‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 18 sur 68 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Du Commerce, de l'Industrie et de l'Agriculture.

§. I, Commerce de V Egypte depuis les temps anciens

jusqu'à nos jours.

L'Iigypte a toujours été le centre d'un commerce considérable : elle a dû cet avantage autant à sa position géographique qu'à la richesse et à la variété de ses produits agricoles. Assise entre deux mers , et servant, pour ainsi dire , de point de jonction entre les trois grandes parties de l'ancien monde , elle ne pouvait manquer de devenir le principal marché des nations, surtout lorsque la navigation du Nil et de canaux -sans nombre y facilitait encore les communications. Aussi l'Écriture nous apprend que des marchands ismaélites, appelés par le commerce eu Egypte, achetèrent le plus célèbre des fils de Jacob pour le conduire dans ce pays. Ce passage important, et l'épisode qui le suit, prouvent, d'une manière incontestable, que, dès ces époques reculées, le royaume des Pharaons avait acquis déjà la plus grande prospérité par le commerce et l'industrie. Cependant la superstition y mit bientôt des bornes :

selon Hérodote et quelques autres historiens dignes de foi , les peuples de l'Egypte prirent la mer en aversion , et regardèrent les voyages entrepris sur cet élément

comme des tentatives sacrilèges. Peut-être expliquerait-on cette idée singulière par l'éloignement naturel des Egyptiens pour les autres nations, ou par quelques faits importans de leur théogonie; mais une dissertation de ce genre nous écarterait trop de notre sujet. Il nous suffira de dire que le commerce égyptien se ressentit d'une pareille prohibition , et que , s il se maintint encore avec éclat, il fut redevable de ce bienfait à la fécondité des terres et aux besoins des peuples voisins, qui trouvaient en Egypte, non-seulement la plupart des denrées qui sont nécessaires à la vie, mais encore les divers produits qui concourent au luxe des villes opulentes.

Le premier commerce bien connu dont l'histoire fasse mention est celui des Phéniciens avec les Egyptiens, el des Egyptiens avec les habitans de l'Ethiopie et de l'Arabie, dans les ports de la mer Rouge. Les Perses et les Indiens portaient en Arabie leur coton, leurs parfums, leurs pierres précieuses, et d'autres marchandises j ils prenaient en retour les produits de l'industrie phénicienne et égyptienne : d'ailleurs il existait à celte époque des moyens d'échange, dont la tradition n'est point parvenue jusqu'à nous. Pour les Grecs, quoiqu'ils dussent en partie leur origine à des colonies égyptiennes, ils ne commencèrent que bien tard à entretenir des relations suivies avec l'Egypte. Sous le règne d'Amasis, on leur permit de faire de

a8o ESSAI SUR LES MŒURS

Naucratis l'entrepôt de leur commerce ; faveur dont ils n avaient pas joui jusqu'alors. Avant cette époque, les colonies grecques de l'Asie pouvaient bien communiquer avec l'Egypte , surtout depuis l'avantage que les Ioniens et les Cariens firent remporter à Psammeticus sur ses compétiteurs ; mais les relations entre

la Grèce et l'Egypte ne devinrent réellement libres que sous le règne d'Amasis.

Après les Phéniciens, les Carthaginois sont de tous les peuples celui qui s'est le plus enrichi par le commerce, et que l'antiquité s'accorde à placer au premier rang. Les flottes marchandes de cette puissante république parcouraient toute la Méditerranée, les ports de l'Espagne et les côtes occidentales de l'Afrique. « A l'époque des conquêtes d'Alexandre, dit le savant Huet , les vaisseaux des Carthaginois et ceux des Phéniciens , alors sous la domination des Perses , couvraient les mers depuis les Indes et l'Ethiopie jusqu'à l'Océan occidental. » Mais la ruine deTyr, les triomphes du héros macédonien et la fondation d'Alexandrie, causèrent une grande révolution dans la marche du commerce maritime. Cette ville nouvelle devint le siège principal du commerce de l'Inde : sous Ptolémée- Philadelphe , elle était déjà l'une des plus riches cités de l'univers ; c'était elle qui fournissait tous les ports de la Méditerranée ; la Grèce , l'Italie , l'Asie et l'Afrique , venaient s'approvisionner à ses marchés. Philadelphe bâtit la ville de Bérénice sur la mer Rouge, et cette fondation facilita encore le transport des marchandises qui arrivaient de l'Inde : on les dé-

barquait à Bérénice , d'où les caravanes les transportaient à Coptos sur le IN il, et tle là elles descendaient le fleuve jusqu'à l'endroit où commençait le canal d'Alexandrie. Le soin qu avait eu ce prince d 'établir dans le désert des stations commodes pour les caravanes , rendait ce long voyage beaucoup moins pénible qu'il ne le paraît à nos yeux : la route de Bérénice ne fut abandonne'e que quelques siècles après , sous les derniers empereurs qui possédèrent l'Egypte.

Corinthe florissait en Grèce pendant qu'Alexandrie atteignait le plus haut période de sa splendeur, sous le gouvernement des Ptolcmées. Les Corintbiens , enriebis par les spéculations commerciales , avaient fait de leur ville le principal marebé de l'Occident : mais elle ne tarda point à éprouver les redoutables effets de [a jalousie de Rome, et le consul Mummius la déposséda de la suprématie commerciale, de la même manière que Tyr en avait été dépossédée autrefois par la fondation d'Alexandrie. A cette époque, la petite île de Délos , connue jusque-là par son temple et ses oracles seulement , devint le point central du commerce de la Méditerranée.

L'an de Rome 725, l'Egypte fut réduite en province romaine; et dès-lors, maîtres absolus des mers, les Romains exploitèrent à leur profit le commerce des Indes. Cependant leurs flottes ne naviguaient pas audelà de r Indus , d'après les assertions des historiens du temps. Selon Pline, les Juifs romains partaient d'Alexandrie vers le milieu de l'été , à l'époque des premières crues du fleuve sans doute : en vingt-quatre

jours ils arrivaient à Bérénice, et mettaient ensuite soixante-dix jours pour se rendre dans l'Inde. Il ne leur fallait guère moins d'une année pour aller et revenir. Cet élat de choses dura jusqu'à la conquête des Arabes, ou même depuis Auguste jusqu'à Constantin seulement ; car la fondation de Constantinople par ce prince nuisit beaucoup à la prospérité commerciale de l'Egypte. Plus tard, lorsque le khalife O'mar fit bâtir Bassora1 sur l'Euphrate, le commerce des Indes devint l'apanage exclusif de cette nouvelle cite , et il fut, pour ainsi dire, circonscrit dans les bornes du golfe Persique. Mais l'Égypte n'avait point encore perdu tout son ancien éclat : le Kairc, fonde par le khalife Fatimite Mo'ezz Lcdyn- Allah' en 984, devint bientôt une ville importante; au xnc siècle, Alexandrie avait recouvre une partie de ses avantages, et les marchandises des Indes y affluaient de toutes parts. Mais la découverte que firent les Portugais du passage aux Indes par l'océan Atlantique et le cap de Bonne-Espérance, porta le dernier coup à la splendeur de l'Égyple, et la réduisit, pour ainsi dire, à ses propres moyens de négoce. Les Vénitiens et les Génois, qui s'étaient successivement enrichis par leurs relations avec Constantinople, la mer Noire et l'Asie mineure, se ressentirent également des effets que produisirent en Asie les découvertes des navigateurs portugais. Les Vénitiens étaient presque seuls en possession du commerce de l'Egypte : ils venaient chercher à Alexandrie toutes

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DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. s83

les denrées nécessaires à l'Europe , et donnaient en retour des bois de construction , des métaux, des draps, des étoffes de soie, et d'autres produits de leurs fabriques, tels que des miroirs, des armes, de la verrerie, etc., etc. Au xivc siècle, les Florentins, donnant à leurs manufactures de draps et de soierie une supériorité décidée, étendent au loin leurs relations et leurs échanges : ils viennent à Alexandrie, et partagent avec les Vénitiens le commerce que ceux-ci faisaient auparavant sans concurrence ; ils établissent des banques , et prennent un rang distingué parmi les nations commerçantes de l'époque.

Voilà toutes les périodes du commerce égyptien, depuis les âges les plus reculés jusqu'à des temps voisins du nôtre; voyons maintenant ce qu'il est devenu sous l'administration destructive des Mamlouks et l'influence non moins funeste des Ottomans.

Il est certain que, si le cours des opérations commerciales d'un pays dépendait du gouvernement qui ladministre , l'Egypte aurait cessé depuis long-temps toute espèce d'échange avec les peuples voisins. Mais il en est du commerce comme de toutes les autres branches d'industrie particulières aux diverses nations ; il se soutient en quelque sorte par lui-même, parce que chacun en sent la nécessité : on peut l'entraver, le circonscrire; mais il est presque impossible de comprimer tout-à-fait son utile essor. C'est ce qui est arrivé sous le despotisme des beys : les échanges se faisaient toujours; et quoique le nombre des maisons européennes établies à Alexandrie ou au Kaire fût bien petit, il suffisait encore pour en-

tretenir une assez grande activité' entre les affaires de l'Europe et celles de l'Egypte. Outre ce commerce, il en existait un autre non moins considérable entre l'Egypte

et Constantinople j celui des esclaves blancs de l'un et de l'autre sexe, que l'on échangeait contre des esclaves noirs venus de l'intérieur de l' Afrique. Les caravanes donnaient aussi beaucoup de vigueur au commerce d'echangc : celles de l'Arabie , de la Syrie et de la Palestine, apportaient en Egypte les denrées et les marchandises de leur patrie pour en prendre d'autres en retour.

Mais la branche la plus importante du commerce égyptien , cest l'importation et l'exportation des cafés d'Arabie. Les vaisseaux de Soueys font un voyage par an pour se rendre à Geddah,et y charger le cale qu'y apportent les Arabes de l'Yémen , les toiles , les e'piceries et l'encens venus de l'Inde, soit par le moyen des Anglais de Bengale, de Surate ou de Madras, soit par l'intermédiaire des Indiens eux-mêmes, que, suivant Niebuhr, les Arabes nomment Banians. Les navires égyptiens partent de Soueys dans la saison où, le vent est au nord 5 il leur faut dix-sept ou vingt jours pour arriver à Geddah : ils ne font voile que pendant le jour, et chaque nuit ils jettent l'ancre. Us s'attachent ainsi à suivre les côtes , et tiennent rarement la pleine mer. Le retour est de deux mois de navigation.

Les caravanes de Dârfour et de Sennâr, ainsi que celles de la Barbarie, apportent en Egypte, indépendamment des esclaves noirs des deux sexes, une foule d'articles précieux, tels que la poudre d'or, l'ivoire, l'ébènc, le musc, l'ambre gris, les plumes d'autruche,

DES IIABITANS MODEREES DE L'EGYPTE. 28:,

ks gommes de toute espèce, etc. Maillet suppose que l'Egypte tire, chaque année, quatre ou cinq cent mille piastres de France et d'Italie, mille à douze cents quintaux de poudre d'or de l'intérieur de l'Afrique, et plus d'un million d'ecus de Constantinople et de l'Asie , par la vente de ses toiles , de ses cafe's , de ses riz et graminées de toute espèce.

Le commerce d'exportation de l'Egypte consiste principalement en riz, café, maroquins, toiles, coton, sucre, blé, drogues médicinales, gommes et légumes secs. Le henné, plante qui sert à teindre en rouge orangé les ongles des pieds et des mains , est aussi d'un grand rapport pour le pays, puisque les femmes musulmanes de l'Orient eu font un usage général.

Une partie de l'argent de l'Egypte passe à Constantinople pour acquitter le tribut que le pacha paie au grand-seigneur, et la valeur des présens qu'il fait aux ministres et aux favoris, afin d'être maintenu dans son poste. Une autre partie est enfouie par les hahitans, qui craignent toujours d'être dépouillés; et cette coutume déplorable, commune à tous les Orientaux, finit par absorber beaucoup de numéraire : des sommes considérables ainsi cachées sont souvent perdues pour toujours.

Les relations de l'Egypte avec l'Europe sont trèsavantageuses à la balance de son commerce : l'iigypte ne donne jamais d'argent, et les retours se font toujours en marchandises, tandis que l'Europe est souvent obligée de fournir du numéraire. La Fiance envoie des draps, de la cochenille, des armes, et divers objets de

quincaillerie; Venise expédie des sequins, des verroteries et des miroirs; l'Allemagne, des porcelaines , de la verrerie et de la quincaillerie. On rend en retour du sene', des gommes, beaucoup de grosses toiles de coton , du coton file' , du sucre brut et du cale pour Marseille; beaucoup de ce dernier article et de drogueries, pour Venise; de l'ivoire, de l'ébène et des gommes, pour l'Allemagne.

11 y avait même un grand avantage, dans les derniers temps , à envoyer de l'argent en Iigypte , parce que sa valeur nominale était augmente'e, sans doute en raison de ce qu'il était plus rare , et de ce que le litre des monnoics du pays dégénérait de plus en plus. Mais les objets de première nécessite , tels que les draps et autres, ayant renchéri en même temps, on fit de préférence des demandes en marchandises.

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