IV. Des professions
Les ouvriers sont partagés en Egypte suivant les professions : il existe des maîtrises, ainsi que des droits de maîtrise, qui sont établis ati Kairc. Il n'y a point de règle pour l'apprentissage : le père qui veut faire apprendre un métier à son fils, le place dans une boutique et chez un maître; l'enfant y apporte ses repas pour y passer la journée, et revient le soir chez son père. A mesure qu'il s'instruit, on lui donne un salaire qui augmente avec son habileté.
Les divers métiers se divisent en corporations qui reconnaissent des chefs , relevant , pour la plupart , de E. M. xv m. 21
l'intendant des janissaires, kykhyct cl-motoually 1 , chef" de la police du Raire. Quelques-unes de ces corporations dépendent de l'intendant des a'zab* et du mohtegeb 3 : ce dernier a la surveillance spéciale des marchands de comestibles. 11 est des métiers qui ne dépendent d'aucun de ces chefs, et forment des corps à part, tels , par exemple , que les danseurs et danseuses , ceux qui battent du tambour, les vendeurs de ferraille, et généralement tous les marchands de quincaillerie (eZkhordah).
Le chef des bains a sous sa juridiction vingt-quatre cheykhs de divers métiers, comme ceux des faiseurs de tentes, des chameliers, des joueurs de bâton, des chanteurs et orateurs de rue , et de ceux qui dressent les jeunes ânes. Il juge les petits différends qui s'élèvent dans cette classe d'hommes ausujet de leurs métiers : c'est à lui que Ton s'adresse lorsqu'on veut avoir beaucoup de bêtes de somme pour un usage quelconque. Il perçoit sur ses subordonnés une foule de petites taxes, soit fixes, soit éventuelles : pour obtenir ce privilège, il est tenu de payer aux différens officiers des odjâqly des rétributions fixes, en espèces ou en objets d'ameublement. On ne doit pas oublier que ces droits, que prélèvent les fermiers et sous- fermiers, sont presque tous arbitraires, comme tout ce qui se fait d après les usages des musulmans. Mais un chef de métier, avec la latitude de pouvoir augmenter les taxes qu'il impose, se tient cependant dans les bornes de la modération ;
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DES HABIT AN S MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3z'À
autrement, il perdrait l'estime publique, son emploi, et l'espérance d'occuper jamais d'autres fonctions.
A la fin de l'année, si les artisans n'ont point à se plaindre de leur cheykh, et s'ils désirent le conserver, il ne peut être changé par le kykhych el-motoually ; il ne dépend pas non plus du kykhyeh d'augmenter le prix de la ferme, qui est invariablement déterminé. Lorsque les ouvriers sont mécontens, le kykhych est obligé de nommer un autre cheykh : il charge le corps de le lui désigner; ce qui se fait par acclamation, sans autre formule, ni sans recourir à la voie du scrutin, quoique les Turks connaissent ce dernier procédé. On a vu quelquefois des kykhych vouloir forcer les votes pour l'élection d'un cheykh ; mais alors tous les chefs de bains se réunissaient, et s'opposaient à cette violence illégale.
Nous avons estimé le nombre des ouvriers à la journée à quinze mille pour la ville du Kaire , dans le premier chapitre de cet ouvrage : on peut diviser cette masse d'hommes en trois classes.
La première est la plus misérable : elle se compose de dix mille individus. Ces hommes , employés à des travaux secondaires, ne reçoivent qu'un paiement trèsmodique et suffisant à peine à leur existence. Us sont vêtus d'une simple chemise bleue, en étoffe de laine, attachée au milieu du corps avec une corde : leur tête est couverte d'un feutre blanc , et leur logement se compose d'une espèce de hutte, qui leur coûte par mois dix parais de loyer. Tout leur ameublement se compose d'un fragment de natte , où ils couchent avec leurs
ai.
femmes et leurs en fan s. L'ouvrier de celte classe peut gagner environ quinze parais par jour, et sa femme (car il n'en a jamais qu'une) se livre aussi à quelque occupation , moins lucrative encore, et qui lui rapporte au plus quatre ou cinq parâts. Ces malheureux ne mangent point de viande : ils achètent du pain, des portions de légumes cuits , on des œufs. L'homme dépense quelque argent au cafe, fume de très-mauvais tabac, et s'euivre en mangeant du chanvre vert prépare ; excès qui lui devient presque nécessaire. La femme porte aussi une chemise bleue , et les en fans vont nus ou couverts de lambeaux.
La seconde classe se compose de trois mille journaliers, qui, sans être réduits tout-à-fait à la même indigence, n'en sont pas moins bien à plaindre. Leur salaire n'est pas plus fort que celui des premiers, quoiqu'ils soient considères comme des espèces de sousconducteurs de travaux; mais ils font quelques légers profits sur les autres. Leur logement est un peu plus commode et mieux garni. Leur garde-rofce se compose de deux ou trois chemises, qu'ils portent quelquefois les unes sur les autres. Du reste, leur manière de vivre est la même que celle des premiers.
On peut ranger dans la troisième classe deux mille ouvriers un peu plus aises : ceux-là sont comme des chefs d'atelier. Ils logent dans un édifice où plusieurs longues galeries conduisent aux divers appartemens : ces constructions ressemblent assez à des cloîtres. Chaque ouvrier habite une chambre , et fait pre'parer ses alimens chez lui : c'est sa femme qui est chargée de ce
soin. Il paie trente médins de loyer par mois, possède une natte, un matelas d etoupc, quelques coussins mal couverts, une ou deux marmites, et autres ustensiles de peu de valeur. Mais ce qui Je dislingue particulièrement des autres, c'est qu'il porte des habits, un châle de mousseline ou de laine autour du tarbouch pour former le turban. Ses vêtemens de dessous sont en toile, et, outre la robe de laine, il a encore le deffjeh l, manteau de laine noire, et le milâjch\ longue pièce d'étoffe de coton avec des carreaux bleus et blancs. Tous ces objets qu'il renouvelle à mesure qu'ils vieillissent, peuvent lui coûter, neufs, vingt pataquès. Cependant ces ouvriers n'ont pas un salaire beaucoup plus fort que les autres ; mais ce qui les met un peu plus à leur aise, c'est qu'ils sont toujours employés, comme plus connus et plus habiles. Leurs femmes ont une chemise noire pour se parer, et deux ou trois bleues pour tous les jours. Elles s'occupent à laver et à filer du coton, et ce travail leur rapporte encore quelque modique salaire.
Le nombre des domestiques employés au Kaire s'élève, comme nous l'avons dit à l'article de la population de cette ville, chap. Ier, à trois mille : on peut les considérer comme formant trois classes distinguées entre elles par la nature même de leurs occupations ; ce sont les sâjrs 3 ou palefreniers , les farrâchjn 4 et les qaouâs 5.
4 ij^jï pluriel de farrâclt [j*]}9 5 {J>)&
Le says dort auprès des chevaux dont il est charge de prendre soin. Il n'a presque point de salaire, car on ne lui donne qu'un ou deux parâts par jour et une ration de pain (un rotl et demi ) : mais il fait une foule de petits profits illicites, et reçoit souvent des étrennes; en un mot, il vit à son aise. La plupart de ces valets ne sont point mariés; ils sont propres, bien vêtus, et se distinguent par leur adresse à manier les chevaux. Ils sont naturellement arrogans et entêtes -, mais ils ne se livrent à leur emportement qu'en tre eux, et ont la plus grande soumission pour leurs maîtres.
On peut comparer le farrâch à une espèce de valetde-chambre. C'est lui qui a soin des meubles, qui veille à la propreté inlérieure des maisons et à l'éclairage. Il habite chez son maître, et ne quitte son logis qu'en se mariant. Pour prendre ce parti , il attend qu'il soit devenu chef. Il est toujours bien vêtu. Cest cette classe qui contribue aux plaisirs dépraves des maîtres : le farrâch pousse en cela la complaisance aussi loin qu'on le désire. Son salaire n'est pas fixé ; il dépend de la volonté du maître.
Ces domestiques devenus chefs ont une et quelquefois deux maisons peu étendues , avec une femme dans chacune. Leur ameublement est assez riche , et leurs femmes possèdent quelques bijoux.
Les Orientaux de distinction se font précéder par des domestiques à pied , armés d'un bâton , pour écarter la foule et leur faire faire place. Ces valets se nomment qaouâs, mot que l'on pourrait traduire en français par celui d'huissier. Ils portent les ordres de leurs
maîtres en ville et dans les villages voisins. On choisit pour cet office des fellah et des hommes de la campagne, parce qu'ils ont une apparence et une stature plus imposantes que les habitans des villes. Le qaouas n'a point de salaire; il ne reçoit que le pain : mais il se dédommage bien de cet inconvénient aux dépens de ceux à qui il porte des ordres ou des messages de la part de son maître, surtout lorsque celui-ci jouit d'une grande considération ; il n'est sorte d'avanies cl d'exactions qu'il ne commette à son profit. Chez les grands, le qaouas est l'exécuteur des spoliations et des vengeances : c'est lui qui applique les coups de bâton à ceux que son maître veut punir ou insulter. Il fait descendre de cheval les personnes que l'on peut assujettir à cet affront; et, sous le dernier gouvernement des Mamlouks, les Européens eux-mêmes n'c'taient point à l'abri de cette insulte. Ces domestiques sont presque tous maries : ils ont une femme vêtue seulement comme celle d'un artisan à son aise. Pour eux , leur costume est toujours en étoffe grossière de laine noire : ils portent un châle de laine en écharpe, ou bien un milâyeh ; leur tête est couverte d'abord d'un fenrtre blanc, ensuite d'un tarbouch rouge: ils ont soin de mettre entre les deux beaucoup de papier et de mauvais linge, pour parer les coups de bâton (pie leurs maîtres leur administrent fort souvent. Les chefs de cette classe de serviteurs portent le nom de moqaddem 1 : ils commettent une foule de vexations et s'enri-* classent rapidement.