela est rarement de longue durée; de nouvelles beautés attirent bientôt notre hommage. On chantera donc plus souvent en France les plaisirs de l'amour, ses peines chez les Arabes; et les accens de l'élégie ont aussi leur douceur.

Au surplus , les femmes sont généralement plus considérées chez les Arabes du désert que chez les autres peuples de l'Orient; on a vu même des femmes de cheykh, à la mort de leur époux, gouverner la tribu; et un e'vénement dont nous avons été témoins , prouve bien que le sort des femmes arabes n'est pas aussi pénible que l'on pourrait le croire. Des Bédouins surprirent Mansourah , égorgèrent une centaine de dragons qui gardaient ce poste, et emmenèrent avec eux une Italienne, femme d'un maréchal-des-logis qui avait péri dans cette affaire. Lorsqu'ils firent la paix, nous exigeâmes que cette femme fût rendue; ils y consentirent : mais elle ne voulut pas profiter de cet article du traité; elle préféra rester parmi eux. On prétendait que le cheykh qui lavait épousée, l'ayant aperçue dans les

rues de Mansourah , un jour qu'il y e'tait entre déguise en paysan , s'enflamma à sa vue du plus violent amour ; que, retourne' dans son camp, il avait re'uni ses compagnons et les avait encourages, par l'espoir du pillage , à surprendre Mansourah.

Je termine ici ce mémoire : je désire que les faits qu'il renferme puissent, par leur exactitude, présenter quelque intérêt ; c'est le seul titre que j'aie à l'indulgence de mes lecteurs.

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