VII. Voyage de Rosette au Kaire
Après être restés à Rosette durant six semaines environ , nous nous embarquâmes le icr fructidor de l'an vi (18 août 1798), vers six heures du soir, sur un des bateaux établis pour la communication avec le Kaire. La nuit, qui ne tarda pas à nous envelopper de son ombre, ne nous permit point de jouir long-temps de la vue des bords du Nil. Durant le peu d'instans que nous naviguâmes à la clarté du crépuscule, nous eûmes occasion d'observer dans le Delta des paysages assez varies et assez agréables \ l'absence du soleil donnait aux palmiers une nuance foncée , et faisait paraître plus touffus les différens groupes d'arbres qui se pré-
sentaient à notre vue. Le vent s'étant calme', nous fîmes peu de chemin durant la nuit; de sorte que nous ne perdîmes pas beaucoup de l'aspect des bords du fleuve.
Le lendemain , nous aperçûmes une assez grande quantité de villages : nous passâmes successivement devant Meioubis et [Deyrout, bourgs assez considérables, et nous arrivâmes vers onze heures du matin au port de Foueh; le Nil fait un assez grand nombre de coudes1 entre cette ville et Rosette. Tous ces nombreux villages qui avaient frappe' nos regards, sont construits pour la plupart en terre a , de telle manière qu'ils ressemblent à des monceaux de boue desséchée. Quelques habitations seulement sont exécutées en brique. Les maisons sont basses , et n'ont guère plus de douze pieds au-dessus du sol; quelques-unes sont surmontées de colombiers de forme pvramidale3, où se rassemblent des quantités innombrables de pigeons : ce sont d'ailleurs de vilaines et sales cahutes , que leurs habitans à demi nus quittent au milieu même des plus fortes chaleurs du jour pour se livrer aux travaux de l'agriculture. Les uns sont en station auprès des buffles qui font tourner les roues à pots4 établies sur les bords du fleuve, et dont le bruit criard et monotone se fait entendre de bien loin ; d'autres conduisent des animaux attelés à une charrue, avec laquelle ils ne font, pour ainsi dire, que gratter la terre. Un grand nombre de fellâh, disposés par étages sur les rives du
1 Voyez les feuilles 36 et 4<> de la 3 Voyez la même planche, grande carte d'Egypte en 47 feuilles. 4 Voyez la planche r 8, fig. î,
* Voyez la planche 79, fig. 2,3 E. M., vol. 1. et 4, È. M. ,to1. 1.
fleuve, arrosent péniblement les champs en culture avec le delou, sous l'inspection du propriétaire ou du fermier. Ailleurs on remarque des hommes uniquement occupes des soins de la pêche ; ils se tiennent tout nus sur les bords du fleuve , exposes à toute l'ardeur des rayons du soleil ; ils ont dans chacune de leurs mains de longues perches auxquelles sont suspendus des filets 5 ils attendent avec patience que le poisson vienne s'y prendre : les eaux troubles du fleuve leur donnent à l'avance la certitude d'être payés de leur constance.
Le palmier n'est pas le seul arbre qui fasse l'ornement des bords du fleuve ; le figuier sycomore en varie l'aspect, et étend au loin son ombre salutaire : nous observâmes que les branches de ce bel arbre sont toutes dans une seule et même direction , celle des vents de nord-ouest qui régnent le plus long-temps dans le pays.
Foueh est bâtie dans un des sites les plus agréables des bords du Nil : un bras du fleuve forme une île en avant de cette ville ; et la branche principale, qui se dirige presque perpendiculairement sur elle, offre l'aspect d'un immense canal, ou plutôt dune espèce de bras de mer, qui paraît être placé là tout exprès pour offrir un aspect admirable. Foueh était autrefois , comme nous l'avons dit , le lieu où abordaient tous les vaisseaux de l'Europe : mais , depuis que l'embouchure du Nil s'est éloignée par suite de l'extension du Délia, et que les canaux qui conduisaient à Alexandrie ont été obstrués ou comblés , tous les avantages dont jouissait cette ville ont été transportés à Rosette; et Foueh
aujourd'hui , presque re'duite à la condition d'un bourg, ne se fait distinguer que par 1 élégance et la variété des minarets de ses nombreuses mosquées. Les rues de Foueh sont tres-étroites. Un quartier de cette ville est habite par des almeh, qui, par des danses lascives et voluptueuses , exécutées aux sons d'une musique détestable , charment les loisirs du riche jusque dans l'intérieur des harems.
En partant de Foueh, nous arrivâmes bientôt entre les deux villages de Chorâfeh et de Sercnhâj, qui se font face sur l'une et l'autre rive du fleuve, et nous dépassâmes Decouq, bourg considérable situe dans le Delta. A peu de dislance de Jà, nous parvînmes à la hauteur de Rahmânjeh , où commence le canal qui, de'rive du Nil, conduit les eaux du fleuve à Alexandrie.
Lorsque nous arrivions près des villages, les habitans , déjà pleins de confiance , accouraient par curiosité sur la rive : nous remarquions parmi eux beaucoup d'enfans, et notamment de petites filles, qui étaient toutes nues; singulier contraste avec l'usage qui plus tard les condamne à se voiler avec un soin extrême : leur peau est basanée et presque noire. Quelquefois aussi nous arrivions auprès des villages à l'improviste : les femmes qui e'taient au bord du Nil pour y puiser de l'eau, et qui, dans la confiance de leur solitude, restaient le visage découvert, faisaient tout-à-coup, dès qu'elles nous apercevaient, le mouvement de relever le pan de leur robe pour cacher leur figure ^ alors
' Voytz, dans les Costumes et Portraits, planche A, une figure de femme du peuple analogue aux femmes donl il est ici question.
55o NOTICE
elles laissaient entrevoir des parties du corps qu'ailleurs les femmes cachent avec tant de soin : différence bizarre des usages de l'Europe et de ceux de l'Afrique. Ces circonstances nous fournirent toutefois l'occasion de remarquer la taille svelte et élégante des jeunes femmes du peuple , et la beauté de leurs formes , qui contrastent singulièrement avec les traits de leur figure. Les femmes, ainsi que les hommes, ont la peau cuivrée et basanée.
Les Égyptiens aiment beaucoup le bain ; ce qui est un goût bien naturel dans un pays dont la température est aussi chaude que celle de l'Egypte. En faisant route, nous en vîmes un grand nombre qui se précipitaient dans le fleuve et nageaient avec une dextérité incroyable. Souvent ils sortaient de l'eau , se couvraient le corps de poussière, restaient ainsi exposés aux rayons brûlans du soleil , et se replongeaient ensuite au milieu du fleuve.
En continuant de remonter le Nil , nous apercevions des paysages qui flattaient d'autant plus notre vue , qu'ils étaient environnés de toutes parts d'un terrain aride et désert. Nous voyions plus particulièrement dans le Delta d'immenses plaines incultes, couvertes d'herbes inutiles, et qui n'attendaient, pour devenir productives, que des mains actives et industrieuses ; car le sol est excellent, et l'eau nécessaire à sa fécondité n'est rtes éloignée.
En passant devant le village de Sa el-Hagar, nous aperçûmes une grande enceinte et des monceaux de décombres , que nous devions reconnaître plus tard pour
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 55 i
être les ruines de l'ancienne Sais \ Notre râys nous fit bientôt arriver à la hauteur de Farestaq , à l'embouchure du grand canal de Chybyn el-Koum, qui établit une communication entre les deux branches de Rosette et de
Damiette, à travers la région moyenne du Delta.
Tantôt le Nil est encaissé dans un lit dont les bords sont à pic, et élevés, à l'époque de l'inondation où nous étions arrivés , de six à sept pieds au-dessus du niveau des eaux; tantôt ce fleuve ne connaît plus, pour ainsi dire, de rives, et s'étend fort au loin. C'est ce que nous eûmes lieu d'observer particulièrement depuis Farestaq jusqu'à Nadyr, à l'embouchure du grand canal de 31ellouf> que l'on peut considérer comme un fleuve5, réunissant à travers la partie supérieure du Delta les deux principales branches du Nil.
A l'époque de l'année où nous faisions notre voyage, la plus grande partie des îles et bancs de sable dont le lit du fleuve est rempli , est recouverte par les eaux; mais c'est alors aussi que l'on voit des champs tout entiers de ces pastèques ou melons d'eau vantés avec tant de raison par les voyageurs, et qui naguère avaient sauvé la vie à un si grand nombre de Fiançais dans la pénible marche de l'armée d'Alexandrie au Raire. Le maïs et le dourah étaient en pïeine culture sur les bords du fleuve*
Notre barque s'engrava plusieurs fois dans les coudes où nous avions le vent contraire; alors tous les mariniers, se dépouillant de leurs vêtemens , se jetaient à
• Voyez le Voyage dans tinté- " Voyez le Voyage dans Pintérieur du Delta , È. M. , et les Des- rieur du Delta , déjà cité , et l'Atlas criptions d'antiquités, ch. XXV. géographique.
l'eau et tiraient la barque à la cordelle. Pendant tout le temps de notre traversée , nous avons été frappés de la sobriété de ces gens : nous ne les vîmes jamais se nourrir que de biscuit noir et dur , qu'ils faisaient quelquefois tremper dans du bouillon ; ce qui forme une espèce de soupe très-épaisse qu'ils mangent avec leurs doigts .
De distance en distance nous apercevions, sur les bords du fleuve, de petites cabanes où les hommes et les femmes viennent se reposer et se mettre à l'abri des ardeurs du soleil : elles consistent en quatre piquets sur lesquels posent des branches desséchées. Nous étions étonnés de la grande quantité de troupeaux de bœufs et de buffles que nous apercevions sur l'une et l'autre rive : les buffles aiment beaucoup l'eau; ils y restent long-temps et s'y tiennent enfoncés jusqu'à la tête. C'est un spectacle vraiment curieux de voir dans le Nil des troupeaux entiers de ces animaux qui le traversent ou s'y baignent. Nous avons vu souvent des hommes et de tout petits enfans passant le fleuve à la nage à leur suite : ils avaient sous le ventre un paquet de courges pour ks soutenir ; leurs vêtemens étaient noués autour de leur tête, et ils se servaient de leurs mains comme de rames pour se diriger.
Au milieu de nos observations et de tout ce qui attirait nos regards , nous arrivâmes au Batn el-Baqarah ou Ventre de la Vache, point vers lequel le Nil se sépare en deux parties pour former les deux branches de Rosette et de Damiette. Là le fleuve a une largeur qui paraît immense, et l'on est presque tenté de se croire en mer.
Déjà nous avions aperçu les fameuses pyramides, lorsque nous en étions encore à plus de huit à dix lieues de distance. A mesure que nous avancions , le plateau sur lequel elles sont assises se développait davantage, et elles offraient à notre admiration leur imposant spectacle. Durant le voyage, nous descendîmes quelquefois de la barque pour aller chercher des pastèques dans les villages voisins. Nous e'tions bien accueillis par les/eZlâh, qui nous vendaient avec empressement ce fruit que Ion trouve si délicieux dans un pays dessèche' par l'ardeur du soleil. Dans ces excursions hors de notre barque, nous trouvions le sol brûlant , le ciel nous paraissait enflamme , et nous étions presque suffoques par des bouffées d'air qui nous semblaient aussi chaudes que si elles fussent sorties de la bouche d'un four.
Dans la traversée du Ventre de la Vache au Raire , nous aperçûmes sur la rive droite un homme et une femme groupés sur un chameau; ils étaient suivis de leurs parens ou amis montés aussi sur des chameaux , chargés en outre de bagages. C'était une nouvelle épouse que son mari emmenait dans sa demeure. Il nous sembla voir Rebecca ' suivant le vieux serviteur d'Abraham , qui était venu la chercher pour être la femme du fils de son maître \ A chaque pas en Egypte , on retrouve ainsi les mœurs et les usages décrits avec tant de naïveté dans la Genèse.
* En Rebecca coram te est ; toile a Igilur Rebecca et puellœ illius , eam , et proficiscere , et sit uxor filii ascensis camelis , secutee sunt virum : dominituii sicut locutus est Domi- qui festinus revertebatur ad dontinus. ( Gen. cap. xxiv, vers. 5i. ) num suum. (Jbid. vers. 61. )
554 NOTICE, etc.
Enfin , nous arrivâmes à Boulâq le 3 fructidor, vers cinq heures du soir. Cet endroit peut être considère comme le port du Kaire , de cette capitale de TÉgyptc , qui allait être bientôt l'objet de notre avide curiosité.
SUR