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Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée française

Les restes vénérables de l'ancienne Egypte ont élé l'objet d'un grand nombre d'écrits qui ont trouvé place E. M. xvni. i

dans les autres parties de l'ouvrage ; nous nous proposons d'offrir ici le tableau abrège des mœurs de l'Egypte moderne. Peut-être quelques traits de ressemblance avec les anciens usages nous porteront-ils à faire plusieurs rapprochemens : tout d'ailleurs mérite une égale attention dans un pays où l'imagination est pleine de souvenirs. Le philosophe y suit de près l'historien ; il se plaît à étudier les causes diverses qui influent sur le climat, et l'action de ce climat sur les êtres animés : les hommes nouveaux dont il se voit entouré, deviennent le sujet de ses observations, en même temps que les débris de l'antiquité font l'objet des profondes recherches de l'archéologue.

L'Egypte es^ située dans une des positions les plus remarquables du -globe : placée à l'une des extrémités de l'Afrique, elle joint ce continent à l'Asie, et ses ports sur la Méditerranée la font en quelque sorte loucher à l'Europe. Les parallèles entre lesquels elle est comprise sont situés , l'un à 24° *' 2 5" nord , et l'autre, à 3i° 87' 5 et ses deux méridiens extrêmes sont , à lest , le 52e degré, et, à l'ouest, le 27e degré, à l'orient de Paris.

Cette position suffirait seule pour qu'on pût la ranger parmi les régions les plus chaudes, quand d'autres causes encore ne contribueraient pas à y rendrela chaleur excessive. Dans les appartemens les plus frais , et même dans la basse Egypte, le thermomètre de Réaumur se soutient à 24 et 25 degrés pendant les mois de juillet et d'août : mais, dans la Thébaïde, il s'élève à 34 degrés au nord et à l'ombre ; et , dans les sables , sa hau-

teur atteint jusqu'à 54 degrés \ Ce n est pas uniquement au voisinage de lequateur , comme l'a très-bien observe Volney, que l'on doit attribuer une température si brûlante , mais c'est encore à la disposition même du sol , qui est en ge'néral peu élevé au-dessus du niveau des mers , et recouvert en partie de sables mouvans : ces sables reçoivent, concentrent et répercutent les rayons du soleil, qui, pendant les mois de l'été, est presque perpendiculaire ; et cette réverbération porte sur des montagnes peu élevées et dépouillées de verdure, sur des plaines arides, où rien ne peut en diminuer laideur, dans des contrées aussi voisines de la zone torride. De là proviennent l'extrême sécliercssc du climat et la rareté des pluies rafraîchissantes.

Toutefois, cette sécheresse n'est pas également continue dans toutes les parties de l'Egypte; il pleut assez souvent dans les provinces qui avoisinent la Méditerranée , et dans les déserts situés entre la vallée du Nil et la mer Rouge. Des ravins creusés dans plusieurs endroits de la chaîne arabique attestent que ces pluies sont quelquefois assez fortes pour former des torrens. Mais une circonstance qui est un des caractères distinctifs du climat de l'Egypte, et qui est d'ailleurs commune à toute la contrée, c'est l'extrême abondance des rosées, qui ne sont peut-être pas sans quelque influence sur la fertilité du sol, à l'époque où le Nil est au-dessous du niveau des terres. Le propre de ces rosées est surtout de rafraîchir et d épurer l'air : elles contribuent à re-

* Particulièrement à Philae, à Syène et à Ginbos.

4 ESSAI j*JR LES MOEURS

froidir la température; et, dans les grandes chaleurs, il en résulte des différences considérables entre le jour et la nuit. Cette variation peut aller jusqu'à trente degrés, et elle s'accomplit en sept ou huit heures seulement. C'est de là que naissent en partie, comme nous le dirons à la fin de ce chapitre , les ophthalmies si fréquentes sur les bords du Nil.

Il ne pleut presque jamais dans le centre de la contrée ; les inondations du Nil, ainsi que les rosées nocturnes , dont l'abondance varie suivant le cours des vents , y sont à peu près les seuls principes fécondans. L'excessive ardeur du sol, et la direction des vents déterminée par la forme de la vallée, sont les causes de la grande sécheresse de l'atmosphère. Les nuages , formés des vapeurs des mers qui ceignent l'Egypte au nord et à l'est , sont entraînés par les courans d air ; et la force de ces courans est sensible , à quelque distance des montagnes qui bordent à l'est et à l'ouest la vallée du Nil : près de ces montagnes, leur effet est moins puissant ; il y pleut quelquefois.

L'armée française débarqua en Egypte au temps des grandes chaleurs ; c'est l'époque à laquelle les vents du nord et du nord -ouest régnent presque constamment, et où le Nil commence à se grossir des premières crues : on entrait dans le mois de juillet. Les vents, dont l'impétuosité est plus grande alors, obscurcissent l'air de tourbillons d'un sable fin et subtil; les habitans des villes peuvent à peine s'en garantir dans l'intérieur de leurs maisons, et les voyages sont aussi pénibles que difficiles. Ces tourbillons diminuent un peu l'intensité

de la chaleur, qui estjrien moins sensible à Alexandrie que dans l'intérieur des terres. Ils chassent aussi vers la Nubie et i'Éthiopie les nuages amoncelés, qui se résolvent promptement en pluie dans les contrées montagneuses et couvertes de forêts. C'est ainsi que ces vents orageux et incommodes contribuent en quelque sorte à la prospérité de l'Egypte en rendant les crues du fleure plus abondantes.

Le Nil commence à grossir vers la fin de juin et au commencement de juillet. Le volume des eaux qu'il reçoit' n'est pas assujetti à des règles certaines, non fins que la progression des crues. Dans les années ordinaires, le fleuve s'élève, au Kaîre, de 8 mètres ( 14 à i5 coudées du nilomètre 1 de l'île de Roudah); il monte quelquefois beaucoup plus haut. Pour que l'année soit abondante , il faut seize ou dix-sept coudées. Alors la vallée d'Lgyptc , c'est-à-dire le terrain cultivé, présente l'aspect d'un lac immense. Les villages, élevés sur des buttes factices , paroissent comme autant d'îlots disséminés sur la surface de ce nouvel océan ; rien ne peut égaler la majesté d'un pareil spectacle. Pour bien en jouir, il faudrait se placer sur le faîte de la grande pyramide (Je Gyzeh; on peut même, du haut de la

1 « Il faut savoir que les crues du a recours à ce moyen , qui soutient

Nil qui se proclament au Kaire sont l'espérance du peuple et facilite la

mesurées en coudées différentes de perception de l'impôt. » (Exposition

celles du meqyâs ( nilomètre ) : cet du système métrique et des connais-

arlifîce a pour but de faire .juger la sances exactes des anciens Egyp-

crue meilleure quand elle » st faible , tiens , chap. vir. ) Voyez , ibidem ,

ou extraordinaire quand elle n'est pour la valeur de la coudée, A. M. ,

que bonne et suffisante. C'«st sur- tom. vu. # tout à la fin de l'accroissement qu'on

citadelle du Kaire, embrasser une partie de ce grand tableau. Le terrain propre à la culture, mais qui, trop distant des rives du fleuve, ne peut jouir des avantages de l'inondation , est fertilisé par des canaux , ou à l'aide de machines d'une invention simple, connues sous le nom de roues à pou. Il est encore une qualité propre au terrain de l'Égyple, c'est d'être imprégné de substances salines, qui produisent chaque matin des efflorescences à la surface du sol. Sans doute l'action fécondante du limon du Nil est encore excitée par la présence du sel marin qui abonde partout.

La saison des pluies en Ëgypte est celle de notre hiver : elles sont assez fréquentes à Alexandrie, à Rosette et sur toute la côte; mais elles ne durent pas long-temps. Dans le Moqattam, au-dessus du Kaire, on voit aussi des ravins et des excavations qui, selon toute apparence , ont servi de lits à d'anciens torrens.

§. II. De la population et des diverses classes

d'habitans.

L'énumération des habitans de l'Égyple a été, de tout temps le sujet de graves erreurs : la plupart des historiens anciens et modernes se sont, à cet égard, livrés à des exagérations, dont la simple description des lieux peut démontrer l'invraisemblance. L'expédition française, indépendamment des services qu'elle a rendus aux sciences, aux arts et à l'archéologie, a surtout favorisé les recherches et les observations qui avaient pour objet l'un des points les plus importans

par la statistique de l'Égypte. C'est ainsi qu'on est parvenu, non - seulement à déterminer d'une manière à peu près positive l'étendue du terrain cultivé et du terrain cultivable, ainsi que la quantité des villages et des hameaux dont la vallée du Nil est couverte, mais encore à évaluer d'une manière satisfaisante, soit la population en général, soit le nombre dhabitans des principales villes. Outre les renseignemens que nous avons recueillis en Égypte, nous emprunterons ici quelques détails au Mémoire que M. Jomard a composé

sur la population comparée de l'Egypte ancienne et de ^'Egypte moderne. L'auteur, ayant appuyé ses calculs sur des données plus exactes que celles qu'on avait eues jusqu'alors, et ayant mis en balance le nombre des décès, la fécondité des femmes, le montant des impôts, la consommation des grains , et d'autres considérations d'économie politique, est ainsi parvenu à des résultats que nous regardons comme voisins de la vérité.

Après avoir relaté la population des principales villes de r Egypte, constatée sur des documens authentiques, tels que les registres des contributions territoriales tenus par les administrateurs qobtcs, les tables nécrologiques dressées au Kaire par les soins de M. Desgenettes pendant les trois années de notre expédition , ainsi que divers recensemens faits par les ingénieurs français, M. Jomard tire les inductions suivantes pour la population en général. Nous nous bornons à citer ici le passage de son résumé où sont contenus deux résultats approximatifs, obtenus par deux supputations différentes : « La détermination de la vraie Superficie du

sol , comparée à celle d'une partie du pays dont la population est connue, fournit un résultat très-vraisemblable, qui, joint au nombre des habitans du Kaire et des villes principales, monte en total à 2442200 habitans. En second lieu , nous avons trouvé 56oo villages dans le pays, et 554 habitans, terme moyen , par village : résultat pour les 36oo lieux habités, 2102400 individus j et en y ajoutant les villes, on a 2467 100. »

D après ce qui précède, nous fixerons donc la population de TÉgypte à environ deux millions et demi d'habitans. Nous ne comprenons point dans ce nombre les tribus arabes qui peuplent les déserts , et qui ne sauraient être assujetties à un dénombrement exact. D'après la nomenclature formée par M. Jaubert, le nombre des cavaliers arabes s'élèverait à 27000 : si Ton ajoute au moin6 autant d'hommes à pied et un nombre proportionné de femmes et d'enfans, le total de ces tribus monterait à environ i3oooo âmes.

Pour donner au lecteur une idée des diverses classes d'habitans qui composent en Égypte la population d'une ville , nous mettons ici sous ses yeux le tableau de la population du Kaire. Le séjour de l'armée française dans cette capitale a singulièrement facilité nos recherches; et nous pouvons nous flatter d'avoir acquis personnellement à cet égard des notions très-vraisemblables.

En 1798, le Kaire renfermait 25o à 260 mille individus, en y comprenant les Mamlouks et les négocians étraugers. D'après un autre calcul fait antérieurement à l'expédition, on comptait 5ooooo personnes, et cette population pouvait se diviser ainsi :

Mamlouks, y compris la milice des Odjaqlj- et généralement tous les corps formés d'esclaves , affranchis dans la suite comme les Mamlouks. . . 12000.

Propriétaires " Gooo.

Négocians dont les spéculations s'étendent k l'extérieur 4-000.

Dans ce nombre sont compris les marchands étrangers, qui ne se fixent au Kairc que pour un certain lempa, comme ceux qui onl leurs magasins a Khan el-Khafyly , el qui, pour la plupart, ne sont point établis: il en est de même de ceux de Smyrne, de Conslantinople , de Bagdad , d'Alep, de Geddah, d'Yanbo1, etc., etc. : ils arrivent au Kairc avec des marchandises qu'ils vendent, et ils partent trois ou quatre mois après, avec d'autres denrées en retour.

Artisans établis, tant maîtres que simples ouvriers. 25ooo.

Petits marchands en détail, qui débitent des comestibles, de l'huile, du riz, des légumes et autres articles 5ooo.

Ceux-là n'ont point de capital- ils vendent le jour ce qu'ils onl reçu la veille a crédit des marchands en gros, et paient avec le produit des ventes de la semaine. Ce petit commerce est rarement heureux; le débitant s'arriére de jour en jour , el finit par l'abandonner pour retourner à une profession inférieure.

Cafetiers, c'est-à-dire, les teneurs de boutiques où les hommes de toute profession se rendent en foule pour prendre le café , le sorbet , fumer et eutendre les musiciens et les conteurs 2000.

Ces hommes achètent chaque jour ce qu'ils jugent nécessaire pour la consommation de la journée. Cette branche d'industrie nécessite peu de frais ; cinquante pataquès 1 suffisent pour monter un beau café, payer la

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