‹ Description de l'Égypte, ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française (volume 3)Chapitre 57 sur 95 · ARABES CULTIVATEURS · texte numérisé non relu

ARABES CULTIVATEURS

§. I. Tribus anciennement établies*

Il y a des familles arabes qui ont commencé à cultiver en Egypte dès l'introduction de l'islamisme, d'autres depuis la conquête des Turks seulement. Ces diverses familles ont pris de grands accroissemens. Elles ont perfectionné l'agriculture et l'industrie agricole, beaucoup plus que les fellâh : leurs terres sont mieux entretenues, mieux arrosées, et leurs villages plus peuplés. Ce sont les Arabes à qui appartiennent presque exclusivement la culture et la fabrication du sucre dans l'Egypte moyenne. Comme ils habitent presque tous sur la rive droite du Nil, c'est-à-dire sur un espace qui est généralement assez étroit et où la montagne est presque toujours à pic, ils n'ont laissé aucun point inculte depuis le fleuve jusqu'au pied du rocher : ainsi ces villages et leurs territoires ont un aspect particulier qui les dis-

tingue aisément des autres. Les habitans ont des chevaux et des chameaux en grand nombre, comme en avaient leurs aïeux avant de s'adonner à la culture , et ils entretiennent pour eux d'abondans pâturages. Au premier signal de guerre , on voit ces paysans se transformer en cavaliers, s'armer de lances comme les Bédouins , et même camper dans la plaine à côte de leurs propres maisons.

Ces hommes sont tout-à-fait distincts des fellâh par leur physionomie, par leur caractère et par toutes leurs manières. Le sang arabe s'est si bien perpétué dans leurs familles sans aucun mélange , qu'on ne peut discerner leurs traits d'avec ceux des Arabes guerriers; et dès qu'ils sont à cheval et endossent le barnous », il n'y a plus de moyen de les reconnaître. Ils ont conservé l'air de visage et surtout les yeux petits et brillans qui distinguent cette race, mais, plus que tout le reste, l'esprit de rapacité, de dispute et de chicane. De pareils voisins sont un fléau pour les fellâh. Us empiètent continuellement sur les terres de ces derniers, tantôt sous le prétexte que le Nil a enlevé une partie de leurs terres et qu'ils doivent les reprendre sur l'autre rive du fleuve, tantôt en faisant valoir de prétendus droits anciens , qui remonteraient^ à les en croire) jusqu'à dix générations; enfin , quand aucun prétexte ne peut les favoriser, ils montent à cheval et s'emparent à main armée des terres qui leur conviennent. Il n y a pas d'exemple que

« Espèce de robe blanche à capu- tiers , à l'exception de la face et des chou, en laine plus ou moins fine, extrémités, dont les Arabes se couvrent tout en-

de pareilles tentatives aient manque de succès; et si quelque village vient à opposer de la résistance , il le paye bien cher. Pour soutenir leurs prétentions , ils ont

l'avantage d'être beaucoup mieux armés que Je reste des hahitans. Aussi, dans leur voisinage, on vit sans cesse dans la crainte, et les villages se dépeuplent insensiblement.

Les hameaux qu'ils habitent sont mal bâtis; ce ne sont souvent, à bien parler, que des huttes, tandis que dans les villages des folldh on trouve toujours quelques maisons commodes et bien construites1 : on n'y voit jamais, par exemple, de maison de Mamlouks. Les Mamlouks n'allaient point se loger chez les Arabes; ils n'y recueillaient leurs contributions qu'avec bien de la peine, et en cédant souvent aux prétentions des cheykhs : aussi est-il vrai de dire qu'ils ne percevaient pas, a beaucoup près, l'impôt dans toute l'Egypte, et c'est pourquoi les Français ont eu tant de mal à recueillir le tribut dans plusieurs de ces villages, qui ne payaient jamais de droits à personne.

Les habitans des villages de la rive droite du Nil, dans les provinces d'Atlyhyeh, d'Achmouneyn et de Manfalout , sont presque tous d'anciens Arabes de la tribu appelée el-A'tayât : plusieurs de ceux-ci ne se sont adonnés à la culture que depuis la guerre d'A'ly-bey; à Ouâdy-el-Teyr et Tehené, ils ne sont établis que depuis dix ans. Les villages compris sous le nom &A'mâmê tirent leur nom et leur existence d'un ancien Arabe

* Il y a cependant des -villages c/ie, et d'antres encore, qui sont arabes, tels que Beny-liasan , lier- bien bâtis.

appelé A'mrdn, de l'Hegâz; en venant en Égypte, il ruina cette grande ville qu'on trouve entre Haouatah et el-Tell , et bâtit autour quelques habitations. Ses enfans se battirent pendant beaucoup d années pour la possession des terres qui sont sur les deux rives du fleuve ; aujourd'hui même leurs descendans sont encore divisés. * J'ai vu aux mains les habilans de Beny-A'mrân et de Nazlet-Sa'yd , à l'occasion d'une femme enlevée par l'un des partis; l'auteur de la querelle a été tué, et sa mort y a mis ûn : ordinairement un peu de sang verse apaise toutes ces guerres domestiques , au moins pour un temps.

Il n'existe pas de village arabe qui n'ait plusieurs cheykhs : presque toujours ces cheykhs vivent en mésintelligence, et leur village est comme partagé en plusieurs portions distinctes. Bientôt l'inimitié qui règne entre eux, les force à se battre et à mettre dans la querelle parens et amis : il arrive qu'un d'eux succombe tôt ou tard, et la famille du tué est obligée de fuir avec une bonne partie des habitans. Mais où iront-ils , ainsi dépossédés de leurs terres, de leurs fabriques, de tous leurs biens? Qu'on ne les croie pas embarrassés; ils se portent à une lieue du champ de bataille, et s'établissent sur les terres des fellah, ou par force ouverte, quand les vaincus sont encore plus forts qu'il ne faut pour l'emporter sur ceux-ci ; ou par insinuation et en promettant de vaincre leurs adversaires et de dédommager les fellah par les terres dont ils s'empareront. D'aunée en année on voit l'Egypte se remplir de ces petits villages , qui ne sont que des amas de cabanes , sans aucun palmier, et qui se distinguent par le nom du cheykh

arabe qui les a fondes. 11 est remarquable qu'on les appelle Nazlct, Nezel, mot qui signifie descente; ce sont des espèces de colonies qui doivent leur origine , comme tant d'autres , à l'invasion et à la violence. Nezel- Abougânoub dans la province d'Achmouneyn ou de Minyeh, Nezel ei-Matâhrah dans celle d'Atfyeh, Nezel el-Beny-Hasan *, et trente autres endroits, sont dans ce cas là. C'est ainsi que les querelles des villages arabes se prolongent à travers les générations , parce qu'il y a toujours à gagner et pour le parti vainqueur et pour le parti vaincu.

Il y a peu d'îles de quelque importance qui ne leur appartiennent aujourd'hui. Si l'on remontait à l'origine de cette possession , il est sûr qu'on la trouverait fondée sur l'usurpation et l'injustice ; c'est-à-dire que, sous prétexte que le fleuve avait ronge leurs terres , ils auront obtenu d'abord les rives des îles opposées, s'appuyant sur ce proverbe égyptien , que le Nil rend d'un côté ce qu'il prend de l'autre ; qu'ensuite ils auront pénétre successivement dans l'intérieur , et auront fini par en chasser les anciens habitans. J'en connais plusieurs exemples; mais un des plus remarquables est sans doute la grande île Za'farâneh qui appartenait au village de Menchyet- Da'bs% et que les habitans de Cheykh-Tmay et de Beny-Hasan , villages arabes situés en face , ont enlevée

1 A la suite des querelles surve- elles mêmes dissoutes, et leshabi-

nues à Beny Hasan , et qui Tout fait tans se sont portés sur la rive gau-

abandonner il y a quarante ans, les che, pour y fonder un village ap-

habitans onlformédeux de ces nezel pelé Kann-abou-O'rnar.

ou dépendances, sous la conduite a Situé à quatre lieues environ au

d'Abou-O'inarjcesdcrnièressesont sud de Mioyeh.

récemment aux fellâh, sans nulle forme de procès. Comme il aurait été trop long de discerner les anciennes limites effacées par le débordement, et de régler les droits respectifs, les Arabes ont pris le parti le plus » court, celui de la violence; ils ont coupé les dattiers plantés dans l'île, brisé les maisons du village, tué le cheykh de Menchyet , et blessé son fils ainsi que beaucoup de fellâh. Aujourd'hui , ils sont paisibles possesseurs de cette île, l'une des plus belles du fleuve.

Les villages arabes jouissent aussi de presque tout le sol immédiatement adjacent à la rive gauclie , acquis sans doute au même titre que les îles ; ces possessions s'étendent jusqu'à un quart de lieue dans les terres : c'est là, sur ces terrains bas et sablonneux, submergés et abandonnés successivement par les eaux, qu'ils cultivent du tabac , des pastèques et de l'indigo , et qu'ils plantent même du sucre, afin dè mieux établir leurs droits. On voit ainsi progressivement leurs propriétés s'accroître en Egypte; et je ne doute pas qu'ils ne s'emparent insensiblement de la plus grande partie du territoire, si le gouvernement 1 ne met un terme aux invasions et n'établit pas de lois fixes pour les limites des terres. On voit en effet que ce système d'usurpation des Arabes cultivateurs les mène à devenir maîtres du cours du Nil , c'est-à-dire de la portion de lTigypte la plus importante pour le commerce et pour la défense du

1 J'entends ici par gouvernement, saient les Mamlouks eux-mêmes,

les maîtres de TÉgypte, gouvernant Le lecteur qui voudrait avoir une

suivant les institutions du pays, connaissance particulière du gouver-

commé en ont agi les Français pen- nement de l'Egypte, consultera les

dant l'expédition , et comme en agis- mémoires consacrés à cette matière.

DE L'ÉGYPTE MOYENNE. a75

pays; et ils le sont déjà à quelques égards, car c'est dans leurs villages qu'il y aie plus de bateliers, de germes et de barques de toute espèce. Cependant on ne voit que dans peu de ces villages, des barques en construction; il faudrait en conclure que toutes les autres proviennent de rapine.

Tantôt les habitans de la rive droite s'emparent d'un terrain de l'autre rive, et le cultivent sans y avoir de villages; tantôt ils y bâtissent sans y avoir de terres à eux, et, dans ce cas , ils cultivent les terres des villages voisins : mais c'est toujours à l'aide de la force qu'ils se procurent ces habitations. Cela arrive lorsqu'une on plusieurs familles sont dépossédées ; alors elles passent le fleuve inopinément , construisent à. la hâte des cabanes qui se changent peu à peu en villages , et obtiennent par force de leurs voisins quelques terres à loyer, sauf à dicter les conditions railleurs on paye le droit d'asile; mais les Arabes rançonnent ceux qui les accueillent.

J'ai rencontre parmi les cheykhs des villages arabes quelques hommes qui ne partagent pas ce penchant général au vol et à la violence : par exemple, à Ouady el- Teyr , à Zâouyet-el-Mayetyn près Minyeh , à Nazlet- Noueyr et ailleurs. Quelques-uns de ces villages ont rendu des services à l'armée française, ayant beaucoup plus de moyens que les fellâh, soit en chevaux , soit en chameaux ou en fourrages; mais aussi quelle obstination n'ont pas montrée les autres pour refuser l'impôt, et combien de nos soldats ils ont assassines!

Comme on ne sait pas bien de quelle façon les terres d'Egypte ont change de maîtres à l'époque de laconquête

des Arabes, il est permis de conjecturer qu'après l'occupation entière du pays , le gros de l'armée étant retourne en Asie et une partie étant licenciée , beaucoup d'entre eux se sont répandus dans l'Egypte et ont vécu de pillage; que, trop faibles pour dominer dans la grande vallée, ils se sont établis facilement sur la rive droite, où le rocher borde si souvent le fleuve ; que de là ils se sont avancés par degrés , du sable jusque dans les terres cultivées; qu ensuite ils sont devenus cultivateurs et insensiblement propriétaires des villages de cette rive , après en avoir chassé les habitans par la crainte du nombre et des armes.

J'ai dit que ce sont ces cultivateurs qui sont le mieux armés : en effet, leurs villages fourniraient une grande abondance de fusils, de mousquets, de tromblons, de pistolets, de sabres, etc.; mais ils ont l'adresse de ne pas les montrer. Il y a une arme qu'ils quittent rarement et qui manque aux fellah, c'est la pique. Les simples ouvriers et les plus pauvres qui travaillent à l'arrosement des terres, l'ont toujours à côté d'eux. Quand ils sont réunis en grand nombre pour ce travail , comme cela arrive souvent l'hiver, on voit, à la tête des canaux, des forêts de piques fichées en terre. On ne dira pas que c'est pour défendre leurs biens, puisqu'ils n'en ont pas; ni leurs vêtemens, puisqu'ils vont à peu près nus : mais l'habitude d'être armés caractérise les Arabes.

Si vous avez des intérêts à démêler soit avec les principaux d'entre eux , soit avec ceux de la dernière classe, vous éprouvez d'abord dans leur accueil quelque chose de froid et de dédaigneux et un silence affecté j ou s'ils

viennent à vous sourire , c'est dans l'espoir de vous

tromper. Le mensonge leur est habituel, surtout clans leurs rapports avec les fellah et les Européens : quelque habitude qu'ils aient de mentir, ils ne le font jamais si volontiers et avec tant de succès que s'ils ont à traiter avec ces derniers. On parle des vertus des Arabes , de leur franchise, de leur foi religieuse pour leur parole, de leur penchant à l'hospitalité : quoi qu'il en soit de ces qualite's, il faut les chercher ailleurs que chez ceux qui habitent l'Egypte 5 parmi ceux-ci, jamais elles ne balancent l'intérêt privé. La fausseté est leur arme la plus ordinaire; artifice , violence , rien ne leur coûte pour l'exécution de leurs desseins, quand ils ont affaire à d'autres qu'à des Arabes.

Dans le temps de la fabrication du sucre, on reconnaît de loin les villages dont je parle, au bruit des moulins, à l'odeur de la mélasse, à la fumée des chaudières ; mais , de près et en toute saison , on les distingue à coup sûr à la physionomie des habitans. En effet , au premier homme que vous rencontrez , vous retrouvez ces yeux vifs qui n'appartiennent qu'aux Arabes. Leur maintien , à l'aspect des gens qu'ils ne connaissent pas, est un peu embarrassé, comme il arrive à des voleurs qu'on surprend ; mais leurs précautions sont incroyables, s'ils entendent parler du passage de quelque troupe. A la première nouvelle, ils font rentrer et cacher leurs bestiaux et leurs chevaux, ou les envoient dans le désert; dès que l'on arrive au milieu d'eux, ils gardent le silence et demeurent immobiles , à l'exception du jeu de leur physionomie et des regards sombres et même si-

nistres que lancent leurs yeux. Cela doit s'entendre principalement des habitans des dernières classes , bien que j'aie vu des cheykhs dont on peut dire la même chose. Au reste, mettant à part cet extérieur et cet accueil disgracieux, il faut convenir qu'on a trouve souvent dans ces villages plus de ressources et même de bonne volonté que dans ceux des fellah. Mais cela vient de plusieurs causes : c'est qu'il y existe plus de cheykhs , et qu'il s'en trouve toujours quelqu'un qui se met en avant et se charge de fournir les provisions qu'on demande, pourvu qu'on paye ; en second lieu, à égalité' d'aversion des fellah et des Arabes pour les Européens, les seconds ont plus de richesses en vivres , en bestiaux, et plus de moyens de toute espèce; enfin les cheykhs paraissent avoir plus d'empire sur leurs paysans dans les villages arabes que dans les autres.

Les deux premières cultures des Arabes sont la canne à sucre et les fourrages , tels que le helbeh l, le barsym*, etc., parce qu'ils ont plus de chameaux, de chevaux et de bestiaux. Le dourah, l'orge, le blé et les légumes lie viennent qu'après. On trouve chez eux , par suite d'une culture mieux soignée, beaucoup plus de delou ou bascules (machines à arroser) que partout ailleurs; les hommes qui les font mouvoir , semblent aussi plus durs à la fatigue. C'est pour l'irrigation de la canne, du blé et de l'orge chetaouy, qu'ils entretiennent le plus de ces machines. Us ont aussi grand soin de leurs palmiers.

* Le fenu-grec (trigonella fœnum * Espèce de trèfle ( trifolium grtecum ) . alexandrinum ) .

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Les Arabes font beaucoup d'usage, dans la culture du dourah et même du blé, d'un engrais connu sous le nom à'el-sebakh ; ce sont les cendres et les poussières qu'on tire des anciennes habitations , et qui renferment beaucoup de salpêtre : on les tamise encore pour en tirer les médailles , les idoles et les antiques de toute espèce qu elles renferment souvent. Les villages arabes étant plus peuplés que les autres , il s y trouve plus d'hommes occupés à ce travail que chez les fellah, qui, au reste, font aussi grand cas et tirent également parti de cet engrais.

Les habita n s des villages arabes plantent des dattiers en abondance, ainsi qu'on le voit à Beny-Hasan et près d'Antinoé; ils plantent aussi beaucoup d'acacias et de napeca : mais je n'ai jamais vu de jardins dans les villages; les Arabes ne donnent rien au superflu , même à l'agrément. Ils bâtissent presque toujours sur la lisière des terres cultivées , ou même sur un sol déjà couvert de sables, comme pour économiser le terrain cultivable.

Dans l'espace peu étendu que renferme la rive droite, les Arabes cultivateurs ont pratiqué beaucoup de canaux et de dérivations du Nil , qu'ils creusent soigneusement; ces canaux n'arrosent que les terres respectives de chaque village , comme cela doit être , vu le peu de largeur de cet espace : mais je n'y ai pas vu de digues entre un territoire et un autre; j'entends de digues principales , comme il en existe tant sur la rive gauche (car il y en a toujours d'indispensables pourledourah). Je pense que ce défaut de digues provient de ce qu'il est très-facile d'entretenir pour chaque village un ou

aSo OBSERVATIONS SUR LES ARABES

deux canaux à peu de frais , et d en arroser les terres sans attendre les eaux qui peuvent venir des villages supérieurs. En second lieu, les digues et leur entretien, leur rupture et leur réparation , seraient des sujets continuels de dispute.

La principale industrie des Arabes de ces villages est celle qui se rapporte a leur culture, c'est-à-dire la fabrication du sucre 1 et celle de l'indigo; leurs femmes filent de la laine , et ils en font faire dans leurs villages , par quelques chrétiens ou fellâh qu'ils veulent bien y souffrir, des robes grossières de bicht, étoffe brune qui sert à l'habillement des paysans et des femmes : ceux d'entre eux qui sont plus riches, achètent leurs robes, leurs schâls et leur tarbouch % dans les villes et les bourgades.

Leur plus grand commerce est celui du sucre et des dattes , qu'ils vont vendre au vieux Kaire; ils réservent le blé , le dourah et l'orge , pour leur consommation ou celle de leurs chevaux. Dans les marchés, ils vendent les bestiaux et les bêtes de somme; ils vendent aussi de la laine et un peu de charbon de sount ou acacia.

Les cheykhs ont des renseignemens exacts sur l'intérieur des vallées du désert; mais la connaissance qu'ils en ont, ils la doivent aux Bédouins , qui communiquent tous les jours avec eux pour se procurer les choses nécessaires à la vie. Par le moyen des Arabes errans , ils connaissent les débouchés des vallées et la marche des tor-

1 lis fabriquent du sucre en assez grande quantité pour que le prix du qantàr n'excède guère 4 pataquès; ce qui revient à 5 à 6 sous la livre, poids de marc.

* Espèce de calotte ronge en laine, autour de laquelle on roule le tnrban.

rens ou eaux pluviales , par conséquent tous les points où l'on trouve de l'eau ; ils savent distinguer les chemins praticables et ceux qui ne le sont pas : ils peuvent ainsi servir ou desservir à volonté' les troupes qui ont besoin de pénétrer dans les montagnes, les livrer à la soif, 1rs égarer et les faire périr au milieu du désert. Plusieurs de ces chcykhs ont favorise les Mamlouks et les Français tour-à-tour dans la guerre dernière, et toujours pour de l'argent. Souvent ils faisaient prendre aux troupes françaises des chemins inverses de ceux qu'il fallait suivre pour atteindre les Mamlouks; ce qui a fait qu'on a surpris rarement ces derniers. Plusieurs au contraire ont été vraiment utiles, en indiquant les chemins susceptibles du passage de l'artillerie et ceux où l'on pouvait abreuver les caravanes.

Il n'y a rien à dire sur la nourriture de ces Arabes, qui ne soit commun aux fellah : elle consiste principalement en pain de dourah , en lait , en pilau et en dattes. Leur grand plat de mouton et de poule bouillis ensemble est bon et appe'tissant. En général , ils se nourrissent un peu mieux que les autres habitans; comme eux , ils entretiennent beaucoup de colombiers.

Une différence remarquable entre ces Arabes et les autres, c'est qu'ils ne prononcent pas la langue comme eux, mais bien comme les fellâh : par exemple, ils ne dgiezment pas; ils disent guesr, gâma, comme les naturels, et non djesr, djâma, comme les Arabes guerriers. Ils ne disent pas non plus thelathé, mais telaté. Cette observation regarde le plusgrand nombre; mais plusieurs d'entre eux prononcent aussi à la manière des Bédouins.

a8a OBSERVATIONS SUR LES ARABES

Les habitans de ces villages ont encore d'autres traits communs avec les felldh : par exemple, ils partagent avec eux l'indifférence et une espèce de dédain pour les restes des antiquités égyptiennes et romaines ; ils ne les estiment que par le service qu'ils en tirent , en y prenant des matériaux pour leurs besoins journaliers. Au reste, ils ne sont pas moins ignorans et superstitieux quant à l'origine qu'ils attribuent à ces monumens. A les croire, ce sont des géans qui ont creusé les carrières et les grottes , élevé les palais et les temples ; ils prétendent connaître les noms et l'histoire de ces géans.

On se plaint des voleurs effrontés qui habitent les bords du Nil dans la Thébaïde : c'est à tort qu'on accuse les naturels du pays ; ces voleurs sont les habitans des villages arabes. Leur adresse inconcevable est assez connue pour qu'il soit inutile d'eu rapporter ici beaucoup d'exemples. Nos troupes ont été témoins , dans la haute Egypte, de mille tours audacieux qui étonneront toujours , et qu'on aura peine à croire malgré leur réalité. Combien de fois n'ont-ils pas dérobé des chevaux auprès des cavaliers, ou les armes d'un poste, d'une avant-garde, d'une sentinelle même! On a vu ces hommes se Cacher le jour dans des meules de fourrage, en sortir la nuit pour aller voler , et on les a trouvés nus, à demi étoulfés sous ces meules, avec les armes qu'ils avaient prises. Ils ont enlevé des sacs et des fusils sous la tête même des soldats , et des épées au côté des officiers.

Il y a de ces villages dont tous les habitans sans exception, et les cheykhs eux-mêmes, font métier de voler.

Us arrêtent les paysans ; ils pillent les barques, quelles qu'elles soient ; ils dépouillent les marchands et les voyageurs. Les uns ont des bateaux exprès pour attaquer

en force les germes qui naviguent; les autres viennent à la nage, et enlèvent adroitement tout ce qu'ils peuvent saisir. Nazlct-el-Naouaeyl, situe sur la rive droite un peu au-dessous de Manfalout, peut être cite comme exemple d'un village habité en entier par des voleurs de profession. Les Mamlouks, ma-t-on dit, en ont tue soixante à-la-fois, il y a quelques années. Il faut que ce pays soit bien misérable et sans aucune police, pour que de pareils brigandages ne soient pas réprimés : ils commettent en effet ces crimes impunément, et retournent ensuite à leurs travaux; ils payent même leurs contributions. D'autres, comme à Beny-Hasan, n'osent pas demeurer dans leurs maisons qui sont bien bâties, et ils préfèrent séjourner dans des huttes de bouz ou de roseaux, au milieu des palmiers, pour effectuer leurs desseins plus commodément, et pour échapper aux recherches. Aussitôt qu'on arrive dans leurs villages , la terreur , qui est inséparable du crime, s'empare d'eux et les fait fuir à l'avance; les maisons sont désertes, et à peine y trouverez-vous un vieillard pour vous apporter de l'eau.

Les sept à huit villages compris sous la dénomination SA' marné, et dont le principal est Beny-A'mran , sont en grande partie adonnés à cet infâme métier. J'ai vu des Arabes de ces villages arrêter impudemment, eu i)leiu iour. une barciue nui remontait le fleuve, et en enlever des femmes , malgré leurs cris et la résistance

des bateliers. Un des traits les plus hardis que je connaisse , est le suivant, dont j'ai été aussi témoin en naviguant sur le fleuve. Le râys ou pilote de ma germe était debout, tenant la barre en main. Un des habitans d'el-A'marné sortit de l'eau tout-à-coup, monta le long du gouvernail , et enleva sur la tête du pilote son turban et le tarbouch ; il se précipita ensuite dans le Nil, disparut sous l'eau , et resta long-temps caché, pour reparaître ensuite à quatre cents toises de là , sur la rive opposée du fleuve.

§. II. Tribus nouvellement établies.

Beaucoup de tribus parties du nord de l'Afrique sont venues s'établir dans l'Egypte moyenne, depuis environ un siècle. Ces Arabes ont acquis les terres de plusieurs villages, et ils les cultivent, ou plus souvent les font cultiver : ils les sèment ordinairement en fourrages, et ils y font paître , neuf mois de l'année , leurs chevaux et leurs bestiaux. De ce nombre sont les tribus aujourd hui appelées Ebn-Ouâfy , Abouhoraym, Tahouy , Mahareb, et celles qui dépendent de ces tribus principales. Les deux premières, et celles qui leur sont attachées, comme les Gahmeh, les TaraJiouneh, habitent encore sous des tentes; mais elles ne campent que sur leurs terres, ou sur celles qu'elles ont louées et dont elles payent l'imposition. Les autres logent dans des villages. C'est ce qui fait distinguer les Arabes par les surnoms de Kheych et de Byout, mots qui veulent dire tentes et maisons. Les derniers, quoique montant encore à cheval de temps

en temps, ne sont pas bien vus des autres , parce qu'ils se rapprochent trop de la condition des fellâh. Cependant ils ne laissent pas de se Lattre avec succès, quand ils sont attaques par les Arabes Kheych. Ils ont aussi leurs tentes, leurs lances, leurs chameaux et leurs chevaux tout prêts, pour se réfugier dans le désert s'ils venaient à être dépossèdes des terres qui leur appartiennent. Les disputes et les démêles sont très-frequens entre ces deux espèces d'Arabes; j'ai été témoin de plusieurs querelles sanglantes , et de part et d'autre j'ai observe un vrai courage , ou du moins une conduite pleine d'acharnement et d'animosite'.

Les Arabes propriétaires et qui ont encore l'usage des tentes, forment la limite entre les cultivateurs dont j'ai parle précédemment et les Arabes guerriers ou pasteurs. Ils se distinguent des premiers, parce qu'ils ne font pas partie de la population des villages et qu'ils ne cultivent point par leurs mains, et des seconds, parce qu'ils ne changent pas de lieux, au moins de canton. 11 y a tel cheykh, parmi eux, qui possède les terres de trois à quatre villages à titre de moultezim , et qui est le plus riche particulier de toute la province. Aussi sont-ils craints et ménages par les fellah, qui voient souvent à la porte de leurs villages jusqu'à six cents cavaliers tout prêts à punir la plus légère résistance. On peut dire même que les fellah les respectent comme des maîtres. Le moindre de ces Arabes, soit qu'il voyage à cheval, soit qu'il voyage à pied, est accueilli et distingue dans la campagne; on court au-devant de lui pour lui offrir de l'eau , s'il a soif, et des dattes ou du pain : du moins

un paysan ne se fait-il pas demander ces choses là deux fois. Ils marchent toujours armes d'un fusil en bandoulière 1 : à cheval , ils ont de plus une lance ou une pique à la main. Quelle police pourraient exercer les villages contre ces troupes de cavaliers, tolérées par le gouvernement, et dont les chefs sont en même temps de grands propriétaires? Le nombre des vexations et des petites iniquités qu'ils commettent est inconcevable; par exemple, dans les marchés de village, où Ton s'assemble en foule pour vendre des bestiaux, des dattes, du dourah, du tabac, etc., ils ont tout l'avantage de leur côlé, et ils dominent aisément la multitude. Il n'y a aucun fellâh qui aurait la hardiesse de leur contester quelque chose, ou de ne pas leur donner sa marchandise au prix que ceux-ci indiqueraient. La pique que l'Arabe plante insolemment à côté de lui en plein marché, semble dire : Je fais ici la loi. On les distingue de loin , dans ces assemblées populeuses, à leur habillement blanc et à leur voix aiguë. Ils s'emparent proprement du marché, et finissent par vendre ou acheter à leur discrétion tout ce qu'ils veulent. En effet , ils ont à leur usage une arme non moins puissante que la lance et la pique; c'est leur astuce excessive , qui ne se peut comparer qu a leur audace.

Voici le costume qu'ils portent : sur la tête , un tarbouch rouge, presque toujours sans turban ; sur le corps, un barnous ou manteau blanc en laine1 plus ou moins

fine, qu'ordinairement ils font passer sur le haut du

1 La batterie est soigneusement enveloppée dans une poche de cuir ; à côté du fusil est le cornet à poudre»

visage et sous le menton, et qui les couvre de la tête aux pieds. Sous cette robe, ils ont une tunique ou chemise de laine et une ceinture; les plus aises d'entre eux portent un gilet sur la tunique , et , aux pieds , des brodequins ou bottines rouges. On les voit, dans ces marches, portant des pistolets , des sabres, des masses, des piques , des fusils à baïonnette , et proposant , ainsi armes, leur marchandise aux paysans. Ils sont si accoutumes à porter la carabine derrière le dos, qu'ils ne l'ôtent presque jamais, même quand ils sont arrêtes. Les clieykhs des tribus et les plus riches cavaliers ont de beaux etriers dores et de bonnes selles, qui ne diffèrent de celles des Mamlouks qu'en ce que le dos est renversé et plus bas; ce qui en fait une chaise commode. Est-ce à des hommes équipes et armés de cette manière que les fellah peuvent rien disputer 1 ?

Malgré les engagemens qui lient chaque Arabe à sa troupe, et les lois qui défendent les violences contre les paysans , il n'est pas rare de voir le soir , au retour d'un marché, deux ou trois cavaliers tomber tout d'un coup sur les felldh? et surtout sur les pauvres chrétiens ramenant leurs bestiaux, les leur enlever, et, s'ils font résistance , les blesser ou les tuer. Si l'on va se plaindre au chef de la tribu , il n'a pas connaissance du fait, ou il

1 J'ai plusieurs fois été le témoin ne saluent les premiers, et ils ne rode l'audace qu'ils montrent dans les pondent pas toujours au salut. Ce foires de village. Us n'étaient pas qui les occupe le plus dans la perinoins fiers a l'égard des soldats fran- sonne qui se présente à eux, c'est çais qu'envers les fellah : un Arabe l'arme ou l'habit qu'elle porte, le eut l'effronterie d'offrir à acheter à cheval qu'elle monte , et qu'ils conun des nôtres l'épaulctte d'un officier çoivent aussitôt le désir de s'approfrançais qu'il avait tué. Jamais ils prier.

nie que les Arabes soient de sa tribu , et le crime reste impuni. J'ai vu plusieurs de ces scènes à Sanaboû et Qousyeb. Les cbeykhs mêmes des villages ne sont pas moins opprimes par les Arabes que les simples paysans: Faction violente que je vais raconter en est une preuve, et elle se reproduit sans cesse sous mille formes.

Quelques Arabes de la tribu Aboukoraym allèrent camper sur les terres du village de Beblâou; ils convinrent avec le cheykh d'une certaine somme fort modique pour faire paître leurs bestiaux dans un champ de lielbeh. Une nuit , deux fusils et deux paires de pistolets se trouvèrent égarés dans leur camp. Le jour venu , les Arabes vont au village à cheval , redemandent leurs armes, appellent les habitans des voleurs, des brigands. Le cheykh , qui n'avait pas connaissance de ce vol vrai ou suppose , ne put leur repondre rien de satisfaisant; ils menacèrent de tirer sur les habitans , si on ne leur rendait leurs armes. Ceux-ci prirent le parti de monter à cheval avec leurs cbeykhs. Les Arabes , alors peu nombreux, n'eurent pas l'avantage; on leur tua un homme qui était de la tribu de Faouyd, nouvellement arrivée en Égypte , ainsi qu'une femme et une jument; ils furent obligés de se retirer. Le lendemain le cheykh de la tribu , A'iy Aboukoraym lui-même , part de Sâou, sa résidence, à la tête de sept cents cavaliers, fait cerner Beblâou , et demande le meurtrier de l'Arabe : celui-ci était caché, on ne put le découvrir. Alors A'iy fit saisir de force les quatre plus anciens cbeykhs du village et les emmena dans son camp : là> il exiga une somme d'argent considérable pour le dyéh

ou prix du sang , usage d'après lequel tout meurtre est racheté pour un certain nombre de pataquès 5 ensuite il fit bâtonner ces malheureux vieillards. Ce trait s'est passe presque sous mes yeux , et j ai quitte Beblâou sans savoir si A'iy avait rendu les cheykhs libres et à quel prix1.

Tels sont les abus et les injustices que commettent journellement les Arabes propriétaires. Ces hommes sont fort riches et considères dans le pays ; mais cette considération n'est due qu'à la terreur qu'ils inspirent. Qu'un Arabe ait raison ou tort , qu'il soit l'agresseur ou non, toujours le cheykh de sa tribu défend sa querelle avec autant de chaleur que pour la cause la plus juste, et il reunit tous ses moyens pour le venger et le faire triompher.

Une violence à laquelle les fellah ne peuvent mettre un frein, c'est celle que commet une tribu quand elle vient louer des terres parmi eux. D'abord une portion de la tribu vient camper dans un champ dont le fourrage promet l'abondance 5 une fois que le terrain convient aux Arabes et qu'ils y sont établis , ils entrent en marche avec les cultivateurs pour le prix de la location : mais déjà une bonne partie du fourrage est mangée par les chameaux et les chevaux, et les tentes sont tendues partout. Qu'arrive-t-il? le chef des Arabes propose un prix qui n'est souvent que la dixième partie de la va-

' Pareille violence s'est commise pas arrangés avec lui pour Pacqui-

chez A'btl-allah Ouâfy, qui a saisi sition ou plutôt l'usurpation des

et retenu prisonniers dans son camp terres qui lui convenaient sur la riva

des cheykhs de Qoçcyr-Bcny- droite..

A'mrân, parce qu'ils ne s'étaient

É. M. xit. 19

leur, et le fellah n'a pas d'autre parti que d'accepter. J'ai vu partout de pareilles violences, et la plaine remplie de ces camps partiels. Qu'on juge par-là de l'avilissement des fellâh et de leur extrême servitude; ils gémissent dans les fatigues et dans les sueurs pour nourrir ces maîtres insolens; ils manquent de vêtemens et de pain, et tout abonde chez les Arabes qui les ont pilles. A peine se permettent- ils un murmure, ou, s'ils se plaignent, c'est tout bas. C'est une chose déplorable que de voir des provinces entières presque infestées d'un bout à l'autre par les camps arabes : en effet, les camps y sont aussi frequens que les villages; ils se recrutent sans cesse de nouveaux cavaliers qui ne font point partie de la tribu, mais qui viennent y acquérir le droit de pillage , parce que les cheykhs sont propriétaires. Aussi que de terrains incultes et abandonne's dans l'emplacement des tentes et dans leur voisinage! Que de terrains où les grains sont étouffes par les mauvaises herbes , parce que les fellâh ont été contraints de fuir et qu'ils n'osent reparaître ni pour la récolte ni au temps des semailles!

Si les Arabes font cultiver quelque terre qui les intéresse, ils trouveront toujours moyen de lui procurer l'inondation au détriment de leurs voisins, et contre tous les usages reçus. Ils se transportent en armes sur une digue, et, sans attendre que les terres supérieures soient suffisamment inondées , ils la rompent eux-mêmes et ils font écouler les eaux sur leurs terres propres j ensuite ils conservent ces eaux autant qu'il leur plaît, se souciant peu que les terres inférieures soient ou ne soient pas arrosées.

DE L'ÉGYPTE MOYENNE. 291 S'ils ont besoin des eaux d'un canal , ils y feront autant de coupures qu'ils le trouveront convenable, sans autorisation ni permission; en un mot, ils boucheront, ouvriront, élargiront les canaux à volonté, feront ou déferont les digues suivant leurs intérêts, et cela sans 1 aucune opposition , parce qu'ils sont plus forts que la loi , et que pour eux seuls il n'y a pas de police. Il n'est pas nécessaire d'ajouter que jamais ils ne partagent les frais de curage de canaux, de construction de digues, . ni autres frais semblables, quoique ces travaux leur profilent plus qu'à personne.

On est révolté quand on voit ces nobles brigands se promener avec insolence sur les terres qu'ils ont ruinées, et camper autour des villages qu'ils ont dépeuplés. A les voir parcourir à cheval la vallée dans tous les sens , on les prendrait pour les seigneurs légitimes du pays. Quel mal n'ont-ils pas fait à l'industrie , en chassant peu à peu des villages tous les chrétiens artisans ! L'exemple en est a Sâou , à el-A'ryn , et dans presque tous les villages baignés par le canal Joseph. Grâce à la présence de ces tyrans , la plupart des villages où ils dominent sont entièrement abandonnés et presque tous détruits; car ces Arabes ne cultivent ni ne bâtissent. Si quelques terres de ces villages sont encore en culture , c'est que l'inondation vient les arroser annuellement, et qu'il n'y faut aucun travail que l'ensemencement et la récolte. Mais , en revanche, les fellah sont contraints de venir de fort loin à la ronde cultiver les terres qui appartiennent aux Arabes. Tel est le ] triste tableau que présente cette partie de la haute

a9a OBSERVATIONS SUR LES ARABES

Égypte; dans la basse, les Arabes sont bien moins puissans.

On peut demander quelle est l'occupation de ces nombreuses tribus. Le gros de la troupe forme un grand camp principal où demeure le cheykh : mais beaucoup de familles sont répandues isolement dans divers cantons, et forment de petits camps composes de cinq à six tentes; là ils font paître les chameaux, les ânes, les chevaux, les bestiaux. Plus de la moitié des hommes ne sont pas montes à cheval, et ils s'occupent, comme on vient de le dire, à mener les troupeaux au pâturage; mais les cavaliers passent le temps à faire des promenades dans la plaine, cherchant toujours quelque objet de rapine. Les jours des marches publics, ils s'y rendent armes, et y mènent leurs chameaux et leurs bestiaux, qu'ils échangent contre du dourah ,de l'orge , des dattes , du tabac, et quelques autres objets de consommation journalière. Pour les dattes, ils en vendent souvent euxmêmes quand ils reviennent des Oasis, d'où ils en rapportent beaucoup en grandes caravanes1, ainsi que des abricots secs, du riz inférieur à celui du Delta, et différentes provisions. Ces caravanes les occupent deux ou trois mois de l'année; ils font principalement le voyage delà petite Oasis, qui est située à trois journées au nord-ouest de Dalgé\ C'est là qu'ils se retirent, quand ils sont poursuivis en Egypte, ou bien pendant l'inon-

1 Ces dattes sont sèches, mais let-cheylch-A'bbàs, au-dessous de

assez belles , et elles coûtent trois à Serqné. Il faut faire provision d-eau

quatre pataquès le qanlàr. pour trois jours; dans le pays

* Le chemin dV'l-Ouah ou la pe- même , on trouve des sources. Outre

tite Oasis commence derrière Naz- le riz et les dattes, ce pays fournit

dation. Souvent aussi, à l'époque (lu débordement, ils

se contentent de camper sur la limite du désert. Quand la paille est rare en Egypte, ils vont aux Oasis, où ils nourrissent leurs chevaux de paille de riz. Les Arabes du Fayoum font ausst ce voyage ; et outre les provisions dont on a parlé plus haut, ils rapportent du sel gemme qu'ils exploitent dans les montagnes voisines de cette province1.

Dans leurs camps, ils font beaucoup d'élèves de chameaux et de chevaux 5 ce que ne font point les fellah. Ce motif sera toujours une considération pour ne pas expulser les Arabes; car il n'y a qu eux maintenant qui fournissent le pays de chevaux et de chameaux : on en trouverait bien peu aujourd'hui en Egypte, si tous ceux que l'armée française a employés n'avaient été tirés que des campagnes. On connaît la prédilection que les cavaliers Arabes ont pour les jumens; j'en ai souvent demandé la raison à des Bédouins avec qui je voyageais, sans qu'ils voulussent me la dire. On pense communément que c'est pour éviter le hennissement des chevaux, qui avertirait de leur présence, et surprendre ainsi leur proie plus aisément; la vérité est que les jumens soutiennent mieux la fatigue et la soif, qu'elles ont moins de besoins, enfin qu'elles sont moins impétueuses que les chevaux, et plus commodes à monter pour des hommes qui demeurent souvent plusieurs jours de suite

de l'orge et du blé. Le chemin s'élève jusqu'à la hauteur de Bahâyrh.

Plusieurs autres chemins conduiseut à el-Ouali : il y en a un eti face de Touneh , ud autre vis-à-vis Beny-

Khàlcd. De ces chemins il sort des branches c[ui conduisent a Bchneseh et au Fayoum.

1 Voyez les Mémoires d'antiquités, tome vi.

a94 OBSERVATIONS SUR LES ARABES à cheval , sans presque en descendre. Leurs jumens ont un air maigre et chétif; mais elles ne le cèdent point en vitesse à nos chevaux les mieux nourris. Presque toutes ont un pompon blanc, bleu ou rouge, au-dessous du cou , et quelquefois aussi aux oreilles. L'affection des Arabes pour leurs jumens n'est guère moindre que celle d'un homme pour sa maîtresse , tant ils sont inquiets et attentifs pour qu'il ne manque rien à leur bien-être. Mais ils ne se donnent jamais plus de mouvement pour leur procurer une bonne nourriture que lorsqu'ils peuvent le faire aux dépens d'autrui. Combien de fois , voyageant à leur côte', ne les ai-je pas vus descendre de leurs jumens , pour ainsi dire à chaque pas, et les faire arrêter dans les champs de trèfle, d'orge, et même de blé vert ou en épi ! Us les faisaient manger si souvent, que je pense que c était moins pour satisfaire leur faim que pour le plaisir de les nourrir dans le champ des autres : pour un Arabe, il n'y a pas d'instant plus doux que celui où il se présente un butin à saisir.

Une tribu arabe qui n'a que quelques terres en propriété ou à titre de loyer , s arroge pourtant de l'influence et une sorte de domination dans un arrondissement qui est beaucoup plus grand que ces mêmes terres, et cet arrondissement est déterminé et distinct de celui des tribus circonvoisines. Une tribu ne sort jamais ou presque jamais de ses limites pour aller sur l'arrondissement des autres; c'est une sorte de convention tacite, qui a été réglée à la suite des querelles et des guerres qui ont existé à ce sujet. Les divers arrondissemens sont contigus et embrassent ainsi tout le territoire. 11 n'y a

rien de plus singulier que de voir ces prétendus maîtres de l'Égypte se partager ainsi ses provinces, et assigner les limites de leur juridiction respective. Ils n'appellent

pas autrement ces arrondissemens que leur terre, leur pays , leur principauté; ce qui veut dire que, dans telle étendue de pays , ils ont le droit , exclusivement à tous autres Arabes , de commettre leurs pillages et leurs violences. Je n'ai jamais pu faire passer au-delà de leur arrondissement des Arabes Ouâfy que j'avais avec moi pour escorte , ni au-delà de Meylaouy , des cavaliers que m'avait envoyés le cheykh A'iy Aboukoraym. Il en est de même des Mahareb. Le motif en est, qu'outre qu'il n'est pas permis à une tribu de passer sur les terres d'une autre, ils n'aiment pas non plus à voyager sur les bords du Nil, ou près des grandes villes, telles que Meylaouy, Minycb, etc., quand ils sont en petit nombre. Un Arabe seul , et dans un endroit écarté, aurait à craindre le ressentiment de quelque ebeykb de village, et il est trop prudent pour s'y exposer. En effet , j on punit quelquefois le premier Arabe qui se présente, du mal qu'à fait un autre : tout bomme à cbeval , habillé de blanc et armé d'un fusil , est un brigand aux yeux des fellah, et ils n'ont pas tout-à-fait tort.

Voici la division du territoire entre les différentes tribus que j'ai citées. La tribu Ebn- Ouâfy , très-riche en chevaux , est campée au midi du canal appelé Terat-el- A'sal, et jusqu'à Sanaboû vers le nord. Le chef-lieu est Tetalych, village situé au nord de Manfaîout, et près duquel se trouve un couvent assez considérable ; c'est la résidence du cheykh A'bd-allah ebn-Mahmoud ebn-

Ouâfy1. La tribu occupe les environs d'El-Erfsâr, Meyr , Qousyeh et Sanaboû.

La tribu Jboukoraym , cheykh A'ly,a pour arrondissement l'intervalle compris entre Sanaboû et Mcylaouy. La résidence du cheykh est à Sâou ; ces Arabes sont campes auprès de Beblâou, Dachlout, Sâou, Darout-el-Cheryf, Dalgé, Dcyr-mouàs, el-Badramân, Bâouyt, Emchoui, Abou-el-Hedr , Èsmoû, Beny-Harâm , Serqne, et même Tendeh et Toukh.

A cette tribu appartiennent les Tarahouneh, campes à Tendeh, et les Galvnieh, campes sur la rive gauche du canal Joseph, entre Dalge et Darout-omm-NakhleU, et jusqua Saft-el-Khammâr en face de Miny eh : ceux-ci ont des tentes dans des endroits fort éloignes les uns des autres, et même au milieu des tribus Ebn-Ouâfy et Aboukoraym.

Les Maharèb sont presque tous loges dans des maisons \ c'est depuis environ quinze ans qu'ils ne campent plus. Ils ont un arrondissement très-considcrable , qui s'étend sur la rive droite du canal Joseph , depuis le point qui est en face de Touneh jusqu'à la hauteur de Behneseh, à vingt lieues au nord de Meylaouy. Le chefv lieu est el-A'ryn, où réside le cheykh Abouzeyd. Le cheykh Zeyd habite à DarouUomm-Nakhleh; Hâggy A'bd-allahà Ebchâdeh. Us occupent el-Mahras, Darout, Ebchâdeh, Echment, et beaucoup d'autres villages.

Les Arabes Gabâr ou Gabâyreh, Ghazâyeh , Darâbseli et Clmouâdy dépendent tous de la tribu des Mahareb, dont ils sont originaires, et sont tous cultiva-

1 Son père Mahmoud est mort subitement en 1798.

teurs et loges dans des villages. Les premiers , cheykh el-Azis , occupent Toukh-el-Kbcyl ; les Ghazâyeh sont à Darout-omm-Nakhleh et plus au nord à E'zbeh , province de Beny-soueyf. Les Darâbseh et les Chaouâdy occupent les environs de Beny-Samrag, de Taha. et de Bougeh : les Darâbseh ont encore quelques tentes.

Les Arabes nommes el-Khouyn et el-ji'zyb occupent les environs de Samalout. Quant aux Tahouy ou Mesrâty , autrement les Arabes de Tahâ, il en sera question plus loin.

La tribu Aboukoraym possède mille chevaux et une très-grande quantité de chameaux. Les cheykhs principaux sont A'Jy et Solyman. Les Gahmeh ont plus de cinq cents chevaux. Les quatre tribus Ebn-Ouâly, Aboukoraym, Gahmeh et Maharcb , vont également à la petite Oasis, et viennent en vendre les marchandises dans les grands marches de Dachlout, de Dalge, de Sanaboû , de Qousyeh.

Dans les carnés arabes, les femmes s'occupent à filer delà laine qui est mise en œuvre dans les villages. C'est de celte étoffe grossière que s'habillent les hommes les plus pauvres ; mais les autres achètent dans les villes des barnous en belle étoffe. Les femmes sont encore chargées de piler le dourah , de faire le pain , de préparer le pilau, et de tous les petits travaux domestiques. Ce pain consiste en galettes plates qu'on fait sécher sur la tente, et qu'on fait cuire ensuite avec la fiente de chameaux ou avec du bouz : c'est un simple trou fait en terre qui forme le four. Ils ont ainsi au milieu d'eux les vivres et le combustible. Une fois que la provision de

dourah est faite dans une famille , elle peut se passer de tous les secours de l'Egypte; il ne s'agit plus pour elle que de camper près d'un endroit où il y ait de l'eau , et c'est ce que les Arabes savent mieux trouver que qui que ce soit. Leurs tentes renferment des provisions de dattes, de riz, de dourah, un peu d'orge, de blë et de fèves; tout est proprement dispose autour des murs, de manière à laisser le local encore très-spacieux. Dans une moitié de la tente sont les enfans et les femmes. 11 n'y a presque pas de différence entre le costume de celles-ci et celui des hommes; elles portent, comme eux, des bottines; c'est aussi avec une pièce de laine blanche qu'elles se couvrent depuis les pieds jusqu'à la tête. Je ne les ai pas vues se voiler le visage comme les Egyptiennes, et cependant elles sont généralement un peu plus blanches que les femmes des fellah. En restant ainsi le visage découvert devant des Européens, elles me semblaient tenir de l'effronterie qui caractérise les Arabes et les distingue des Égyptiens1. Leurs maris, moins jaloux , ou plus sûrs de leur vertu , n'exigent pas d'elles cette pratique de se voiler la figure, qui , peut-être, en Egypte, n'a d'autre but que de repousser les regards par un masque difforme et déplaisant : moyen toutefois moins efficace que ne serait l'absence même du voile; en effet , quel meilleur remède contre l'amour qu'un visage peint en noir et en bleu 1 ?

Les hommes , dans leurs camps, du moins les gens de

1 On sait que les femmes , en qu'elles se font des taches bleuâtres Egypte, se peignent fortement les sur le menton et sur le reste du vicils et les paupières en noir, et sage.

cheval , paraissent n'avoir aucune occupation; on les voit, le tarbouch sur l'oreille, se promener d'une tente à l'autre, les mains derrière le dos et se balançant dans leur marche; ils ont l'air gai, et sont presque tous de bonne mine; quelques-uns, par leur physionomie, par leur embonpoint, leur démarche grave, leur costume ample et étoffe', ont plutôt l'air de riches oisifs que de gens de guerre et de cavaliers : cet air de contentement et de bonheur est ce qui m'a le plus frappe chez les Arabes.

Ce qui n'est pas moins digne de remarque , c'est qu'ils se dispensent des pratiques de la religion. On ne les voit pas s'occuper d'ablutions et de prières, comme les autres musulmans. Ils boivent du vin dans l'occasion , se soucient peu du ramadan ; et s'ils pratiquent le pèlerinage de la Mekke , c'est pour les bénéfices qu'ils en tirent. ,

D'après ce qui précède, on voit que leurs camps ressemblent à de grands villages , où l'abondance est sans contredit plus grande que dans ceux de l'Egypte; et sans parler de l'or et de l'argent qui se trouvent dans ces maisons mobiles, tout ce qui est nécessaire à la vie y est rassemble'. La sobriété des Arabes fait qu'ils tirent de l'Egypte plus d'argent qu'ils ne lui en rendent. La vente des bestiaux , des chevaux , des chameaux et de quelques denrées, leur en fournit bien plus qu'ils n'en dépensent pour l'achat des armes, des selles et des vêtemens. On peut assurer d'ailleurs que la plupart sont armes avec des armes de'robe'es ou enlevées sous

mille pre'textes; beaucoup d'entre eux s habillent aussi

3oo OBSERVATIONS SUR LES ARABES

avec des robes volées sur les fellah. L'argent que les Arabes accumulent ainsi dans leurs mains, doit contribuer à établir leur domination en Egypte, autant que l'accroissement de leur population et de leur cavalerie: et ne voit-on pas que cette influence doit augmenter de plus en plus par la nature des choses, et mettre un jour pte dans les mains des Arabes?

Ces hommes , dans leurs camps, ont peu de besoins et sont fort sobres; mais ils deviennent fort exigeans envers les voyageurs qui ont besoin de leur escorte : ils demandent alors une nourriture choisie; il leur faut des viandes rôties, du café, du tabac en abondance; chacun d'eux coûte à nourrir près d'une pataque 1 par jour : à les en croire , ils n'auraient jamais vécu autrement ; encore ne sont-ils pas fort dociles ni d'une grande complaisance. C'est ce que j'ai e'prouvé parmi les Ebn-Ouâfy, les Aboukoraym et les Mahareb , dont je me faisais escorter dans mes courses. Les premiers , quand ilse'taicnt contenus par ma présence, se montràient moins durs envers les fellah. Quant aux Mahareb , ils parcouraient achevai l'intérieur même des villages, et se faisaient fournir mille provisions au nom des Français; plaisir nouveau pour eux , de piller impunément sous le nom des autres3.

1 Pièce de 90 parais (à peu près branches de tamarisc qu'elle rap- 3 livres 8 sous ) . portait péniblement du désert; ils

a Les indignités qu'ils commet- n'avaient cependant pas le prétexte laient de gaieté de cœur, font voir de manquer de bois à la couchée, leur méchanceté autant que la fai- Comme ils s'applaudissaient de leur blesse des Jellâh. Je les ai vus vol, j'eus bien de la peine à leur prendre à une pauvre femme acca- faire rendre ces brins de bois sec, blée par l'âge , une grosse charge de eu leur en payant le prix.

DE L'ÉGYPTE MOYENNE. 3oi Cette tribu des Mahareb occupe une grande partie de la province de Minyeh, ainsi que je l'ai dit, et elle étend ses privilèges très-loin; elle est divisée en beaucoup de tribus partielles qui demeurent dans divers villages. Depuis long-temps ils ne campent plus, ils ne portent plus la robe blanche, et ne se distinguent pas d'abord desclicykhsyè/Az/i par le costume. Los moindres de ces Arabes sont fort bien vêtus. Tel d'entre eux est mieux mis qu'un chcykli de village, parce qu'il porte sur lui la dépouille de quatre cheykhs : cet avantage du costume contribue encore à augmenter leur fierté. Ils n'en vont pas moins piller jusque sur la grande route et sur le bord du Nil ; et l'on n'a aucun recours contre eux, parce qu'il est impossible de découvrir à qui se plaindre. Dans l'état actuel, on ne sait trop sous quel point de vue les considérer; reconnus en secret pour des voleurs , on n'ose cependant les poursuivre, parce qu'en apparence leurs cheykhs se conduisent bien dans leurs villages et dans' leurs terres, et qu'ils paraissent ne pas prendre part au pillage, quoiqu'ils en partagent le butin. Etant arrivé pendant mon voyage à l'arrondissement des Mahareb et sans les connaître, j'entendis beaucoup parler des assassinats que les Arabes commettaient journellement, et je vis qu'il était temps de joindre à ma faillie escorte quelques Arabes du pays pour me protéger et m'escorter. Je louai donc à Darout une douzaine de ces cavaliers bien armes. En route, je les questionnais souvent sur les vols et les violences que les Arabes exerçaient dans la vallée, jusque sur le bord du 3îil, et près de Meylaouy; jamais je n'avais de réponse. Je vis un peu

3oa OBSERVATIONS SUR LES ARABES

tard que je parlais à ceux mêmes qui faisaient ce métier 7 et je m'en assurai par divers moyens. Alors quelle fut mon inquiétude ! Je m'e'tais livre' moi-même aux brigands; souvent j'allais seul avec eux à quelque distance dans le désert : mes instrumens et mes chevaux, peutêtre aussi l'argent qu'ils me croyaient sur moi, excitèrent p)us dune fois leur cupidité'; cependant ces honnêtes voleurs se contentèrent de leur paye et de ce qu'ils pouvaient rapincr dans les villages : heureux de pouvoir repaître abondamment et gratis leurs chères jumens ! Ces braves tremblèrent quand il fallut entrer dans la ville de Minyeh, où ils craignaient les troupes françaises; mais leur contrat les y obligeait. Ils semblaient marcher au supplice : aussi n'y entrèrent-ils que de nuit , et ils repartirent promptement, sans être aperçus. ,

Tous les villages où sont e'tablis les Mahareb, sont pauvres et de'peuple's , demi-abattus et sans arbres ■ : à peine s'y trouve-t-il quelques feîlâh pour cultiver, non leurs propres terres, mais celles qui appartiennent aux Màkareb; car ces derniers ne cultivent point du tout parleurs mains. Pour eux, point de métier plus noble que de vivre du bien d'autrui , sans peine ni travail , et point de plus méprisable que celui de la charrue : le nom defellâh est chez eux l'équivalent d'un terme injurieux; il signifie homme de boue, fait pour la fatigue, ne' pour ramper et pour travailler à la nourriture des Arabes. Ils portent si loin le mépris pour la profession de cultivateur, qu'ils ne veulent point que l'on dégrade

1 Les villages qui gémissent sous île palmiers, et ont un aspect nu qui l'influence des Arabes , sont privés les fait distinguer de loia.

DE L'EGYPTE MOYENNE. 3o3 le nom de Bédouin en l'appliquant à ceux d'entre eux

qui ont pris le parti de cultiver par leurs mains, tels que ceux de Taha et ceux de Rcyrcmoun ; ce sont de vils fellah, disent-ils, qui n'ont plus le sang arabe. | Les Mcsrâty ou Tahouy , autrement les Arabes de Taha, très-gros village situe à quatre lieues au nord de Minyeh, y sont établis depuis quelques générations. A l'oppose des autres Arabes, ils ont fait beaucoup de bien à l'agriculture. Quelques-uns seulement sont restes gens de guerre , tous les autres sont cultivateurs; et les terres ont le double avantage d'être fort bien cultivées , et d'être défendues par de braves cavaliers contre les violences des Arabes voisins. Us sont en mauvaise intelligence avec ces derniers; mais, dans les querelles qui s élèvent, ils ont toujours le dessus. Je n'ai pas vu en Egypte de paysans plus heureux que ceux de Taha; la liberté et l'abondance y régnent sous de bonnes lois et sous le gouvernement d'une famille aimée : aussi l'industrie et l'agriculture y prospèrent-elles, et n'y a-t-il pas de village plus abondant en bestiaux et surtout en bœufs , point de terres où les eaux soient mieux distribuées et les digues mieux entretenues. Le cheykh A'iy Tahouy a fait ainsi de ce village l'un des plus riches de la province : telle est l'influence d'un bon chef, tel est l'effet d une résistance soutenue opposée aux vexations. Ces Arabes ont fourni mille ressources aux Français, plus facilement que ne l'auraient pu faire vingt villages. Depuis long-temps ils ont cesse' de camper et de porter la robe blanche; leur costume est celui des cavaliers fellah, c'est-à-dire une robe de laine biune : comme les

3o4 OBSERVATIONS SUR LES ARABES

autres Arabes, ils ont aussi parmi eux des noirs, qui sont d'excellcns cavaliers. J'ai e'té le témoin dune querelle entre eux et les Chaouâdjr, où j'ai reconnu qu'ils n'avaient point perdu l'humeur guerrière pour être devenus cultivateurs; et je l'aurais appris à mes dépens , si je n'étais parvenu à arrêter l'effusion du sang entre les deux partis. On aurait de la peine à se faire une idée de la vitesse avec laquelle un des Arabes Tahoujr se disposa au combat; en un clin d'œil, il releva ses longues manches, fit de son turban une ceinture, la remplit de cartouches, coucha son ennemi en joue, et alors il était seul contre dix.

Tous les Arabes dont il est question dans ce paragraphe (si j'en excepte les Tahouj dont je viens de parler), professent à l'égard des fellah cet orgueil excessif qu'ils semblent avoir suce avec le lait. Comme ils ne s'allient jamais avec eux , ils croient conserver par-là un sang noble et pur, fait pour commander à l'Egypte; il n'y a pas jusqu'aux enfans eux-mêmes que j'ai trouvés dans leurs camps , qui ne partagent cette fierté. Il faut convenir qu'elle est bien propre à leur donner un sentiment de force et de supériorité sur les Égyptiens , et à les faire réussir dans les entreprises les plus hardies; de telles prétentions ne siéent pas mal à des hommes aussi forts par leur nombre, leurs mœurs et leurs armes. J'entrai une fois dans un des camps aboukoraym : plusieurs Arabes curieux vinrent s'asseoir à mes côtés et causèrent familièrement avec moi et mon escorte; mais bieutôt un des chefs de la tribu les emmena en leur faisant de vifs reproches. Alors j'allai vers des enfans dont

DE L'ÉGYPTE MOYENNE, 3o5

le vêtement m'avait frappe' ; parmi eux était le fils du cheykh, habille' dune robe blanche très-fine et portant un beau tarbouch rouge et des brodequins ; comme jo m'approchais de cet enfant, il me dit aussitôt d'un air dédaigneux : Je suis Be'douin {anâ Bedaouy ). J'ai trouve chez les Gahmeh un meilleur accueil : ils venaient audevant de moi , et s'informaient avec curiosité des nouvelles du Kaire; mais il faut attribuer cet accueil à des motifs de crainte et d'inquiétude.

On peut reconnaître les villages de fellah où ces tribus dominent, en ce que les habitans se montrent moins soumis à l'autorité et aux lois du pays , comme si la protection des Arabes suffisait pour les garantir de la peine due à la rébellion. Ce sont toujours ces villages qui ont acquitte leurs contributions les derniers, et qui ont commence' les révoltes. Les troupes du gouvernement y sont mal accueillies ; et quand ces malheureux prodiguent leurs biens aux tribus arabes avec tant d'aveuglement , ils ont la te'me'rite' de refuser le nécessaire aux troupes qui passent chez eux; espérant échapper à des maîtres éloignés , et non à des tyrans qui , semblables au vautour de Promélhée , ne quittent jamais leur proie d'un instant. Dans la province de Minyeh , de forts villages, tels que Darout-el-Cheryf, Dalgé, Dachlout, sont soumis à l'influence des Arabes, qui viennent camper aux portes : si les cheykhs de ces villages n'osent pas résister ouvertement aux ordres qu'ils reçoivent du Kaire , ils montrent du moins une certaine fierté et une malveillance que les Arabes leur suggèrent et qu'ils entretiennent sans cesse parmi eux. Il est vrai É. M. xn. o.o

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que dans d'autres endroits riches en bestiaux et bien armes pour les défendre, tels que le village de Meyr, on ne souffre pas qu'ils campent dans la plaine 5 du moins les punit-on de leur audace, quand ils osent le tenter. Heureux les fellah assez forts pour déployer ce caractère! ils vivent tranquilles et libres possesseurs de leurs biens, qui ne font que s accroître par la faiblesse et la ruine des autres.

Dans les villages qui, maigre' leur peu de force, essayent de défendre leur indépendance, les Arabes font une invasion subite; ils tuent les clieykhs et les remplacent arbitrairement; ils détruisent les maisons de ceux qu'ils appellent leurs ennemis , s'emparent de leurs terres, et se conduisent si habilement qu'ils finissent par gagner l'amitié des autres.

Certains villages que leur faiblesse et leur position près du désert soumettent nécessairement aux Arabes , leur offrent naturellement cette amitié. Tout calcul fait, elle leur coûte encore moins qu'une haine ouverte.

Les familles arabes peu nombreuses qui possèdent de petits villages et qui sont voisines l'une de l'autre, sont perpétuellement en querelle pour les limites, pour la construction et la rupture des digues, et pour la conduite des eaux. Comme il n'y a pas de tribunaux pour décider ces sortes de procès, ils en viennent ordinairement aux mains. On se tue de part et d'autre; on se poursuit sans relâche avec un acharnement incroyable, souvent jusqu'à extinction de l'une des familles. Alors le vainqueur , sans autre formalité, s'empare des terres des vaincus, et y établit sa famille ou ses protégés. Ce-

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pendant le gouvernement ne met aucune opposition à toutes ces petites guerres civiles, comme s'il importait peu par qui l'impôt sera paye; et Ton se flatte toujours qu'il le sera , quoique bien souvent il n'en arrive rien 7 par la raison que de nouveaux venus attaquent et ruinent à leur tour ceux qui ont triomphe'.

On connaît la forme des tentes des Arabes; eîles sont faites d une toile appelée khejch, qui se fait principalement dans le Fayoum. ïls-cn forment une pièce qui a vingt à trente piedS de long sur quinze, et la soutiennent par les quatre angles sur des piquets de quatre pieds de hau£, aQ milieu sur deux piquets de six pieds ; ce qui donne au dessus la forme d'un toit plat. Ces tentes sont spacieuses et commodes : comme elles sont' très-basses et assujetties par des cordes , elles ne craignent rien du vent ; quand il tombe de la pluie , elle ne peut entrer que par le devant, qui est le seul cote' ouvert.

J'ai observe dans ces tentes une sorte de berceau fait en branches de cornouiller très-dur , épaisses d'un pouce , artistement travaillées et entrelacées; le fond est de forme ovoïde ou en coupe et de couleur brune; le dessus est à jour. Ces berceaux se placent sur un chameau , et servent à transporter une femme et son enfant. Le bois est noirci à la fumée , et le fond est doublé de cuir et quelquefois même tout en cuir. Il arrive rarement aux Européens de voir de ces chameaux à berceau : ce que les Arabes craignent le plus de leurs ennemis , c'est l'enlèvement de leurs femmes ; or , ces berceaux élevés les mettent en évidence. On fait servir ces sortes de litières à des promenades comme aux caravanes. En faisant plus.

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de soixante lieues le long du désert, j'ai eu occasion de voir très-souvent des chameaux ainsi charges de femmes et d'enfans. Il n'est pas nécessaire de dire quelle attention et quel soin mettent leurs maris et leurs parens à les escorter, faisant toujours éclairer leur marche par des cavaliers détaches à une lieue en avant.

Ce qu'on observe encore dans les camps arabes, ce sont les selouq ou chiens le'vriers ; ils atteignent les lièvres et les renards, et sont d'un grand secours pour la chasse aux gazelles , dout la viande est très-recherchée par les Bédouins. Ils ont surnommé le selouq , l'ennemi de la gazelle (a'dou el-ghazâl). Ces lévriers sont de couleur fauve, plus petits que les nôtres, et extrêmement vites. Les Arabes les habillent d'une étoffe de drap, leur font porter un collier , et les tiennent toujours en laisse. Ils les tirent de Syouâh , où il y en a beaucoup. Leurs propriétaires y met tent un assez grand prix, jusqu'à trente et quarante pataquès , et il est difficile d'en trouver à acheter; cependant plusieurs Français sont parvenus à s'en procurer , et des généraux en ont reçu en présent1.

1 J'ai tu , dans les hypogées ou d'y reconnaître le selouq lui-même, groltcs de la moyenne Egypte, des Les dessins de ces grottes elTexplipeintureségyptiennesfort curieuses, cation font partie du quatrième toqui représentent exactement cette lume d'Antiquités , pl. 66. Voyez la même chasse aux gazelles; il est aisé description, t. iv, p. 345, A. D.

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