‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 27 sur 68 · OOOO · texte numérisé non relu

OOOO

45oo.

3 oooo.

Pataquès.

Pataquès.

Pièces.

Pièces.

Pièces.

Zer-mahboubs.

Pataquès.

Douanies.

Douanies.

Douanies.

Douanies.

Médins.

Médins.

Médins.

Médins.

Médins.

Qantârs.

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Sacs.

8ooo.

Fondoukli.

Pièces.

Pièce».

Ardebs.

Ardebs.

3oooo.

a5ooo.

Les droits sur les marchandises importées d'Europe et d'Asie sont plus ou moins forts , selon leur prix : sur les bijoux, 8 p. J ; sur la cochenille et autres marchandises de valeur, g p. sur le drap, le papier, etc. , i3 p. |; sur le plomb et autres marchandises de peu de valeur, 1 5 à 16 p. ? ; sur les marchandises im-

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. 3o3

PRIX

10 à 3àà 4.

5o à Go.

140 à 5io.

DOUAMES.

Co.

Co.

Go.

yO.

yo.

yo.

POIDS ET MESURES

Qantâr de rotls.

Qantâr de roils.

72 okcs ou 200 rotls.

72 okcs ou 200 rotls.

Qanlàr de 120 rotls.

Qantâr de 110 rotls.

Qanlàr de rotls.

iantâr de rotls.

Iantâr de rotls.

Qantâr de i5o rotls.

Oke de drachmes.

Oke de drachmes.

Oke de 400 drachmes.

Oke de drachmes.

Oke de 4oo drachmes.

Oke de ,j<>o drachmes.

Oke de 400 drachmes.

Oke de 400 drachmes.

Le sac de 35 okes.

La mesure.

L'ardcb de 225 okcs.

L'ardeb de i53 okes.

portées de la Turquie, 20 p. f : les douanes sont de 8 a i5 p. |. Les planches, le tabac en feuilles, le savon et les fruits, paient les droits de douane en espèces. Sur les marchandises exportées d Égypte en Europe , ils sont de i5 à a5 p. ces marchandises ' étant obligées de payer des droits aux consuls et à d'autres indi-

3o4 ESSAI SUR LES MŒURS

vidus , pour avoir la permission de sortir. L'exportation du café, du riz et des grains , est souvent prohibée. L'exportation pour la Turquie donne quelque bénéfice sur les droits , selon les circonstances.

Le café, le riz, la gomme arabique de Sennâr, l'encens, la casse, le bon sel ammoniac, le meilleur aloès et les autres marchandises , sont payés ordinairement argent comptant ; quelque— fois on les troque pour d'autres marchandises. Toute autre sorte de marchandise peut être achetée par troc , étant évaluée au prix du marché.

Le commerce de l'Egypte est bien différent du commerce de l'Europe , à cause des fréquentes révolutions du gouvernement , et d'autres accidens auxquels le commerce est sujet ; dans ces circonstances , le commerce est quelquefois très-bas , et , dans d'autres occasions , très-florissant. D'après cela, le commerçant doit être très-surveillant et doit toujours être prêt à profiter des occasions favorables.

Le ramadan est le temps le plus convenable pour la vente des étoffes de laine et de soie : à cette époque , tous les particuliers et les grands du pays achètent des habillemens neufs pour eux, leurs femmes et leurs domestiques.

Les vaisseaux et les caravanes de Geddah apportent du café , de l'encens, de la gomme et d'autres marchandises de l'Inde, de l'Arabie et de l'Abyssinic ; et lorsqu'ils retournent à Geddah , ils emportent de la cochenille, du plomb, du fer, des perles de verre et d'autres marchandises de Venise, propres pour l'Yémen, l'Abyssinie et l'Inde.

Les marchandises des Indes , en pièces , viennent toujours par la caravane de la Mekke ; ce qui les exempte de payer les droits au Kaire , cette caravane ayant le privilège de ne les point payer.

Les caravanes de Nubie apportent de la gomme arabique de Sennâr, des dents d'éléphant et différentes marchandises de ce pays; elles prennent en retour dn drap français appelé londrin, du drap anglais , du papier , du girofle , du corail , etc. , et différentes faïences de Tantah , Mehalleh , dont il se fait un grand commerce. Ces caravanes apportent aussi une grande quantité de poudre d'or, qui se vendait ordinairement 200 et 208 pataquès, le poids

DES IIACITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3o5

de i35 drachmes : mais , depuis Mohammed-bcy , on en a employé une grande quantité à la monnoie ; ce qui l'a fait monter à 212 et 216 gourdes, le poids déterminé d'après la qualité.

Les mois de juillet et d'août sont le temps pour le safran , le henné , et les dattes *, septembre et octobre , pour le riz et le lin ; * décembre et janvier , pour le séné et la casse : à cette époque, on doit se pourvoir de bonnes marchandises, et le profit est considérable.

11 est très-préjudiciable pour ceux qui envoient des marchandises d'Europe, de les vendre sur-le-champ et d'en renvoyer de suite le produit : les négocians d'Egypte qui le savent , n'offrent aucun prix pour ces marchandises , et en même temps veulent vendre fort cher celles qu'ils pensent qu'on veut envoyer en échange.

Les Français avaient jadis cet usage; mais, en voyant l'inconvénient, ils ont établi des maisons et des facteurs au Kaire, et ils ont porté le commerce à un point si florissant, qu'ils en ont exclu presque toutes les autres nations.

§. II. De Vétat de l'industrie.

Un peuple ne peut bien jouir du développement de ses facultés morales qu'à l'abri d'institutions conservatrices : l'industrie a besoin des mêmes garanties; autrement elle reste stationnairc, n'invente plus et ne perfectionne rien. C'est ainsi qu'en Egypte les arts et les produits manufacturiers annoncent l'enfance de la civilisation , ou plutôt le découragement des ouvriers et des entrepreneurs. Rien de fini, de soigné, ne sort des fabriques égyptiennes, si l'on en excepte les broderies : les toiles, les draps et les objets d'un usage continuel, E. M. xviii. 20

3o6 ESSAI SUR LES MOEURS

portent l'empreinte d'une imperfection qui étonne, lorsqu'on ne songe pas à la condition du peuple où elle se manifeste. Avec tous les élémens possibles de prosperite et de perfectionnement, les Egyptiens modernes restent arriéres, parce que l'influence de la tyrannie comprime leur intelligence et abrutit, pour ainsi dire, leur génie. Ce n est pas la seule nation qui présente un état de cboses si déplorable ; dans tout l'Orient , on voit avec douleur le même abattement , la même inertie et les mêmes résultats.

Cependant, malgré l'existence précaire à laquelle ils étaient condamnés sous le gouvernement des beys, les Égyptiens ne laissaient pas encore de tirer quelque partie des ressources immenses que les produits de leur sol offraient à leur industrie. La fabrique des toiles grossières de coton et de lin employait une multitude de bras : Mehallet el-Kebyr, ville d'environ six à huit mille âmes , confectionnait des étoffes de soie et coton , des châles de soie connus sous le nom de chcydout-hatyr, quelques grosses toiles de coton , et une espèce de taffetas noir dans lequel les femmes du pays s enveloppent. Ces manufactures occupaient ordinairement de huit cents à mille ouvriers des deux sexes et de tout âge.

Semennoud, ville qui n'a guère que deux ou trois mille habilans , fabriquait quelques toiles communes de lin ; Menouf , beaucoup de ces mêmes toiles et les plus belles nattes du pays; Tantah, ville célèbre par ses foires et par le tombeau du Seyd el-Bedaouy? fait aussi beaucoup de toiles de lin , mais d une exécution

DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3o7

plus parfaite : ces toiles sont connues sous le nom de qomâch l.

Outre ces articles et les broderies, dans lesquelles les Egyptiens excellent, comme nous l'avons dit, ils fabriquent encore beaucoup de poteries communes, de vases rafraîcbissans , de la verrerie grossière , des tapis, et des têtes de pipe en terre cuite , qui se transportent dans tout TGrient. Us font aussi des draps communs et une espèce de feutre avec la laine qui sert pour les tentes. Mais toutes les préparations qui ont trait à la chimie, comme la fabrication du sel ammoniac, la distillation des liqueurs et des essences , laissent beaucoup à désirer. Leurs appareils sont aussi imparfaits que grossiers : souvent ils se serveut de roseaux fores, au lieu de tubes de verre. Les machines hydrauliques dont on se sert pour les irrigations ne manquent pas • d'une certaine précision ; leur mécanique est quelquefois ingénieuse : mais il serait possible , si la routine ne supposait à tout perfectionnement, d'inventer des machines qui, avec moins dliommes et en moins de temps, produiraient les mêmes résultats. En nn mot, dans tous les arts, on remarque la plus grande simplicité, soit dans les instrumens, soit dans l'exécution. Les ouvriers se servent de leurs pieds avec la même dextérité' qu'ils se servent de leurs mains ; ce qui ajoute à la célérité du travail. Cet usage est commun aux menuisiers, aux chaudronniers, aux tisserands, aux passementiers, et

* «\i •t.; îï. *•'■■''■' "! ■' .''• *'»■• • i: .-. - ■ , ,

' C'est , en arabe , le nom générique de toutes les esptecs «le

loilis.

?>o8 ESSAI SUR LES MŒURS

en gênerai à tous les artisans. Il est bon de faire observer cependant qu'ils ont toujours les pieds nus, et seulement recouverts d'une chaussure très-large, qu'ils quittent en entrant dans l'atelier. Ils travaillent assis pour la plupart; ce qui contribue également à leur faciliter l'usage des pieds.

Les tourneurs se servent d'un archet qu'ils font mouvoir d'une main, tandis que, de l'autre, ils présentent l'instrument tranchant à l'objet qu'ils veulent façonner; cet instrument est dirige par l'orteil du pied droit, qui lui sert aussi de point d'appui. De celte manière ils font des pièces et des grillages d'un travail immense.

La pre'paration du plâtre n'offie rien de particulier; seulement il est à remarquer que, dans un pays à demi barbare, on est peut-être moins arrière, ou du moins plus ingénieux, que nous ne sommes, dans les moyens qu'on emploie pour pulvériser ce minerai. En Europe, ce sont des hommes qui sont réduits à ce pénible travail, bien qu'il soit notoire que le battage du plâtre altère la santé' des ouvriers qui l'exécutent. L'Égyptien a évite cet inconvénient en imaginant de broyer le plâtre cuit au moyeu d'une meule qu'un cheval fait mouvoir. Cet appareil est fort simple, mais ingénieux :. la meule, qui est conique et d'une grande pesanteur, tourne sur une aire, aussi de forme conique, dans laquelle on place une certaine quantité de plâtre cuit *.

Il s'en faut de beaucoup que les moulins destines à moudre le ble soient aussi parfaits qu'en Europe :

1 Voyez les Arts et Métiers, explication de la planche É. M. ,

DES II ABIT AN S MODEHNES DE L'EGYPTE. 3o9 les moules sont petites ; elles nont que deux jjieds ou deux pieds et demi de diamètre; elles écrasent le grain assez grossièrement, et Ton ne sépare point le son de la farine. Aussi n'est-il guère possible de manger en Egypte uu pain aussi beau et aussi léger que celui de Provence ou de Paris.

Les maréchaux se servent d'un instrument particulier pour couper la corne du pied des chevaux : cet instrument, qui ne ressemble point à celui qu'on emploie en Europe pour le même usage, se manie aussi différemment , et exige une manière d'opérer contraire à la nôtre.

L'art de forger est mal connu dans ce pays, où le fer est même assez rare. On ne se sert ordinairement que de serrures de bois , d'une invention assez ingénieuse. Les bijoutiers et les orfèvres sont également en petit nombre, et ne fabriquent que des pièces médiocres* Il est facile de remarquer qu'avec l'aptitude au travail, la dextérité et l'intelligence dont la nature l'a doué, l'Egyptien moderne pourrait encore s'élever à la hauteur de la réputation dont ses ancêtres ont joui, si des obstacles que la tyrannie et le fanatisme se plaisent à accumuler ne s'opposaient à son amélioration morale et industrielle. Nous parlerons bientôt du laboureur; ce métier sera l'objet d'un paragraphe séparé. Quant aux autres arts dont nous ne faisons point mention dans ce chapitre , ils ont été décrits dans Y Explication des planches d'arts et métiers; d'autres ont été l'objet de mémoires particuliers, tels ques les fours à poulets, la fabrication du sel ammoniac, etc. Nous y renvoyons

3io ESSAI SUR LES MŒURS

le lecteur, qui y trouvera, développes dans tous leurs

détails , les divers procédés en usage dans le pays.

Procédé pour la fabrication du maroquin rouge au Kaire.

On n'emploie que des peaux de chèvre pour le maroquin. L'ouvrier étend sur la surface interne de ces peaux une couche de pâte de chaux, et les laisse ainsi pendant quatre jours; il les met ensuite dans l'eau de chaux , où elles restent dix jours en été' et quinze en hiver. Après ces préparatifs, on enlève lè poil et on racle les peaux avec un couteau courbe et à deux manches, nommé dass; on les étend dans une cuve avec une couche de pâte de fiente de pigeon sur chacune délies, et elles restent dans cet état pendant vingt-quatre heures; on les lave ensuite avec le plus grand soin , en les foulant avec les pieds, et en changeant l'eau de la cuve plusieurs fois. Lorsqu'elles ont été hien nettoyées , on les dépose dans une autre cuve , remplie d'eau mêlée de son , et on les y laisse jusqu'à ce que la fermentation commence à se manifester : alors on les retire ; on les lave de nouveau dans l'eau pure pour les mettre encore dans une eau de miel et de son , pendant cinq jours en été et huit ou dix en hiver. Elles sont très-gonflées quand on les retire; on les étend, on les saupoudre de sel, et, après les avoir foulées avec les pieds jusqu'à ce qu'elles aient à peu près repris leur épaisseur naturelle, on les racle de nouveau, surtout la surface interne, qui a été moins soignée que l'autre dans la première opération. On les étend l'une sur l'autre sur une natte bien propre, après les avoir

DES HAB1TANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3n

encore saupoudrées de sel, et elles passent ainsi préparées dans les mains du teinturier.

Celui-ci les plonge dans un auget de bois où l'on

a verse' la liqueur colorante. Il les passe et repasse plusieurs fois dans cette teinture, les suspend pour les faite égoutter, et répète la même opération jusqu'à ce qu'elles aient pris la couleur rouge. Lorsqu'elles ont le degré de teinture convenable, on les fait egoutler de nouveau, puis on les plonge dans une cuve d'eau froide avec des grains de qarad 1 ou de mimosa nilotica, grossièrement écrasés. Les peaux restent un jour entier dans cette cuve en hiver : on racle ensuite la surface interne pour la troisième fois, et l'on trempe encore la peau dans la même cuve à trois ou quatre reprises différentes. Cette double opération ne demande qu'un seul jour en été. Enfin, lorsque les peaux ont subi toutes ces préparations , on les lave à l'eau pure pendant quelles sont encore humides, on teint les surfaces internes avec de l'huile de lin , on les étend au grand air jusqu'à ce qu'elles soient tout-à-fait sèches ; puis on les lustre entre deux cylindres de bois.

Pour la teinture, voici comment elle se prépare et de quels ingrédiens on la compose : on met environ dix outres d'eau dans une chaudière de cuivre; on y fait infuser à froid, pendant toute une nuit, une certaine quantité de l'herbe appelée qarad, qui se recueille dans les environs d'Alexandrie ; après cela , on fait chauffer l'eau jusqu'à l'état debullilion , et l'on relire l'herbe

1 Voyez le Catalogue de M. et la Flora JEgyplinca île M. Dcttouyer, É. M. , loin, xi, pag. 442, Hic , 77. N. , (oui. xix, pag. G<>

3i2 > ESSAI SUR LES MŒURS

pour lui substituer une poignée d'écorces de grenade et deux onces d'alun, ensuite cinq cents drachmes* de cochenille rouge. Le teinturier plonge d'abord une peau dans la chaudière pour s'assurer si la préparation est bien faite : lorsque la matière colorante se fixe mal, il y ajoute encore une once d'alun, plus ou moins; lorsqu'elle paraît trop claire, il augmente un peu la dose de cochenille. Il faut que, lorsqu'on emploie la teinture, elle ait une chaleur modérée et supportable à la main. ♦

Le cuir propre aux semelles des chaussures est généralement en peau de buffle. Ces peaux arrivent salées à la tannerie; on les met dans des cuves remplies d'eau de chaux, et elles y séjournent une dixaine de jours : ensuite on les épile, et on les remet dans l'eau pendant deux ou trois jours. L'ouvrier les racle avec un couteau à deux manches , et les lave dans l'eau pure à plusieurs reprises : après cela, il les dispose dans une sorte de cuve de pierre, dans laquelle on a rais une certaine graine pilée; ce végétal et la chaux paraissent être les seuls dessiccatifs que Ton emploie. Les peaux restent quinze jours dans cette dernière cuve; on les retire pour les laver avec soin et les imbiber de graine de lin : lorsqu'elles ont subi cette opération et qu'elles sont sèches , on les vend aux cordonniers.

Il est inutile de faire observer que les chaussures égyptiennes n'ont pas la solidité des nôtres : ce sont des pantoufles ou des bottines de maroquin de diverses couleurs. Les semelles de peau de buffle sont toujours spongieuses ; mais ce défaut , qui serait grave en Eu-

DES II ABIT ANS MODERNES DE L'EGYPTE. 3i3

rope , où les pluies sont fréquentes , n'en est pas un en Égypte : la terre y est toujours sèche ; et la peau de buffle, naturellement élastique, convient mieux pour un terrain uni, sablonneux, et presque dépouille de pierres. Les chaussures des autres peuples orientaux diffèrent peu de celles des Egyptiens.

L'art du teinturier était porté à un haut degré de perfection chez les anciens Egyptiens pour la variété, Téclat et surtout la durée des couleurs : mais il en est aujourd'hui de la teinture en Egypte comme de tout le reste; ceux qui exercent cette profession ont retenu bien peu des pratiques de leurs ancêtres ; ils se contentent de faire tremper dans la matière colorante en ébullition les étoffes ou le coton fdé qu'ils veulent teindre , et leurs ateliers sont aussi simples que les couleurs dont ils se servent sont grossièrement préparées. La teinture la plus fréquemment employée est celle de l'indigo; on teint aussi en rouge, en jaune et en vert, et l'on fait surtout usage des couleurs végétales.

§. III. De l'agriculture et des fellah.

L'agriculture a été la cause première de la prospérité de l'Egypte; elle est encore aujourd'hui le principal élément de son commerce et de son industrie. Sans les immenses ressources que les Égyptiens retirent de la fécondité de leur sol, ils seraient, sous un gouvernement aussi oppresseur que celui des Mamlouks, le plus malheureux des peuples. Cependant, comme nous l'avons déjà dit , il s'en faut que la culture soit aussi

3i4 ESSAI SUR LES MŒURS

soignée qu'elle devrait 1 être ; il s'en faut qu'on mette à profit toutes les terres susceptibles de rapport. Cette négligence déplorable est la conséquence de l'espèce de servitude dans laquelle on retient les paysans : nous verrons bientôt toute l'horreur de leur condition , et l'on concevra facilement qu'une conduite aussi impolitique de la part des propriétaires et des autorités ne peut avoir d'autre résultat.

Les terres consacrées à la culture du blé ne fournissent ordinairement qu'une récolte ; elles pourraient en donner deux , et dans l'île d'Eléphantine on moissonne jusqu'à trois fois l'année régulièrement. La terre produit quatorze fois la quantité semée : un feddân vaut plus d'un arpent et demi ; il faut, pour l'ensemencer, un demi-ardeb de grain : la valeur d'un ardeb et demi est nécessaire pour payer les frais de labour et de récolte , il reste donc un bénéfice de cinq ardeb par feddân En France , la terre à blé rapporte de cinq à huit pour un , outre cela , personne n'ignore qu'une grande partie du grain semé dans une terre de France ne produit point : qu'on juge donc de la fécondité de l'Égypte, puisque le laboureur, sans se donner à beaucoup près autant de peine que chez nous, obtient chaque année un résultat si prospère. Encore devons-nous ajouter que, suivant la nature des semences, les produits sont plus ou moins abondans ; le dourah , par exemple , rapporte plus de vingt fois la quantité semée.

• «Jjj Le feddân se divise en Un feddàn a vingt qasaleh de . w , ,11 ,v . long et vingt de large; ce qui donne

v,ngt-quaire qyrat (Ll^ ), et le uneb8uperfic5iede 5^ metres carrés,

qyrât, co seize parties. ou t5Go toises carrées-^.

DES H ABIT ANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3i5

On ne peut guère compter en Égypte plus de mille lieues carrées de terres cultivées; il y a environ trois mille trois cent trente feddân dans une lieue carrée : ainsi une lieue carrée de terre à blé rapporte plus de seize mille ardeb de bénéfice. En supposant que Fardeb vaille huit francs, ce serait un bénéfice de cent trentetrois mille francs par lieue carrée, ou de cent trente-trois millions pour toute la superficie. On peut encore multiplier les récoltes , ou substituer à la culture du blé des plantations infiniment plus lucratives , comme celles du sucre et de l'indigo. La première offre un bénéfice quinze fois plus considérable que celui du blé : mais elle exige un capital beaucoup plus fort , et le rapport du bénéfice au bénéfice est moindre en proportion pour le sucre que pour le blé; en sorte que l'intérêt de l'argent placé en culture deAsucre est moindre que celui de la même somme employée à la culture du froment. Le seul avantage qui pourrait décider en faveur du sucre , ou même la seule compensation que cette culture peut offrir, c'est qu'il suffit d'y employer une petite étendue de terrain , tandis que le blé demande beaucoup plus d'espace.

Il serait facile aussi d'augmenter la superficie des terres cultivables : mais, quoi que l'on puisse faire, nous pensons que l'Egypte, entre les mains de ses possesseurs actuels , rapporterait tout au plus cent cinquante millions; encore faut-il prélever sur cette somme quarante millions pour frais de semence et de récolte : il reste donnent dix raillions net ; et nous sommes persuadé que toute l'industrie européenne parviendrait difficilement à tripler ou même à doubler ce produit

3i6 ESSAI SUR LES MŒURS

territorial. Il s'en faudrait encore de beaucoup, en supposant qu'on arrive à ce résultat, que l'Egypte approchât de la richesse de la France , maigre sa prodigieuse fécondité, puisqu'en France l'impôt territorial s élève au-delà de trois cents millions.

Les fondations pieuses sanctionnées par le pacha, représentant du grand - seigneur , sont exemptes du myiy : toutes les autres possessions territoriales sont soumises à cet impôt , dont nous avons donne' la quotité dans le chapitre précèdent.

On sème le lin et le ble' en novembre , à mesure que les eaux de l'inondation se retirent. Les semailles se font plus tôt dans la haute Égypte , où les débordemcns sont moins considérables : le coton se sème à la fin de mars et au commencement d'avril ; on le recueille en juillet et en août; les autres recolles se font au bout de cinq mois.

Les Egyptiens modernes, à l'instar de leurs ancêtres, emploient les irrigations à la culture des terres : mais ce procédé ingénieux , que les anciens avaient porté à un si haut point de perfection , a bien perdu sous les modernes de son utilité. Au reste, la charrue est encore à peu près la même; celle qu'on a trouvée peinte dans les hypogées, et celle dont se servent les cultivateurs de nos jours en Egypte, ont entre elles la plus grande analogie : elle est très-simple, parce que la terre n'offre partout qu'une faible résistance. On remarque aussi la plus grande ressemblance entre les procédai» antiques et les procédés modernes pour battre le blé : aujourd'hui, cependant, on se sert moins des bœufs pour

DES IIABITANS MODERNKS DE L'ÉGYPTE. 3i7

fouler les gerbes que pour traîner un cliariot propre à les égrener.

Après avoir parle de la terre, de sa culture et de ses produits, il est bon de dire quelques mots des bommes qui la font valoir. Ces malbcureux sont les fclldh, dont le nom se trouve répète si souvent dans le cours de cet ouvrage. Us ne ressemblent en rien aux paysans ou aux fermiers des autres contrées : la plupart des voyageurs qui ont parcouru l'Egypte dans le courant du siècle dernier, n'ont donné aucune attention à cette classe laborieuse et perse'cute'e ; les détails que Ton va lire auront donc en quelque sorte l'attrait de la nouveauté pour le plus grand nombre des lecteurs.

Le fellah est le plus timide des hommes : son naturel craintif est sans doute la conséquence de l'état d'oppression où le retiennent deux maîtres inflexibles. En effet, il ne cesse d'être obsédé par les beys ou leurs lieutenans , que pour recevoir la loi des Arabes ; et quand il a satisfait à ceux-ci, de nouvelles vexations des beys ou des kâchefs achèvent de le dépouiller. Le malheureux fellah reste sans défense, en butte aux caprices de tous ces hommes à cheval , toujours armés en guerre dans leurs moindres excursions. 11 donne autant de bœufs, de moutons, de mesures de grains qu'il en a, et va gémir dans un autre lieu avec sa femme et ses enfans. La sobriété qui le caractérise, lui permet de gagner aisément ce qui est nécessaire à sa subsistance et à celle de sa famille. Il engage son temps, et reçoit pour salaire un nombre convenu de mesures de dourah et de légumes. Chaque soir, il prépare lui-même son

3i8 ESSAI SUR LES MŒURS

pain ; il brise son dourah entre deux pierres 5 puis il en fait cuire la pâte sur des cendres chaudes , car il ne possède point de four. Pour avoir des dattes, des ognons, du beurre, des œufs , du lait et du fromage , il échange avec d'autres fellâh le froment ou les fèves qu'il a reçus de son maître. Ihest content de son genre de vie, tant l'habitude du malheur abrutit le caractère; il oublie et les bestiaux que les Bédouins lui ont voles, et les tributs excessifs que ses tyrans ont exige's de lui. Lorsque le travail abonde, qu'il est mieux paye et qu'il peut faire des économies, il rachète un âne, quelques moutons, des instrumens aratoires, et retourne à sa première habitation , où le cheykh lui rend les terres qu'il faisait valoir précédemment.

Le costume des fellâh consiste en une simple tunique appelée qamys ou chemise :'ce vêtement est fendu depuis le cou jusqu'au bas-ventre; il n'a point de manches, descend jusqu'aux genoux, et reste fixe' sur le corps par le moyen d'une ceinture de cuir : l'étoffe .en est un tissu de coton bleu. Outre cela , ils ont pour coiffure une calotte de feutre rouge , nommée tarbouch; et les moins pauvres , un turban formé d'une bande de toile en coton rayé , roulée sur la calotte. Au reste, leurs jambes, leurs pieds et leurs bras sont tout-à-fait nus : tous n'ont pas même la tunique dont nous avons parlé; ceux-là se contentent d'attacher à leur ceinture une pièce de toile passée autour de leurs reins. Les plus riches portent des babouches, un caleçon et un manteau noir en laine par-dessus la tunique : ce manteau a reçu le nom de bicht.

4 DES BABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3ig

Quand on connaît la misère , l'avilissement et la dégradation des fellah , on peut se faire une idée juste de l'expression de leur physionomie. Des hommes condamnes à tant d'abjection et de servitude, jouets continuels du caprice d'un si grand nombre de maîtres, peuvent-ils avoir le regard franc, le visage serein, l'abord libre et ouvert ? Leur extérieur annonce l'embarras; la crainte se lit dans leurs yeux : ils marchent avec une sorte d'anxiété, la tête penchée en avant. Si, à la rencontre d'un individu quelconque, ils supposent qu'il est investi d'une* portion d'autorité, ils s'approchent de lui la main tendue , comme pour implorer sa protection ou lui demander une grâce.

Quel contraste révoltant entre leur attitude humble et suppliante et les traits mâles de leurs visages, auxquels de longues barbes noires donnent encore plus de noblesse! Ils ont, en général, de belles formes : leur front , quoiqu'un peu caché par le turban , se fait remarquer par sa largeur ; les pommettes de leurs joues ont une saillie bien prononcée ; le trait du nez est fortement marqué , et le menton bien pris. Il semblerait que des hommes auxquels la nature a donné une physionomie aussi mâle, devraient être au-dessus de l'abattement et de la pusillanimité. Tout en eux décèle l'humilité de leur condition : on les voit sans cesse tendre la main aux passans, en répétant cette formule : Faddàhl Faddahl « Donnez-moi un parât , un seul parât! » L'étranger qui ne connaît point encore les mœurs du pays, ne croirait pas que ceux qui mendient avec autant d'assurance, paient la location de plusieurs terres, qu'ils

3ao ESSAI SUR LES MOEURS

possèdent des bestiaux , des ânes, des chevaux, et qu'ils nourrissent une nombreuse famille à l'aide de leur travail, et des fruits ou légumes qu'ils ont quelquefois l'adresse de détourner à leur profit au temps des recolles.

Ainsi l'on aurait tort de s'en rapporter toujours à ce dehors misérable pour juger de l'ëtat vrai du fellah. H n'a recours à cette apparente mendicité que pour donner le change à ses persécuteurs ; il lui importe qu'on le croie sans ressource et sans moyen d'existence. Tremblant sans cesse de se voir arracher le peu qu'il possède , il entretient tout le monde de sa pauvreté , et s'habille de manière à confirmer ce qu'il avance. A sa tunique près, il est entièrement nu, comme nous l'avons déjà dit: il se jette avidement sur la nourriture qu'on lui donne ; les médins qu'il reçoit sont enveloppés avec le plus grand soin dans le coin d'un mouchoir j il souffre tout au monde plutôt que d'en dépenser un seul sans une urgente nécessité : en un mot , il n'oublie rien de ce qui peut contribuer à donner la conviction de son extrême indigence.

Lorsque le fellah n'est point aux champs, il reste accroupi sur le devant de sa maison. Autour de tous les villages égyptiens , on voit une multitude de buttes de terre, provenant des décombres et des démolitions: ces ruines sont en plus grand nombre dans ce pays que partout ailleurs , à cause de la mauvaise construction des masures et de la qualité des matériaux qu'on y emploie 5 c'est toujours de la terre détrempée ou des briques crues. Le fellah sans travail monte sur ces

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. 32i

Luîtes , et y reste assis la plus grande partie de la

journée , en fumant la pipe et regardant la plaine : quelquefois il est debout, et file du lin ou du colon, tandis que sa femme pétrit la fiente des bestiaux pour en former des espèces de galcltes, qu'elle fait sécher contre la muraille de sa cabane. C'est avec ces ordures que le fellah allume son feu et fait cuire son pain et ses légumes.

A voir l'inertie et l'insouciance de ces malheureux au milieu de leurs continuelles tribulations , on les croirait presque prives de la faculté de sentir; ou plutôt il semble que la Providence, en mesurant les forces morales de l'homme à la condition où le sort le place, ait voulu donner à l'infortune l'indifférence en partage, comme pour lui dérober la connaissance de ses misères.

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